I.e citoyen Jérôme eut un éblouissement
« Je crois, dit-il, que vous vous moquez de moi.
— Mais non, écoute-moi bien. Demain, je sais nommé commissaire extraordinaire dans le departement de l’Yonne.
— Vous?
— Moi. J’ai ma nomination dans ma poche. J'arrive là-bu, et je proclame que les biens de tons émigrés sont confisqués.
— Naturellement, dit Jérôme.
— Je mets aux eoebères le château et les terres d'Azay. Personne n’ose les acheter. Tu les as, loi, pour trente mille francs d'assignats.
— Bon. C'est ce que je veux faire.
— Attends encore. Mademoiselle d’Azay est arrêtée, conduite à Auxerre et condamnée à mort.
— Très-bien.
— Mais je la sauve, moi, et je l'épouse... puis, quand la tourmente est passée, lu rends les terres, le château, tu empoches les cent mille francs, et je deviens seigneur d’ Azay-sur-Yonne. *
— Vous rayonnes bien, vous, dit Jérôme, qui retrouva l« sourire astucieux du paysan. Seulement vous me volez...
— Quoi?
— Trois cent mille livres.
— Mon vieux, dit froidement le Marseillais, il vaut mieux tenir que courir... Et puia, vois-tu, si tn ne te décides pas, tu auras
Le vieux Jérôme regarda son interlocateur avec inquiétude.
« Je n’ai qu’un mot à dire, qu'un bout de papier à signer, et je l'envoie coucher à la Conciergerie; et demain tu es condamné à mort comme ayant correspondu avec les émigrés. »
Le citoyen Jérôme courba U tête.
■ Farceur! dit-il, il faut toujours faire ce que vous voulez...
— Tu consens?
— Il lejaut bien.
— Chut I dit le Marseillais, j'entends le pas de la Mayotte dans l'escalirr. »
En effet, la Mayotte revenait avec des verres et les deux bouteilles de vieux bourgogne.
Quand elle eut déposé le tout snr la table, le Marseillais reprit la parole.
« Maintenant, occupons-nous du père et des frères de 1a petite.
— Je leur ai envoyé des passe-ports.
— Et tu as contrefait J' écriture de mademoiselle d’Azay?
| — Comme toujours.
' — Oui , mats il y a une chose que tu ne sais pas.
m . LES MASQUES BOUGER.
« Tiens! qu'rst-ec que vous avez donc? » demandèrent à la foi*
— Laquelle?
— C'e»t que la petite a vu Berdio, le cabaretier de la rue de TArbre-Sne.
— Elle!
Oui, elle; et bien certainement tout s’est expliqué.... et ton plan est avorté... »
Jérôme ne fat point abasourdi , comme on aurait pu s’y attendre, par cette confidence. Il se contenta de sourire et répliqua :
• J'ai pris mes précautions.
— Comment !
— De denx choses l'une, reprit Jérôme, ou nia lettre est partie avant que mademoiselle d’Atay ait vu Bt-rdin, ou elle n’est point partie du tout. Or, le messager royaliste, s'il n'est parti il y a trois jours, c'aura plus trouvé U. d'Aiay et ses fils.
— Ab !
— De celte façon , la petite aura pu lui écrire tout ce qu'elle aura voulu. Ça ne changera rien à mes plans.
— Explique-toi alors.
— Voici. J’ai écrit — toujours comme si j'étais mademoiselle d’Aiay — les lignes que voici : • Pour être bien sûre, mon cher père, que ma lettre vous arrivera, je vous écris en double, et je vous envoie les passe-ports. »
■ — Ah! tu les a envoyés?
— Oui.
— Par qni?
— Par le fils li ma sœur, qui est soldat dans l’armée de Sombre* et-Mcuse, et va rejoindre son corps à Mons.
— Et lu crois que N. d’Atay y sera?
— * D'après la lettre que j’ai interceptée, il doit y arriver aujourd’hui mémo, déguisé en colporteur.
— Fort bien.
— Dans la prétendue lettre de niadt'inoi'cllc d'.Azay, continua Jérûnip, il est recommandé au baron d'éviter d’entrer à Paris tout de suite, et de se rendre à Mongeron.
— Ah! ah!
— El de là au cabaret du Corbeau vivant, où il me trouvera, moi, Jérôme.
— Je commence à comprendre, murmura le Marseillais.
— Et nous lui ferons son affaire, ajouta la Mayotte avec son hideux sourire. Mais, dit-elle encore, c’est la petite que jo voudrais tuer. . .
— Ali ! ah I ricana le .Marseillais.
— Oh! celle-là, poursuivit la Mayotte, si je ne l’étranglais pas, je la porterais moi-ménie sur la machine.
— Ou tâchera de te procurer ce petit agrément, • répondit le
Marseillais.
Il vida son troisième verre do via cl se leva.
Bonsoir, nies eçfants, dit-il.
— * Vous partez, citoyen?
— Oui, j’ai de la besogne celte nuit,
— Quelle heure est-il ?
— Neuf heures sonnent. »
Le Marseillais s'affubla de son manteau et enfonça son chapeau
sur ses yeux.
La Mayotte prit k chandelle pour hii éclairer.
■ Ce n’est pas la peine, dit-il , j'y vois k nuit.... comme les chats. »
Et il s'en alla.
Quand il fut parti , k Mayotte dit & Jérôme .
» Vous dites donc qu’il est robuste, le vieux..,
— Qni, M. d’Atay?
— Oui.
— Il est robuste Anime un jeune homme, et ses fils sont de
vrais hercules. ^
— Alors, il y aura de la besogne...
— Mais tou homme est fort, lui aussi?
— - Et le vieux, donc! Il vous les saignera l'uu après l’autre comme des poulets... car je suppose bien que nous nous y prendrons un peu de traîtrise.
— C’est te seul moyen, observa Jérôme avec calme.
— Oh! j’ai mou idée, moi, • fit k Mayotte.
Kl sans doute elle allait développer cette idée au vieux Jérôme, lorsque des pas précipités retentirent dans l’escalier.
» Ouvre! crst moi ! * dit k voix du Marseillais.
Jérôme ouvrit, et Olivier Brun, fort agité, rentra dans k mansarde.
Jérôme et la Mayotte.
* Pour toute réponse, le Marseilkia prit la table et U plaça verticalement au-dessous de la croisée en tabatière.
Puis il monta sur la table cl souleva le châssis.
