I.o gendarme sorti', et son brigadier referma la porte
En pauvre jeune Elle, immobile et silencieuse sous le manteau de l’àtro. avait respiré plus librement lorsque le brigadier *' était montré ; maté In porto refermée , le protecteur mysiériona disparu, elle avait été rrj» ise pur ses angoisses cl sa terreur, malgré la présence du vieux JéiôfDC.
Depuis une heure, Jérôme avait des manière* incompréhensible» et h'iiiiif des. propos bizarres; il parlait d’ égorger le* tyran», de massacrer b* aristocrate* et de brûler leur* repaire».
Le Marseillais fit un signe k la Mayotte et l'emmena dons un coin, à l’autre extrémité de la salle d'aubeige.
«Amour de citoyenne, lui dit-il tout ha», tu sais que noua payerons largement le» pots datés, car on va casser le* pots tout à l'heure. »
I) cul un mystérieux sourire, et les yeux bordés de rouge de la Mayotte brillèrent avec féioeilé.
■ Nous aurons d’aLord be.-uin d'un Coup de main de ton homme et du Vieux.
— C'est convenu , dit la Mayotte.
— d^uaad 1 Aristo rentrera, tu fer** pa» tuai d'éteindre la chandelle ; on fuit mieux sa besogne dan» l'obscurité.
— Vous avez raison, répondit la Mayotte, tuera-t-on cette iiujsm ri*?
— Non, j’ai dos idées là-dessus.
— Ab! Gl lu Muyolte avec dédain, et le vieux paysan.
— Il Cht avec nous II lâche la petite, qui Mitai pu» sa fille '!
— El cet imbécile qui a les cheveux jauucs?
— Lt-loi-U, dit le Marseillais, il faudrait le coucher. Tu as une chuiubie ii-haut?
— - J’en a» den*.
— Itou! une pour l'AEenvaud, l’autre pour la petite. Tu ic» •
enfermeras...
— Soyez tranquillo. »
Le Mmseiibn» alla se ras- ■ mr auprès du vieux Jérôme, à qui il poussa 1<> cuude.
« Ce littjdc, I ri/i! disait uu des Alsacirn» d’une voix avinée , >7 havre tint chance le hendu au rheu? Oi’ai hcr du !
— Albu:»! ma fille , dit le vieux Jérôme, il faut aller uuu» coucher.
• — Mm» je nui pas sommeil mon père....» et je me trouve
bleu iri. *
11 sr pencha à son oreille :
u Venez, mademoiselle, dit-il, non- courues Ma grand dan*mr. »
La jeune fille sa leva, la Mayotte s'etail déjà armée d'une chandelle rt sr dir igeait ver» l'escalier de bois dont le* deruieres raaicbc» abouti-*, vient dan- un coin de la salle.
Jérôme prit sa prétendue fille par le bras et l'aida k monter, car nv terreur ét&it telle en ce moment qu'elle chancelait Ci tremblait de tou* *e.i membre*.
La cbouibie où b Mayu'l’’ fit entrer était la sienne. C’atnit une aorte de rédldt eufonié, krgé de six pied» carrés. ave« an lit de san I.* et deux rbdises boiteuses pour tonte garniture.
f.e mobilier a’est j*s*s beau, dit l'horrible cabarclière, mais le ht ij.-l bon; lu demiinv» bien, citoyenne... »
Kiîe posa *a r’mndeljo sur l’appui «le sa cruinèe et alla.
u Tu i.i* rester auprès de mot, umu bon Jérôme, ■' est-ce pas dit la jcuuc fille affolée.
l.FS MASQUES ROl'GES.
— X’on , mademoiselle Claire.
— El pourquoi, mon Dieu? ■
l.'inlendant, — c’en était un, et le M:i maillais avait nn flair exquis, — l' intendant prit ra voix la plu» mielleuse :
« Voua tarée bien, mademoiselle, dit-il tout bas, qu'on persécute les a» istocralc-s , cuuirne ils disent, et que la moindre imprudence [m ni nous trahir. On nous a pris pour de bons paysans, Jaissons-les dans celle erreur. Je vais redescendre un moun-nt là-bas,* pour boire et causer avec ee* chenapans. C'est le moyen le plus sûr de détourner leurs soupçons.
