I.KS M A SOI K S noue; ES
l « BMttyM rviigc l'appTvcK» «la lit d« **ngl« U UoUro* k U main. — Pape 33.
« Les femmes Renies peuvent subir, en quelques secondes, de pareilles transformations. »
Parandole osa preuire la main de mademoiselle Claire et la porter à ses lèvres.
« Adieu, mademoiselle, dit-elle, si nous ne nous revoyous pas...
— 01. r dit la jeune fille qui la prit dans ses bras et l'y serra avec transport, nous nous reverrons... et birnldt... j'en ai le pressentiment...
— Prier pour la pauvre fille de» rues qui sera morte pour une grande dame, poursuivit la danseuse... El si vous voulez être aussi bonne que vous êtes belle, eh bien! ne me refuser pas... ajoutera mon nom un nom dans vos prières... le nom de Victor! ■
Claire et les deux hommes virent alors couler sur la joue de Fa* randole une larme semblable à celle que l'homme au mouleau avait déjà vue couler.
« Adieu! n répéta-t-elle, et elle sortit...
Or il y avait quelques secondes que Farandole avait rejoint son mystérieux compagnon.
Deux coups fureot frappés à la porte du cabaret.
• Qui est là? demauda Berdin.
— Masque rouge! n répondit une voix.
Berdin enlr'ouvril la petite porte , et le personnage à la plaque de cuivre qui avait accompagné le marehef se montra.
Berdin jeta un regard inquiet sur mademoiselle Claire.
Mais l’homme masqué, sans prendre garde au nouveau costume de la jeune fille , lui dit :
s Mademoiselle, au nom de votre vie, de votre salut, au nom de votre père et de vos frères, je vous supplie de ne pas sortir d’ici
avant que nous soyons revenus, mon ami et moi. Alors n»ua vous reconduirons, et vous pourrez rentrer sous danger à l'bâtel do l'ambassade.
— Je voua le promets , « répondit Claire.
Le masque rouge disparut.
Berdin referma la porte et vint se rasseoir auprès du poêle.
Puis il éteignit de nouveau la chandelle.
u 11 est inutile, dit-il, d'éveiller l' attention de la police, a
On entendait dans la rue le pas des masques rouges et d« ta ballerine qui s'éloignaient rapidement.
« Je parierais ma part de paradis, dit Berdin, que les masque* rouges en sont...
— Qu' est-ce que les masques rouges et de quoi sont-ils? a
Berdin mil un doigt sur ses lèvres.
» Mademoiselle, répondit-il tout bas, les masques rouges sont des gens dont ou ne doit pas parler... Tout ce que je puis voua dire, c’est qu'ils ont juré une haine vivace à la guillotine, et je crois qu’ils sont au nombre de ceux qui veulent sauver votre cousine, n
Claire raconta alors à Berdin comment, il y avait one heure, elle arait été protégée par deux de ces hommes.
■ Quand ils promettent, ils tiennent, dit le cabaretier; et s'ils vous ont promis de vous protéger, vous n'avez rien à craindre.
— Pas même du Marseillais?
— Ah ! celui-là, murmura le cabaretier, c’est un terrible ennemi... Mais, silence! écouter!... ■
Et le cabaretier se leva , alla coller son oreille contre les volets de la devanture et dit :
• J’entends nne patrouille. ■ j
LFS MASQUES ROUGES.
En effet âet pas réguliers , cadencés , mêles au bruit drs crosses de fusil lieurlaut le pave, te faisaient entendre.
■ Silence ! • répéta Berdin.
Puis il rut une inspiration; il prit la jeune fille et T Allemand par la tnain et les poussa dans l'arrière-Mlle en leur disant :
> Fermez lu p- . te et ne boug« < pas! ■
La patrouille avançait.
Un patriote sol lut chantait en sourdine la ManàUaiu.
Quand elle fut «levant le cabaret, elle s’arrêta. *
Brrdin devint inquiet.
Une vois méridionale se fil entendre au dehors, disant :
■ Citoyen cspiuinc, je t’ affirme qu’il y a là une aristocrate. »
Berdin eut peur. —
■ Ce cabaret r t réputé comme hanté par les royalistes , pour* suivit la vois.
— Lr Marseillais I n murmura Berdin, qui eut un battement de cœur. Une vois plus gratte , une roix parisienne, et qui n'élail puiut
dépourvue d’un certain accent de bonhomie , répondit :
•• Je ne vois pas de lumière... tout le inonde est couché... passons noir chemin!... j’ ai pour mission de veiller sur le repos des citoyens, moi rt nies hommes, cl non pas de faire des perquisitions.
— Citoyen capitaine I insista h voie méridionale, prends garde! Je le dis a il y a là une aristocrate >• et lu refuses de l’cn assurer.
— Mais de quelle aristocrate parles-tu donc? fit le capitaine avec humeur.
— C’e t une jeune fille déguisée en paysanne.
— Bah! qu'est-ce qui mr prouve...
— Citoyen , au nom de la République, je te somme !...
— Ah! ma foil dit le capitaine qui parut se tourner ver* ses
hommes , je ne vi d I avec la police.
— Tu as raison, citoyen capitaine.
— Mais je m'excuserai auprès de ce brave rabarrlicr. •
Brrdin avait un terrible battement de cœur.
line crosse de mousquet b «pria la devanture, Berdin alla se coucher dans un coin , sur un lit de sangle , et se bila de se dépouiller de sa culotte cl de sa veste...
Il était déjà en msuebe* de chemise.
La crosse heurta plus fort.
Alors Berdin sauta bruyamment à bas du lit de sangle et cria :
■ Au voleur 1 ■
Un troisième coup de crosse ébranla les volets; en même temps le capitaine éleva la voix :
• Au nom de la loi! dit-il, onvrpz.
— Allons, bon! grommela Berdin assez liant pour être entendu an dehors, voici encore la police qui vient m'ennuyer... Quand donc seront-ils bien convaincus que je ae loge pas les aristocrates? — Kl il alla ouvrir.
— Qn' est-ce que vous voulez, citoyens? dit-il eu se montrant en chemise.. Si vous voulez boire, voos tombez mal... je n’ai plus de vin...
— Allume ta chandelle, drôle! dit le Marseillais.
— lion! Gt le rahnrelier, c’est encore votts !*
— C'est moi!
— Vous ne me laisserez donc jamais dormir?
— Allume ta chandelle, citoyen , dît le capitaine, rt Jsi.-m-.-iious visiter ta maison. Si le citoyen agent de police s'est troui|ié , si lu n'as personne chez toi...
— Il a une jeune fille vêtue en paysanne! dit le Marseillais.
