‹ Les masques rougesChapitre 20 sur 44 · I.e Vieux se remit à fumer sa pipe · texte numérisé non relu

I.e Vieux se remit à fumer sa pipe

Les pas approchaient , les voix devenaient distinctes.

Enfin on frappa à U porte.

Maître Nicolas Gourju avait disparu.

La Mayotte demanda au travers du la porte :

• Qui est là?

— Deux pauvres marchands colporteurs, répondit une voix.

— D'où venez- vous?

— De bien loin.

— Connaissez-vous quelqu'un par ici?

— Le citoyen Jérôme.

— C’est eux . » murmura la Mayotte.

Elle posa un doigt sur scs lèvres, regarda le Vieux d’on air significatif et ouvrit.

Deux hommes entrèrent.

En cc moment, le corbeau se prit à croasser d'une façon sinistre.

Des deux hommes qui venaient d'entrer dans l'auberge du Corbeau vivant, l’un était un homme d'environ cinquante ans, l'autre avait à peine la moitié de cet Age.

I.e premier, malgré quelques cheveux gris, était an homme robuste, au teint basané, à l'œil clair. 11 était dans toute la force majestueuse de la maturité.

\m second , qui lui ressemblait trop pour n'élre pas son fils , moins grand que lui, était néanmoins un vigoureux garçon bien découplé, marchant avec assurance, et maniant avec une souplesse menaçante le gros bâton noueux qu'il avait à la main.

Le Vieux fronça le sourcil èn le* examinant.

• Il y aura de la besogne! » peusa-l-il.

Tous deux étaient vêtus en colporteur» : blouse bleue , casquette

à oreillette» fourrées, jambes enveloppées dans de grosse» guêtres de cuir terminées par de bons souliers ferrés.

Malgré un certain air de rudesse et de jovialité brutale, ces deux hommes avaient un visage distingué, qu’ils dissimulaient eu vain en faisant descendre leur casquette sur leurs yeux.

La Mayotte ne s'y trompa point.

u Entrez, mes lions citoyens, dit-elle, il y a place au feu pour les pauvres gens attardés, n

La coquine avait pris une voix caressante.

Le premier des deux hommes, c'est-à-dire le plus Agé, apret avoir franchi le seuil du cabaret , jeta un regard soupçonneux aiituut de lai.

« Est-ce que vous n'avez pas de voyageurs chez vous? ■ demanda-t-i lai Mayotte cligna de l'œil.

■ Ils vont venir, dit-elle.

— Ah!

— Cf»! de Jérôme que vous voulez parler, n' est-ce pas?

— Oui, » dit le faux colporteur, qui examina le Vieux avec défiance.

Mais le Vieux avait pris son meilleur visage.

« lis seront ici avant lu jour, répondit-il, Jérôme et nuuiemoi selle. »

Ces mots firent tressaillir les deux colporteurs.

En même temps la Mayotte ferma lu porte et- ajouta brusquement :

« Monsieur le baron d'Azay, il n'y a pas à se gêner avec nous. Jérôme est notre ami. Nous avons caché votre fille pendant huit jours, et nous sommes les royaliste» les plu» dévoués, mon père et moi.

— Oui, » dit le Vieux.

Alors les faux colporteurs, qui un mouieiil avaient froncé le sourcil, se déridèrent.

^ Puisqu'il en est ainsi, dit le plus âgé, qui était bien réclh'inrnl le baron d'Azay, expliquez- moi comment Jérôme n'est point ici. ■ bit il déposa sa balle dans un coin, prit un rscubeutl, vint se placer au roin du feu et posa son bâton en In: ses jambes.

« Voici la chose, répondit le Vieux. Jérôme, depuis qu'il est a Paris, a pris un métier pour détourner les soupçons, il s'est mis dans le commerce de sa sœur qui, vous le savez, est fruitière...

— Je sais cela. Eh bien ?

