‹ Les masques rougesChapitre 17 sur 44 · I.e Marseillais dicta · texte numérisé non relu

I.e Marseillais dicta

u Citoyen membre du comité de salut publie,

* Il y a , parmi les hommes à qui le sort de la république a été

• confié, des gens qui se laissent entraîner à une déplorable iodol- ■ gence. Je ne veux nommer personne, mais il est de mon devoir da - te signaler un citoyen dévoué bien connu pour sou civisme, nn

* patriote intelligent rt qui a prouvé, en démasquant le complot des r gendarmes, tout ce qu'on pouvait fonder sur lui d'espérances... ■

Le citoyen Isnard s'arrêta.

« Esl-rc de toi que tu parles? dit-il.

— C'est de moi.

— Ali ! soupira le malheureux député du Var, sans cette fatale nuit du 21 février 1787...

— Mais écris donc , citoyen , je cuis pressé ! « dit le Marseillais.

Le citoyen Isnard reprit la plume.

« Va 1 n dit-il.

« Le citoyen Olivier Brun, — dicta lu Marseillais, — est un

• homme sûr, éprouvé, sagace, et qui connaît parfaitement les ruses ■ io finie» et les horribles machinations des aristocrates.

» Je vous le recommande tout spécialement et vous prie de lui

* accorder tout ce qu'il pourra vous demander. »

u Ouf ! pensa le citoyen isnard lorsqu'il eut signé cctln lettre, je serai malade demain, je n’irai pas à la Convention. Robespierre pourrait me demander des explic ations. »

Quand la lettre fut écrite, le Marseillais la mit dans m poche.

« Maintenant, dit-il, au revoir, citoyen, je vais chez Robespierre.

— Un instant, » fit le député du Var.

Le Marseillais, qui avait déjà fait deux pas, s’arrêta.

« Qu’csl-ce encore? dit-il.

— Es-tu bien sûr que vous n'étiez que cinq ?

— Où cela?

— A ma bastide, dans la nuit du 28 janvier...

— Mais... t rés-sûr.

— C'est drôle, murmura le citoyen Isnard, ja croyais qu’il y en avait un sixième. »

Le Marseillais fronça le sourcil à sou tnur.

u Ah çâ, mai», dit-il, voici deux fois déjà que vous me demandez cela... pourquoi? *

Le citoyen Isnard hésita un moment; puis il fit un violent effort.

a Eh bien, dit-il, aujourd'hui, en quittant la Convention , j’oi été abordé par ou homme qui m'a demandé si je me souvenais de la nuit du 2*7 janvier 1787.

— Comment est-il cet homme?

— Prfit , brun ; il a notre accent.

— • C’est lui I

— Qui, lui?

- — Le baron. »

Kt le Marseillais pâlit légèrement.

* Ab! dit-il, je le croyais Iota de France... Gare à loi, citoyen, gare à nous I

— Que veux-tu dire?

— Suffit! je m’entends... »

Et le Marseillais, en proie à uue agitation extraordinaire, s'élança au dehors , laissant le ritoyrn Isnard au comble de l’élounemcul et < n proie à une vague inquiétude.

Le citoyen Isnard resla chez lui près d'une heure, livré à des réflexion* bizarres.

« Qii'éiait-ce que cet homme qui savait l' histoire de la nuit du 27 janvier?

* Qu’ était-ce que ce baron? »

Longtemps la tète dans ses mains, sans prendre garde à l'heure qui marchait, à la nuit qui venait, il demeura dans son petit appartement meublé.

Mais, enfin, six heures sonnèrent, répétées par la cloché de la maison garnie, qui était dotée d'une table d'hôte.

Le propriétaire de l'établissement, le citoyen Rabassc. Marseillais pur sang, avait bien songé un moment à supprimer la cloche et ii î.» remplacer par un tambour, attendu que les cloches rappelaient le culte de Dieu, et que Dieu avait été remplacé par l'Etre suprême, l.ne divinité Lieu autrement sérieuse.

Mais la commune avait refusé le tambour et toléré la cloche, par celte rai; o n toute simple qu’elle était féléc.

La cloche de la maison garnie appelait doue le* hôtes à dîner.

la* citoyen Isnard descendit.