— - C'est ce que nous allons voir... grommela le capitaine, et si vous vous êtes trompé, je rengagerai à s’aller plaindre à la commune. »
Berdin rallumait tranquillement sa chandelle et disait :
« Figurez-vons , citoyen, que ce gredin de policier me fait lever chaque nuit... cl on 'appelle ça de la liberté!
— Je te dis, fit le Marseillais avec colère, que lu as chex toi une aristocrate.
— Ah!
Je l’affirme sur ma tête.
— Comment est-elle? demanda Berdin, qui retrouva toute T astuce •t toute la présence d'esprit bourguignonnes.
— C'est une jeune fille habillée d'ooe robe bleue. Klle a uo fichu rouge au cou et des sabots aux pieds. »
Berdin haussa les épaules.
■ Je n'ai ici, dit-il, qu'une pauvre danseuse qui chante et danse
dans les cafés, le soir, eu jouant des castsgnelles , et que je loge par charité, •
— ■ Où est-elle?
— Pardi! elle est là... elle dort... »
Et Berdin montrait U porto de l'arrière-salle.
u Moutrc-noua-U, t dit le capitaine.
Berdin adressait à Dieu, dons le plus profond de son cœur, nne ardente prier*. Il cutr’ouvrit ta uoitc de lu salle liasse et dit :
« Est-ce que tu dors , petite?
— N oo , » répondit une voix harmonieuse et fraîche.
Eu même temps lu porte a'ouvrit toute grande et une jeune fille s’élança don* le cabaret, ayant aux rnaios les c islagnelles de rond oit- < t pirouettant sur s> ■.* pointée comme une véritable danser, ^r*
■ C'est elle! ■ s'écria te Marseillais.
Elfe lui jeta uo sourire proiorant.
« Tiens! dit-elle, je le reconnais ! c'est mou amoureux du r:ir ■ des Aveugles! Les citoyen* payent-ils quelque chose? veulent -i * que je leur danse un boléro? ■
El Cî.iîre d A ray, tr.u.sforinée, métamorphosée, puisant une and ace incroyable dans le p> r I im’im di cet ni ut suprême, coni* P ur elle d< lit vie. se Mtuviul que, dans jeunesse , au bal du gouverneur de Bourgogne , elle avait dansé lu
tagneltes...
El elle se prit ù dau.-i r et à < hanter, l\: il brillant, la lèvre railleuse, le corps lascif cl abandonné...
Kl les municipaux battirent des mains, crièrent bravo! et lo Marseillais commit qu'il était battu.
L’ange était aevcini démon pour une heure...
Tandis que mademoiselle Claire d'Auy s’improvisait ballerine . la véritable danseuse, Farandole, appuyée au bras de l'Imnn masqué et suivie à distance par l'autre masque rouge, arrivait a !.i porte de lu Conciergerie.
Là, son conducteur s'arrêta, tourna la tête et fit un signe à :--n compagnon.
« Vous savez ce que vous avez à fuire? dit-il à voix bosse.
— Oui.
— Alors, entres... je vous attendrai ici. b
Le second masque rouge s'approcha et prit le bra9 de Farandole.
à Ma petite, lui dit-il, je vais vous expliquer ee que nous alleudons de vous.
— Parlez, dit 1a ballerine.
— Vous ressemblez trait pour trait à une dame qui est condamné.? à mort.
— Je Je sais.
— Nous allons vous conduire dans son cachot.
— - Bien.
— Demain, après-demain, les jours suivants, vous von* bornerez à répondre par monosyllabes aux questions de ros geôliers.
— Et après?
— Un matin, on homme vêtu de noir se présentera et vous demandera si vous persistez à vpus dire enceinte.
— Que répondrai-je?
— Que voua ne savez pas ce qu'on vous demande; que vans avez été arrêtée le aoir, vous ne savez pourquoi, et qnc vous n’ête . ni enceiute, ni aristocrate , mais que vous vous nommez Farandole. Alors vons vous réclamerez de tous les gens qui vous connaissent : du maître du café-concert de la me des Bons-Enfants, de votre mère, de vos amis, de tous ceux que vous cornu Usez.
— Et vous croyez, demanda Farandole avec indifférence, qiu» l’on ne rne guillotinera pas?
— Mais certainement non, dit le masque rouge. On fait la ré. publique plus méchante qu'elle n'est; et les gens qui disent quYII«> guillotine à tort et à travers sout des gens de mauvaise foi or» de*, imbéciles. »
Ayant ainsi parlé, le masque rouge souleva le marteau de la Conciergerie et le laissa retomber pesamment sur la porte de chciiA ferrée de gros cloua et doublée de bronze.
Celui qui avait donné jusqu'alors le bras à Farandole s'éloigna de quelques pas et demeura immnhile dans l’obscurité, appuyé au parapet du pont.
Un guichet s'ouvrit au milieu de la terrible porte.
u Qni est là? » demanda une voix.
Le masque rouge entrouvrit son manteau et montra sa plaque de cuivre.
Un guichetier approcha une lampe de l'ouverture , reconnut la plaque et s’inclina.
La porlr s’ouvrit.
« Caclu i bien votre visagp, « dit le masque range h Farandole. La danseuse, on s'en so nient, élait sortie de cher Rerdia, le cabaretier de la rue de l'Arbre -Sec, vêtue des habits do mademoiselle Claire d’Azay, par-dessus lesquels elle avait jeté une ample pelisse à capuchon.
Elle laissa tomber le capuchon sur ses yrux.
« Entres! * dit le masque ronge en la poussant dans un corridor. La porte se referma derrière rua .
Alors le masque rouge se pencha & l’oreille du guichetier :
« Conduis-nous ! » dit-il.
Nous l’avons dit, il était minuit; al n’y avait plus à travers les corridors de la Conciergerie que les municipaux de service. Quelques-uns dormaient dans leur guérite.
L'un d'eux croisa son fusil devant le masque rouge.
Celui-ci montra sa plaque de cuivre.
« Regarde bien, lui dit-ii, c'est la nation qui le veut! »
Le municipal s'inclina.
Le cachot de mademoiselle de Vérinières était situé nu rez-decbaossée, à T extrémité d'un corridor.
Quand le guichetier mit ses clefs dans les trois serrures de la porte , la belle jeune fille dormait. ^
Elle était couchée toutr vêtue , sur un méchant lit de sangle.
Son abondante chevelure noire était dénouée et couvrait ses épaules detni-Aues.
Un sourire glissait sur ses lèvres enlr ou vertes, et sou visage aux yeux fermés avait le calme et la sérénité que procure un doux rêve. Le bruit de la porte s'ouvrant et se refermant ne réveilla point. Le masque ronge et Farandole étaient entrés seuls, munis d’une lanterne que leur avait donnée le guiclit tier.
« Regardez là ! ■ dit le masque rouge.