— On le voit chaque malin , à deux heures, à la halle, où il achète des légumes. Presque chaque jour il fait affaire avec un maraîcher de Montgeron, le village qui est ici près. I«c maraîcher n une carriole et uu cheval qui va bon train. Il vient de Paris ici en une heure, et il ramènera Jérôme et mademoiselle, qui continue à passer pour sa fille, n

Celle explication paraissait si naturelle, elle était si franchement donnée, que la confiance la plus absolue gagna le baruu d'Azay et son fils.

■ Eb bien, ma bonne femme, dit le premier, vous allez nous donner quelque chose à manger, n'est-cc pas? Nous marchons depuis ce malin et nous sommes presque à jeun.

— Oui-du ! Je m'en suis doutée, fil la Mnyolle en souriant , et j'ai pris mes dimensions eu conséquence. — Hé! père, ajouta-t-elle en s'adressant au Vieux, allumez la lanterne et descendez à la cave. Vous tirerez du meilleur. •

En même temps, elle ouvrit le bahut et posa sur la table un morceau de lard fumé, des œufs, du pain et du fromage.

« Je vais vous faire une omelette, mes bons messieurs , dit-elle. J’ai mis des draps blancs à vos lits.

— Oh! répondit le baron, nous n'avons pas besoin de deux lits; nous avons coutume de coucher ensemble eu voyage.

— Alors, fit la Mayotte, à qui sans doute celte combinaifon était loin de déplaire, je vous mettrai là... *

Elle ouvrit la porte de ce qu'on appelait le cabinet.

C’était une petite pièce assez propre, attenant à la salle d'auberge, cl dans laquelle il y avait un lit à baldaquin de serge verte.

line table supportant un pot à eau et une cuvette, deux chaise* de paille composaient avec le lit tout le mobilier.

* Une seule chose bizarre aurait pu frapper les regards : c’est que le lit , au lieu d'être dressé contre le mur, se trouvait placé au milieu de la pièce.

Mais la Mayotte se chargeait de tout expliquer. En montrant la chambre aux royngeurs, elle leur dit:

« C'est un peu humide l'hiver, ce qui fait qu’on tire le lit loin du mur. »

\a ** drap» éraierit éblouissants de blancheur, la courtine était propre, le* rideaux dit baldaquin épais et lourds.

« Noua aérons là à merveille! * dit le l<*ron en souriant.

Il vint oc rasseoir au coin du feu, et |a Mayotte se mil à casser les omis pour foire l'omelette.

I'endant ce temps, le Vieux allumait la lanterne pour descendre à la cave.

l/enlrée de la cave, comme dans beaucoup de pays, se truuwiit hors de la maison, recouverte, à trois pas du seuil, par une plaque de tôle qui abritait un escalier roide et glissant.

!.e Vieux sortit, referma la porte sur lui, souleva la plaque de

tôle et descendit.

* Ab! malheur! murmura-t-il en choquant avec colère les une* contre le* antres ses dents jaunes et déchaussée* , depuis que celte Mayotte est ici, mon fils et elle s'entendent pour me voler,... Ah! si j’étais un homme encore!... Mais je suis vieux, et Xirol&s me tuerait d’un coup de poing !... »

Le Vieux posa une bouteille sous nue futaille et tourna le robinet. Puis, tandis que le vin roulait, il rouliuua à peindre avec une sourde colère.

« Voilà encore une bonne affaire pour eux ; une mauvaise pour moi... dix mille franc* ! Et dire qu'ils auront d’abord le* deux lier», cl puis la moitié de l'autre tiers ! »

Il leva les yeux vers la voûte.

l/i cav* était profonde ; elle élnit à près de cinq mètres sous terre. Vers le milieu surplombait une ouverture de six pieds carrés, fermée avec des planches. De celte ourerturr, qui semblait à première vue avoir été anciennement le passage de la maison à la cave, pendait une grosse corde, dont le bout était solidement fixé à un piquet enfoncé dans le snl.

Celte corde était tendue.

« Et dire, murmura le Vieux en remplissant une seconde bouteille, que, lorsque ces pauvres diable* seront couchés, il n’y aura qu'à dérouler cette corde pour les faire tomber don» l'autre monde! »

Muitre Nicolas Gourju avait dit la vérité.

Le sol de la cave était jonché de verre cassé.