Celte table, qui ne réunissait pas moins de soixante couvert» autour d'une nappe graisseuse, était uoe assez jolie succursale de la Convention pour le citoyen Isnard, qui s.irail y déployer son éloquence.

Fréquentée par de petits rentiers, des provinciaux , des voyageurs, d" commerce, lu table d’hôte était naturellement présidée par le citoyen député du Var.

C'était là qu'il brillait de tout son éclat, qu'il *’ épo Rouissait Taise, qu’il dominait son auditoire.

Dans l'iscalier, il retrouva *a belle humeur; arrivé au rez-dechaussée, il fredonna un air d’opéra.

Au seuil de la salle à manger, il prépara une improvisation.

Mais ce seuil franchi , il fit nu pas en arrière et crut qu’un abtuie s’enir’ ouvrait devant lui.

L'homme qui lui avait parlé de la terrible nuit de 1787 était assis ou beau milieu de la table...

10 table d’hôte tenue par le citoyen R ibu.-cn était au complet.

Le nouveau venu, celui dent la vue tu ibiuit si fort Thonurabla député du Vur, avait poussé l'audace jusqu'à lui prendre sa place.

L’arrivée du citoyen Isnard fut accueillie per en murmure approbateur.

u Lardon, citoyens et citoyenne», dit-il d*unc voix mal assurée, je vois que toutes les chaises sont priser,.. «

11 lit un pas de retraite , espérant échapper aiusi ou regard flamboyant de l'inconnu ; et il ajouta :

« Je vais aller dîner an Palais-Égalité.

— l'rouu de dion! s’écria le citoyen Rabasse, plaisantez-vous , citoyen! On se serrera!... Il y u toujours de la place pour nu élu de la nation, troun de fair! ■>

I. b convives partageaient cctln opinion sans doute, car les chaises s’étaient déjà pressée* les nues contre les antres. **

■ Venez vous tncllrc là, citoyen,’ » dit T iucOtmu qui lui iudiqua mi droite.

Gel homme qui diuait là pour la première fois, qu'un n’ avait jamai- vu, dont on ne «avait pa* le nom, exerçai! déjà sur le personne! de la table d’hôte une forte de prestige et de fuscinulinn.

Toutes le» chiites obéirent d'un mouvement uniforme , et, avant que le citoyen Lnard ■ ut pu s’en défendre, il se trouvait une place vide à la droite de l'incnuirr; le illoycu RJ ‘.use y plaçait un couvert et apportait une assiette tmp'ie d'un potage aux yeux crevés. Le murmure flatteur qui salur.it l'éloqüpul député du Var s’apaisa peti à peu.

Gcliiî-ci. contraint de s’asseoir auprès de Tlmuiiuo qui le terrorisait, éprouvait un indéfinissable malaise.

Ce fut avec un tremblement convulsit qu'il porta la main à son chapeau pour saluer, et le sourire qu’il crut devoir hisser errer sur ses lèvres eut uuc vague ressemblance avec' une grimace.

Alors T inconnu, l'homme aux trait» méridionaux fortement accusés , éleva sou verre et dit :

Citoyen», perincltcz-nioi de boire à la saute de T honorable député du Var, le citoyen Isnard, le grand patriote, l'homme cloquent quon a. ai chaudement appLiuJi aujourd'hui. »

Le citoyen Isnard ne s'attendait nulle ment à ers paroles; il en demeura comme suffoqué, balbutia, pâlit plus encore, et n’eut d’autre ressource que celle de poser la maiu sur son cosur co signe d'cfliision reconnaissante.

Il y eut quelque» bravos, tandis que maître Rabassc découpait la pièce de bonif.

Le citoyen Isuanl était habitué aux bravo»; mai» il m? s'attendait pas, certainement, à être complimenté par celui qui, uuc heure avant , l'avait traité de bavard et de lâche.

L’inconnu se pencha à son oreille et lui dit : « Faite» donc un petit discours à ce* braves gens, citoyen.

— - Hein?... Fiait -il? balbutia le citoyen Isnard.