Farandole dirigea les rayons de la lanterne sur le visage de la jeune fille endormie , et ctouffa un cri.
■ Oh! dit-elle, si je n’étais debont et les yeux ouverts, je croirais que c'est moi.
— Restes dans l’ombre... et donnez-moi la lanterne. "
Farandole s'effaça dans. le coin le plus obscur du cachot, et le
masque rouge s'approcha du lit de sangle. In lanterne à la main.
Mais au moment où il allait la loucher légèrement pour l’éveiller, la dormense entrouvrit les lèvre* et traduisit son rêve.
• Ah! mon cher chevalier, Ui«ait-clle, — sans doute elle croyait causer avec M. de Rocliemaun: . — figurez-vous que je vieus de faire un rêve affreux... »
Elle fut silencieuse lin moment , comme si elle eût écouté !a réponse du chevalier; puis elle continua :
■ Un rêve é|l?uivautable , chevalier!... Figurez-vous que le roi était mort, que la Franee était en république, qu'on appelait la noblesse «lu surnom d'aristocrate* . cl qu'un lui infligeait un supplice étrange! On appelait cela guillolinrr, du nom de je ne saL quel médecin qui .avait inventé l’initrutncnt...
— O mon Dieu ! * murmura Farandole, tandis que la dormeuse sc taisait de nouveau.
Et la jeune fille cacha sa tête dans ses mains.
Mademoiselle de Vérinières , toujours endormie , continua : s Nous étions tons condamnés k ce supplice; tons, moi, la pauvre marquise de la Drelauche , ce lion colonel du régiment de Chain* pagne, le baron , le comte, l'abbé... qui sa» je encore? Les gens qui nous condamnaient étaient vêtus de noir., mais ils avaient (1er. bonnets ranges... Oh! c'est très-dréle, mon pauvre chevalier... * dormeuse se mit à rire...
En ce moment le masque rouge, dont sans doute le temps était précieux , dirigea sur elle les rayons de la lanterne.
I lumière réveilla.
^ Ah! boni Gt-clle en ouvrant les yeux, voici que mon rêve recommence... Vend donc, chevalier... je sois un homme toufnoîr. . ■ tiens, il a un masque au lieu d'un hunncl... mais ce masque est ronge... c'est In même chose !
— Mademoiselle de Vérinières! » dit le masque rouge avec gravité.
Elle fp. dressa sur son séant,
« Bon ! dit-elle , voici le premier de tous qui soit poli ; il ne m'appelle pas citoyenne! »
Elle se frotta les yeux et s’éveilla fout à fait.
Mais le sourire n’ abandonna point ses lèvres.
• Pauvre chevalier ! dit-elle , je croyais lui raconter un rêve.., et le rêve, c’est lui... la réalité, la voilà!... ■
Elle regarda le masque rouge et lui dit :
• Est-ce que vous venez me chercher, monsieur? '
— Oui , mademoiselle.
— Quelle heure est-il?
— Minuit.
— On guillotine donc k fonte heure , le jour, la nuit , continuellement? *
Le masque ronge se tut,
« C’est égal, cnntinua-t-elle , j’ aurais bien aimé revoir mon bean Paris une dernière fois... car il puralt qu’on vous mène là-bas en charrette... c’est une manière de voiture découverte... comme nous en avions k la cour... quand il y avait une cour! et voila qu'on va me guillotiner la nuit... Ah! ce n’est pas bien... et puis, il n’y tara personne... vous verrez... Fait-il froid, monsieur?
— Oui, mademoiselle. »
Mademoiselle de Vérinières se leva, et, pour la première fois, elle aperçut Farandole, dont le visage était caché par le capuchon de l’ample pelisse.
« Quelle est cette femme? dit-elle.
— Une femme qni vons est dévouée,.. »
Ces mots la firent reculer d’un pas.
■ Est-ce qu'il me rosie quelqu'un de dévoué? fit-elle avec amertume; mon père, mes frères, mes amis, le chevalier de Ruohemaure saut morts...
— Vons vous trompes , le chevalier n'est pas mort. ■
Elle eut un cri de joie.
« Ah ! dit-elle ensuite , vous me trompes !
— Sur l'honneur 1 je vons jnre qu’il est vivant.
— Vrai?
— Ai-je l’air de mentir? dit le masque rouge d'une voix grave et émue.
• — Ah ! s’il est vivant 1 dit-elle , si vous ne me trompez pas , monsieur, avant de me conduire là-bas, vons rue ferez un serment.
— Parlez, mademoiselle. »
Elle rejeta fièrement sa noble tête en arriére.
« ic ne sais pas qui vous êtes, dit-elle , vous qui pénétrez dans mon cachot au milieu de la nuit et me venez chercher pour me conduire k la mort ; mais vous avez la voix bonne , et voua ne devrz pas être on homme méchant.
— Assarémeot non , dit le masque rouge avec émotion.
— Eh bicnl reprit-elle, figurez-vous que j’ailBt le chevalier de Rochemaure, — oh! je puis le dire, à ma dernier? heure! — je l'aime et n'aurai jamais d'autre époux que lui!... Or, hier, au tri- Imr.al révolutionnaire. Us m’ont condamnée... et je croyais qu’on allait me guillotiner... Point du tout!... Savez-vous ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont dit, les misérables! oh! c'est affreux... c’est épouvantable!... Ils ont dit que j’étais enceinte! •
Elle cacha dans scs rt ains son front rougissant,
« Comprenez-vous cela, dit-elle, des gens qui ne se contentent pas de prendre votre télé ni qui viennent vous voler votre honneur? Enceinte, moi!... Armande de Vérinières... moi la femme, devant Dieu, de ce pauvre chevalier!..,
n Ah! monsieur, vous allez me jurer...
— C'est inutile, mademoiselle.
— Inutile?
— Sans doute ; le chevalier ne croira jamais une telle infamie !
— C’est vrai...
— Et pnis, d’ailleurs... »
Cet homme eut on sourire d'ange à travers son masque , et sa voix émue devint joyeuse.
u Et puis, d'ailleurs, acheva-t-il , vous le lui direz vous-même.
— Moi! moi!..,
— Vous , mademoiselle.
— Mais je le verrai donc... avant de mourir?... s'écria-t-elle avec nnc ivresse folle.
— Noos l'espérons...
— Mais où est-il?... là pent-être... ■
Et elle montrait la porte.
u Non , dit lr masque rouge, il n’est pas Ik... et voua ne le verrez pas aujourd'hui... »
Elle cul un geste de désespoir.
■ Ah 1 dit-elle , je savais bien que vous me trompiez,
— Non , je vous le jure! >J
— Mais, puisque je vais mourir! «
La miuqne ronge lui prit la main.