— Ob’ Jérôme! quels affreux propos lu at tenus ce soir.
• — 11 faut hurler avec les loups...
— Toi, le srrvileur de notre famille! toi, le vieux Jérôme que mou père aime tant!
— C'est pour lui conserver sa fdle, mademoiselle. Songez que demain , à pareille heure, noua serons auprès dp lui.
— Ab! l>ieu puisse-t-il l'entendre! Car vois-tu. depuis que nous sommes en roule pour Paris, mon bon Jérome, il y a des moments OÙ je désespère.
— Il ne faut jamais désespérer, mademoiselle
— Mais sais-tu bien qu'il y a plus de six mois que nous n 'avons eu des nom elles de moo père et de mon frère?
• — Ils avaient émigré, mademoiselle; et s'ils vous eussent écrit et que leur lettre fût tombée dans les mains des jacobins, on eût conlisqiié leurs Ire ns.
— • Et tu es sûr que nous les retrouverons à Paris?
— Oui , cher ma Mcnr Victoire Mnchemin, qui est fruitière dans la rue du Vert-Bois. Ainsi, prenez côuragr, mademoiselle, conchezwiiji , et ri vous fnites votre prière éteignez votre chandelle anpar a vaut,, de peur qu'à travers quelque trou de la porte ou quelque cloison disjointe, on ne vous voie à gejjnut. Ce serait assez pour donner l'éveil à tous ees misérables.
— — Mais où vas-in coucher, toi, mon bon Jérûme?
- — Là, dans In pièce à côté, sur un c chaise, la main sur le pommeau de mes pistolets.
— Pauvre Jérôme! dit-elle f»s larmes aui yeux, tu es un Adèle serviteur...
— Pour plus de sûreté, dit-il, je vais vous enfermer et mettre la clef dans ma poehe.
— Oui..., oui..., dit-elle, c'est cela... Peut-être aurai-je moins peur...
— Bonsoir, mademoiselle Claire; priez Dieu... il est avec flous, et ne nous abandonnera pas. «
Et lo pieux iulendaut ferma la porte ii double tour, et la jeune fille , à qui il avait donné le nom de Claire-, l'entendit descendre d'un pas pesant.
Au moment où Jérôme et la Mayotte conduisaient mademoiselle Claire à sa chambre, le gcridaiini- , qui sc disait natif du faubourg Antoine, suivait le brigadier dit l'/trislo.
Ce dernier le prit pur le bras au sortir de l'auberge ;
u Vieus, dit-il, le marebef veut te parler.
— Il e»l donc là?
— Oui, il revient de IlcJun. *
Le gendarme était sorti si précipitamment qu'il avait oublié ses pistolets sur la table de l'anlxT^* et sou sabre sur une chaise.
L« marche! était à cheval toujours, une main sur ses fontes, l'autre à la poignée de son sabre.
a Jacques, dit l'Aristo, nous avons perdu la partie. Nos caïuarodes ont été arrêtés à Melun, consignés dans leur case rue, et ce ne sera pas les gendarmes qui demain escorteront le roi.
Malédiction ! exclama Jacques Saunier. Mais quel est donc le traître qui a...
— Tu le connais, > dit froidement l'Aristo.
S'ils n'eussent été dan» le» ténèbres, le marebef et le brigadier eussent ru pâlir celui à qni ils donnaient le nom de Jacques Saunier.
« C'est donc l'on de nos camarades ? dit-il d'une voix qu'il cherchait eu vain à rendre calme.
t;- C'est loi S » répondit l’Aristo.
Eu même temps. Jacques Saunier reçut un coup de poignard entre les deux épaules.
« L'n traître comme toi, dit le brigadier, ne mérite point d'être frappé par devant. » "
lia* geudarrm- ne jeta pas un cri et tomba foudroyé daus les jambes du cheval , qui Al nn brusque écart.