« Heureusement, murmura- 1- il. que j’ai été conrreur de mon métier. *
Et, leste comme an singe, il sc bissa sur le toit, qui était fortement incliné, ôta ses souliers et les jeta dans la mansarde.
■ Mois qu’est-cc qu’il fait doue? » demanda la Mayotte.
l.o Marseillais, déjà établi sur le toit, se pencha et dit irnpériensentent :
« Eteignes k chandelle!
— -C’est drôle tout de môme, pensa Jérôme.
— El ne bougez pas! » acheva le Marseillais.
La Mayotte éteignit k chandelle.
Alors le Marseillais se mit è ramper sur le toit et descendit jusqu’à la gouttière, puis là, il se ramassa sur lui-même comme un chat et plongea un œil ardent diui.^i rue.
a J'ai bien fait de venir ici, ruunmira-t-il, je crois que je suis sur la trace des masques rouges... Et si je les prends, ou! je les ferai guillotiner jusqu’au dernier..,, et je serai le chef suprême de la police! •
Le lendemain du jour où le citoyen Isnard était traduit ail tribunal secret des masques rouges, tandis que le Marsi-.ihis montait sur le toit de l’hôtel garni où demeurait le lieux Jérôme, un passant s’acheminait vers le quartier latin.
C’était lin homme de trentp-qualre à frentc-rinq ans environ, de taille moyenne, maigre, chétif cl anguleux eu ses formes, aux lèvres minces, au front droit, à l'œil gris et vif.
On eût dit le masque de Voltaire à tn-utc-cinq aus.
Sa mise était un mélange de recherche et d’austérité.
Culotte de Casimir noir, bas de soie de même couleur, grand gilet blanc à larges revers, habit sombre,, cheveux poqdré*. claque sous le bras, ciels de montre parallèles, attachées aux deux goussets par des rubans de soie moirée, souliers irréprochablement cirés, mains gantées avec soin.
Dix uns plus tôt , on eût juré que cet homme était un abbé. Trois ans apr«‘>, on eût parié pour un homme de loi , juge ou procureur, voire même o vocal. A celle heure où l'habit et la carmagnole se coudoyaient, on ne savait plus que penser.
Elait-cc un ci-ilccant, c’est-à-dire uu gentilhomme; était-ce nn homme du tiers, comme nn disait naguère?
Non.
Ce personnage n’était autre que la plus forte télé delà république nue et indivisible, le citoyen Maximilien Robespierre, membre et président de fait du terrible comité de salut public.
Il marchait assez vile, mois avec mesure, avec calme, comme marchent les gens qui savent que la terre qu’ils foulent leur appartient.
De temps à autre , il souriait.
Pourquoi ce sourire? C’est qu’un homme en carmagnole, en bonnet rouge, avait passé près de lui et l’avait salué, le reconnaissant.
Au moment où il abordait le pont Neuf, un jeune homme, on enfant plutôt, un do ces étemels gamins de Pari» qui oui l'audace du jcuiiu Age, k forfanterie de l' adolescence, la sagesse de la vieillesse rt la sobre résolution de l'Age unir, ôta sou bonnet et s’écria ;
• Vive le seul .«mi de k république I »
Robe; pierre alla droit à lui, le prit par l’oreille et lui dit :
u Mou petit honiuniimc, je te remercie de ton souhait, et je vais t’eu récompenser par nn Don conseil. Quand on veut que k république vive, il ne faut pas dire qu’elle n’a qu’un ami. *
L'enfant comprit et corrigea son vivat.
• Vive le citoyen Robespierre! dit-il.
— Chili ! pas d’enthousiasme, « dit le ritoycu Robespierre.
Il init deux sous daus la main du gamin et pas*.).
Au bout du pont Neuf, il prit k rue Dauphine; puis, au bout de la rue Daupbinf, il tourna dans k rue Suiul-André des Arts, pt entra dans le passage du Commerce.
Il était alors neuf heures du matin, le Ciel était gris, îl faisait froid.
La portière d'une maison à allée étroite et obscure, dans
I® citoyen Robespierre entra , Je prit pour un ci-devant et lui dit brutalement :
« Où ( as-tu , citoyen?
— Chez le citoyen Dnnton. »
Ce nom força la portière à saluer.
« Je te demande pardon , citoyen , dit-elle ; je le prenais pour un aristocrate, a
Robespierre sourit en homme à qui la méprise n'était point désagréable.
« C’est au premier, dit U portière.
— Quelle porte?
— Il n'y en a qu’une. *
Robespierre gagna l'escalier; et tout rn montant, il mnrmnra :
• Danton a tort de demeurer a» premier, je loge bien au troisième, moi!... b
Ce qu'il y avait de plus mal dans b maison où pénétrait le citoyen Robespierre, c'était l'entrée. Obscur d'abord, l'escalier s'élargissait. Le repos du premier étage était spacieux, et le rigide répubUcoin trouva b porte uuique motlkusemcnt doublée de drap vert capitonné. - *
« Cet homme est ou aristocrate! ■ murmura-t-il, toujours sooriant.
Et il sonna.
Un garçon de quinze ans vint ouvrir; c'était f officieux, — c'està-dire un individu qui cirait les bottes, lavait la vaisselle, balayait, époussetait, portait les lettres, mentait par ordre, rudoyait certains visiteurs, accueillait les autres avec empressement, recevait la pièce au besoin, mais... n'était plus domestique.
La république, en sa maternelle sollicitude poir l’égalité des hommes, avait changé le nom. Le domestique était devenu un Officieux.
Or, comme les valets seront toujours des valets, quelque nom qu’on leur donne, à nmins qu’ils ne se fassent pemiquiers, ce qui est absolument b même chosn , — {‘officieux du citoyen Danton toisa le visiteur et éprouva une impression toute contraire à celle de la portière.
Il crut comme elle* que le visiteur était un ci-dnant, mais au lieu de prendre un ton rogue, U salua jusqu'à terre.
L’officieux du citoyen I bn ton ne pouvait pa» être hostile à b république ; mais il regrettait in petto l’ancien régime , attendu qu’à cette époque on portait la livrée et les bas blancs.
• Ton maître est-il là? demanda Robespierre.
— Oui , monsieur le ba. .
— Tais-toi , drôle !
— Oui , monsieur. . .
— Appelle-moi doue citoyen, imbécile! ■
Le jeune homme rougit, et comme le visiteur entrait dans une première pièce, sobrement, mais confortablement meublée, il demanda :
■ Qui annonccrai-je?
