I-e marquis regarda les grosses mains du capitaine
• Voilà qui est singulier, pensa-t-il, cet homme a la tournure d’uo garçon boucher. Puis, tout haut : Passez, monsieur. *
Le chevalier salua ; mais lorsqu’il eut fait trois pas , le marquis le rappela.
— L'a mot, s'il vous plaît.
— J’éconte, « dit Nicolas Petit-Jean.
Et il se tourna sur sa selle
u Voulez-vous un bon conseil , monsieur? reprit le marquis à mivoix.
— S'il est bon...
— Eh bien , avant d'entrer dans la ville . niellez votre pipe dans votre poche, si vous n’avez le courage de la jeter. »
Nicolas Petit- Jean, malgré son audace ordinaire, rougit jusqu'au blauc des yeux, balbutia, jeta sa pipe, salua d’un air embarrassé et s’en alla.
u Imbécile que je snis ! se dit-il, en donnant un coup d'éperon à son cheval ; encore deux ou trois bévues de ce genre , et il me sera difficile de soutenir mon rôle de gentilhomme. »
Le faux chevalier se dirigea vers la basse ville, où il y avait un café fréquenté par les émigrés.
Là, chaqne soir, on se réunissait pour causer, lire le Moniteur de France, le journal du citoyen Prudbomme, et jouer an whist.
C'était là que , chaque soir, on apprenait, par les feuilles venant de Paris , le nom des noble» arrêtés, condamnés et exécutés.
biais l'abnégation de la vie était devenue si grande à cette époque , qu’à peine donnait-on un mot de regret à l’ami on au parent dont on apprenait la mort ; et chacun reprenait sa besogne : — le* uns jouaient, les autres causaient.
Tous prenaient deB sorbets au rhum ou des tasses de chocolat à la vanille.
Quand le cbevalier, qui avait donné son cheval à tenir à la porte, entra dan* le café, la réunion était nombreuse, et il s’y trouvait, entre autres, plusieurs des personnes qui, la nuit précédente, avaient dansé chez le chevalier de Rochemaure.
Le faux cbevalier fut donc accueilli avec cordialité.
■ Chevalier, lui dit un jeune homme , jouez-vous au vhist? a
Le capitaine Nicolas Petit-Jean sc trouva de nouveau fort embarrassé.
• Tris-mal, répondit-il.
— N’importe ! fit un vieillard , u hislcur passionné , mettez-vous là, je. vons prends pour partenaire. »
Le faux chevalier se mit à jouer ; mais là , son origine plébéienne fut de nouveau mise en lumière. Il jouait tnal, il tenait ses caries gauchement , et quand ce fut à son tour de donner, il •' oublia jusqu'à mouiller sou doigt pour faire glisser les cartes.
■ Uoe jolie éducation pour un gentilhomme! n murmura un exgarde du corps qui avait passé sa vie à Versailles et fréquentait, jadis, le jen de la reine.
Mai* le bruit des conversations générales eut bientôt fait onblier le chevalier.
« Messieurs, demanda no jeune homme, il n’y a donc pas de papiers publics aujourd’hui?
— C'est-à-dire, répondit un nouveau venu, que l’estafette qui vd les chercher aux avant-postes n’est pas arrivée. Elle se sera Tait tuer, sans doute.
*— Pauvre homme!
— Vous savez qui était de corvée pour cela aujourd'hui?
— Non. (
— C'était le baron d'Azay.
— L’onrle de madame de Rochemaure , notre hôte d’hier?
— Oui. Dame ! vous savez que c'est à chacun son tour...
-— C'rst justp.
— Et le tour du baron était venu.
— Et vous croyez... qu’il aura été tué?...
— Dame ! je viens de rencontrer Rochemaure, il est fort inquiet.
— Pauvre A Truande, dit le vieillard qui jouait au whist avec le capitaine Nicolas Pelit-Jeao, ce serait pour elle on joli lendemain de noces.
— Tranquillisez-vous, messieurs et chers amis, » dit uoe voix sur le seuil.