« Pardonnez-moi , dit-il, mais les natures héroïques comme la vôtre s’accoutument moins facilement à la pensée de vivre qu'à celle de mourir.
— Que voulez-vous dire?
— Ce n'est point à la mort que je vais vous conduira.
— Où donc , mon Dieu?
— Je vais vous rendre à la liberté. «
Armande de Vérinières jeta un cri et chancela.
a Ali I dit-elle d'une voix brisée, vous avez raison, la joie fait mal I... »
Le masque rouge la soutint dans scs bras.
« Voyons, dit-il, soyez forte!... le temps presse...
— Mais la république daigne donc me faire grâce ?
— N'on , la république vous a condamnée , mais c’esl nous qui vous sauvons...
— ■ Qui vous?
— Les amis do chevalier... »
Elle ferma les yeux , et nne pâleur mortelle se répaodit sur son visage , tandis quelle appuyait une main sur son cœur.
• O mon Dieu, dit-elle , il me semble que je vais mourir tout de bon I »
Immobile dans son coin, Farandole pleurait à chaudes larmes.
Armande, on moment défaillante, retrouva quelque énergie.
« Vous voulez me sauver! diPelle, mais comment? *
Alors le masque rouge fit un signe, et Farandole sortit de la pénombre où elle était.
Elle releva sou capuchon, et Armande de Vérinières recula d'un P**-
» Quelle est cette femme, s’écria- 1 -elle, qui est ma vivante image ?
— C’est nne femme qui vient vous sauver,
— Elle?
— Oui.
— Mais comment?
— Vous ailes prendre ses habits.
— Et... après?
— - Après, vous me suivrez.
— Et... elle?
— Elle restera ici. »
Farandole •’ était déjà débarrassée de son manteau.
Mais Armande ne bougea pas.
« Hâtez-vous, mademoiselle, dit le masque rouge, j’ai eu l'honneur de vous le dire , le temps presae... ■
Armande secoua la tête.
« Celte femme me ressemble , dit-elle ; elle me ressemble si parfaitement, si étrangement, j’ose le dire, que j’ai cru me voir dans, nne glace. Eh bien , si je prends ses habits , si je sors d’ici arec vous...
— Vous serez sauvée.
— Mais elle, dit la jeune fille, on la guillotinerai... et je ne veux pas , moi. *
Farandole se jeta aux genoux de mademoiselle de Vérinières, elle loi prit les deux mains et les baisa avec transport.
« Qu'importe! dit-elle, je mourrai si heureuse!
— Non , dit Armande.
— Si heureuse, en pensant que je vous ai sauvée! ■ acheva la pauvre ballerine.
Armaodc la releva, la prit dans ses bras, l’y serra avec un fiévreux transport , et lui dit :
■ Va-t’en! je ne veux pas...
— Non. non ! dit Farandole, au nom du Ciel, au nom de celui que vous aimez , au nom de celte ressemblance dont je ne suis pas digne. . . je vous en supplie !
— N'on, répéta Armande, je ne veux pas! je ne veux pas I •
Alors le masque rouge , un moment silencieux , reprit la parole :
« Mademoiselle de Vérinières, dit-il, sur l’honneur, je vous jure qne celte jeune fille ne mourra pas.
— Ah ! fit Armande , vous me dites cela, mais je ne vous crois pas!
— Je vous le jure!...
— Sur qnoi? Avez-vous une mère? Avez-vous une sœur? Avezvous aimé? »
Le masque rouge répondit :
■ Sur la tombe de ma mère, sur la vertu de ma s<rur, sur l'honneur de mon malheureux pays , je vous l'affirme, s
Il est des accenls qui vont an cœur, des voix ardentes qui pénà* trent l'âme. Armande s’écria :
u Je vous crois! »
Et puis, une fois encore elle prit la danseuse dans ses bras et lui dit :
« Mais qui donc es-tu, loi?
— - Une pauvre fille des rues... heureuse de vous arracher à la mort. •
Soudain un sonvenir éclaira le cerveau troublé d’Armandc de Vérinières.
« Non. dit-elle, tu es ma sieur!
— Votre smur!... exclama la danseuse... ah! est -ce possible?
— Hegarde-ùioi... et regarde-toi!...
— • Oui, nous nous ressemblons... mais c’est l'efTet du hasard...
— Non, dit Armande... je rue souviens, maintenant... tu es ma soeur!... »
Elle prit dans ses mains la tête pile et frémissante de la danseuse :
« Xon, dit-elle, je ne me trompe pas... Mon père avait nn médaillon qu'il portait à son cou... ce médaillon représentait un enfant qui me ressemblait... et cependant ce n'était pas moi... Tu es nia sieur !... »
Et, en prononçant ces mots, elle hésitait encore à prendre les Habits de la ballerine.
Farandole se remît à genoux.
u Eh bien! dit-elle, puisque^jc suis votre sœur, an nom de notre père, partez. •
Quelques minutes après, Farandole se couchait souriante et calme sur le lit de sangle de mademoiselle de Vérinières , et celle-ci sortait de la Conciergerie au bras du masque rouge, à qui la plaque de cuivre ouvrait toutes les portes.
Le lendemain, à l'ambassade d'Espagne, trois jeunes filles et un jeune homme se trouvaient réunis dans la chambre de doua Carmen.
Ces trois jeunes filles, on l’a deviné, c'étaient dona Carmen, Claire d’Azay et Armande de Vérinières.
Don José , te bel hidalgo, debout au milieu des trois jeunes filles assises , disait à Claire :
• Ainsi, mademoiselle, le chef de la patrouille a pris votre parti?
— Ah ! répondit Claire dont les grands yeux étaient entourés d'on cercle de bistre, résultat de la fatigue; ah! je ne sais plus tout ce qui s’est passé... mais cela me -semble un rêve... Je nu* suis mise à danser; j'avais la fièvre, le déltre, et jamais, dona Carmen, vous qui êtes Espagnole, vous n’avez agité les castagnettes avec une harmonie plus frémissante.
— Et It-s municipaux vous ont regardée danser?
— Ils m'ont applaudie, ils ont crié bravo! Il en est un qui in’a offert de m’épouser... »
Les deux jeunes filles et don José se mirent à rire.
Claire continua :
• Cet affreux Marseillais a été chassé du cabaret, et tes municipaux sont partis en disant à Berdin :
• — Si on revenait t’inquiéter cette nuit, va le plaindre au poste du Palais-Egalité, c'est mon frère, le citoyen Pluvcau, qui le commande.
• Quand ils ont été partis, je me suis laissée tomber de lassitude -, il me semblait que j'étais morte, •
Le bon Fritz Miiller pleurait.
h J’ai cru que vous étiez perdue! m’a-t-il dit depots.