• Voilà toujours uu manant de moins , baron , » dit le brigadier.
Il se pencha, prit par les pieds le gendarme mort, et le trains derrière une broussaille, hors du carrefour.
b A présent , reprit-il, si tu veux rester, baron, attache toi» cheval à un arbre, mets pied à terre, et lais-aol... il u'esl que temps! » «
Et deux instants après, le marchcfcl le brigadier firent une entrée dans l'auberge.
Xous connaissons le brigadier dit TAristo. Disons un mol da nouveau venu, le marebef, que son subalterne appelait tout bas . * mon cher baron. * '
C’était un homme de trente-cinq «lis environ, petit, olivâtre, à l'teil noir plus que An. aux cheveux épais et légèrement crêpés.
Tout en lui respirait la vigueur et l'énergie.
Il s'arrêta un moment sur le seuil et promena sou œil brillaut et clair sur la valle enfumée.
A sa vue, les Alsaciens semblèrent sortir de leur ivresse, Xicotas Gourjo et le I ïeiw éprouvèrent un certain malaise. La Mayotte jeta au Marseillais, qui se tenait dans lo coin le plus obscur do la salle, uo regard qui semblait lui dire ;
• Voilà un gaillard qui ta nous donner de ta besogne. •
Quant à l’Allemand, il était rorli de sa rêverie depuis le départ
de la jeune fille; le rharn\e qui l'avait dominé venait ac se rompre, et il examinait avec une Curiosité tnélée d'uu secret effroi tou* ces visages devenus sinistres.
« Parhs-tû allemand? dit l'Ariçlo se penchant à f oreille du tnarchef.
— Oni, pourquoi?
— Ne t'étonne point, alors, de ce que je vais dire à ce garçon-la. »
Il désignait l'étudiant de Heidelberg, qui •' était levé poliment à la vue du maréchal des logis.
• Meîu herr, lui dit-il alors, déployant la langue d'outrc-Rhin ,
sivez-cous où vous êtes? parle/ allemand
— - Dans une auberge, à quatre lieues de Paris.
— Vous êtes dans une maison qui est un coupe-gorge et dan* laquelle on vu s'assasincr bientôt. Xc faites pas un geste, ne laissez échapper aucun cri.... vous paraissez un loyal garçon, et je vais tâcher de voua sauver...» Ces paroles, prononcées dans nn idiome que les hôles de l'auberge, ni le vieux Jérôme; ni le Maiseillai* uc- comprcnat! nt , avaient frappe l'oreille des Alsaciens.
Mats ni eus , ni le jeune étudiant ne soarcillèrent. a II y a ici une jeune fille que je vous confie... il faut la sauver !
— Je mp feiai tuer s'il le faut! » répondit f. Allemand avec nn subit enthousiasme.
Les paroles allemandes, qu'il ne comprenait pas, avaient quelque peu déconcerté le Marseillais, qui s'attendait auparavant à voir le marche! demander un verre de vin et aller prendre place au (eu.
Cependant, il allait faire signe à la Mayotte de jeter la chandelle à terre , lorsque le marche! le prévint et marcha droit à lui : a Me reconnais-tu , Olivier Brun ? » lui dit-il.
En même temps, l'Aristo dirait aux Alsaciens : a Debout, camarades! nous sommes trahis!... il faut nous défendre ou mourir!... n
l.es faux Alsaciens bondirent sur leurs pieds. L’un dégaina son sabre , l’autre mil Iz main sur les pistolets do Jacques Saunier et s'écria en hou français :
« Morbleu! s’il en est ainsi, nous allons voir?... »
La jeune fille, — celle que le vieux Jérôme avait appelée mademoiselle Cintre, uc s'était point mise au lit; mais, fidèle aux recommandations du vieil intendant, elle avait soufflé sa lampe.
Puis elle s'était mise à ginoux et avait prié Dieu avec ferveur.
