‹ Les masques rougesChapitre 30 sur 44 · cavalier approchait toujours · texte numérisé non relu

cavalier approchait toujours

Tout à coup , un rayon de aoleil l'enveloppa et St étinceler la crinière ardoisée d'un cheval blanc.

Armande jeta on cri :

« C'est lui ! ■

Et puis clic voulut quitter la croisée, se précipiter ver» la porte, a'élancer au dehors, courir à sa rencontre...

Mais l'énergique jeune fille, In femme au courage indomptable, qoi n'avait ni tremblé ni pltli en présence de l'échafaud , Armande se trouva vaincue par l'émotion...

Scs jambes refusèrent de la porler, sa voix s'éteignit; elle se laissa tomber sans force sur un siège, appuyant ses deux mains sur aon cœur, qui battait si fort qu'ou eut dit qu'il voulait briser sa poitrine. •

Cinq miimles après, la porte s'ouvrit.

Le chevalier de Ituclirmaurc , couvert de poussière , entra comme nn ouragan.

lu» f 'i* mrorr Armande voulut se leier, et ne le put.

Elle voulut jeter un cri de joie.... Ses lèvre* ne rendirent no* cnn son.

« Pauvre chère! * murmura le chevalier.

Et il vint s'agenouiller devaol elle, et lui prit les deux mains qu il porta respectueusement à ses lèvres.

• Ahl Raoul... dit-elle enfin d'une voix mourante, Raoul...

Me voilà , » dit-il.

Elle (il un cITort suprême, prit dans ses mains la belle téée d» chevalier, l'attira vers elle et y mit un baiser :

• Ab! j'ai souffert, dit-elle.

— Chère Armande !...

— Souffert et tremblé... D'où venez-vous?

— De Paris.

— Mon Dieu !

— - Pourquoi treinbliex-vous , chère Armande ? reprit-il ; lea WM* ques rouges u' étaient-ils pas là pour me défendre?

— C'est dooc pour leur obéir que vous m’avez quittée? ■

Le chevalier secoua la tête , et 110 sourire vint à ses livres :

« Non, dit-il.

• — Mais alors... ■

Raoul de Rochemaure se remit à scs genoux.

■ Armande, dit-il, voulez-vous m'accorder votre main?»

Elle étoulTo un nouveau cri.

• O mou Dieu ! dit-elle, pour que vous uic demandées cela il faut... •<

Elle s’arrêta tremblante et le regarda.

« Il faut , dit le chevalier en souriant , que j'aie la croix 4# I •“

Vêquc . n' est-ce pas?... »

Armande se snspeuduil à ses lèvres.

Le chevalier <l« Horliemaure oui devaal Aruiar.dc. — l»**e ««.

• La voici , n dit le chevalier.

Armand)', alors, retrouva ses forces. Elle put se lever et sc suspendit au cou du chevalier :

■ Ah! dit-elle, je serai ta femme demain , devant 1rs hommes, comme je la suis, depuis longtemps, devant Dieu!... *

La Doit était venue.

Une nuit noire , sans lune, épaissie par le brouillard.

lioe barque descendait le Rhin.

Elle courait silencieuse, entraînée par le flot, sans un coup d’aviron.

Sa voile unique était carguée.

Un homme, assis à l’arriére, tenait la barre.

Sur le banc du milieu, faisant vis-à-vis à celui-ci, un autre homme était assis.

Si l’obscurité de la nuit l'eût permis, on aurait pu remarquer son costume.

Il avait la tête poudrée et portait la queue enrobanée comme un ci-devant. lTn habit bleu à longues basques, uu gilet vert, des bas de soie et une épée en verrouil accompagnaient celle coiffure.

Comme la barque passait devant une de ces tours eu haut desqoelles on allume du feu la nuit, l’homme qui tenait la barre et qui, l'espace d'une seconde, entra avec son compagnon dans le cercle de lumière que le phare projetait snr le Rhin , cet hninrne, duons-nous , n* uni » rire.