— Et, dit encore don José, combien de temps aver-vons attendu le retour de vos protecteurs?
— Une demi-heure environ. On a frappé discrètement à la porte, et unf voix a dit : Farandole !
— Ah! fit Claire d'Azay en se tournant vers mademoiselle de Vérin ière% tu os jusqu'à sa voix. Berdin s’y est trompé. Fritz aussi, moi aussi. Berdin a ouvert, et j'ai ern que c'était elle!
— Celte ressemblance est miraculeuse! murmura dona Carmen.
— C’est ma sœur, dit Armande.
— Votre «pur! est-ce possible? «
La belle jeune fille prit la parole à son tour, et dit en souriant :
« Feu mon père» le baron de Vérinières, n’a pas toujours été un
modèle de sagesse. Il était garde du corps; il fréquentait beaucoup les coulisses de l'Opéra.
» Je me souviens avoir vu pleurer ma mère, dans mon enfance; elle pleurait comme le* femmes jalouse» savent seules pleurer. Il parait — les petites filles innocentes ne finissent-elles pas par tout savoir — il parait, dis-je, que mon père adorait une certaine demoiselle Margot, danseuse, et qne, tandis qup ma mère élevait ses enfants en province, sous les grands arbres de notre Bourgogne,— cette demoiselle Margot élevait, de son côté, une charmante petite fille dont mon père portait, suspendu à son cou, le portrait enfermé dans on médaillon. *
a Un domestique bavard et diverses scènes qui eurent lieu entre mon père et ma mère me mirent au courant de cette double famille.
» Un soir, mon père arriva de Paris, désolé, en proie & un inerne désespoir.
* Ma mère était morte l’année précédente. Mon père l’avait pleurée avec effusion; il l'avait sincèrement regrettée, — mais quand nous rapprochâmes, mes Irères et moi. la douleur qu’il avait manifestée à cette époque de celle qui l’étreignait alors, nous pensâmes qu’il avait dû ressentir quelque éponvantnhle catastrophe.
» L’enfant de mademoiselle Margot, cette jolie petite fille qui me ressemblait et que mon père aimait tant, avait disparu un soir, dans les rues de Paris, et jamais on n’avait pu la retrouver.
— Et tons croyet que cette femme. Farandole, est cette même petite fille...
— Je ne te crois pas , j’en suis sûre, b
Et comme don José avait aux lèvres un sourire de doute, Artrtandc de Vérinièrcs ajouta :
* Il est des battements de cœur qui ne sauraient tromper... mon rcrur a battu... pour la première fois je nie suis sentie entraiuéc vers une inconnue... »
L’arrivée dans la chambre de dona Carmen d’un nouveau personnage interrompit le récit d’Artnande.
Ce personnage était Frilx Muller, le bon étudiant de Heidelberg.
Fritz était pûle, agité...
« La place est encore pleine de monde, • dit-il.
Les trois jeunes fille» frissonnèrent, et don José murmura :
u O les misérables!
— On vu guillotiner encore, * poursuivit Fritz Millier.
Soudain Claire d’Azay s'écria :
« Mon Dieu! pourvu qu'il n'y soit pas.
— Qui , lui? demanda Armaude de Vérinières.
— Le brigadier.
— Qu’est-ce que le brigadier? b
Fritz Miillcr répondit naïvement :
* C’est un gentilhomme qui est entré dans les gendarmes , avec F espoir de sauv er le roi.
— Et... vous... le... nommez? demanda Armunde avec effort.
• — Le chevalier de Rocliemaure, * répondit l'innocent Allemand.
' C luire et Armaude eurent un double cri et échangèrent un double
regard.
•j Mon Dieu! s’écria Armande, tu le connais, cousine! b
Claire rougit et balbutia.
« Moi, je l'aime! n dit Armande.
Claire cacha sa tête dans ses mains et crut qu’elle allait mourir...
Les deux cousines étaient rivales !
Depuis que, chaque jour, la place de la Révolution était transformée en un vaste abattoir, les croisées de l’ambassale d’Espagne étaient éternellement closes. Seules, celles qni donnaient sor les cours intérieures s’ouvraient au grand air.
La chambre de dons Carmen était située sur le derrière; mais il y avait , attenant à celte pièce , un boudoir dont les croisées s’ouvraient sur la place de la Révolution.
Une pensée unique s'empara simultanément des cinq personnages qui sc trouvaient chez dona Carmen.
Il» coururent tous au boudoir, et don José en poussa Ica persiennos.
I-a place de la Révolution était encombrée de sa foule accoutumée, composée de femmes, do bourgeois, de gens du peuple et de gamin» de Paris.
Au milieu, dressée devant le piédestal, la guillotine élevait ses bras rouges.
Le brouillard était épais et U cime des toits disparaissait sous un •nage blanc.
Debout sur la guillotine, Sanson et se» aides attendaient...
La charrette était loin rncore, et deux heures n’avaient pns sonné à l’horloge du Palai»-\alional.
Don José, Fritz Millier, les trois jeunes filles furent alors livrés h ce vertige de curiosité qui déjà s’était emparé de Claire d'Azay et de sua sauveur, le jour de la mort de Louis Capot.
Ils s'appuyèrent au balcon, ils voulurent voir.
Tout ùa:oup un murmure immense s’éleva, une ondnlatinn se produisit parmi la foule, paredle au sillon d’une barque sur les Dois agités de la mer.
C’était la charrette qni s’ouvrait un passage à travers cet océan humain et apportait à l'instrument de mort sa prorende quotidienne.
Et tandis qu’un bourra frénétique s’élevait du milieu de la foule, un seul et uniqne cri se fil entendre an halron de l’ambassade.
Debout, au milieu de la «barrette, le front calme, le sourire aux lèvres, le brigadier, r’est-à-dire le chevalier de Rochemaiire, écoutait les horrible» consolations de la «irillo au gueux.
» Lui ! lui !•’ lui ! 1 ! »
Cet unique mot fut articulé sur trois tous différents par Claire, Armande et Fritz Muller.
Claire tomba à demi morte dans les bras de Fritz Mtiiler.
Mais Armande, la courageuse et forte Armande, la fille de» vieux soldats francs, Armande, l’enfant terrible qui déjà avait joué avec l’instrument de mort, s’élnnça hors du boudoir, s'écriant :
« Je le sauverai, ou je mourrai avec lui! »
Et cela fut si prompt, si rapide, si instantané, que ni dona Carmen affolée, ni Claire mourante, ni don José et Fritz Millier frémissant», ne songèrent à la suivre.
Déjà la jeune fille s’était précipitée dons l'escalier de l'hôtel de l’ambassade; déjà elle s’écriait, en s’adressant au portier :
« Ouvrer! ouvrez! je veux sortir... «
Mais alors un homme, jusque-là immobile dans la loge du suisse, vint à plie et lui prit le bras :
a C’est inutile! » dit-il.