D'abord il n'était monté vers elle que de confuses rumeurs; les hôtes du Corbeau riront cuuiiuuuieut à boire et à rire.
Puis les paroles avaient été plus brèves, plus accentuées; puis un cri a' était fait cntffldi-e, — un cri do colère -strident; et eilu avait cru reconnaître la roik do .brigadier de gendarmerie.
Tout à coup une détonation succéda à ce Cri, dff roup de pistolet retentit, puis un autre et encore uu antre... Et alor», ma iemon-rlle Claire éperdue s'élança au dehors et fuit...
Mais, on s'en souvient, le vieux Jérôme avait fermé la porte.
Et tandis qu’elle meurtrissait ses doigts délicats an coulart de la serrure et des gonds, des pas précipités rdeulirrol dans l'e*< ralier et se dirigèrent vers elle...
l i s M A SQ l'ICS UOKiKS.
O» «il «(jftrMtic tin le seuil d'abord uu homme «ni rhe«cui fri-uinaiit*, munie «ne jeune fille. ftft *,
Mademoiselle Claire ji«la un cri et tomba défaillmle au bord du lit dr la Mayotte.
Alors, laudis qu'au rez-de-chaussée de l'auberge le» exclamations de fureur se croisaient arec les coups de pistolets, une épaulé vigoureuse se prit û battre la porte comme un bélier, cet engin de guerre de l' antiquité...
u O Vierge Marie! murmura la pauvre enfant; sainte Mère du Christ, ne m'uharidomiez pas... prolégez-moi ! *
Et comme elle prononçait ces mots . la porte vola en éclats , et un homme se précipita dans la chambre.
Mais déjà la jeune fille était tombée évanouie sur le carreau de la mansarde.
Lorsque mademoiselle Claire revint à elle, elle éprouva une t-rnaation bizarre ; elle se sentit emportée è toute vitesse, au milieu de la nuit et dans uue atmosphère glacée.
Elle le crut un moment, mais lorsqu'elle eut exhalé un soupir et laissé échapper un léger cri, celui qui la portait s'arrêta et la déposa doucement à terre, la télé appuyée à un tronc d'arbre.
La nuit n'ctail plus épaisse et ténébreuse : le vent avait balayé les nuages et la lune brillait au cit l.
Mademoiselle Claire lit alors à ses genoux un homme tête nue et les niai us jointes, dont l'œil était suppliant et dont les lèvres murmuraient une prière étouffée. C'était l' Allemand Fritz Muller, l'étudiant de Heidelberg , l'homme aux cheveux jaunes.
■ Ah! mon Dieu ! où suis-je? et quel est cet homme? murmura la jeune tille avec effroi.
— Vous êtes en sûreté, pour le moment du moins, « répondit le ben Allemand.
FU1* promena un regard indécis autour d’elle.
Ce n'était plus la forêt profonde et sinistre, la forêt aux arbres décharnés, aux roules tortueuses où le pied hésitait à chaque pas.
C'était la plaine calme, unie, couverte de chaume, semée de maisons, éclairée çà et là de lointaines lueurs. Et la jeune fille respira.
l’uis elle ramena son regard sur l’homme agenouillé; elle vit briller ce regard loyal, sourire ces lèvres honnêtes, et elle respira.
Kl puis encore elle se souvint de cette infernale demeure dn Corbe au riraut, de ces cris de mort, de ces détonations d'amies à feu, et elle devina dans cet homme un Iibéruleur.
• Ah! dit-elle, vous m'avez sauvée, n' est-ce pas?
— Oui, mademoiselle. *
Sa voix était humble, soumise; on eût dit un esclave fidèle.
• Mais où sommes-nous?
— Je ne sais pas.
— Où est Jérôme?
— Jérôme? fil l'Allemand qni ae prit à gronder comme un chien de garde au fond d’une cour, c’est un misérable, un traitre, mademoiselle, qui voulait vous livrer à vos ennemis.
— O mon Dieu ! est-ce possible ce que vous dites là? ■
Le jeune homme mit une main sur son coeur.
