A LA CARMAGNOLE
Le Marseillais entra sans hésiter et dit à l'officieux qui se pré* •enta ;
• Je veux parler au citoyen Jérôme.
— Il est couché.
— Eh bien, il se lèvera, n
I>‘ Marseillais avait un de ces visages farouches devant lesquels on s'incline.
L'officieux alluma line chandelle el conduisit Olivier Brun au troisième étage.
La porte devant laquelle il s'arrêta portait le numéro 17, et le Marseillais entendit chuchoter derrière cette porte.
• C'est ici, b dit l'officieux.
Il remit la chandelle au Marseillais et s’en alla.
Le Marseillais frappa el dit :
u Ouvre, père Jérôme, c’est moi. *
Le vieux Jérôme reconnut sans doute la voix du Marseillais, car il ouvrit aussitôt, et son visiteur entra dans la mansarde, — une vraie mansarde à croisée en tabatière, garnie d'un méchant grabat, d’une table et de denx escabeaux.
Une femme était assise sur le pied du lit de Jérôme. C'était la hideuse créature que nous avons entrevue A l'auberge du Corbeau virant dans la forêt de Sénart, — la Mayotte, — celte femme qui gouvernait le cabaret des Gourju père et fils et exerçait sur eux un despotisme ascendant.
Elle eut un sourire aimable pour le Marseillais.
« Eh bien, dit-elle, as-tu colin la petite, citoyen?
— \on, mais je sais où elle est... •
Le visage cauteleux et cruel du vieux Jérôme s'illumina.
u Ah! dit-il, je savais bien que tu ne te laisserais pas enfoncer longtemps par les aristocrates!
— Kl j'espère bien, dit la Mayotte, que nous les verrons monter sur la machine au premier malin.
— Sans doute, dit le Marseillais.
— Où donc cst-rlle? demanda Jérôme.
— Dans une maison où il ne sera pas commode de la prendre... Mais, dit le Marseillais en faisant dapper sa langue, il n'y a donc rien à prendre ici?
— \on , citoyen.
— Je veux boire, moi. «
Olivier Brun lira de sa poche un écu de trois livres et le tendit à h Mayotte.
u Tiens, dit-il, descends jusqu'à la rue Montorgueil, à l'enseigne dn Lin mujeat : tu demanderas deux bouteilles de bourgogne vieux et trois verres.
— Ça me val » dit ta Mayotte qui prit l’éca et sortit sans répliquer.
Quand elle fut partie, le Marseillais cligna de l'ceil.
« Nous avons à causer, dit -il, et j'aime aulaut qu'elle n'y soit pas...
— Pourquoi? c’est pourtant une brave fille, dit le vieux Jérôme,
et qui nous sera utile, citoyen! * • 1
— Oui , mais elle déleste la petite.
— Tant mieux I
— Non du tout; tant pis ( »
Jérôme ouvrit de grands yeux.
« Je ne comprends plus, dit-il. Je croyais que.. . nne fois la chose arrivée... enfin, vous m'entendes, quoi!
— Va toujours...
— Vous la laisseriez aller dans l’autre monde fort tranquillement. »
Le Marseillais haussa les épaules.
« Tu n'y es pas, dit-il.
Qu’ est-ce que vous roulez donc en faire.... votre maîtresse pour tout de bon?
— Non ; ma femme. •
La surprise du pè.~e Jérôme fut (elle et lui occasionna un Ici soubresaut qu’il fit craquer la toile de son lit de sangles.
« C'est pour cela, dit le Marseillais que j’ai renvoyé la Mayotte, car nous avons à causer, mon vieux. •
Le père Jérôme regardait son visiteur et semblait se demander s'il n’était pas le jouet d'un rêve.
Le Marseillais reprit :
«Ta m'as dit ton plan, et le voici: tu te débarrasseras de M. d’Azay le père, de scs fils el de sa fille; tris-bien. Puis, tu te feras nommer maire d’Azay, et tn rachèteras tous leurs biens pour une poignée d'assignats.
— C'est simple comme bonjour, ça, dit le vieux Jérôme avec une naïveté féroce.
— Oui, c'est simple. Seulement, mon vieux, continua le Marseillais, tu parles là comme si la république devait toujours dorer. «
Ces mots, articulés froidement, épouvantèrent le citoyen Jérôme.
■ Comment! Que dites-vous? balbutia-t-il.
— Ça ne dorera pas toujours, mon vieux. Un beau matin, la France en aura usez de la guillotine et dn camilé de salut public :
elle se donnera un ron Lequel? Je ne sais pas, mais elle s'en donnera un... Ce sera peut-être un général... peut-être uu prince frère ou neveu du défont Louis Capet!... Et alors, vois-tu, ou remettra un peu d’ordre dam les affaires... On s'informera de ceux qui auront péché dans l'eau trouble... Toi, par exemple!
— Ah! dit le citoyen Jérôme frémissant, ne parles pu de cela, # vous me donnez la chair de poule. •
Le Marseillais continua :
» Probablement on te pendra, toi, comme un domestiqne infidèle... Mais, dans tous les eu, on te fera rendre les terres et le château d'Azay.
— Mais puisque les maîtres seront morts?
— Raison de plus. Le gouvernement nouveau confisquera leurs biens à son profit. Un nouveau gouvernement a toujours besoin d'argent. *
Le malheureux ^Jérôme frissonnait.
■ Heureusement, balbutia-t-il, que nous n'en sommes pu là en-
— Soit , mais ça viendra.
— Et vous ne voyez pas le moyen de tout empêcher?...
— Si fait, seulement...
— Seulement? insista Jérôme.
— Calculons, dit le Marseillais. Que vaut le chàtean?
— Cent mille livre*.
— Et les terres?
— - Trois fois autant.
— Cela fait quatre cent mille livres.
— Tout rond, citoyen.
— Si on t'en donnait cent mille en beaux éens, avec un passeport on règle et la faculté d'aller te promener à l'étranger, où on te ferait la réputation d'un honnête homme, d’un serviteur fidèle qui a conservé le bien de ses maîtres , que dirais-tu ? »