— Laissuiiü-kur quelques illusion», » poursuivit l’inconnu d’n a

ton railleur. ,

S'il n'effrayait facilement, le citoyen Isnard était assez prompt à »c rassurer, et le» lumières qui éclairaient la salle, le choc de» verres , II* c tique lis de» fourchettes et de» assiette» , le» parole» bruyantes de» convives l'eurent bientôt grisé et lui rendirent toute sa jactance.

u Gcî homme, pcnsa-t-il en regardant .-.ou terrible voisin, n’est peut-être qu'un farceur. Il ira pas l'air méchant, après tout. »

Et il éleva la voix en même temps que son verre.

• Citoyens, dit-il, jo vous remercie de vos applaudissements; mais je ne les mérite point. Si mon humble voix est parfois devenue éloquente, si des accents parti* du earur sont montés jusqu’à mes lèvres. c’est que l'esprit sacré de la liberté a «largué nie prendra pour otganel »

Ou battit des malus.

• Citoyens , reprit le député du Var, oons avons fondé la république à tout jamais. Elle sera grande, forte, prospère, indulgente pour les esprits égarés qui reviendront vers elle, impitoyable pour les rebelles qui récent le rétablissement de la tyrannie.

— Après? » dit l’inconnu d'uu Ion moqueur.

Le citoyen Isnard avait enfourché le cheval de l’éloqueeee; il oublia ses terreurs, et, se retournant vers l'interrupteur :

« Ht toi, citoyen, dit-il, ne raille pas! si tu os un ennemi de U république...

— Dieu m’en garde !

— Alors si tu es son ami...

— Citoyen Rahasse, dit l'inconnu, passe-moi donc de la salade! *

Celte phrase prosaïque éteignit l'éloquence de l'honorable député du Var.

L’inconnu se pencha de nouveau vers lui. u Citoyen député , lui dit-il tout bas , tu a s tort de te prodiguer ainsi. Si (u parles continuellement, tu fiuiras par vider Ion sac, et il ne te restera rien pour la Convention. *

l.a conversation devint générale; ou parla politique, rien que politique. De quoi auruit-on parlé?

Et le dfncr s'acheva vers huit heures et demie, sans que le malheureux citoyen Isnard eût retrouvé l'occasion de faire un nouveau petit discours. '

1.0 voisinage de l'homme à la carmagnole qui lui avait parlé de la terrible nuit du 27 janvier le réduisait à la torpeur Pt au silence.

Quand à la salade arrosée d'huile d'œillette eut succédé le fromage de Brie, les convives se levèrent un à un. Le citoyen Isnard espérait que rhanune à la carmagnole s'en irait; mais celui-ci demeurait en place et sculptait une croûte de pain avec la pointu de son couteau.

Alors le député du Var voulut se lever.

« Restez donc, citoyen! lui dit l'inconnu.

— Est-ce que vous voulez me parler? balbutia le député du Var.

— Oui. n y

Il essaya de reprendre on peu de son assurance.

« Auriez-vous besoin de moi?

— Xon.

— Alors, de quoi s’agit-il? •

La salle à manger était vide.

L’inconnu se transforma tout à coup aux yeux de son auditeur.

Sa voix railleuse dciiul grave, son geste acquit une nuance protectrice.

« Mon pauvre Isnard, dit -il, je vous ai rendu bien malheureux...

— Hein ? Plalt-»1? Que voulez-vous dire?

— Et je parie que vous voudriez bien savoir quel est cet homme qui connaît les événements de la nuit du 27 janvier? »

Ce souvenir devait être bien poignant pour le citoyen Isnard, car il bitlbulia avec émotion :

» Au uoni de Dieu, laisez-vous!

— Tiens! fit l'inconnu, voilà que vous parlez de Dieu! Vous savez pourtant bien qu'il est supprimé.

— Xo plaisantons pas.

— Je n’en ai nulle envie.

— Que me voulez-vous?

— Mais, fit l'inconnu d’un ton hautain, l'homme qui connaît le secret d’un autre devient son maître. »

Quelques gouttes de sueur perlèrent aux tempps du citoyen Isnard.

■ Vous ne prétendez pas cependant, dit-il, exercer snr moi une pression ?