« Regardez-moi, dit-il; sur la mémoire de ma mère, aussi vrai que je n'ai jamais menti, je vous jure que c'est la vérité.
— l'n traître... un misérable.... Jérôme? balbutia la jeune fille consternée.
— Qui voulait vous voler votre héritage après vous avoir fait
assassiner... ■
I. All(K>«n<l «rail pin Claie» p;i l* lit** »! la (xiilau | l.itol <]uJ i.e la iunUuait — l'aja 6C,
Mademoiselle Claire couvrit son visage de ses deux mains el des larmes jaillirent à travers ses doigts.
L'Allemand reprit:
« Tandis qu'on se battait dans l'auberge, j’ai suivi les instruction* du brigadier, j'ai enfoncé la porte de votre chambre, je vous ai prise dans me* bras et j’ai sauté par la fenêtre. Depuis une heure je cours à perdre haleine, mais nous sommes loin maintenant...
— • Ah I dit-elle, j'ai entendu des cris de mort, des coups de pistolet... Que se passait-il donc dans cette horrible maison?
— Je ne sais pas... mais on voulait tuer les gendarmes, «
Mademoiselle Claire se souvint de celui qu'on appelait l'Arialo, at en qui elle avait deviué un protecteur.
■ Pourvu qu’il n'ait pas été tué! » murmura-t-elle, adressant au Ciel pour cet inconnu une fervente prière.
Elle s'était assise sur le rebord d’un fossé, respirait à pleins
C tuons et contemplait son sauveur avec des yeus pleins de ses.
• Mais où irons-nous, qn* allons-nous devenir? dit-elle.
— J'irai où vous voudrez, répondit l'AUemaod avec une conflance naïve et robuste.
Ah I je voudrais revoir mon père et mon frère.
— Où sont-ils?
— A Paris.
— .F.b bien, dit l'Allemand, allons à Paris, et perinettrz-moi d’élre voire protecteur jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés. Etes-vous bien fatiguée, mademoiselle?
— Oh! oui, répondit -elle, mais je marcherai néanmoins en ta' appuyant sur vois... »
Grèce au clair de lune, les deux fugitifs suivirent un chemin asses battu pour ressembler à une route.
Au bout de trois heures, ils aperçurent des maisons et la lueur d’une forge.
■ C’est peut-être Paris, dit la jeune fille avec naïveté.
— Oh! non, répondit Frit* Millier. Poris est une grande ville, ce n'est là qu'un misérable village. ■
Il entra dans U forge, laissant sa compagne au dehor^ et demanda au forgeron matinal :
• Où soiiiines-noua?
— A Alforl, répondit cet homme.
— Quelle heure est-il?
— Six heures du matin.
— Suis-je encore loin de Paris?
*— Si vous marchez bien, vous y arriverez dans deux heures.
— Marchons , • dit mademoiselle Claire, qui reprit courage.
Comme il faisait froid et que le brouillard humide du matin In
pénétrait, Fritz Muller lui jeta son manteau sur les épaules.
El ils marchèrent une heure encore, et les premières heurts dn l'aube glissèrent indécises dans le ciel gris.
Le chemin riait devenu plus large et portait de nombreuses empreintes de pas. I-e* roues de plusieurs voilures le sillonnaient en tout sens, et sur le bord, çà et là, se dressaient des maisons.
Puis encore, à mesure qu'ils s’approchaient , un brouillard rougeâtre couvrait l’horizon.
C’était l'atmosphère pins chaude et vaguement éclairée qui plane au-dessus de la ville immeuse.
Ils rliiient près des barrières, et un murmure encore confus , semblable à une respiration gigantesque, leur arrivait.
Puis ce bruit devint plu» strident et dégénéra en brouhaha.
Enfin, api è» un quart d'heure de marche iis entendirent des cri», des murmures, des vocifération* , de* blasphème», de* éclats de rire, le tout entremêlé d’un lirait de voitures roulant sur le pavé, de claqueiuents de fouet», de hennissement* de chevaux, d'aboiements de* chien*.