M. d'Azay, en bottes à l'écuyère, apparut dans le café, le visage épanoui et les vêlements couverts de poussière.
* Je ne suis point mort, messieurs, dit-il. mais je l'ai échappé belle. Je dois avoir trois balles dans les basques de mon habit. Une quatrième a tué mon cheval, je n'ai d’autre mal qu’une luxation du genou, cor j'ai eu la jambe prise sons mon cbeval, quand il est tombé.
— Et les papiers?
— Voici le Moniteur. La république continue à faire des siennes. Elle a Tait arrêter les députés de la Gironde.
— El puis?
— On n guillotiné, lundi dernier, ce pauvre abbé de Bonchéry et la marquise do Viltequier. Le premier avait, comme vous savez, soixante-quatorze ans , et la marquise dix-nenf. Il y avait dans U même charrette, dit-on, un épicier de la rue Saint-Etienne, suspecté d' incivisme.
— Le mot est joli!
— Et un colonel de la république , coupable d* avoir épargné un village breton qu'il avait ordre de brûler.
— Tout cela est parfait . dit le vieillard qui jouait au wbist ; mais, monsieur le chevalier de Blénure , vous n’y entendez rieo , absolument rien...
— Je lâcherai d'apprendre, monsieur le marquis. •
On s’était jeté sur les papiers publics, et on les dévorait,
» Tiens, dit tout à coup un des lecteurs, voici an fait assez carieux. Je le trouve dans le journal du citoyen Charles VilleUe, dimarquifè (pardon du mot) par la république uoe et indivisible.
— Voyons , voyons !
— Faut-il lire à haute voix?
— Oui.
— Voici. •
Et le gentilhomme qui tenait le journal du marquis de Villelte lut le fait divers suivant : ,
- « Il s’est passé , il y a quelques mois , dans la forêt de Sénart , un événement mystérieux , dont la police commence à avoir le dernier mot.
■ Près de Monlgeroo, et à une lieue au sud de Liensaini , sur la roule de Melun, sc trouvait un cabaret appelé, nom bizarre! V auberge du Corbeau rivant.
• Ce cabaret était tcnn par un certain Nicolas Gonrju , qni virait avec une femme appelée la Mayotte, et son père à lui, vieillard septuagénaire.
« Les rouliers et les bûcherons étaient la seule clientèle de cette misérable auberge... »
Le lecteur s'interrompit :
■ Tiens, vous souriez, baron? fit-il.
— Moi, non, dit M. d’Azay. Allez toujours... nous verrons après... •
Le lecteur continua :
« Dan» le pays , les cabaretiers du Corbeau vivant jouissaient d'une mauvaise répnlation. Un matin, on trouva l’auberge fermée et la cave ouverte.
■ Dans la cave gisait le cadavre du cabarctier, frappé de deax coups de pistolet : la femme et le vieillard avaient disparu. Evidemment, c’étaient les meurtriers de Nicolas Gourju.
■ Les recherches de la police furent longues et infniclacoicf.
■ Enfin, il yadpux jours, on a découvert b femme dans un garni de la luinlirue; elle a une jambe cassée cl marrlir avec des béquilles. Elle a nié être f assassin do Nicolas; mais la fable qu'elle a inventée est si peu vraisemblable... •
• Elle est traie, sans doule, interrompit le baron d’Azny. ,
— Comment cela? fit-on avec curiosité.
— Ce n’est pas elle qui a tué le cabarelier.
— Qu’en savez-vous?
— C’est moi. »
Ce fut un cri d’étonnement général.
« Messieurs , dit le banni , si vous voulez me le permettre , je vous raconterai la singulière et terrible aventure que nous avons eue , mon fil» et moi , au cabaret du Corftcau virant.
— Parlez! parler! » *
El le baron raconta, en effet, comment, lui et son fils, av aient été
sauvé» par le l'isur.
u Mais, attende; donc, dit le lecteur quand le baron cul terminé ion récit , l’article du citoyen marquis de Vitleltc n’est point fini.