Cet homme était enveloppé dan» un grand manleaii , son visage était couvert d’un masque.
Mais Armande le reconnut.
« C'est vous! dit-elle, vous qui m'avez sauvée la nuit dernièr
— Oui.
— Sauvée en son nom !
— Oui.
— Mais il va mourir!... ouvrez- moi... je ne veux pas qu'il meure!... ouvrez-moi!... au nom du ciel! a
la? masque rouge la tenait par le bras. k Vous ne sortirez pas, dit-il.
— Oh!, fit-elle avec une explosion de douleur et de rage... A moi, à moi! laissez-moi sortir... laissez-moi. ..
— C'est inutile, vous dis-je, répéta le masque rouge... il ne mourra pas !
— Mais il est sur la charrette !
— Je le sais!...
— Il est conduit à la guillotine I... au nom du ciel... monsieur...
— On le mène à la guillotine, mais il ne mourra pas...
— Xon! vous me trompez!... à moi !... je veux qu'on ouvre!... » criait mademoiselle de Vérinières en délire.
En rc moment, Fritz Muller cl don José, suivis de doua Carmen et de Claire, qui avait puisé une énergie dernière dans son désespoir. arrivaient dans l'escalier.
Mai» le masque rouge se redressa , sa voix devint tonnante et dominatrice comme celle de» vents sur la mer en courroux, grave et profonde comme un oracle du destin :
« Le chevalier de Rochemaurc, dit cet homme, est à denx pas de l’éternité ! -si vous dites un mot encore , si vous poussez encore un cri, le chevalier est perdu... si vous vous taisez tous, si loua vous m'obéissez... si nul de vous n'essaye de sortir, il sera sauvé! b Et il eut un geste souverain en leur indiqnant la loge du suisse. » Entr’ ouvrez les persiennes, dit-il, et regardez!... »
Et tous, même la bouillante et courageuse Armande, ils obéirent, et tous ils attachèrent nn œil éperdu 6ur la guillotine qui commençait sa terrible besogne.
Le hasard a de singulières, d'étranges combinaisons.
A travers cette mer de têtes qui ondulait sur la place, il s’était creusé comme un sillage qui partait de l’ambassade d’Espagne, arrivait au pied de l’échafaud et emboîtait le regard comme la rigole creusée entre les canons d’un fusil à deux coups.
L’œil de Frita Minier et de don José , le regard des trois jeune
LES MASQUES UOUGES.
filles suivirent ce sillage , et tous aperçurent Rochcmaure debout , au bas de ce sinistre escalier, qu'on gravissait et qu'on ut* descendait jamais. Le chevalier était toujours calme, il souriait toujours à la vieille au gueux...
Et, pendant co temps, les télés tombaient!
Une sorte de fascination s'était emparée des trois femmes , de Fritz et de don Josc.
V Etait-ce U bideuse majesté du spectacle , était-ce le regard flamboyant du masque rouge qui l'exerçait?
L'un et l'autre sans doute.
Mois ils demeurèrent là, sans baleine, sans Voix...
Et les condamnés montakut un à un, et chaque tête tombait à son tour.
Le chevalier n'avait point changé d'attitude.
Cependant Armande secoua un moment lit torpeur mortelle qui l’élrciguait.
b Oh! $* écria-t-elle, son tour approche... fl va monter!... Laissez-moi... je veux sortir!... *
Mais la main de fer du masque rouge la retint à sa place.
u Restez! « dît-il.
En ce moment, la machine venait de se détraquer, et le couteau s’arrêtait au milieu de sa course fatale.
« Vous le voyez, dit le masque rouge avec calme, il ne tombera plus de télés aujourd'hui, a
Et alors il entraîna Armande et lui dit :
u Venez... c'est a présent l'heure de le sauver... »
Ce fut alors encore que la porte de l'ambassade s'enlr' ouvrit , et qu'au moment où le chevalier de Rocberuuurc , les mains libres, perdu dons la foule et poussé par clic , arrivait sous le» arcades , deux bras l'enlacèrent, en même temps qu'un cri d'amour sublime retentissait.
s Ah ! chevalier, disait une heure après mademuisello Annan de de Vcrinières , redevenue femme, vous me pardonnerez , n’ est-ce
pas? «
Elle avait des larmes dans les yeux et le front rougissant.
« l'ons pardonner! s'écria le chevalier ému et pâle.
— Oui, dit-elle, car il me semble, que j’ai laissé parler mou cœur trop haut. »
Le chevalier s’était mis à genoux et baisait les nui i us d'Armand*, la belle jeune fille eut un sourire d’une coquetterie indicible, u On a toujours tort, dit'eil*, de laisser voir à un homme qu'ou l’aime!... »
L'Assemblée nationale, autrement dit la Convention, venait de délibérer sur les intérêts de lu patrie.
Plusieurs lois avaient été votées; les représentants de la nation avaient sanctionné différents actes, et la séance avait été levée cl renvoyée au lendemain.
Cependant, la salle des délibérations était remplie encore d'une foule assez compacte.
Celait l'heure des discours oiseux, des paroles sonores el vides de sens , des protestations inutiles.
Quand 1rs vrais orateurs avaient quitté la tribune , quand les homme* d'Etat étaient partis, lorsque ceux qui s'intéressaient sérieusement aux affaires publiques étaient rentrés dans la vie privée, les braillards, les hâbleurs prenaient la parole.
La salir des assemblées souveraines devenait un club : les géants faisaient pluen aux nains.
Ce jour-la, un homme monta à celle tribune que Danton venait d'abandonner
Il était petit de taille, olivâtre de visage; il parlait avec cet accent traînard et cadencé des Méridionaux de l'est de la France.
u Troua de l’air! citoyens, s'écria-t-il, quauil donc finira le règne des aristocrate» ?
— Il u' y a (dus d’aristocrates! répondit une voix.
— Ile* ei-di-.anls. veux-je dire, poursuivit l'orateur.
— Il n'y a plu» de ci-devants.
— Iles conspirateurs , colin I n
l'ne autre voix s’éleva dn sein de la foule et répondit :
« Le* vrais conspirateur», le* homme* qui liuiruut par assassiner la r 'publique , sont des bavards comme vous! n
Mai» celte brutale interruption ne déconcerta point l'orateur.
« Vous parlez de la république1 continua-t-il, mais vous ne saves pus ce que c* est.
-— Eh bien , dites-Ie! répondit un troisième interrupteur.
— La république, citoyens, c'est le gouvernement du peuple, et par le peuple ! a
Quelques bravos se firent entendre ; cependant les interrupteur* ne se tinrent pas pour battus, el l'un d'eux demanda : a Qu* est-ce que le peuple?