Une population nombreuse de mandrin rs, de laitier*, d'ouvrier* d«* la banlieue et de faubouriens, grouillait en dehors du mur d'enceinte, attendant que les portes de Paris tinssent à s'ouvrir.
I ue centaine de gendarmes à cheval maintenaient à grand* peine
C« lie foule remuante, inquiète, avide, que quelque éli uement impérieux semblait préoccuper. •
— Les portes ! les porte* ] criait la foule.
— Vive la Itépubli fuel
— Vive la Contention !
— A bas Cape! ! »
Toute* ce* exclamation* étaient entremêlées de chansons patrioii jurs, et les couplets ai dents de la ,1/arsr iUaite sc répercutaient de ;;n»rpe en groupe.
Enfin les portes s'onvnrent.
II était grand jour, mais le ciel était bas, brumeux, et le brouillard estompait les toits et les tuyaux de cheminée.
I..i foule se précipita dans Paris, où une autre foule non moins brillante, «on moins remuante, non moins «vide de quelque spectacle sinistre ou grandiose, aeconrait de son côté, et Frit* Millier cl sa compagne, entraîné» dans le tourbillon, se laissèrent emporter pur ce courant de chair humaine.
L’Allemand avait pris mademoiselle Claire pur le bras et la portail plutôt qu'il ne la soutenait.
I.’afflun.re était si compacte, si serrée, fi affairée, si trépignante, elle paraissait en proie à une agitation si vive . que Frit* Muller et mademoiselle Claire se trouvèrent au initiru d'elle 5, ms que personne prit garde è eux. ,
La foule descendait le faubourg Antoine ; Claire et Frit* t* suiviirnt, entraînés pur eKe.
Quelquefois la jeune fille s'arrêtait épuisée, et disait à son compagnon :
■ Mais où donc ce* g* us-là vout-il», mon Dieu? Jnrrai» je n'ai vu autant de monde!.., Ab! j’ai plus peur encore que cette nuit...
— Je ne sais pas... répondait l'Allemand. Mai..*- je suis avec vous, ne craignes rien! «
Et le flot descendait; et ils marchaient toujours.
l's arrivèrent ainsi jusqu'à U place sur laquelle naguère s'élevait la Uitslille.
Lu, s'éparpillant, la foule devint un peu plus cluir-seméc.
La jeune hile posa sa main délicate sur l'épaule d'une bonne grosse femme qui avait la mine ouverte cl franche.
Madame, dit-elle, pourriez- vous m'indiquer la rue du Vert-
l!oi‘? «
La grosse femme se retourna, jeta un regard curieux d'abord, Cou palissant ensuite sur la pauvre lufnul exténuée, et lui dit:
Ma petite, on ne dit plus madame , mats citoyenne; ou ne dit )1us roui , mais tu. Fais-en ton profil, car tu es mignonne 8 cro- |tnT, Suis t^it ee monde qui vn là-bas. devant toi, et quand tu R ris à la Yuç du Temple, lu tonneras à gauebe, et puis à droite, c’est la seconde rue.
— Je te remercie, citoyenne, répondit mademoiselle Claire.
— Venez, dit le bon Allemand, nous finirons bien par trouver. «
Et ils continuèrent a marcher, entrâmes par le Ilot
.Mais le flot s'épaississait toujours, semblable à un fleuve qui s'ensable cl, limpide à sa source, devient limoneux et roule des eaux noirâtres mélangée* de gravier.
A l'endroit ndiqué par la grosse femme, c'est-à-dire à l’entrée de la me du Temple, il y ewt un brusque temps dVrêl.
lai foule recula connue si efte *e tût brisée à quelque obstacle illwi:prtdu. Claire *e serrait contre le jeune étudiant, et, étourdie par ce bruit, ces cris, ce mouvement qui ai ail quelque chose d*inibroaF, elle se demanda à plusieurs reprises si elle n'était point le Jftfcl d’un horrible rêve.