■ Foi de Marseillais! s'écria-t-il, lu as un air d'aristocrate auquel le roi Capet liii-inéiiiP se serait trompé. ■

Celui qui était vêtu comme un gentilhomme se prit è rire à son tour :

» Je m’appelle néanmoins Nicolas Petit- Jean , tout court , et je aois le fils d'une fruitière de la rue Saint-Denis, rcpondit-il.

— Soit, mais lu as l'air d’un aristocrate.

— Il est vrai que j’ai été sergent aux gardes françaises...

— C’est là que tu as appris les belles manières?

— Justement. Malheureusement , j'ai des pieds et des maios énormes , qui trahissent mon origine plébéienne.

— Rah ! il y a des gentilshommes vrais en province qui ont dca mains aussi larges qu'une épaule de mouton.

— Ah ça, où allons-nous?

— A Coblenlx. * %

— Ron! mais qu'allons- nous y faire?

— Ecoute-moi bien. Tu vas y gagner tes épaulettes de colonel dans l'armée du général Cusline. Est-ce que tu n'es pas déjà capi* laine?

— Oui.

— On fa cite à l'ordre du jour de l’armée plusieurs fois.

— C’est vrqj.

— Eli bien , tes épaulettes sont au bout de ton intelligence, hiea mieux qu'au bout de ton sabre.

— Comment cela?

— Je fai procuré les papiers du vicomte de Dlénure, ex-officier de marine. Tu as vingt-six ans, l'âge qu'aurait le vicomte s'il était de ce monde.

— Ron!

— Mallirurruscitu , 1 1 pour le* Rlénure, cl heurciisrincnl pour loi, le vicuiulc u été assassiné eu venant à Paris, dan» la forêt de

Sénnrt, «ii cabaret du Corbrau riront, il y a six mois environ, (/cal une bonne aruic « moi, une femme appelée U Mayotte, qui m’a remis lea papier#. Or, le chevalier de Blénure, parti à quatorze ans de Toulon pour les grandes Indes, « bord d'une frégate de «lierre, comme garde du pavillon, n’est revenu en Franco que le 27 janvier 1703, et nul ne l’a vu k l’aria. Tu es donc bien assuré que personne , à Cohleolx , ne s’avisera de le dire : « Je connais le chevalier de Blénure, ce n’est pas voua. «

— Donc, reprit le capitaine Nicolas Petit-Jean, me voici devenu le chevalier de Blénu re?

— Oui.

— Ex-officier de marine?

— Oui. Tu as traversé la France -en risquant vingt fois la tête, ri tu viens te mettre à la disposition de tes princes, qui, lu l'espère», ne refuseront pus le secours de Ion épée.

— Fort bien, cl toi?

— Moi, je suis ton domestique, un marin fini, un vrai nmlelot. Crois-tu que je me suis assez grimé... assez noirci... j'ai l’empreinte «lu soleil de l lnite sur le visage...

— Il est certain, reprit le capitaine Petit- Jean , qu’il faudrait être bien malin pour reconnaître en toi le Morsriüai». Mais tu ne dis toujours pas ce que nous allons faire à Cohlrnir.

— Tu i a» reconnaître les forces de l'année de Coudé, lever 1rs plans des fortifications, calculer le nombre des troupes, leurs moyens de défense, leurs vivres, etc... dresser, en un mut, un beau rapport i F Assemblés nationale, — nn rapport qui te couvrira de gloire, mon fils!

— Mais c'est nu métier d'espion que je vais faire.

— Allons donc!

— Dnme! je ne crois pas qu’on puisse appeler cela autrement.

— Tu te trompe». Ta es un émissaire, tu jours ta vie... Si tu es | pris, ta seras fusillé. Le danger an<'blil la profi -sion.

— Vois-tu d'ici . dans le Monitrur ou dans le journal du citoyen Prudhommc , un article ainsi conçu :

« Un jeune officier, le capitaine Polit-Jean , a ru F audace de Ira-

* verser 1rs nvant-poslc» de l'armée des tyran», de s'aventurer parmi

* les aristocrates sous tiu déguisement, i-t «le lever le» plans de In » ville «i des fortifications de Coblailz, » « le., pic.