— Ah !
— Eli bien , continuez, «
Le Ircteur reprit :
« La femme aux béquilles s’appelle la Mayotte. Rien qu’elle persiste b nier éorrgi queutent tonte parlicipntion au meurtre de Xicidus Gotirju, cl qu’elle eu accuse le père et deux ci- devant qui »r trouvaient, celte quil-lj. dans le cabaret, elle est entrée dans la voie des aveux , touchant divers crimes qui auraient été commis dans le cabaret.
» La police a cm devoir »e transporter sur les lieux, i- Les perquisitions et les fouilles qu’elle a opérées ont amené la découverte de plusieurs cadavres.
« L’un d’eux, enfoui duos In cnce, était parfaitement conservé, et il a été transporté ù la Morgue Là, il a été reconnu par un ma-
telot. en congé à Paris, pour être celui cTuu t*x*offieier de marine, appelé le chevalier de Dlénure... »
A ces derniers mots il se fit. une explosion d’étonnement dans le café, et le capitaine Xirolas Pctit-Jcr»n bondit sur son siège,
« Ah! par exemple! s’écria-t-il, voila qui est trop fort!... ■ Et 3 eut un air de »i naïf étonnement, que le baron d’Azny lui dit :
« Esl -ce que vous n’aviez ni frère ni cousin dans la marine?
— Ab! pardon . j’ai mon cousin... dit le capitaine Nicolas Petitjean qui se cramponna sur-le-champ à celte perche de salut, mais je ne pense point qii’il soit mort, car il est p ;ssc en Portugal.
— Messieurs , ait un officier qui entra tout boité dan» le café , quels sont ceux de vous qui sont désignés pour nd accompagner?
— Moi, moi, dirent plusieurs jeunes gens.
— Et moi, dit le faux chevalier de Rlénure.
— Eb bien, alors, à cheval! -
Le capitaine Nicolas Petit-Jean mit à sortir du café un empressement qui frappa le baron.
Quand il fut parti, il se pencha à l’oreille du licilturd qui avait jonc avec le faux chevalier :
« Que pensez- vous de ce jeune homme? lui dit-il.
* — - Je pense d’abord qu’il ne sait pas jouer au whist.
— Don! ensuite?
— Ensuite, je pense qu’il est mal élevé.
— Et qu’il fun*.(? comme un soudard, ajouta le marquis de Monlondon , qui venait d'entrer au café.
— Messieurs, dit tout bas un jeune homme , il m’est venu tout à l'heure un singulier soupçon.
— Lequel?
— C’est que, si on a trouvé le cadavre d’un chevalier dr Dlénure, U pourrait hica n'y en avoir qu'un.
— El celui-là...,
— Celui-là serait un imposteur....
— Ou un espion , dit un autre gentilhomme.
— Prenez garde! messieurs, dit le baron, vous allez trop loin.... »
En ce moment, ud nouveau personnage entra dans la salle du café.
Nous avons laissé le Marseillais dans l'ai; berge des bords du Rhin, attablé avec l’ex-jjnrdr française, l'homme à la pipe, corné d’une casquette en poil de renard.
Le Marseillais avait mis b*» '•onde» sue '« disant;
« Voyons si nous pouvons nous entendre.
— A propos de quoi? fil assez dédaigneusement l’inconnu.
A propos de tout et de rien.
— C’est vague. »
Le Marseillais cligna de F «II.
« Souvent, dit-il, les hommes ne sont pas ce qu'ils paraissent*
— Cela arrive...
— Ainsi , moi , tel que vous nie voyez , je pourrais bien être autre chose qu'un matelot.
— Seriez-vous un émigré?
— Oh ! non... »
L'accent avec lequel le Marseillais prononça ces deux mots fut significatif.
* Mai» vous, l'ami, reprit-il, est-il bien vrai que vous soyez Allemand?
— Dame! c'est possible...
■ — Moi, je donnerais ma télé à couper, ce qui est facile par le temps qui court, que vous été» Français.