— Robespierre. *
Ce nom unique, froidement articulé, épouvanta Vofticicux.
Il ouvrit uno porte et annonça d’une voix émue •
• Uousienr le citoyen Robespierre ! «
Un large éclat de rire fo fit entendre; puis un homme, enveloppé dans une robe de chambre à rctroassis cerise, le cou dégagé, la télé nue, les cheveux rejetés en arrière, se montra sur le seuil de la porte ouverte par l’ofticietij.
C'était Danton.
II lendit la rnain à Robespierre et lui dit :
« Eutrez donc , cher collègue, rt excusez ce petit niais qui s'imagine ton jours que nous somme® de grands personnages , parce que nous faisons les affaires de T Etat.
Le «ourtre n’avait point abandonné les lèvres de Robespierre.
11 pénétra dans b seconde pièce, qui était le cabinet de l'homme d’Etat , et jeta autour de lui un rapide coup d'œil.
Le cabinet de Danton était tendu d’un papier vert, meublé avec nne recherche artistique, orne de tableaux.
■ Aristocrate! « dit Robrapicrre,
Ce mot choqua Danton.
« Ab çà, mon eber, dit-il en mitant sa vaste poitrine et avançant no siège à son terrible collègue, vous venox de prononcer nu mol dont je vous remercie, car vous provoquez une explication entre nous. «
Robespierre s’assit, passa une miiiu dans son gilet, appuya l'autre
sur la pomme d’ivoire de sa canne qu’il plaça entre ses jambes, et répondit ;
« Justement, je venais vont en demander une.
— Eli bieu ! dit le tribun avec calme , mois de cette voix sonore qui faisait vibrer lçn échos de la Convention, je vais vous la donner. *»
Et il s’assit à son tour, croisa 1rs jambes, mit ses mains dans ses poches, et luUsa peser son fier regard sur Robespierre.
« Voyons, dit-il, qu’appelez-vous un républicain, à qni donnez* ' vous le nom d'aristocrate? Le premier est-il un homme qui fume boit, yen! marnais, est mal vêtu, loge à la nuit et sc roule dans le ruisseau? Et celui qui aime à bieu vivre, dort daDS un lit, mange à son choix , a horreur du mauvais vin et préfère un fauteuil à un escabeau, est-il nn aristocrate? Moi, je t'avoue, uioi, Danton, j'aime à avoir mes aises. Quand je rentre fatigué des luttes de la tribune, lassé sous le poids des affaires publiques, je ne dédaigne point l'édredon, je ne fais pas fi d'un fauteuil; si j'ai faim, je préfère un perdreau truffé ou un suprême de faisan à quelque ragoût noir et nauséabond, singeant l'affreux brouet dos Spartiates. Si j'ai soif, je bois de vieux vin. Kst-ce un crime ?.
— Xon , dit Robespierre.
— Après cela, poursuivit Danton, je ne fais pas grande attention à mon costume , je ne bro.-.<c pas mon habit du matin au soir. Je suis négligé, comme on disait sous la monarchie. Mais, bah! il y a dos IV mines qui ne délestent point cette incurie et qui préfèrent un large front, une voix robuste, un clair regard, à la coupe d’un habit et à lu tournure d’un gilet. »
Robespierre souriait toujours.
Danton reprit :
u Vous, au contraire, vous êtes un homme austère; von» demeurez rue Saint-Honoré , dans une maison borgne , au troisième ; votre logement est Trotté en rouge, meublé de chaises de paille, triste, sombre , humide. Les citoyens qui viennent chez vous vous y trouvent, le malin, déjeunant avec une frugalité laconienne, signant des papiers publics d'une main , récurant une coquille d'œuf de l’antre.
» Quel grand citoyen ! disent-ils en vous voyant.
b Cependant, l'heure de sortir est venue. Alors, le vieil homme dépouillé un moment reparaît tout à coup. Robespierre chez lui affiche la pauvreté et les œufs à la coque , mais Robespierre au dehors n’est pas Robespierre pour tout le monde. Il est des badauds qui ne connaissent point son masque, il trouve des femmes qui ont des illusions sur lui...
» Alors le citoyen Robespierre se fait poudrer à l'oiseau royal , il enrubane sa queue ; son gilet est éblouissant de blancheur ; les bouffettes de ses souliers sont irréprochables, son bas est tiré comme celui d’une danseuse. •
» Si , par hasard , en le voyant passer dans la rue , on le prend
pour un ci-devant, Robespierre sourit, i) est heureux Voyons,
cher collègue, lequel de nous deux cal un aristocrate?. »
Robespierre n’avait pas cessé de sourire.
■ Je ne sais pas, dit-il, l’un et l'autre, peut-être.
— A laponne heure! s’écria Danton. Ayons an moins, pendant que nous sommes seuls , la franchise des prêtres romains qni ne pouvaient se regarder sans rire,
— Vous avez raison, dit Robespierre.
— Et pour clore la discussion, acheva Danton, convenez de ceci : vous êtes un petit maître rt moi un viveur! Votre mauvais estomac vous a conduit au goût t. : la toilette , mon tempérament me prescrit les truffes, le vieux vin et les jeunes femmes, t.eci posé, faisons les affaires de la république!... »
Alors Robespierre et Duuton devinrent sérieux et se regardèrent sans rire.
« Vous ne venez pas chez moi, à m*yf heures du malin, dit Danton . sans un motif grave.
— C’rsl vrai.
— - Parlez , je vous écoule.
— ■ Mon cher, reprit Robespierre , je sais bien que nous passerons pour des monstres aui yeux de la postérité. Mais qu'y faire? Nous voulons fonder la république, et, pour y arriver, il faut saper tous les fondements du régime passé. Les têtes tombent, mais ce» têtes étaient sur des épaules royalistes, il Tant bien nous défaire des royalistes si nous voulons empêcher à tout jamais le retour de la royauté. La première des conditions de succès en politique, c’est la logique.
— Aprè»? dit froidement Danton.
— Ni les massacres de septembre et du 10 aoôt, reprit Robespierre, ni l'exécution de Louis XVI, ni toute» les mesure» extrême»
O mol rhv.|t>» toutou. < A ç»! mon uk*r, * dit -il *o rnlUnl u <M(t poitrine, — P«ge *7.
cl terribles que noos avons prises drpnis n’ont exterminé on simplerivol découragé les hommes attachés à l’ancien ordre de
— Ccpenduol , observa Danton . les aristocrates , les royalistes diminuent singulièrement à Paris.