» Tu aura» bien mérité de la patrie, lu seras fait colonel... 1‘ Assemblée 1«? déclarera un digne patriote, que sais-je?

— Mai», si je suis rrcuunu ?...

— CV*i impossible.

— Enfin , supp«son»-le...

— On t’ arrêtera.

— Et... après?

— Tu pas.-cras devant ua conseil de guéri e et lu sera» condamné à mort.

— Puis fusillé?

— Non.

— Ah ! par exemple. . .

— Il y a parmi les émigrés deux p«'rsonne» qui te sauveront...

— Fl... ce.* personnes...

— -Se nüTiimmt le chevalier de Rnchemaure et mademoiselle Arii antfe de Vérinière».

— Je ne les connais pas...

— Cela ne Tait ri« o.

— Alors, quel intérêt anrnnl-elles à me sauver?

— Aucun, si je ne m’en mêle. L'o intérêt immense, si je leur f. i> passer un billet.

— Et... ce- billet?

— Ce billet , sons signature , contiendra ces mots : a Au nom du ch yen Danton, sauve/ cet homme. *

— Ma foi ! dit le capitaine Pclit-Jrun , j’avoue que je ne cnm- ; - nds plu» du tout.

— Tu vns comprendre, car cVsl fort simple. I,e chevalier de Ii'ichernanre et mademoiselle de Vénuièrc» ont été ton» deux <'on- < .i-unés à mort pur le tribunal révolutionnaire. Tous deux, il» sont allés jusqu’au pied de l'échafaud, et s'il* out encore leur tête i-ur h ui'» épaules, c'est à Danton qu'il» le doivent.

— C«jmpr«*nds-tu?

— Oui. Il

Iji barque descendait toujours, entraîner pur le eonrnnt.

îj brume enveloppait le» monta;;! , set les bourgs, l’obseurîlvi était profonde. Cependant, tout à coup «.les lumières apparurent dons ! h mloin . sur la rive gauche. Puis, à travers le silence de h nuit, tics bruit» harmouieux parvinrent aux oreilles des deux voyageurs.

u Oh! oh î dit le Marseillais, il me semble que j’rntend» des violons.

— Moi, dit le capitaine Prlit-Jcan, je vois une maison illuminée, sur la ganche, à un quart de liene.

• — Canailles d'aristocrates ! murmura le Marseillais, ça danse, tandis nue les soldais de la république manquait de sabots.

— Si nous allions au bal ? dit le capitaine.

— C’est une idée... d'autant plus, ajouta le Marseillais que c'est un joli moyen de faire ton entrée parmi te» autis politiques...»

Et le Marseillais dirigea 1a barque sur la maison illuminée.

'Or, cela se passait trois jour» après celui où nous avons vu mademoiselle Armande de Vérinière» attendre le chevalier de Rocbemaure.

Si les deux aiuants ni aient i longtemps attendu le bonheur, il» atairnl mi» le temps singulièrement à profit depuis trois jours.

la? lendemain de Farrivéç du chevalier, le bruit de leur mariage avait couru parmi le» émigrés, et le surlendemain, monseigneur de Besançon, qui sc trauv.it * l’année de» prince», leur avait donné la bénédiction nuptiale. C* riait lo malin même, et le soir avait lieu la bal de noce».

La maison illuminée était leur maison. Cent personnes dansaient dan# le grand salon.

Armande était heureuse , — le chevalier radieux...

Ce bal avait quelque chose d’étrange et de fiévreux qui justifiait ce mol eélèbre : I.e Fiançais d" attrait sur un rotran .

I,t-s Immun s étaient vêtus de toit? et de velours, les fci unies couvcrti"» de «lentelle».

Ils étaient tous poudré» à In maréchale, et les plus bellv?» sciaient posé d«>» mouche» k profil- ion.