Le Vieux plaça onc troisième bouteille sous le robinet.

» Ah! dit-il encore, si je savais qu’ils fussent généreux, les «#- 1res, ou pourrait peut-élre s’arranger avec eux. »

Il lui riut un mauvais sourire aux lèires, et une inspiration dixboljque dans la tète.

« Oui, dit-il, on pourrait voir. Après ça , il vous a l'air honnête, le père.... et si on lui demandait mille «eus.... peut-être bien ... El puis ça serait un lier moyen de se débarrasser de la Mayotte! » Lès trois bouteilles emplies , le Vieux remonta.

I,' omelette fumait dans la poêle, et Uval Aray et son fil* /étaient «ris a table.

Le Vieux les regarda encore.

« Pant que je les taie, ■ pcnsa-l-il.

Et s'adressant au baron :

« Sauf votre respect, dit -il, quand vous été* entré, monsieur le baron , il n’y avait pas cinq minutes que j'étais arrivé de Paris à pied...

— Ali! fit le baron.

— Ça creuse, lu marche, poursuivit le Vieux, et *i c'était un effet de votre bonté de me permettre. . .

— Mettez-vous là, » dit le baron.

I41 Mayotte posa l'omelette *or In table.

hile était loin de sc douter que le lieux, dépouillé d'unp part de botm , méditait une atroce vengeance!...

I*e l ieux était remonté une fleur de sourire aux lèvre*.

Le visage anguleux «le ce petit bonhomme semblait s’ être épanoui outre mesure; il frotta ses main* l'une contre l’antre, quand il eut déposé 1rs trois bouteilles sur lu table, dit en faisant claquer sa langue :

« Tour de bon vin, citoyens , c'est là de bon vin. *

Ij» Mayotte avait aclovc de dresser le couvert , et !«■* «leux gentilshommes s' étaient mis à table

• J ai un appétit d’enfer, dit le chevalier d'Azay.

— - Et moi, donc! t fit le baron.

Puis , il regarda In Vieux :

« Ainsi donc, mon brave Homme, dit-il, vous été* sur que mon Vieux Jérome arrivera demain matin?

— Oui , monsieur le baron,

— ■ Avec ma fille t

— Mais, dame! fit la Mayotte, qui savait être naïve, Jérôme serait bieu venu ce soir, à pied, /il avait clé seul. Mais la demoiselle, vous pi osez, ro a h** pied* délicats...

— C’est juste, dit le baron qui pensa à sa fille avec extase — Et Jérôme, poursuivit la Mayotte, a préféré attendre l’occasion du maraîcher.

— Il a eu raison, » mnrmura le baron, se résignant h alfeudre au Icrnleniuiu pour voir sa fille.

Lu Mayotte posa un plat de légutim* sur la table , et regarda 1/ Vieux.

Le Vieux /était assis cl mangeait, u Hé ! père, dil-rlle, voulez-vous monter? »

El, du regard, elle indiquait l'escalier.

Le* deux gcnldshouuues ne Grant nulle attention à ces paroles de la Mayotte.

* Tu ferais mieux d’y aller toi même, » répondit le Vieux.

Le baron d’Azay leva lu tète.

« De quoi s'agit-il donc?

— Nous avons un petit enfant là-haut, dit la Mayotte ; c‘c»t mon fils , un gars de quatorze mois... J'ai toujours peur qu’il ne se jette à bus de son berceau. »

I.e baron trouva l'explication si naturelle qu’il se remit à souper. La Mayotte se dirigea vers l'escalier.

Maître Nicolas Gourju était couché ; maïs il ne dormait que d’un œil.

Il /était couché tout habillé et avait caché le merlin sous sa couverture.

Lu Mayotte frappa doucement à la porte, u Entra I « dit (ionrjn.

La Mayotte entra sans lumière, comme une voleuse.

« Qu’e*t-ce? " demanda le maître de l'auberge du Corbeau tirant.

— Ils vruleul coucher ensemble.

— Qui?

— Le père et le fils.

— Eh bien! dit maître Gourju avec calme, ils tomberont tous deux sur les tessons do bouteille*.

— Tu crois?