Tout à coup le* sourds m armures de la foule se changèrent en un seul cri :
— Le voila! le voilà! »
En même temps on entendit nu rondement de tambour, et l'Allemand . qui était grand , se dressa sur la pointe des pieds pour mieux voir encore, tandis que mademoiselle Claire se blottissait eoutre lui ain.-i qu'une colombe effarouchée.
Fritz Millier aperçut d'abord des soldats en uniforme pt achevai, pui* de» hommes à pied, coiffés de bonucts rouges, vêtus de carmagnoles , armés do piques , de hallebarde* et de toute» sortes d'arme*.
Entre 1rs soldats à cheval et les gens à pied qui de concert refoulaient la multitude, une voilure fermée a’ avançait au pas de deux chevaux blancs.
Le carrosse passu si près de Fritz et de mademoiselle Claire que tous deux purent jeter un regard rapide à l'intérieur.
Un buniine nn peu gros, vêtu de blanc, la télé nue, était a»sU dans le fond.
Il était pile, mais son regard était calme et lier.
Lu vue de cet homme qu'il* ne connaissaient pas. qu'on conduisait ils ne savaient où, produisit sur les deux jeunes gens une sensation telle qu'ils firent à peine attention aux deux autres persouncs qui se trouvaient dans le carrosse.
- Où va tout ce rnoude, et que va-t-on faire de cet homme? demanda la jeune fille.
— Je ne sais pas, « répondit Fritz qui pressentait quelque gratte et terrible événement.
En ce moment la foule, qui s'élait d'abord arrêtée, reprit son mouvement progressif derrière le carrosse et les municipaux à cheval ; et l'étudiant et sa compagne se trouvèrent entraînés de nouveau.
J)n reste, à partir de cet instant, uuc curiosité ardente, anxieuse, »* était emparée de tous deux.
Ils voulaient revoir cet homme, il» voulairnt savoir où il allait.
Quelque chose d'clmujje se passait en eux; inconnus la veille l’un à I notre, rassemblés par nri hasard, ces deux êtres arrivant ensemble à Paris sc sentaient désormais liés par une mystérieuse affection , par nn impérieux besoin d'aimer. Déjà même ils éprouvaient, à l'insu l’un de l'autre, les mêmes sentiment» et les mêmes désirs.
la curiosité qui s'élait emparée de F ri U avait aussitôt dominé mademoiselle Cla-re; et dès lors ils n'avaient p«mt essayé de lutter contre ce coûtant qui les emmenait à la suite du carrosse.
l/< vociférations s'apaisaient, l'n morne silence venait de s'emparer de celle multitude innombrable, interrompu seulement de. quelques cris de I »re la lUpuUiqu*! Cette grande artère de Paris que suivait le cortège était bordée de mahons à droite et à giuiche.
Plusieurs fois les deux jeune» gens levèrent 1rs yeux et cirent les fenêtres garnie» de spectateurs.
Et le cortège avançait «toujours 'mais lentement, cl la foule devenait de plu» en plus serrée et compacte.
Souvent Fritz était obligé de prendre la jeune fille dans ses bras et de jouer des coude* avec énergie pour l'empêcher d'être étouffée.
Cela dura à peu près deux heures , car, à mesure qu'elle avançait, cette mer de télés devenait plus houleuse et ralentissait sa marche.
Eufin, elle s’arrêta de nouveau , et, comme la première fois, elle eut un mouvement rétrograde.
Telles les vagues qui sc hrisent à la côte hérissée d’ écueils sc re« jcitrul eu pleine tuer.
Alors FriU et mademoiselle Claire regardèrent de non veau.
Il» uc voyaient plu» le carrosse, mais ils se trouvaient sur une
place élevée.
A leur gauche et à leur droite se dressaient de grands arbres dépouillés par l'hiver, et que couronnait on brouillard au trârret duquel Apparaissait un disque sanglait, le soleil dépourvo de rayons.
À gauche, au delà des arbres, s’élevait un palais.
A droite, l'horizon n'était borné par aucun édifice.
Devant eux, l'étudiant et la jeune fille virent un pont.