Tout cela riait finement, dannt avec rage et dépensait force esprit.

Tou» ce» gens-là, marquises de vingt ans et vicomtes de (renie, avaient perdu sur T échafaud, les un* père et mère, les antre» des atrura et de» frère*. Les châtrant de toi * avaient clé brûlé». I,.i ps- Irie était fermée derrière rux; mais ils dam-cir-nl !...

Il» dansaient, l'arec qu’il f.dlnit à tout prix braver la république et les bourreaux, et le tribunal révolutionnaire.

I/r lendemain, les hommes iialtml uni avatil-poslc», quelques-uns ne n viendraient pas; 1rs frmntrs , de leurs belles imins parfumées, feraient «le la elturpic. En attendant, on «hnisait.

<■ Ma chère barouue , disait un jeune homme qui avait le bras en écharpe , vouli'Z-voiis me faire une promesse ?

La baronne avait vingt. cinq ail», U république l'uvail rendue veuve.

Et!*' était belle , elle était triste . muis elle dansait avec frénésie.

«« Parlez, chevalier, répondit -elle.

— Je vais courir une aventure demain, reprit le jeune homme. Le duc d’Enghirn m'envoie avec trente homme» nrnnnaltre le» avant-poste» dit général Cusline. Tout calcul Toit, il ne reviendra pa* dix hommes de celle expédition, il y a donc soixante-six chance» et une fraction sur cent que je serai au nombre de» vingt qui seront tué». Maintenant, en y réfléchissant «le- plus près, connue je commande le» trente homme», mou lier* de chuuco dimii.ne encore de deux autres lier*. U e t donc à peu près certain que je serai tué..,

— Mais taisez-vous donc, chevalier, dit la barouue, vous ailes me im ltre du noir «'ans l’âme , et cependant je veux dauser encore. . .

— Laissez-inoi doue m’expliquer, baronne. Donc, c'est à peu pré» certain, je serai tué. Eh bien, fait«'*-moi une promesse.

— Laquelle?

— C'rsl que vous m'épouserez, ai j’en reviens.

— Quelle folie!

— Non, j'y tien».

— Xlai», mon cher, dit la baronne, cela n’a pas l’ombre du sent

commun.

— Pourquoi?

— Je suis fort riche, et vous êtes rad«i.

— C’est-k-dire que vous aviez trois cliâti aux...

— Quatre , chevalier.

— Soit. On les a brûlé».

— Il reste les terres...

- — 'La république le* a confisquée».

— I.e roi me les rendra.

— Niais , ma chère, si le roi est jamais en possession de rend»-' quelque chose, Ü me donnera un régiment...

— Eh bien, nous verrons alors... Failes-inoi valser, en attendant. I

— Non , dit résolument le chevalier. Promettez-moi de m’épon- ■ êcr, ou je ne valse pas.

— Eh bien, truc!, dit la baronuc, voici l’abbé de Portmoinm qui me fera valser.

— Pas davantage !

— Et pourquoi?

— Parce que je lui passerais mon épée au travers du corps.

— Fi! OP homme d' Eglise!

— Il s' est ballii au pistolet. %

— Quand ?

— Ce malin, avec le baron de R.... qui lui trouvait l'air efféminé...

— Et il l*a blessé?

— Dame! le baron n'est pas ici, comme vous voyez.... il a une balle dans la cuisse.

■ — Eh bien, raisons...

— Mc promettez-vous...?

— Soil. .Mais valsons... »

El In baronne, qui aimait au fond de son cœur le chevalier, l'entraîna dans le tourbillon.

Comme la valse finissait, il se fit tout h coup un grand silence.

Un personnage assez singulier venait d’entrer dans le bal.

C'était un gros Allemand aux cheveux jaunes, moi iê pécheur, moitié batelier, cl qui était dans U maison d’Armande comme une manière de jardinier et de concierge.

Evidemment l'apparition de cet homme annonçait quelque ehose d'extraordinaire.