•—Ab! par exemple!
— Et enfant de Paris, même... *
L’homme à la pipe perdit no peu de son assurance.
« Je me figure, pour suivit le Marseillais, que voua êtes... mais... nlte niiez donc!... «
Et le Marseillais se frappa le front.
u Otez donc votre casquette , fit-il.
— A quoi bon?
— Otez-la, je voua en prie. »
l.'hommc à la pipe sc leva.
« Vous êtes un joli farceur, «lit-il. Vous vous moquez de moi depuis une heure J’aime mieux payer l’écot et m’en aller. »
L’hôtelier était sorti, les deux buveurs étaient seuls dans la salle basse.
Le Marseillais entr' ouvrit sa vareuse et laissa voir le pommeau luisant d’un pi-lolet.
« Regardez Jonc cela, dit-il , et asseyez-vous ; nous boirons bien encore un pot de bière.
— ■ Au fait, dit l’homme à la pipe qui, un moment ému, avait retrouve sou impassibilité, l’air du Rhin altère.
• -— C'est que vous n'y été» pas encore habitué.
— Mais puisque je suis Allemand.
— AU ! c'est juste. Je vous disais donc que je croyais vous connaître...
— Je ne crois pas, moi. Je suis même certain que je vous vota pour la première fois.
— C'est possible, mais votre signalement répond à celui qu’on m'a donné. •
L'homme à la pipe tressaillit.
-*On vous a donc donné un signalement?... El pourquoi... dans quel but?
— Mon cher, dit froidement le Marseillais qui posa son pistolet sur la table, tel que vous nie voyez, je suis le directeur de la police...
— Quelle police? fit rinconnu en pàlissunt.
— I-fl police de la République française... et je suis bien certain que vous ne me trahirez pas, surtout si vous écoulez mon histoire jusqu’au bout, n
Tout en paVlaul, le Marseillais jouait avec la détente de son pistolet.
« Je vous écoule, dit l'homme à la pipe avec résignation.
— Il faut vous dire tout d’abord que je ne suis pas venu à Cohtentz pour vous, mais bien pour des affaires nullement importantes. Maintenant, écoulez bien. Il y a six mois, le générai en chef <>e l'armée du Rhin m'a envoyé le signalement d’un sous-officier comptable qui a’ était sauvé, emportant une somme ronde de 00,000 francs. Cet homme, disait-on, avait Ica yeux bleus, le» cheveux blonds, et la tournure... Ma foi! la vôtre, car vous venez de vous trahir... c'c*l vous! n
U1 Marseillais posa alors sa main sur l'épaule de l’hanmte à In pipe, qui balbutia quelques mots sans suite.
u ilassurfa-vous , mon bouhomuic, dit le Marseillais. D’ailleurs, ici je lie puis pas vous arrêter... cl puis, tant pi» pour le général qui se laisse voler... j'ai besoin de vous... je paye bien...
— Ah ! «fit riiommi’ à la pipe.
Et il retrouva son flegme.
■ Vous devez VOUS appeler, si j’ai bonne mémoire, Joseph bavouruin?
— Oui.
— Mai*... à Câblent*. quel nom portez-vous?
— Ma Toi , dit I homme à la pipe que nous appellerons désormais Savournin . mieux vaut tout vous dire.
— Parlez... .
— Le généra! s’est plaint justement. J'ai file arec la caisse...
— Et vous êtes venu à Coblentz?
•— Qb! non, pas tout de suite... J’avais appris l’olleinand lors» qoe j’étais en garnison dan* lu Lorraine. Je me suis arrêté dans une petite ville prés de Mayence qu’on appelle Ludaigshofen. là j’ai connu une jolie fille que j'ai épousée, et je suis venu m’établir k Coblenti marchand de tabac. Vmi» comprenez, que je me garde bien ici d’avouer que je cuis Français, encore moins déserteur de* armées de In république.
— Vons seriez maltraité...
— Et je perdrais tu clientèle de messieurs le* émigré*, ajouta Savourniu en saluant.