— C’est une erreur, dit Robespierre, les complots royalistes s'ourdissent dans l'ombre... »
Danton haussa les épaules.
« Chaque jour, poursuivit Robespierre , la police découvre. . .
— Quelle police? interrompit Danton arec brusquerie,
— La nôtre.
— La vôtre, voulez-vous dire? Car moi, dit Danton, je n'aime pas les espions, et si, parfois, j'ai aTTaire à eux , je ne crois que la dixième partie de ce qu'ils me disent. Voyons, poursuivit le tribun sans laisser A Robespierre le temps de s'eipliquer, on vons a annoncé un nouveau complot?
— Oui.
— Qui donc? ,
— Un homme qui* a déjà rendu de grands services à la république.
— Comment l'appelez-vous?
— Olivier Bruo.
— Je ne le connais pas, dit Danton.
— Pardon, on Poppelle le Uartrillaia.
Danton tressaillit.
a Ab! dit-il avec curiosité, c’est celui qui a découvert la conspiration des gendarmes?
— Justement.
— Eh bien! qu' a-t-il déconvcrt encore?
• — Un complot immense.
— Rahf
— Une association qui a des ramifications sans nombre, #| qui n’a d'autre bot que celui de renverser la guillotine.
— Bah! fit Danton, ce n’est pas un but politique cela?
— Ah! vous croyez?
— Et on renverserait la guillotine, qne U république ne a*en porterait pas plus mal. b
Ces mots firent froncer le sourcil à Robespierre.
« En attendant , continua-t-il , l'association sauve les aristocrate* condom nés. »
Danton tressaillit de nouveau.
■ Hier encore... »
Robespierre n’acheva pas.
L' officieux du citoyen Danton entra et remit une oarte à son maître.
" On demanJe à vous voir sur-le-champ, » dit-il.
Danton lut les mots écrits sur la carte, pAlit légèrement, poli fît un effort supréin? cl ramena le sourire sur ses lèvres.
■ Mon cher collègue, dit-il à Robespierre, j'avais raison tout à l’heure de vous dire que j'étais un viveur... RlAtnez-moi, m«U no me condamnez pas (
— Qu'est-ce? u demanda Robespierre inquiet.
Danton mit nn doigt snr ses lèvres.
a Maximilien Robespierre, l'homme privé, est-il discret?
— Autant que l’homme public.
— Kh bien! dit Danton, c'est... une femme!... ■
Robespierre eut un sourire mélangé d'indulgence et de dédain.
» Donnez-moi dix minutes, reprit Danton. Tenez, restez U, voici
les papiers publics... Je suis à vous tout à l’heure! •
IBS masques rouges.
La Mtjuti» ■IiiihuiiU, m trttrr* «J»! la purle : • Q»i *»l Uf • — Page !»3.
Et il sortit . refermant prudemment sur lui la porte de son cabinet, afin qne Robcspiene ne pAl voir la personne qui le venait visiter.
La carte que son officieux venait de remettre au citoyen Danton, portait ces mots :
l. 'hnmme qui a lau re Armttndr !
Or. on a‘en souvient, l'boinmc qui avait suivi Farandole, un soir, et qui l’avait confit c aux masques rouges , avait fait le serment de recevoir tur-ie-ehamp la personne qui se présenterait chez lui en invoquant ce souvenir.
Un homme, dont le visage était dissimulé par un vaste chapeau, attendait dans l'antichambre.
biais Danton vit tlamboyer un regard qu'il reconnut.
Il ouvrit précipitamment une porte, la porte d'un cabinet de toilette, et dit à son visiteur, en posant un doigt sur ses lèvres :
« Chut! Robespierre est chez moi.
— Je le sais !
— Entrez là ! » dit Danton étonné.
Et il s’enferma avec le nouveau vpnn.
Tondit que Danton était à ce prétendu rendez-von» de femme qu'il avait annoncé à son collègue, Robespierre se promenait de long en large dans le cabinet.
u Oui, murmurait ce petit homme sec, bilieux, méthodique, on dira tout re qu'on voudra, je suis la logique, c'est-à-dire le bon sens, lu raison, cc qui marche droit au but.
» Danton est la fantaisie.
» Cri homme a la tournure d’un tribun. Il parle haut, sa voix est sonore, son geste a de l'ampleur. Tantôt il est caressant, tantôt terrible; c'est un bel instrument, mais un instrument qu’un rien peut détraquer. Faussez le pavillon, si c’est une trompette, casses une corde, si c’est une basse... plus rien...
n Moi, je suis sobre comme un cliiCTrc, inexorable comme lui. Je suis la tète, ces gens-là sont les bras. J'ordonne, ils obéissent. Le bras peut faiblir, mais la télé veut, — et la volonté est une; elle n’a pas de terme moyen, — elle est on n'est pas!
• Ils se sont mis avec moi, tous ces hommes; ils se sont groupés autour de moi ; ils ae sont dit comme moi : nous voulons fonder la république !
• Folie!
■ La république, c’est l'avenir, c’est le rocher de Sisyphe qui, longtemps retombant du point d'appui factice qui lui était donné , finit par trouver un cqiiilidre véritable !
» Crs gcns-là ne «ont pas'de force à soutenir le rocher avec leura épaules, il les écrasera! Les uns ont des amis, d'antres des parents, d‘ autres des nnitres<es. .. Chacun d’eux a laissé quelque chose dans l'ancien régime, aucun d’eux n’est homme à y renoncer!... Moi, au contraire , moi, Maximilien dr Robespierre, moi, nobliau de robe, moi, ambitieux d'hier, je suis un homme fort aujourd'hui f J'ai envisagé l'avenir, j'ai regardé sans pâlir ce renom épouvantable qui m'alteod... On m'appellera le tigre, l'hyène, le monstre altéré de sang! Qu'importe? le but est là! Je veux fonder la république,
rl je 1* fonderai si je vis. »t ina tête reste sur me» épaules, tandis qui; les tête» des etmi inis de la république tomberont.
» J'ai divorcé avec le passé , j'ai abandonné omis , parents , alliés, tout!...
• Je vent être le Riclielien de ce siècle; ta hnclie qni frappe sans K li.be et s..ns ti 'te, et fuit diiu à celui qui la brandit : — Je n'ai pas d’ennemis! lies ennemis sont ceux -de l'Etat! »
Tandis qu’il postait ainsi à mi-roix, marchant d'un pas inégal, en proie, lui, l'homme calme, à une surexcitation nerveuse. In porte se rouvrît.
l a itou entra.