Aussi toutes les conversations furent interrompues, tous les regards se portèrent sur lui.

Il alla droit à M. d'Azay le père, qui, en sa qualité d’oncle de la mariée, faisait les honneurs de la maison.

■» Monsieur, lui dit-il, un étranger demande l'hospitalité.

— Eh bien, qu’il entre! « répondit lu baron.

El sc tournant vers le groupe de curieux qui s’était formé autour de lui :

«Messieurs, dit-il, voici qui csl original, ce me semble! des proscrits, sans feu ni lieu, vont donner Thnspilulité, »’

Mais personne n’ent le temps de répondre, car la porte s'ouvrit et un homme se montra sur le seuil.

C’était rélraugcr.

« Mesdames et messieurs, dij-il d’un ton courtois, c’est un proscrit comme vous que vous recevez... »

Et il entra, saluant comme on saluait & la cour.

Il sentait son gentilhomme d’une lieue.

Et comme ou le regardait avec curiosité, il ajouta en souriant :

« Je m'appelle le chevalier de Blénure, et suis officier de la marine du roi.

— lin de pins! » dit joyeusement le baron.

Puis il tendit b main au nouveau venu, qui était jeune et bien tourné.

« Soyez ici le bienvenu, monsieur, dit-il, tous les gentilshommes

sont égaux.

— Même devant l'échafaud, « dit en riant mademoiselle de Verimères, devenue depuis le matin mada i.e de Rocheinaure.

Derrière b prétendu chevalier de Bien urc, un homme, au teint bronzé , vêtu d'une vareuse de matelot, portait un petit sac de voyage.

l,e chevalier de Rochcmaore le regarda avec indifférence.

« Allons, il ne me reconnaît pas! dit le Marseillais. Et lui seul pouvait me reconnaître... Nous voici dans b place, et cette fois la télé du citoyen Ibrilun est moins solide que jamais... »

En continuant ii descendre le Rhin, on trouvait sur la gauche, entre la maison habitée pur le chevalier de Rocheiuaure et la ville de Cobleut/. , lion auberge fréquentée par les pécheurs et 1rs rouhers qni vont do Mayence à Cologne.

Celte auberge était de sinistre apparence; les Unir? eu étaient noirs , les croisées et les portes peintes en rouge écarlate.

Le Rhin passait écornant et rapide au-dessous.

L'aubergiste avait une maniai» c réputation.

On prétendait même, dans Tes environs, que plus d’un voyageur dont l'escarcelle était garnie avait été étranglé dau* son lit et jeté au Rhin par vu* nuit sombre.

C’était là cependant que, le lendemain de son arrivée, alla se loger le chevalier de Blénure.

Les ressources des émigrés étaient modestes; il ne fallait point songer à habiter des palais.

Or, comme le jour baissait , — c'était le lendemain du bnf de noces Je M. de Rochciuaiiré , le domestique duchcvalUr de Hlénure se promenait aux abords de rail berge, sur le chemin qui menait à Cobtcnlz.

Le ciel était gris, la nuit venait , le chemin était désert, et le Rhin seul, avec son murmure courroucé, troublait le silence universel.

— Ah çàî que fait-il donc à Coblcntz? murmura lé prétendu domestique, c'est-à-dire le Marseillais. Voici deux heures que je Laltendsf ün a dû le présenter aux princes, à la noblesse, à tons ccs gens qui s’imaginent représenter la France au bord dit Rhin. »

Comme le Marseillais monologuait ainsi, une forme noire 6C dessina dans le lointain.

la.* Marseillais doubla le pas.

Quelques minutes après, la forme noire se desvina plus distincte, et le Marseillais reconnut un hominn à cheval. C’était le prétendu chevalier de Blénure.

Eu voyant le Marseillais , il mit pied h terre, passa la bridé à son bras, et dit à son compagnon :

« Je v iens d’étre reçu par les princes, qni m’ont comblé de caresses,

— Ah! dit le Marseillais, tu as été aussi bien reçu?