— C’est quiconque travaille el porte une blouse, répondit l’orateur.
— Alors, pourquoi portes-tu un habit? »
L'orateur haussa les épaules et continua :
« Citoyens , je m'appelle Isnard , je suis représentant du peuple pour le département du Var, et, l’Etre suprême en soit béni! je ne suis pas suspect en matière de civisme. «
L'orateur s’attendait à de nouveaux applaudissement» ; mais l'auditoire resta muet.
» Ab! citoyens, reprit le citoyen Isnard, député du Var, mon patriotisme ne saurait être douteux ; j’ai fait mes preuves , sous ta tyrannie; j’ai lutté contre les aristocrates, j'ai bravé leur orgueil, j'ai su mépriser leurs insulte* , j’ai parfois châtié leur insolence. » Quelque» rires se firent entendre dans la salle.
Citoyens! poursuivit le citoyen Isnard, j’entends rire dans celte assemblée. Rire ! quand un représentant du peuple , un élu de la natiun , un député, prend la parole! Mai» vous ne savez donc pat, citoyens, que je suis uue «les vivantes incarnations de In loi !
— Pauvre loi! dit un quatrième interrupteur.
— La loi ! citoyens, la loi ! hurlait l'orateur, qui se laissait aller à un enthousiasme non justifié par le* circonstances , c’est notre mère à tou»! nous devons la servir, la chérir, la vénérer!... n
L'auditoire restait froid. Le citoyen Isuard pensa qu'il devait frapper un grand coup.
««Citoyens! s'écria-t-il, j’ai pour la loi un tel respect que, ai j’étais condamné à mort et que le bourreau fût malade, je voudrais me guillotiner moi -même. «
Cette fois, le citoyen Isnard forçait la main nui applaudissements.
Il eut son petit tonnerre de bravos.
n N'appLmdi.vsez pas! reprit-il, n'applaudissez pas! c'est l’enthousiasme de ta liberté qui parle par ma bouche! n
Puis il voulut parler eucore ; mais la foule trouva spirituel d'applaudir à outrance pour éviter la fin de ce discours absolument vide et singulièrement ampoulé.
Satisfait, le ritoyen député du Var remit scs besicles sur son nez « rothu , et descendit de lu tribune avec la majesté digne que dut témoigner Cicéron après sa première Catilinaire.
» Vive Isnard ! vive le grand patriote! * criaient le» tricoteuse* qui revenaient de la place de la Révolution, où le spectacle accoutumé venait de finir.
L’orateur «‘ouvrait un passage à travers la foule et saluait à droite et à gauche comme un triomphateur.
Un homme vêtu d'une carmagnole, son bonnet ronge enfoncé sur les yeux, s’approcha de lui comme il atteignait la porte de la salle.
* Tu es donc bien brave? » lui dit-il.
Cette question fil tressaillir le citoyen Isnard , il regarda son interlocuteur, cl il eut comme un vague souvenir d'avoir déjà vu quelque part ce visage brun et railleur. Mais les bravo* de son auditoire avaient si bien grisé le député du Var, qu'il répondit avec emphase :
a Est-ce que j’ni jamais eu peur, moi ! »
Uu rire d«idaigneux vint aux lèvres de l’homme à la carmagnola. a Es-tu bien sûr de cria , citoyen ? « dit-il.
Le député du Var était en verve d'éloquence, u Je ne tremblerai» pas, dit-il, quand on m'attacherait à la bouche d’un canon !
— Rah ! dit l'homme â la carmagnole, je me rappelle une certaine nuit d'hiver de l'an 178? où tu os eu une jolie panique, à la bustidt? des environs de Draguignan. «
Et l'homuie à la carinagimlc rut un rire homérique et se perdit dans la foule.
Quant nu citoyen Lnard, ce souvenir qu’on venait de lai rappeler fui si terrible, «pi’il en devint pâle et tremblant , et sortit de Ta «aile comme s'il avait eu à scs trousses une légion de chien* enragés. Ce ne fut que «lan* la rue Soinl-Uouoré qu’il ralculit sa marche et tu hasar da de respirer à l'aise.
* Mais quel est donc cet homme ? ie demandait-il arec une sorte d'épouvante. Je l’ai ru quelque part... serait-ce un de ces misera* Mes qui... Non, ce. ne peut être... Je crois plutôt... Mais oud..* Oht il faut pourtant que je le sache!...
— Citoyen ! * dit une voix derrière loi.
Le député du Var sc retourna et se vit face à face avec un homme habillé de gris des pieds à U tète.
• Ah I c’est loi, Olivier Brun? dit-il.
— C’est moi , citoyen.
— Es-tu content do remploi que je t’ai fait obteuir daus la police?
— Non, b dit sèchement Olivier Brun,— -c'est-à-dire le Marseillais.
Le citoyen Uoard crut devoir rejeter la tête en arrière, oublier srs préoccupations , et ne se souvenir que de lu diguilc dont un députe du Var doit toujours avoir souci.
« Comment! dit-il, lu te permets, drôle, de ne pas être Content de ce que j’ai fait pour loi?
— Non, citoyen.
— Et pourquoi la chose, s’il vous plaît?
— Je vous conterai cela clin vous. ■
Le citoyen Isiunl eut un nouveau mouvement d'inquiétude.
u Tu veux venir chez moi?
— Oui , citoyen.
— Mois... pourquoi?... »
Le Marseillais se mit à rire.
j Voyez donc pas peur, citoyen , nous ne sommes plus à votre 1 i -title.
j Tais-toi !
— Ah! ce souvenir vous est désagréable?
— C'est-à-dire, répondit nam-rut ni le citoyen Lourd, qu’il me donne la chair de poule.
— En effet, vous êtes assez pôle... »
Le citoyen Isnard parut hésiter.
a Tenez, continua le Marseillais, ou je me trompe fort, ou il li.'nt de vous arriver quelque chose...
— C’est vrai.
— On vous aura sifflé à lu tribune.
— Oh! non... au contraire.
— On vous a applaudi?
— A outrance ! »
Le Marseillais eut un sourire ironique.
j. Cela prouve, dit-il, que les Parisiens ne sont pus trop difficiles eu matière d’éloquence. »
La réflexion était insolente , mais le citoyen Isnard était si troublé qu'il n’y prit garde.
u Ecoule-moi donc, dit-il.
— Parlez, citoyen.
— Tu te souviens de la soirée dn 27 janvier 1787?...
— Parbleu ! et vous aussi...
— Combien étiez- vous?
— Cinq.
— Nomtne-les-moi.
-T- Il y avait d’abord Anselme. . . uu gros court , à favoris ronge». ..