I.o tribun était calme, souriant, semblable an lion qui se compl il en sa force.
.. Vous disiez donc, mon cher collègue, reprit-il en souriant et s’o r coudant à la < !n minée, que Taris est infesté d’une association qui... que. . qooi... Ma foi! feuillet nie pardonner... je ne me souviens pins. «
Robespierre jeta sur lui un regsrd de pitié.
« Les femmes rous troublent la (été , dit-il.
— Quelquefois... j’en conviens.
— Avez-vous renvoyé celle-là?
— Oui.
— Alors, nous pouvons causer? *
— Je vous écoute. »
Robespierre reprit ;
s 11 h'est forme à Taris une assoriilioo politique...
— Dans quel but?
— Dan* le but de renverser la guillotine.
— Après?
— Et le comité dp salut public.
— Après?
— Votre calme m’étonne...
— Il «e devrait pas vous élenner, mon cher collègue.
— Ab!
— El voici pourquoi : U république ayant autorisé les clubs, le droit d'association existe.
-- - Soit.
— 1.3 guillotine ayant senté le deuil un pen partout , il n’est pas étonnant qu'on songe à In renverser.
— Après? fit Robespierre à non tour.
— Quant au comité du salut public, voyons! est-il ou n* est-il pas le pouvoir executif de la république?
— 11 l’est. ■
Alors Danton rejeta fièrement sa belle tête en arrière et passa sa main frémissante dans les bon ries noire* de sa chevelure touffue.
« Ab çâ! mon cher, dit-il, vous n’étes pas fou, erpendunt?
— Je ne le crois pas.
— Eh Hrn, qu'importe à la république, qu'importe au comité de salut public qui la représente, une association quelconque La république n' est-elle pas In soleil naissant qui luit sur ic monde? et le soleil levant a-t-il souci dis brumes qui [ entourent et s'efforcent d’obscurcir ses rayons?
— Phrases que tout cela! dit Robespierre.
— Soit, mais c’est avec des phrase* qu’on mène le monde! Voyons, raisonnons... Qo’csl-co que celle association?
— Elle se compose de gens résolus.
• — - Où se réunit elle?
— Un peu parlent.
— Qn ris résultats a-t-rllc obtenus?
— Elle a sauté plus de deux cents royalistes.
— De qui tenez-vous ccs détails?
— Te ma police. *»
— Ab ça, dit Danton en riant, vous avez donc une police , vous?
— Ta» moi , mais le comité.
— JYu suis aussi, moi, du comité.
— A moi, viens-je...
— Pardon , interrompit froidement Danton , si on vous fait des tapport - , pourquoi ne ui’en fail-on pas?
— Mais c'eut pour cela que je suis venu, mon cher collègue.
Alors expliquez-vous.
— L’homme qui m’a fait ces rapports doit être, h l’heure qu’il est, dans votre antichambre. »
l’n coup de sonnette interrompit Robespierre.
« On bien le voilà, » dit le collègue de Danton.
L'officieux reparut.
• Üo demande monsieur le cilop.flalwiaitrre, dil-il.
— Voilà un drôle, murmura Danton, qui me fera guillotiner! il tient â ce que l'on me preune pour uo aristocrate, a Robespierre souriait.
« Fais entrer! dit brusquement Danton.
— Venez, monsieur le citoyen! » dit l'officieux en rouvrant Sa porte.
Un homme apparat; c’était le Marseillais.
Il entra souriant, cauteleux, son bonm-t rouge à la main, l'échine souple comme un juif.
« Qui êtes-vous? lai dit brutalement le tribun.
— C’est l'homme dont je vous parlais, ■ dit Robef'ierre#
Mais Danton ne parut pas avoir entendu.
■ Qui êtes-vous? répéta-t-il.
— Je me nomme Olivier Brun , citoyen.
— - Votre profession?
— Agent de police.
— N’avet-vous pas uo autre nom? "
Le Marseillais était inquiet, il répondit avec émotion t « On m'appelle vulgairement le MiïrtcUlait. n .
Quand un souffle de la tempête a passé sur la forêt , le chéue un moment courbé te redresse suprrhe.
Tel sc rr dressa Danton, b ce nom.
Son uni Innçait drs éclairs, sa voix était brillante et sonore, son geste dominait, sa lèvre exprimait le dédain . u Ah! dit il, c'pfI vous? - Et de sou regard d'aigle U l'écrasa.
I* Marseillais sp prit ù trembler. Robespierre, qui jusque-là s' riait promené de loug en large , s'arrêta indécis.
« C’est vous, répéta Danton, vous qu’on nomme \e JUartnU.tit?
— Oui, citoyen.
— Et vous oaez venir ici?
— Mais... • balbutia le Marseillais, qui regards, éperdu, le citoyen Robespierre.
Danton jn.-lifia l'accusation de Robespierre, il devint tout à coup
un aristocrate.
u Ab çà! drôle, dit-il, tu te permets de venir chei moi, de franchir le seuil de ma maison, de souiller mr.u toit?... •
Et se tournant vers Robespierre :
« Ce misérable , dit-il . est an aristocrate déguisé. Il n’est pu* Marseillais , il est de Grasse. Il n’est pas républicain, il est simplement l'ennemi dm nobles. Il n'aime pas lu république, mai» il veut s'enrichir à scs di'-penv. Ce qu’H vent. c’est de l’or, une femme riche, un château! Cet homme pst un misérable, et tous ses rapports de police ne sont que de honteuse» machin .lions destinées à le débarrasser des gens qui savent les crimes qn’ii a commis ! *
Et, sans attendre que Robespierre parlât, Danton marcha droit au Marseillais, le prit par le bra», ouvrit la porte, et le jeta «Uns l'antichambre.
Puis il referma la porte et dit froidement à Robespierre : m lieu cher, je commence à croire que vous avex été dope.
— Dupe de qui?
— De cette canaille.
— Mais... mon cher collègue... »
Danton haussa les épaules.
ti Vous êtes fou ! dil-il, fou à lier!,.. Comment se peut-il qd’un homme comme vous prenne au sérieux rca anciens valets de U monarchie qui sont devenus les courtisans de la république?
— Cependant...