— Cela dépend. «

— Je ne vous connais pas... après tout... »

L'inconnu se leva.

n Venez, dit-il , nous sommes ma! ici pour causer, et j’ai des choses sérieuses à vous dire.

— Ah!... mais... cependant...

— Allons prendre l’air lin moment; et, tenez, mon pauvre Isnard, ajouta l'homme à la rarmaguole , laissez-moi vous r-sssurcr tout de suite, je suis pins votre ami que votre ennemi. »

L’accent de cet homme avait une franchise qui péuétra l'&rae timorée du citoyen député du Var.

« Vrai, dit-il , vous n’éles pus mua ennemi?

— Non.

— Mais... alors...

— Venez prendre l’air, vous dis- je. *

L'homme à la carmagnole saisit le citoyen Isnard par le bras, l'entraîna hors de la salle à manger d'aburd, et lui fit franchir le seuil extérieur de l' hôtel garni. •

« Je veux vous parler, diwil, d’un homme qui voua rend bien malheureux. •

La nuit était noire, il plenvait, et la rue Sa'uit-Honoré, malgré le voisinage des Huiles, était déserte.

«C’est un certain Olivier Brun qu’un appelle le Marseillais, » poursuivit l’ homme à la carmagnole.

Et tandis que le citoyen Isnard frissonnait à ce terrible nom . il lui fit fuire quelques pas encore; puis soudain il fit entendre un coup de sifflet , et à ce signal , sans doute convenu dès longtemps à l'nvaucc, deux hommes immobiles sous le porche d’une porte s'élancèrent vers ic citoyen Isnard.

« Si lu dis un mot, murmura froidement l’inconnu, tu es mort... n

Ivre de terreur, le citoyen Isnard sentît la pointe d’un couteau s'appuyer sur sa gorge...

Ce Ait l'histoire de dix secondes; et, plus mort que vif, le citoyen Isnard n’eut pas le temps de se reconnaître. Ou jeta son chapeau à terre, et sa télé fut couverte d’un bonnet phrygien qu’on lui enfonça sur les yeux.

En même temps , les deux hommes accourus au signal du terrible inconnu le prirent chacun par un bras.

Alors Thoinme à la carrungnole lui dit :

« On ne veut pas le faire de mal, citoyca Isnard, mais si lu résistes , on te taera. n

Cette menace froidement articulée acheva de glacer le sang du malheureux député du Var.

« Marche! lui dil-on.

— Où me conduisez-vous? demanda-t-il d’une voix mourante.

— Que t'importe? marche ! *

Et le citoyen Isnard sentit de nouveau la pointe du coutean effleurer sa gorge, et il marcha.

Le bonnet qu’on lui nvait enfoncé sur les yeux l'empêchait de voir; mais les deux hommes le soutenaient; et T un d'eux lui dit :

« Marche toujours, et laisse-toi conduire.

- — Sainte Vierge! » balbutia le malheureux député.

L'homme à la carmagnole, qui suivait à deux pas de distança^ se mit à rire :

« Comment! dit-il, mais tu perds la télé, citoyen Isnard. La sainte Vierge a été révoquée de ses fonctions; on n'a pu l'utiliser auprès de l'Être suprême...

— Je suis dans les mains de quelques brigands royalistes , pensa le citoyen Isnard. Bien certainement ces gens-là vont m'assassiner!... »

Et il marchait toujours, sans savoir où il allait. Seulement U comprit qu'il avait quitté la rue Saint-Honoré, car on l'avait fait tourner à droite, puis à gauche.

Comme s’il eut voulu justifier le mot de Pélion, Paris était tranquille et silencieux, ce soir-là, comme une uécrupolc. Ü pleuvait...

la? député du Var morclj.nl toujours entre ses deux gardiens, et il entendait derrière lui le pas régulier de l'homme à la carmagnole.

De temps en temps, un passant attardé les croisait.

Le citoyen Isnard se sentait alors serrer les deux bras; et on lui disait à l’oreille :

« Si tu crics , lu es mort I u

Cette menace le terrorisait, et il continuait à se laisser conduire.

Enfin, il entendit le bruit d'une patrouille, et, comme un prisonnier qui voit battre en brèche les murs de son cachot, il tressaillit et crut à une délivrance prochaine.