— Mais oui, dit le faux chevalier de Blénurç. Le dne de Bourbon m’a dit : J’ni beaucoup connu votre père, qni était capitaine des chasses du duc de Vcntndoar... C* était un homme d’une bravoure éprouvée... Et je suis certain que bon sang ne ment... *

Le jeune chevalier s'interrompit en riant:

u Ils root Amusants , ces gentilshommes, dit-il, quand ils parlent de Iciir sang .. j’ai donc le sang gâté, moi...

— Après! fil le Marseillais.

— Alors il m'a dit, reprit le faux chevalier, que du moment où je venais rejoindre Vurmée royaliste . il fallait me distinguer tout de suite. Je suis donc, ce soir, d’une certaine expédition aux avant- posles ennemis.

— Ce soir?

— - C'est-à-dire qu'on part à minuit.

— - El où va-t-on?

— C’est cc que je ne sais pas, mais il y aura des balles comme s'il en pleuvait.

— - .ih! diable! lâche de ne pas te faire tuer.

— Tu sais bien que j’ai de la chance... toutes les fois que je •nb allé au feu...

— - Il n'es! pas question de ça, interrompit brusquement le Marseillais, seulement, tâche de revenir, car on a besoin de loi. »

Ils reprirent la direction de T auberge et y entrèrent ensuite, attirés par la clarté rougeâtre du feu de la rnisioe.

Le Marseillais installa son compagnon au coin du feu et lui dit à l'oreille :

« Si vous allez jusqu’aux avant-postes, fais-toi faire prisonnier un moment, juste le temps de t'acquitter de la mission que je vais te donner. Avec le sauf-conduit de Robespierre que tu as dans ta poche, on le relâchera,' tu rpjoindra» les émigrés, et tu auras l’air de l’Aire échappé.

— Quelle est cette mission?

— Une lettre pour Robespierre.

— Où est-elle?

— Je vais l’écrire. «

Le Marseillais laissa le faux chevalier de Blénure se chauffer tranquillement, et il monta dans la chambre qu’ils occupaient en commun nu premier éfag™ de l’auberge.

Là, il s’assit devant une table et écrivit la lettre suivante :

« Citoyen ,

a Xous sommes arrivés hier, le capitaine et hioi.

n l^>s choses marchent à merveille el le hasard s’en est mêlé Mais cette fois il est dans notre jeu. Figurez-Vous que , taudis que non- descendions le Rhin, hier, par une unit très-obscure, nous avons vu une maison illuminée, nous avons entendu des violons et nous non» sommes bravement arrêtés.

« Vous ne devineriez jamais, citoyen, •pour qui ce hal était donné. Il y avait eu un mariage le malin, — le mariage de Rocheiuatire et d’ Armand*.

» l.e faux chevalier a Toit une entrée superbe , comme disent les ciloycus comédiens du tbéùlie do la république.

• Il a été pressé , choyé , entouré.

■ Je crois que nous avons bien fait de ne point le mettre dans la confidence absolue de nos projeta, il aurait pu refuser.

■ 11 est venu à Cobleots , persuadé que la république a besoin de lui. et qu'il rst de toute nécessité d'avoir les plans de la ville et des données certaines sur les forces de l'armée royaliste.

n Je vont donnerai tout cela moi «même, citoyen. Le plus pressé est de faire reconnaître le capitaine pour un espion et de le faire condamner à mort.

a J'aurais besoin d'un complice; je n’ai encore trouvé personne, mais cela viendra.

■ Comme je ne sais encore si celle lettre pourra vous parvenir, je b' entre pas dans plus de détails , et j’ai l'booneur de me dire ,

» Citoyen,

• Votre très-obéissant ,

» Ouvum Baca. »

Celte lettre écrite, le Marseillais la ferma, la cacheta avec soin, et, ouvrant la porte de sa chambre, il cria :

■ Hé! monsieur le chevalier? ■

Le faux chevalier monta.