— Cet homme est un misérable, un lèche, un criminel 1
— D'où le savez- vous? *
Celle question embarrassa Danton ; mais il répondit presque aussitôt :
n Moi aussi, j'ai im police. »
Ces cinq mol» eurent un singulier effet.
Robespierre et Danton demeurèrent un moment rilencîenx, visà-vis l’un de l’antre.
Enfin Robespierre reprit :
u Prenez garde, mou cher collègue, je crois que vous traitez légèrement les plus ebers intérêts de la république. *
Danton ne sourcilla point , ruais »on cœur battit violemment. m Oui donc vous antorisc à parler ainsi? demanda-t-il.
— Personne.
-— Alors... s
Un sourire cauteleux glissa sur les lèrres da Robespierre :
« Pardonnez-moi , dit-il. Je crois que je me suis trompé. •
Et il Gt un pa» da retraite.
« Vous parte»? dit Danton.
— Oui.
Pourquoi?
— Ma», dit Robespierre toujours souriant, parce que je n’ai pîtv tien à faire ici.
— Que voulez-vous donc dire?
— Je venais voua dénoncer un complot contre In république, et fou* n’y croyez pas!...
— Mais...
— Cela me suflit! Au revoir... »
Et Robespierre se dirigea vers la porte. Danton , saisi de vertige, n’osa le retenir.
Sur le seuil. In forte tête de la république se retourna : h Mon cher, dit Robespierre, Vergniaud a dit h la tribur.e, un jour, que In révolution dévorerait scs eufants. Prenez garde! »
Et il sortit.
Danton atterré se laissa tomber sur un siège et passa nne main sur son front ;
k Ccl homme, murmura-t-il , est désormais mon ennemi mortel?» Puis il eut froid au cœur.
« El, ajouta-t-il tout bas, il me semble que ma tête branle sur mes épaules... ■
Pois encore un nom vint à ses lèvres...
Mais comme il allait prononcer ce nom, une main le toucha, •’eppuyant sur lui.
Danton tressaillit, étouffa un cri , se redressa. u Vous! » dit-il.
L’inconnu avec lequel, tant à l’heure, il s’était enfermé, se trouvait derrière lai.
• J’ai tout va , tout entendu , dit-il. Merci ! »
Danton se. renversa, accablé, sur le dossier de son siège :
■ Ah! dit-il, sons voypz que j’ai tenu parole.
— Oui.
— J’ai rempli la promesse que j’avais faite à cens qui on! sauvé Ar mande.
— Oui.
— El tenez, ajouta le tribun, cette promesse, ce serinent.., lavez- vous cc que c’est?
— Parlez...
— C’est ma tête, «
L’inconnu demeura calme.
• Non , » dit-U.
Danton secoua la tête.
• « Non; cor non* vous sauverons! »
Mais soudain Danton se redressa. Il était effrayant à voir; il avait le iront pâle et T cnil rempli d’écluirs. Il prit le bras de l'inconnu et le secoua rudement.
« Kcoufex-rooi donc ! s’écria-t-il. Vous avez vu l’homme qui sort d'ici? C’est une hyène, une bête féroce, un tigre, un monstre, tout ce que vous voudrez! Mais tel koinmr au sourire qui tue, nu calme empoisonné, avocat au geste sobre, ce bourreau À cheveux poudrés, l’avenir qui le maudira sera impuissant à le flétrir. Il passera, le sanguinaire! étincelant et pur comme l’acier anx yeux des générations futures ! et savez-vous pourquoi? parce qu’il naura eu ni ciour, ni âme, ni entrailles, mais simplement un cerveau bien organisé, une volonté complète, nne intelligence pleine de logique! Moi. au contraire, moi, Danton le fougueux; moi, Danton le superbe, moi, Danton le tribun , moi qui , dans no moment de zèle et de sanguinaire enthousiasme, ordonnai les massacres de septembre, moi qui ai voté la inorCdu roi, moi qui ai signé des arrêts de mort; mais moi qui avais du ea'iir, moi qui avais aimé, souffert, pleuré, espéré; moi qui aurai faibli un jour, une heure, quelques minutes; moi à qui lu nature avait donné un tempérament humain . non Ame fougueuse, une organisation humaine, je passerai à la postérité, exécré parles uns, blâmé par les autres, en état de suspicion visà-vis d un grand nombre , apprécié à ma juste valeur par la minorité! On ne discutera pas Robespierre. Il aura des ennemis acharnés et des admirateurs! Moi, an contraire, les ennemis de la république me traîneront dans la fange, et ses amis ne me défendront pas!... — le* uns et les antres vous défendront, murmura rioconnu.
— Non, » dit Danton,
Et pnia il se leva.
« Adieu, *> dit-il.
Le mol équivalait à un congé.
L’inconnu se dirigea vers la porte,
• Citoyen, dit-il, quoi qu’il ariive , comptez sur uous. •
Mais le tribun ont un accès de colère.
« Il y a deux hommes co moi, dit-il. Il y a Danton l'homme d'autrefois, l'homme qui a aimé, l'homme qui a faibli... Celui-là voua remercie! Moi* il y en a un outre, aussi, — il y a Danton l'homme politique, Danton le représentant du pmple, Danton le défense o^ de h liberté, et celui-là vous défend de tous occuper do luil... »
L’inconnu sortit et mnrmuru en traversant l'antichambre :
• Voilà un homme que nous venops de condamner à mort, et qui ne vent pas qu’oo le sauve! »
Dans la rue, deux hommes cheminaient tranquillement côte à côte et causaient comme de vienx amis.
L'un était le citoyen Robespierre.
L'autre le Marseillais.
Le citoyen Robespierre disait î« son corapsgoon ;
« Nous sommes battus aujourd’hui... mais, sois tranquille, si fit peux me prouver, un jour ou l’autre , que Danton a des relations avec les masques routes, malgré son cou de taureau, je te promets que sa tête ne tiendra pas longtemps ru équilibre sur ses épaules !... •
Trois jours après son entrevue avec le Marseillais, la Mayotte était retournée au cabaret du Corbeau cira»/.
C'était te soir.
Uo feu de fagots flambait dans la cheminée et projetait dans la salle d’auberge une lueur tremblotante.
Le père Gourju, le lïcux, comme on disait, et son fils, maître Nicolas Gourju , étaient assis sous le manteau de l'âtrc et fumaient leur pipe.
La Mayotte allait et venait par la salle, rangeant les assiettes et les pots sur l’étagère d’un vieux bahut, dormant un coup de balai sous la table et mettant en place les escabeaux.