La patrouille u’ était pas loin; elle s’avançait en frappant les pavés avec la crosse de ses mousquets.

Les deux hommes qui conduisaient le citoyca Isnard s’arrêtèrent, et relui qui les suivait dit :

« Nous ferions bien de retourner en arrière...

— Bah! il ne bougera pas... »

Ces mots rendirent quelque énergie au citoyen Isnard.

« A moi! » cria-t-il.

Mais deux mains s’arrondirent autour de son coa , et la pointe du couteau pénétra d’une ligne dans sa chair,

— Ah t les assassins! n murmura-t-il.

Tout à coup la patrouille, qui semblait venir droit sur eux, parut s'éloigner; sons doute elle avait pris une rue transversale.

■ Mon pauvre Isnard, dit alors l'homme à la carmagnole, ce que lu as de mieux à foire , c'est de le résigner à nous suivre de bonne

grâce. Il est écrit là-haut qne l'Etre suprême laissera ce soir dans T embarras an élu de la Dation, le Démosthène du département du Var. Ainsi, crois-moi, fais contre mauvaise fortune bon cœur; c'est le plus simple. »

Le citoyen Isnard profita du conseil ; il cessa de murmurer et renonça à l'espoir d'étre délivré.

Dix minutes après, scb conducteurs s’arrêtèrent.

a C'est ici, * dit l'homme è la carmagnole.

L’élu de la nation entendit frapper è une porte trois coups espacé*, puis cette porte grincer sur ses gonds ronillés.

En même temps on le poussa dans un corridor où régnait un air numide et malsain.

« Marche toujours ! * dit l'homme h la carmagnole.

Le bonnet de laine rouge qui lui descendait sur les yeux avait fait une nuit complète autoor de lui , et il ne lui avait pas été possible de le relever, car on lui tenait les deux bras.

Cependant , lorsqu’il eut fait une trentaine de pas environ dans le corridor, le citoyen Isnard sentit tout à coup une chaleur assez vive succéder à Is froide atmosphère qni l’avait enveloppé jusque-là, et, en même temps, une clarté traverser le bonnet de laine et peser sur ses paupières.

En même temps aussi , il entendit des murmures confus autour de lui.

Puis on le poussa vers une chaise, cl l’un de ses conducteurs lui dit :

• Asseyez-vous. »

L’homme à la carmagnole s'approcha à son tour et Ini enleva son bonnet.

« Regarde! * dit-il.

Le citoyen Isnard, l'honorable député du Var, un des plus courageux élus de la nation , ouvrit les yeux , puis les referma en jetant un cri d’angoisse.

fl se trouvait au milieu de l’une des salles où se réunissaient les masques ronges.

Lue douzaine de personnes l'entouraient; toutes clairnt masquées.

L’homme à la carmagnole, lui-méme, avait posé sur son visage tin loup de velours rouge.

Dans le fond se dressait la terrible machine; et au bas de l’échelle se tenait un bourrrau pareillement masqué.

u Eh bien, citoyen Isnard, dit la voix moqueuse de l'homme à la carmagnole , voici une bien belle occasion de mettre tes théories en pratique. Veux-tu te guillotiner toi-méme? »

Le citoyen Isnard se crut perdu.

• Grèce! » balbutia-t-il.

Les masques rouges avaient fait cercle autour de l’éln de la nation et chuchotaient entre eux.

L’homme h la carmagnole reprit :

• Cilojen Isnard, lève les yeux vers cette pancarte. Tu le vois : Ici on ne parle pat politique. "Y a n'as donc rien à craindre pour tes opinions , et noos ne te chagrinerons pas pour la part que tu as prise dans les affaires publiques. Mais nous sommes cependant un tribunal, le tribunal secret par escellence, et noua allons te juger. •

Le tremblant député du Var retrouva une ombre de courage :

• El de quel droit me jugeriez-vous? • dit-il.

Il se leva, posa la main sur son cœur et dit avec une emphase que l’émotion de sa voix et la p&leur de son visage ne justifiaient pas : * Ma conscience est pure! 0

— En r s-tu sûr? railla I nomme h U carmagnole.