Tous deux se retournèrent, et ils s'aperçurent qu'ils claienf adossés à onc grande maison carrée supportée par uue galerie en arceaux.
la-* fenêtres de celte maison, de ce monnaient plutôt, car if avait des proportious architecturales grandiose», étaient cloacs, — tandis que celles du hitiment qui s'élevait à côté étaient encombrées dp têtes arides du spectacle qui allait avoir lieu.
Un mouvement de la foule refoula Fritz Muller et mademoiselle Claire sous les arceaux de l'bùlcl aux fenêtre» closes, et dont lo balcon, au premier étage, supportait le drapeau de l'ambassade d’Espsgoe.
Alors l'étudiant se dressa de nouveau sur la pointe du pied.
LUS MASQUES ROltiKS.
éleva la jeune filin dans «*» h ms , et Ions deux muets , avides , en proin à une émotion inconnue, regardèrent encore...
Le carrosse qu'ils avaient cou slul muret «mai s'était «frète à deux pas J’ une sorte d’ édifie* bizarre.
(l'était uh large tréteau, élevé de deux mètre* environ , sur lequel on arrivait par un escalier mufti d'une rampe.
Au bord du tréteau se dressaient deux poteaux de sept à huit pied* de hauteur, parallèles et réunis tout eu haut par on objet triangulaire sur lequel le pâle soleil de janvier so reileiait faiblement.
L'escalier, le tréteau . les deux poteaux parallèle* étaient peints eu ronge. Seul, f objet Irtaiigiitaiiv avait des reileU métalliques.
Tnt* comprit et voulut reposer sh rom pu, que à terre.
Mais une sorte de fidvrenso anxiété s' était emparée d'elle.
* Aon. ndn , dit-elle, je veux voir... »
Kl Frît/ . fiurîné rumine elle, continua il la soutenir dans ses bras, et comme elle il regarda...
I,a foule IréniiSMit a I entour du tréteau, que les soldats à cheval entouraient.
Fui* . derrière m , l'hornuie pile que Frit* et madetueisdle (liane avaient aperçu an fond du rai rosse, monta à «on tour, soutenu par un troisième personnage vêtu de noir.
L’homme pâle a un* été sou b.ibit, il était nu-UHe, et, «rrtvé sur le tréteau , il se plfrça sur lo bord . lit un geste impuriru eà re gardant cet océan humain, et voulut parier...
Muta nu ruuleun-nt .de tambour se fit entendre et couvrit sa voix.
Ko même temps . un des hommes rouges lui Ho tes mains derrière le dus; l'autre souleva une planche qui vint se pincer devant sa poitrine.
L'homme vêtu de noir lui montra le hel et murmura quelques paroles qui n'arrivèrent point jusqu'aux deux jeunes gens.
La foule était devenue silencieuse. Si le* tambours avaient cessé de battre on eut entendu le vol d'ua rumii-r.
Tout à coup la planche bascula, entraînant l' homme arec elle, courut sur des roulettes, et irn éclair s'alluma entra tau deux poteaux.
L'objet triangulaire venait de tomber; ma demoisetio Clair* ferma les yeux...
Lorsqu'elle les rouvrit, elle vit un des hommes vêtus de ronge qni montrait h la foule une télé délache* du troue...
A tons elle jeta un cri terrible et s'évanouit doua les bra» de Frita MôHer.
« L'est une aristocrate! cri* une femme dw peuple, mort h t'arieliK'tale !... s
Mais , au même instant , la porte de eet hftfrl qui portait à son fronton le pavillon espagnol et dont le* fenêtres étaient closes, celte
porte «'ouvrit...
El Fritz Muller, d'un bond, en franchit le seuil, emportant dans M* bras ta jeune lit le privée de sentiment.
Tout aussitôt la porte se referma , opposant k ta foule son armure
de béons»!
1-a télé que l'Homnio rélu de ronge venait 4e montrer ai» peuple était celle do Louis Capta, roi de France et seizième du nota.
ris au vaoLoaua.