Le vieux aspira coup sur coup deux bouffées de fumée qu’il rendit lentement , et dit :
* L'hiier est mauvais, la pratique ne donne pas. »
Nicolas Gourju et la Mayotte se regardèrent silcitcieascnu-nt et haussèrent les épaules.
Le Vieux continua :
a L'année dernière, il passait des charretiers, des voyageurs... des commis de finances... Il y avait quelquefois un bon coup à faire... mais, cette année, il n’y a rien... rien du tout!... *
La Mayotte vint s’asseoir au coin du feu.
» Nous avons donc gagné bien de l’argent fan née dernière? ditelle.
— Dnmeî lit le vieux, qui sembla se complaire dans ses souvenirs... il y eut d’abord le colporteur...
— C'est vrai. Combien avait-il?
— Septante-neuf francs.
— Bon ; et puis?
— ■ Et les deux rouliers que nous avons enterrés dans la cave!
— A eux deux, dit la Mayotte, ils n'avaient que trente-six livres.
— C’est toujours ça! et le curé... tu sais, le curé qui se sauvait et qui n’avait pas voulu prêter serment?
— Oht celui-là, dit maître Nicolas Gourju, il nous a fait plus riches que tous les autres ensemble. Il avait mille livres sur lui, et c’est ai ce tes mille livres que j’ai acheté les trois arpcols du champ dans lequel nous l’avons enterré, n
Le Vienx comptait.
« Septante-neuf et trente-six fout cent quinze, et raille font onze cent quinze. C’est un !><^p brin d’argent, ça....
— Bah! fit la MuyoUc, Tannée n’csl pas finie, nous ne sommes encore qu’an mois de mars.
— Mais elle a mal commencé...
Hé! Nicolas, murmura la Mayotte , il est cmbéUul le Vieux;
R n’est jamais content , dame ! /
— Il n’y a pas de quoi l'être...
— Vieille bêle! Suis-ta si nous n’aurons pas ce soir une belle besogne? »
Le vieux sec on ail la tête.
l a Mayotte prit un air à la fois goguenard et caressant.
— Voyous, papa, dit-elle, qué'quc vous payez sur la ooovelle affaire ?
— Quelle affaire?
— La prochaine... celle qui viendra. •
Le Vieux haussa le* épaule».
« Ça ce sera pas ce soir, dans tou* le* cas, dit-il. Il fait un vent de chien au dehors , la unit est noire et les voyageurs restent chez
eux.
— Soppn‘oi)!* qu'il en viendra...
— Bah ! je parie...
— Ne parier pas; dites simplement ce que vous donnez... Car, vous le savez, papa, chacun a sa part quand nous faisons un coup.
— C'est trop juste, petiote.
— Bd tiers chacun, c'est la loi, reprit la Mayotte, vu qne les bons comptes font le* bons amis.
— Tu parles bien, ma bru, » dit le Vieux.
Quand le Vieux appelait la Mayotte ma bru t c'est qu'il était en belle humeur; car le reste du temps il se posait en puritain et grommelait contre l'union illégitime de son (ils et de la mendiante.
■ Dante, reprit la .Mayotte, s’il y a une affaire cette nuit, que payez-vous? *
Le Vieux dressa l’oreille.
■ Est-ce que lu aurais vent de quelque chose? demanda-t-il.
— » Non, c'est une supposition. *
Le Vieux rebourra sa pipe, l'alluma et se tut.
u Voulez-vous me donner la moitié de votre tiers?... •
Le Vieux fit un geste dédaigneux.
« Il ne viendra personne, dit-il.
— Mais enfin... s’il vient quelqu'un? %
— Je veux bien, dit le Vieux; peut-être que ça nou* amènera une aubaine.
— Alors, reprit la Mayotte, faut bien nous entendre. Mettons qu’il vient quelqu'un...
— Bon!
— Il y a trente livres, nous les prenons.
— Naturellement , dit le Vieux avec une simplicité patriarcale.
— C’est dix francs pour Nicolas...
— Oui.
— Dix francs ponr moi..,
— Oui, «-t dix francs pour moi.
— Non. fit la Mayotte, pour vous c'est cinq francs, puisque vous me donnez la moitié de votre tiers.
■ — C’est juste, dit le Vieux, qui (il (a grimace, mais puisqu'il ne viendra personne, je ue risque guère de m'engager...
— Est-ce dit?
— C’est dit. »
I j Mayotte eut un odieux éclat de rire et se tourna vers maître Nicolas Gourju, qui avait assisté, impassible et muet, à ce pacte cotre son père et sa concubine.
u Le Vieux est volé ! » dit-elle.
Ces mots firent se trémousser le petit vieillard *nr sa chaise.
« Qu’est-ec? qu’y a-t-il? qti’csl-ce que vous roulez dire? » fit-il.
Nicolas Gourju riait, faisant chorus avec la Mayotte.
« Il y a donc du nouveau? demanda le Vieux.
— Oui.
— Vous attendez quelqu'un... ce soir?
— Des ri-devant, vieux papa, des gens qui ont de l'or... entends-tu! Mais ce qui est dit est dit... n'rsl-ce pas? »
Le Vieux eut un soupir lamentable; puis il darda son (vil gris sur la Mayotte.
■» Ah! coquine! dit-il, si tu n'avais pas (on homme pour te soutenir...
— Ce qni est dit est dit, père, répliqua rudement maître Nirolas Gourju.
— Mais... pourtant..,
— Bah! fit la Mayotte, vons en aurez^kijonrs assez... «
Le Vieux allait répondre sans doute et chercher à annuler le pacte ; mais son fils lui imposa silence impérieusement :
■ Taisez-vous, père, et écoutez... vous qui avez l'oreille fine. »
Un bruit lointain s’était fait entendre.
• Il me semble, dit le Vieux, qui en effet avait une finesse d’ouïe extraordinaire, il me semble que j'entends marcher dans l’allée du ehéne tordu; comme il gèle, la terre est sonore... »
La Mayotte s'appiocfaa de la porte et prêta l'oreille & son tour.
• Moi aussi, dit-elle, j'entends marcher... ils sont plusieurs.,, mais ils sont loinl
— Je vais sortir, reprit le Vienx.
— Non, répondit Nicolas. Restez là au contraire, père, avec la Mayotte...
- — Et toi7 demanda le Viens, voyant le fils se lever.
— Moi , je Vais me coucher...
— - Pourquoi?
