I.o citoyen Isnard fil la grimace
« Après la pluie vient le soleil, poursuivit le Marseillais. On a' est mouillé d'abord, il faut se sécher... et pour cela il n’est paa inutile d'avoir des habits de rechange.
— C'est vrai, dit le citoyen Isnard.
— J’ai découvert pour l'heure où le soleil reviendra on joli petit chèteuii entouré de bois et garni de quelques fermes. Il y a dedans une jolie fille dont je ferai ma femme... »
L’honorable député du Var regarda le Marseillais avec un air de surprise assez irrévérencieux ; mais celui-ci poursuivit :
« Figure-toi qn'il y a à Paris nnc jeune fille dout le père et les frères sont émigrés, et ne rentreront pas de sitôt.... s'ils rentrent.
• — Bon! Après?
— Elle est jolie, la petite, si jolie qne je m'en suis toqué.
— Vraiment’... Et tu veux l'épouser?
— Le château me convient.
— Maison les r&sc, les châteaux.
— Qu'est-ce que ça fait? On ne rasera pas celui-là.
— Ali! lu crois?
— Car il sera acheté par uo bonhomme d'intendant qui aéra maire de sa commune, membre du district et ami fidèle de la république.
— Je ne comprends pas grand’ chose à tout ce que tu me racontes là, dit le citoyen Isnard.
— Faut-il m'expliquer?
— Sans doute.
J« a'ftl qn'un Ml à d«rv, qu'uu bout «U * Mjner, «t j« i'miom coucher à U Ceocùfftrie. — i:..
— Mai» c'est que. voyez-vous, dit le Marseillai» en se grattant F oreille, j’aimerais mieoz ne pas m'expliquer du tout.
— Comme il le plaira.
— A 1a condition toutefois que tous me ferex nommer commiswire...
— Dans l'Yonne?
— Certainement.
— Et pourquoi ne veux-tu pas t’expliquer, citoyen? demanda le citoyen lanard ,• qui était non - seulement bavard , mais encore evrieox.
— Tcnei-vous à en savoir la raison?
— Ooi.
— Eh bien , c'est parce que vous êtes au fond une trop buune pâte d'homme... *
Le citoyen Isoard ne prit pas ces mots pour un compliment ; il cnit devoir froncer le sourcil.
• Je suis, dit-il, juste, mais sévère, et je ne pactiserai jamais avec les ennemis de la république. »
Le Marseillais haussa les épaules.
■ Mon pauvre citoyen député, dit-il, il y a loin de vos opinions actuelles à celles que vous professiez en 1787. Vous souvenez-vous comme vous étiez dévoué à la monarchie alors?
— Tais -toi, drôle!
— Bon ! voilà un mot de I* ancien régime , citoyen 1
— Enfin, que veux-tn dire?
— Je dis que vous êtes au fond un brave homme que la peur a rec du terrible, nu mouton inolïensif qui s’est transformé en loup, cm homme qui demande des têtes parce qu'il tremble de laisser choir la sienne.
— Mais te tairas-tu , misérable !
— Allons donc, citoyen, ne craignez rien... nous sommes seuls... on ne nous entend pas!... *
Le malheureux député du Var suait à grosses gouttes, et gémissait, impuissant, sous les sArcasmps du Marseillais.
u Tenez, poursuivit ce dernier, donnez-moi seulement un mut pour le citoyen Robespierre. ■
A ce nom , la transpiration du citoyen Isoard devint plus abondante.
Le Marseillais lui indiqua (Ton geste une table sar laquelle il y avait ce qu’il faut pour écrire.
m Mais , observa le député du Var, crois4a que je ne ferais pas mienx de lui parier moi-méme?
— Non.
— Cependant...
— Cependant, dit froidement le Marseillais, c'est comme ça... prenez la plume, je vais dicter. «
Sans doute le Marseillais exerçait une pression étrange , absolue sur le citoyen Isnard , car il prit la plume en laissant échapper an geste désespéré.