• Ce matin, Ini dit le Marseillais, il y avait encore pour toi péril à porter sous les vêtements des papiers compromettants ; mais, ce soir, après la réception que l’a faite le prince de Coudé...

— Pardon, c’est le duc de Bourbon.

— N'importe! ce soir, dis-je, tu aurais sur loi les archives de la république, qu’on te laisserait passer partout sans songer à le fouiller.

— Ceci est certain.

— Donc, tu peux mettre tranquillement dans ta poche ce billet que tu avais si bien caché , et qui , signé Robespierre , est ainsi conçu :

u Laissez passer le porteur sans le questionner. *

— Mais si je viens h être tué, et qu'on me fouille?

— Eh bien, en serais-tu moins mort si on ne le fouillait pas?

— C'est juste. »

Le faux chevalier mit les deux lettres dans sa poche , et dit uu Marseillais :

« Maintenant, je retourne à Coblent* attendre l'heure du départ. An revoir.... b

Le chevalier descendit et se fit amener son cheval.

Comme il sautait en selle, un homme entra dans la cour de l'auberge, regarda machinalement le chevalier et tressaillit , comme on tressaille eu croyant reconnaître une personne qu'on a longtemps cherchée.

Le geste de surprise qui lui échappa fut remarqué par le Marseillais.

Ce dernier se mit à examiner curieusement le nouveau venu, tandis que le chevalier partait au galop.

C’était un homme d'envirou trente ans, de taille moyenne, vêtu comme sont les bourgeois des villes allemandes des bords du Rhin.

Il avait sur la tête une casquette en peau de renard et était couvert d'une ample redingote à brandebourgs. Il portait à la main une de ces grosses pipes de porcelaine h peinture cuite qui font le bonheur et sont la compagne de l'étudiant d' Heidelberg.

U Marseillais , en agent de police qui sait son métier, flaira surle-cbamp un déguisement.

• Cet homme n’est point Allemand, n pensa-t-il.

Et aussitôt il lui adressa la parole en allemand , disant :

• Soyes le bienvenu, monsieur l'etranger... ■

L’homme à la pipe répondit eo très-mauvais allemand :

« Je ne sois pas un étranger, je suis du. pays.

— Ah!

— J'habite Coblenlz, où je suis marchand de tabac.

— Et vous venex souper ici?

— Non, je viens voir l'hôte, qui est mon ami.

— C'est singulier, interrompit tout h coup le Marseillais , vous êtes Allemand et vous parlez comme un Français. « .

L'homme à la pipe le regarda avec défiance.

« Pourquoi pas? dit-il.

— Voulez-vous prendre un pot de bière? dit le Marseillais.

— Volontiers. «

Il l'enlratua dans la salle basse de l'auberge, où ils s'attablèrent.

Puis, tandis que l'hôte descendait à la cave, le Marseillais dit brusquement à son convive ;

« Est-cc que vous connaissez l'homme qui vient de partir?

— A cheval?

— Oui.

— Je crois le connaître.

— Savez-vous son nom?

— Mais pourquoi me demandez-vous tout cela? » dit l'homme à la pipe avec défiance.

Le Marseillais attacha sur lui un regard investigateur et profond.

« Je vous demande cela , fit-il , parce que j'ai cru m’apercevoir d’une émotion que vous avez éprouvée à sa vue.

— C’est bien possible.

— La vue d'un indirTcrcnt'ne trouble pas, d’ordinaire.

— Il pourrait se faire que j’ensse des raisons de le haïr, si c'est bien , toutefois , la personne que je crois reconnaître.

— El vous pensez que c'csl bien elle?

— Je le jurerais.

— Et vous avez de la baioe pour elle?

— Oui.

— Pourquoi?

— Cet homme a été sergent dans un régiment où j'étais simple soldat. »

A son tour le Marseillais tressaillit.

« Et il m'a puni injustement.

— Je ne crois pas, dit le Marseillais avec flegme, que cel botume ait été sergent dans un régiment allemand.

— C'était dans un régiment français.

— Voilé qui est different. Mais ne ni' avez-vous pas dit tout à l'heure que vous étiez Allemand?