— - Je suis un honnête homme ! déclama îc citoyen Isnard.

— Même pendant la nuit du 27 janvier? *

Ces roots arrachèrent un cri sourd à l'honorable député do Var, qui retomba sans force, sans regard et sans voix sur sa chaise.

u Ah!... murmura-t-il, je vous jure que je suis innocent... C’est ce gueux d'Olivier...

— Olivier était ton complice... »

Le dépnlé du Var leva les yeux au ciei et joignit les mains.

u C’csl lui qni a tout fait, balbutia-t-il.

— Il était ton complice, et je le prouverai!... ■

A ces mots, un des masques rouges quitta te bas de la salle et monta au fauteuil de la présidence.

Il agita une sonnette et dit :

• Citoyens, la séance est ouverte. Nous allons juger cct homme, et s'il est coupable, il sera guillotiné sur-le-champ. »

Le bourreau regarda le citoyen Isnnrd à travers son masque, et il sembla au malheureux Dcmosthène? du Var qu'il lui adressait le coup d’œil aimable d’an commerçant qui attend sa pratique.

• Accusé Isnard, dit lo président, levez-vous! ■

Isnard se leva tout tremblant.

« Quel est votre nom?

— Isnard (Jean-Louis).

— Où êtes-vous né?

— A Draguignan.

— - Votre profession?

— Dépoté.

— Reconnaissez-vous avoir possédé une bastide aux environs de Draguignan?

— Oui.

— Et vous y être trouvé dans la nuit du 27 janvier 1787?

— Oui. »

Le président sc tourna vers l'homme à la carmagnole :

• I.a parole, dil-il , est à l’accusateur public. »

L'homme à la carmagnole tira de sa poche un roulean de papiers et lut :

a Récit des événements qui se sont accomplis dans la nuit du 27 janvier 1787 n la bastide du sieur Isnard, aujourd'hui citoyen député du département du Var. •

En entendant ces menaçantes paroles, le citoyen Isnard jeta un regard éperdu sur l'instrument de mort et le bourreau.

Il n> songeait plus à se guillotiner lui-même. „

Tandis que le citoyen Isnard comparaissait devant le tribunal secret des masques rouges, auxquels on allait donner connaissance des événements accomplis durant la nuit mystérieuse du 27 janvier, — Olivier Hrun, le terrible Marseillais, s'eu allait rue du Vcrlbois.

Il avait jeté un manteau par-dessus sa carmagnole et remplacé ton bonnet rouge par un tricorne.

Il s'arrêta vers le milieu de cette rue, déserte à toute heure, même en pleiu jonr, et frappa deux coups à la de vau turc d'une boutique qu'on venait de fermer.

■ Qni est là? demanda-t-on à l’intérieur.

— Un ami du citoyen Jérôme, » répondit le Marseillais.

La devanture s’enlr’ ouvrit et un rayon de lumière vint frapper le Marseillais au visage.

Une femme d’un certain âge tenait une lampe de fer à la main et examina prudemment le nouveau venu.

• Entrez, • dit-elle en le reconnaissant.

Et quand le Marseillais fut entré dans la boutique, dont les rayons étaient chargés de légumes et encombrés de vaisselle commune de toute pspècc, elle referma prudemment la porte basse.

• Ces gredins de royalistes , dit-elle tout bas , ont encore erré toute la matinée dans le quartier.

— Ah! ah!.... Eb bien, on verra à s’en débarrasser. Où est Jérôme?

— Il n'est plus ici.

— - Pourquoi?

— La pour l'a pris, et il est allé s'établir rue Saint-Sauvear, dana le garni que Ini a indiqué la Mayotte.

— Croyez-vous que je le trouverai à cette heure?

— C’est sùr.

— - Et la Mayotte?

— Aussi.

— - Alors , bonsoir, citoyenne. •

Le Marseillais se fit rouvrir la devanture et prit le chemin de la rue Saint-Sauveur.

A l'entrée de celle rne, à gauche quand on venait de la rue Saint-Denis, se trouvait un misérable hdtcl garni élevé de deux étages seulement, nu-dessus de la porte duquel une lanterne éclairée toute la nuit mettait en relief cette enseigne :

Page 1