— Eh bien, mon bonhomme, causons à présent.... Veux-tu gagner deux mille litre»?
— Certaiuenu-nt.
— Et t’assurer la tranquillité pour le reste de les jours?... Car ai tu es bien atre moi. la république , dont les armée» envahiront Coblentz au premier jour, la république le laissera tranquille.
— Que faut-il faire?
— Une chose bien simple : prouver que le chevalier de Bléoure s’appelle le capitaine Nicolas Petsl-Jeau rt qu'il est uu*£»pion de la république, n
Savoumin regarda le Marseillais <i'uii air étonné.
« Ah ci, dit-il, raniment von* l'espion en chef...
— Tu vas comprendre, répondit le Marseillais; si on arrête Xiculus. on me laissera tranquillement, moi, prendre des plans et des notes.
— Au lait, c’est possible... Mais il sera fusillé!
— Peut-être oui... peut-être non...
— Oh ! on ne lui pardonnera poc... mais d’ailleurs c’est ce que je souhaite, moi.
— Tii le huis donc toujours?
— A mort..*
— Eh bien, acheva le Marseillais, puisque te voilà dan* taon jeu , laisse-moi t’expliquer mes projets. «
Or te personnage qui entra dans le café, à Cublcutr, an moment où un jeune Im mu il* avançait assez hardiment que le chevalier de Blénurc pourrait bien être un espion, n'étail antre que Joseph Savournin, connu à Coblentz sou» le nom de Kauffmann.
Le faux Allemand avait b boutique la plus achalandée de In ville, et, comme il l’avait dit au Marseillais, la clientèle des émigrés.
U était doux, poli, et il avait une jolie femme dont il avait le butaôùl de ne pas être jalonx. Aussi i’ appelait on le bon K.-uffinaiiu, le brave homme de Kauffmann et l'excellent monsieur Kauffmann.
Son entrée dans le café n’avait rien d'extraordinaire.
Ou était habitué à l’y voir venir choque soir un peu avant la fermeture.
• Bonjour, monsieur Knuffinann, » lui dit le baron d'Azay.
Al. Kauffmann salua Immhh-mcnt.
• Savez-vous qu'il fait froid, lui dit encore le baron.
— Ma foi, monsieur, répondit Kauffmann, je viens des bords du Rhin, et la bise y fait merveille... C'est une bonne nuit pour la passer dans son lit.
— Cependant nos amis sont à cheval.
— En compagnie du cheialier de Bléoure, dont vous venez d’entamer joliment l'honneur, « oh-erva le baron d'Azay.
Kanfunsoa s'était assis dans un coin et rebnvait de la bière.
Au nom de Bleu tire, il leva la tête.
« C’est donc vrai? lit-il.
— Quoi donc, monsieur Kauffmann?
-n j a un chevalier de Blémirc à Coblentz?
— Il 6orl d'ici.
— Ali ! » Gl Kauffmann d'un air rêveur. Et il retomba dans son
■hrtisroe.
Mais le jenne homme qui avait porté un peu étourdiment cette accusation terrible contre le chevalier de Blénurc interpella directement le marchand de tabac.
« Est-ce que vous connaissez le chevalier? lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas...
— Singulière réponse! »
Kanffu ann se leva respectueusement et dit :
u Mrs. sieurs, j’ai eu l’houncur de vous dire que je revenais de me promener au bord du Rhin. J'arrive même de cette auberge qui est seule sur la route, à un quart de lieue des porte* de la ville...
— C’est justement là que s'est logé le chevalier île Bléoure.
— C'est-à-dire qu’il y a dan» l'auberge un homme qui prend ce nom et qu’on m’a montré...
— Et cet homme?
— Je le connais.
— Eh bien, il ne s'appelle pas le chevalier de Bléoure?
— Xon.
— Il u est pas ancien officier de marine?
— Xon.
— Messieurs, dit le baron d'Azay, je prierai l’excellent AI. KaulT* monn de s'expliquer.