— Parce qu’il ne faut pas effaroucher la pratique. Je suis un homme, moi, j'ai les épaules larges, j'ai mauvaise mine... ça pourrait leur donner des doutes... tandis qu'en voyant un vieux et une femme , ils seront rassurés.
— Mais, dit le Vieux, vons savez-donc qui va venir, vous autres?
— Oui.
— Pourquoi ne me f avez-vous pas dit?
— C'est la Mayotte qui a voulu ça... histoire de rire...
— Alors, j’aurai mon tiers?
— Nou... moitié... puisque c’est dit. •
Le Vieux soupira de nouveau.
« Comme vous voudrez, dit-il. Quand on n'est pas le plu* fort, il faut bien faire ce que les autres veulent.... mais au moins von» atlrz tout me dire.
— Il le faut bien, dit la Mayotte, afin que vous ne fussiez pas de hélises, petit père. »
El la Mayotte prit «on air le plus caressant.
« Vous vous souvenez de la nuit des gendarmes? dit-elle.
— Si je m’en souviens! Ah! oui, murmura le Vieux il»
m'ont laissé pour mort, les gredins!
— Alors vous vous souvenez de la petite?
— Oui. et du père Jérôme, donc! un Ger homme, celui-là, et qui. n'a pas des idées bêles.
— Eh bien ! savez-vous qui noua attendons?
— lui petite...
— Non, son père et un de ses frère»...
— Ah! ah! dit le Vieux, et ils sont garnit.
— Ce n'est pas ça., on prendra ce qu'ils ont sur eux, ça va sans dire... mais il y aura autre chose.
— Quoi?
— Dii mille livres de pol-dc-vin servies par le Marseillais. »
Le Vieux jeta un cri rauque.
» Tiens! qu* est-ce qne vous ayez? dit la Mayotte. Est-ce que von» vous trouvez mal, petit père?
— Non , mais je veux avoir mon tiers tout entier.
— Ce qui est dit doit être dit! répéta Nicolas Gourju avec dureté.
— Ah ! coquins que vons êtes, murmura le Vieux, vous rue dépouillez. J'aurais eu trois mille trois cent trente-trois livres...
— Vous en aurez seize cent dis -sept, c’e*t déjà joli! « répondit la Mayotte.
Le Vienx continuait à soupirer. .
« Mais écoutez donc, reprit la Mayotte, il faut Lien que je voua fasse votre leçon.
— - Allons! parle...
— C'est donc le père et le frère de la petite qui vont venir, rensé pour attendre Jérôme, un si bon serviteur!...
— C’est vrai, ricana le vieux. .
— Niais vous, continua la Mayotte, vous, le Vieux; vous venez de Paris , et vous avei vu Jérôme.
— Ah! bon...
— Jérôme ne peut venir qne demain matin. An petit jour, il sera ici...
— Et il les prendra an saut du lit , dit Nicolas Gourju avec uo rire atroce.
— Ah çà, fit le Vieux, c’est très-joli ça; mais comment allonsnous les expédier, ceux-là?
— On mettra le père dan* la chambre, en haut, où p*t la poutre.
— El le fil*?
— Celui-là on le fera coucher là, dans le cabinet, où psI la trappe de la cave. Quand la trappe aura joué, nous aurons bieutù. fait l'affaire du père . n
Le Vieux hocha la tête.
« C’est drôle, dit-il; mai* je n'aime pas le moyen de la trappe...
— Pourquoi donc ça?
— Parce que c’est rare qu’ils se tuent roide. Il faut toujours descendre les achever à coup de merlin.
— Eh bien! qu'est-ce que ça fait?
— Comment? qu'est-ce que ça fait? fit si quelqu’un passe sur la route en ce moment-là?... la cave est profonde, mais les cris d’un homme qu'on tue, c’esl perçant... ça traverse la terre.
— Bah! dit maître Nicolas, il ac l«*«ra «ur le coup... J’ai min des tessons de bouteille...
— Et le père?
— C'est moi que ça regarde , répondit froidement Nicolas.
— Il parait, lit la Mayotte d'un air aimable, que je a'aurai rien à faire; je serai pour la conversation, moi.
— Tu les enjôleras...
— Oh! soyes tranquille, ils suuperont bien... J'ai rapporté des saucisses de Paris, du lard, des œufs, et tout le tremblement. On leur fera un souper d’aristocrates. C'est In Marseillais qui paye... et il paye bien, vous savez... »
Mais le Vieux continuait a être morose.
■ Eh! les enfants, dit-il tout à coup, où est Jacquemard? » Jacquemard était le nom du vieux corbeau qui vivait, apprivoisé, depuis trente années dans P an berge et lui arait donné son nom.
Jacquemard errait en liberté dans la forêt pendant le jour, taulôt perché sur les arbres du voisinage , tantôt allant au loin chercher sa pro vende; mai», chaque soir, il revenait, se perchait dans un coin, sur le dos d’une chaise ou sur Panglc d’un bahut, quant! il oc venait pas sommeiller au coin du feu.
a Jacquemard? dit la Mayotte, eh bien, le voilà... »
El elle montra l'oiseau sinistre qui dormait, la tôle sous son aile, aur un bâton plante dans Ir mur exprès pour lui.
— C'est drôle! grommela le Vieux.
— Quoi, drôle?
— Généralement, reprit le père Gourju, quant] il doit y avoir de la besogne ici, Jacquemard va et vient, trottine sur la table,
fiasse dessous, remue les cendres avec son bec et va picorer dans e baquet aux ordures.
— Vous avez remarqué ça, père?
— Oui, et aujourd'hui, Jacquemard dort. Ça ne sera pas pour aujourd'hui.
— Taisez-vous donc, vieux bavard, et écoutez. . . « dit Nicolas. Tous trois prêtèrent l'oreille de nouveau. Celte fois les pas étaient distincts ; et bientôt deux voix contenues arrivèrent jusqu'à In Mayotte cl ses deux compagnons.
En même temps, le corbeau secoua l'aile, redressa la tête, se laissa tomber du perchoir et vint trotter dans la salle.
■ Je m'étais trompé , dit le Vieux. Ça sera bien pour ce soir.
— Chut! * fit Nicolas Gourju.
Il alla dans un coio et y prit on énorme marteau de casseur de pierres. C’était son arme favorite.
■ Je ne frappe jamais deux coup» , dil-il, un seul suffit. »
Et il se dirigea vers l’escalier qui conduisait à l'unique ctage de la maison.