— J’en suis sûr.

— Alors, il n'y a qu'à fairr jouer lu trappe?

— Rien que ça. Seulement , prévien»-moi. *

— Soi* tranquille, mon homme, > dit la Mayotte.

Elle redescendit h lias bruit. «‘I maître Gourju attendit avec calma ce qu'il avait souvent nppelé /'traitement.

!.«'* deux messieurs «i'Azuy suupaieol pendant ce temps-là. lorsque la Mayotte reparut, le Vieux taillait fort tranquillement son pain, et sa bru illégitime ne te douta point de ce qui venait de se passer.

Elle était demeurée absente cinq minutes à peine ; cependant le lieux avait mi* les cinq minute* à profit.

Aussitôt qu'il avait entendu ralentir le- pas de la Mayotte au-dessus de lui, il avait posé sa petite mai» sèche sur le bru* du baroa étonné , «*t lui avait dit :

— Il faut vous dépécher, il /ugit pour vuui de la vie. »

Le bai un et son (ils tressaillirent.

« La femme que vous venez do voir est une coquine , poursuivit le Vieux.

— Mais... Jérôme m’a écrit...

— Il ne s’agit pus de Jérôme , mais d«? la Mayotte et de son bomme.

— Quel homme ?

— - Mon fils, qui est couché là-haut.

— Eh bien?

— Eh bien ! on doit vous assassiner ci-tle nuit. *

Ce* paroles, pvltcinrol articulée*, arrachèrent un léger frisson à M. d'A/iiy et à son fils, la! Vieux continua :

«t Qu’est-ce que vous me donnez, si je vous sauve?

— Ce que tu voudras, ragondit le baron.

— Dix mille btres, dit le lieux.

— Kou* ne les avons pas à nous deux.

— Ions me fera une reconnaissance.

— Soit , « dit le baron.

Le* deux émigrés comprirent que cet homme allait les arrmher à un péril bien savamment combiné, puisqu'il demandait au tant d'argent.

« Vous fie* de* gentilshommes, reprit le l ieu*, et je *ai* que le» qi'iililshonunes ça tient ses promesses... Je ne suis pas républicain , moi. »

l.e baron sourit.

i Voyons, bonhomme, dit-il, tu prétends qu'on veut nous as-

•a-sioer?

— Oui , mon fil» et lu Mayotte.

— Et quel intérêt ont-ils » cela?

— Ils venlrnt trous voler d'abord. *

— ■ Et puis ?

— Et gagner dix mille francs qu'on leur a promis.

— Qui cela?

— Des gcn3 de Taris, drs gens que vons ne eonnaissrt pas... }.' iis je n’ai pas le temps de tous donner des explications. Ecoute* lien, car la fille va redescendre, et alors il n'y aura plus moyen.

— Parle donc vite. «

Le Vieux montra du doigt la porte du cabinet.

u (l’est lè que vous aller coucher tous dru*. Vons ferinerex Votre porte , n’osl-ce pas? vous pincerez vos pistolets sous votre Oreiller, et ton* vous eudorfoirez l>ir u tranquilles, n’cst-ce pas?

— Dame ( lit le baron, si les verrou» sont solides. »

le Vieux se prit à sourire.

— Le lit c*l sur un plancher mobile, continua-t-il, un plancher qui fait la trappe et qui basculera aussitôt que vous serez couché*.

— Ah!

— Vous tomberai dans la cave, à quarante pieds de profondeur, rt si vous ne vous tue* pas du coup, le fils ira vous achever à coups de merlin.

— Alors , dit froidement le baron , nous conrliiTons ici auprès du feu.

— Xon.non, dit le Vieux, ue faites pas ça... vous me perdriei.. . et Xicotas vous assassinerait tout de même. Il est for! comme un dogue de basse-cour.

— Que faul-il faire alors?

— Vous vous enfermerez dans le cabinet, niais vous ne vous coucherez pas.

— Bien.

— Vons vous liendrex au long du mur à gauche, et vous allen* drex que le trappe joue... Oli I ça fait un joli bruit , allés. *

1* Vieux n'eut pas le temps d'en dire davantage.

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