— J'ai servi en France.

— Avec le chevalier de Blénure?

— Je ne connais pas ce nom-là.

— C’est pourtant celui de l’homme qui vient de partir d'ici àcheval.

— Allons donc!

— J’en sais quelque chose, moi, puisque je suis à sou service, ajouta le Marseillais.

— Ah ! vous êtes son domestique?

— A peu près, a

L’homme à la pipe devint questionneur à son tour.

* Etes-vous à sud service depuis longtemps?

■ — Depuis quinze jours.*

— Alors c’est bien mon homme... il aura changé de nom.

— Et comment s’appellerait-il, à votre rompte?

— Il n'csl ni chevalier ni gentilhomme, et il se nomme Nicolas Petitjean. »

Le Marseillais versa un grand verre de bière à son convive, pnis^ il mit les coudes sur la table et le regarda bien fixement.

■ En effet, dit-il, vous devez élrc haineux.

— Je n’ai jamais pardonné une injure.

— Eh bien , si vous avez la preuve que le chevalier Je Blénure et le sergent Nicolas sont une seule et même personne, que ferezvous?

— Je ne sais pas encore, mais je me vengerai. »

Le Marseillais fit celte réflexion :

u Je crois que je liens l’homme que je cherchais... *

En ce moment, on entendit le galop d'un cheval. C’était le fans chevalier de Blénure qui revenait, et qui cria à son domestique, c’est-à-dire au Marseillais ;

« Hé! Matthieu, j'ai oublié mes pistolets.... descend s-lca-moi. •

Le Marseillais poussa l’homme à la pipe dans le coin le plus obscur de la salle basse.

■ Regardez-le bien, « dit-il en entr’ouvrant.

Il alla chercher les pistolets, prit une lanterne, car la nuit était venue, et entra dons la cour, au milieu de laquelle le chevalier s'était arrêté sans mettre pied à terre.

Puis il dirigea sur son visage la lumière de sa lanterne.

« Eh bien, demanda-t-il quand le chevalier fut reparti, eat-co lui?...

— C’est lui.

— Vous le reconnaissez?

— Au visago, au geste et à la voix.

— Alors, tâchons de noos entendre... » murmura le MarseiNaia d’un Ion mystérieux.

Et il remit les deux coudes sur la table,

Cependant le capitaine Nicolas Petit-Jean, déguisé en chevalier d« Blénure, courait vers Coblentz.

Comme la nuit était noire, il s'était départi des habitudes élégantes rl drs borini'S manières que comportaient son nouveau nom et sa si nation de gentilhomme émigré. C'est-à-dire qu’il avait tiré de sa poche une pipe à tuyau de jonc, et l’avait allumée, comme un simple soldat des armées de la république. Il a' était bien promis de l'éteindre et de la rrinettre dans sa poche une fois arrivé aux portes de Cnblrntx; mais l'habitude est, comine on dit , une seconde nature, et le fils de la fruitière, i‘cx-srrgrnt aux gardes françaises, ne songea plus qu'il avait transformé son individualité.

I.a porte de .Mayence , à Coblenlz , était gardée par un officier français et dix hommes.

l/officier sortit du corps de garde pour reconnaître le cavalier qui se présentait.

I.e faux chevalier de Rlénure oublia de dissimuler sa pipe , et les rayons de la lanterne du poste, en tombant sur lui, montrèrent à l’officier français stupéfait un homme qui , malgré ses vêlements aristocratiques, fumait comme un »oiidard.

• Votre nom? demanda-t-il sèchement.

— Le chevalier de Blénure. «

L’nfficti r était un ancien capitaine aux chevau-légers , le marquis de Mnnfaadon — un gentilhomme parfait de manières et de langage.

« Comment ! lit-il étonné, c’est vous, monsieur le chevalier, qui aie* été présenté aujourd'hui à monseigneur le duc de Bourbon?

— Oui, c’est moi, n répondit Nicolas Petit-Jean.

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