— Ce n’rst pas cela. Après ?
— Ensuite-, moi...
— Après?
— Et puis Cyprico, un petit, mince, à cheveux blonds.
— Ce n'est paa ceh».
— Et les deux vieux, vous savez? Auguste et Marius...
— Il n’y en avait pas un sixième?
— Non.
— C’est singulier! murmura le citoyen Isnard comme te pariant à lui-même. Puis il ajouta bmsqiienient : Viens avec moi!
— Ah ! vous consentez à m'emmener?
— Oui; je veux causer avec loi. »
le citoyen Isnard demeurait, comme un grand nombre de députés, nie Saint-Honoré.
La maison qui avait l’honneur d'abriter ce Arme d'éloquence était haute de cinq étages, assez mesquine d’apparence, pourvue d’une porte bosse et d'une allée noire, dons laquelle, lorsqu’il rentrait tard, le citoyen Isnard, cet homme courageux qui demandait à se guillotiner lui-même, ne s’avcnUiruit jamais sans un léger hallcnient de ctrur.
Le maison était tout entière louée en garni.
Le citoyen Isnard habitait, au premier, deux chambres à carreaux
rouges assez modestement meublées , cL dont les croisées à espagnulellrs étaient garnies de rideaux de toile jaune de Rouen.
loi simplicité malpropre de ce réduit plaisait au citoyen Isnard, qui dirait à tout propos que les élus du peuple devaient douoer l'exemple du mépris des richesses.
Ce fut là qu’il introduisit le Marseillais.
Puis il ferma soigneusement la porte et lui dit :
• Maintenant, parle, je l’écoute. *
Le Marseillais prit un air mystérieux et sombre.
l.e Marseillais se plaça sur une chaise à califourchon , s’assit, et regarda le citoyen Isnard en fore.
» S lis-tu, lui dit -il, que le comité de salut public a fort peu d'égards pour les gens que tu protèges ?
— Comment cela?
— On m'a nommé, grâce à (a recommandation...
— El grâce au secret que tu licus, coquin!
— Suit. On m'a donc nommé sous-dirertcur à la police.
— T’aurait-on destitué?
— \ou , mais ou m'a censure.
— Tu ne fais donc pas bien ton métier ?
— Au contraire, ils trouvent que j’ai trop de zèle. Le ciUryeu Danton lu'a fait venir ce malin ci m'a adressé des reproches auxquels je suis très- sensible. »
Le citoyen Isnard retrouva un peu de su jactance méridionale.
* La république n’a pus besoin qu’on fusse du zèle, dit-il.
— Mais encore faut-il veiller à sa sôrelé.
— Le citoyen Danton n’est pas homme...
— Ah! pardon, fit le Marseillais d’un ton impertinent, je ne liens pas ici pour recevoir des conseils... jie viens parce que j'ai besoin de toi, citoyen Isnard, ot tu sais hietv qu'il y a entre nous des petits mystères qui ne te permettent par de ui'éconduirc. «
Le iiiiilliciireux député du V'or soupira profondément ; il eut même un grognement plaintif semblable à celui d'un chieu à l'attache qui sommeillait et se croyait libre, et à qui un brusque réveil fait sentir la pesanteur du colficr. *
« Voyons, reprit k> Marseillais, nous no sommes point ici pour pur dre oolre temps. Causons peu , vite et utilement.
— Mais enfla . dit le ciloyeu Isnard , qu’us-iu lait pour que Danton t’nit lavé la tête d'importance?
— J’ai voulu faire arrêter une liile d'aristocrate.
— C'est pourtant une heflc action cria!
— Le capitaine de la patrouille que j'avais requis et ses hommes ue Tout pas jugé ainsi.
— Ah! «
— Ils ont refusé d'arrêter lu petite, et le capitaine a porté une plainte contre moi.
— Eli bien ?
— Alors Danton m’a fait appeler et m'u dit : u Au premier abus de pouvoir que vous commettrez, vous serez destitué. ?
Le malheureux député du Var leva les yeux au ciel, et cul un regard qui voulnit dire :
« Que puis-je y faire? Est-ce que je Suis de taille à luller d'influence avec le citoyen Danton? r
Le Marseillais devina celte pensée.
a Aussi, dit-il, jo ne viens pas précisément pour que vous uie Cassiez faire des excuses, n
Lourd respira.
u Mais vous pouvez me tirer d'afTaire en nie faisant nonftucr commissaire de police extraordinaire en province, a
La présence du terrible Marseillais à Paris avait sans doute quelque peu tourmenté l’honorable citoyen Isnard, car co fut avec no fiévreux empressement qu'il répondit :
v Oli! mais c’est très-facile celai
•— Commissaire extraordinaire dans le département de l'Yonne...
— Pourquoi TYonae?
— Ah!... c’est là quo je veux aller, et pas ailleurs]
— Mais pourquoi?
— Ce pays me plaît.
— Il y a une fouir d’autres pays en France qui te plairont tout
autant.
— Xou pd* , je liens à celui-là.
— Alors tu as une raison?
CItire lutub* a demi Morte dans le» beu de Fnl» Millier. — P»je 17.
— Oui, je veux m’établir... me marier...
— Dans le département de l’Yonne?
— Justement. »
L'honorable député du Var regarda son interlocuteur comme on regarde les gens dont on attend une confidence.
Le Marseillais tira une pipe de sa poebe et dit :
a Peut-on fumer? *
Cette familiarité choqua les idées égalitaires du citoyen Isnard.
a Ta oublies, dit-il, que tu es en présence d'un éla de b nation 1
— Bah I puisqu'il est dit que l’égalité....
— Assez f fume si tu veuxl... #
Le Marseillais bourra sa pipe.
a Quand j'ai quelque chose h conter, dit-il , je fume par habitude,. •
U alla vers la cheminée, dans laquelle l'officieux do citoyen Isnard avait allumé un maigre feu, et prit un charbon qn'il posa sur sa pipe.
Pais il continua :
■ Je ta disais doue, citoyen, que je voulais m'établir, c’est-à-dire me marier.
— C'est u œ drôle d'idée, par le temps qui conrt.
— Soit ; mais le temps qui court finira par s’en aller. La république , vois-tu, citoyen Isnard. c'est un peu comme forage : quand il pleut très-fort c’est signe de beau temps prochain.
— Ah? tu crois? »
Le Marseillais devint superbe d’iosoleocc et d’ironie.
• Ab çà! dit-il, t’imagines -tu que cela va durer éternellement, ce joli petit régime qui consiste à guillotiner trente ou quarante
' personnes par jour, tandis que des bavards comme toi vous faites des discoors qui ne prouvent absolument rien, si ce n’est qne In bêtise humaine est sans limites? •