— C'est bien simple, répondit le marchand de tabac. J’étais allé à l’auberge pour affaire* , et je me trouvais *ur le seuil de ta porte quand celui que vous appelez le chevalier de Blénurc est sorti à cheval. Je l'ai birn rcronuii. Il est chcvulirr comme moi. C'est un lieutenant ou un capitaine de l'année républicaine. »
Les mots produisirent une sensation étrange sur le* viugl-cîoq ou trente personnes qui se trouvaient encore dans le café.
u Mais, prenez garde! monsieur Kauffmann . dit le baron; ne vous seripz-vous point l'umpé?
— Messieurs, dit Keuffmaa, j’étais à Sarrebrmk l'.mnée dernière quand les troupes républicaines sont venues occuper celle ville. La première compagnie qui est entrée avait à sa télé f officu- r dont je voua parle.
■ — Mais f avez-vous bien reconnu?
— Positivement.
— Tout ceci est fort bizarre, murmura le baron d’Azay.
— Messieurs , dit le jeune homme qui avait déjà accuse le chevalier de Blénurc, si cet homme est un espion , n’en douiez pas , il trouvera le moyen de nous échapper... il retournera au camp de Cusline.
— C’est assez probable.
— Moi, je propose une chose, dit un antre émigré.
— Laquelle?
— C’est que l’on conduise AI. Kauffmann auprès de monseigneur le duc de Bourbon.
— El moi, dit le baron, je propose d'attendre ici le jour et le retoar de nos amis... s’ils reviennent.. .
— Oh! fil un jeune homme avec mélancolie, ils ne retiendront pas tous , allez !
— Adopté! • dirent plusieurs voix.
Et l’on fit rapporter le* carte* que les garçons avaient déjà serrées, et on ralluma un immense bol de punch.
Comme le jour naissait, au bruit régulier des patrouilles succéda le trot précipité d’on cheval.
« Eu voici un I * s'écria-t-on.
Et tout le moude courut vers la porte.
Un homme, la télé enveloppée de linges sanglants, les vêlement J déchirés , sauta à terre et dit :
« Donnez-moi à boire! j’étourfe... •
Et il s’affaissa sur un banc, et on s’aperçut que son sang coulait par plusieurs blessures.
C’était le jenne et brave chevalier qui avait commandé le détachement nocturne, et qui la veille, au bal, disait a la baronne qu’à' aimait : • Jurez-moi que vons m'épouserez si j’en reviens. *
« Seul? seul? exclama-t-on de toutes parts.
— La mort n'a pas voulu de moi. Nous sommes lomLés dans une embuscade. Ou noos n entourés. Xous nous sommes bien battus, mais inutilement. Il a fallu se rendre.
-— Alais vous, comment avrz-vous pu vons échapper?
— J’étais à pied depuis longtemps. J’ai tué un dragon républicain avec mon dernier coup de pistolet et j’ai sauté sur -on cheval... A boire! « répéta le cfaevuRer,
Et il s'évanouit.
Alais tandis qu’on s'empressait autour du chevalier, on entendit retentir une seconde fui» le galop «T un autre cheval.
Et , comme lo premier, un cavalier vint s'arrêter au seuil du café de» nobles.
LES MASQUES nOUf.ES.
fil»
Connue le dievulicr, il était rouvert de sang ; comme lui , il mourait de soir.
C'était l'homme qu’on venait d'accuser d'être un espion. Celait le chevalier de Blénurc, que maître haiilïiuaon , le marchand de tabac, accusait d’être un officirr de lu république.
• Messieurs, dit le baron d'Azay, je crut* que voilà un dcuienti bien formel aux imputations calomnieuses... *
I* chevalier était couvert de sang ; il niait reru un coup de sabre sur la télé, lequel, sans gravité du reste, avoit déterminé une hémorrhagie assez abondante.
■ Nous sommes partis trente, dit-il d’une voix saccadée, dix ont été tués... dix-buil sont prisonniers... nous revenons deux. •
Il s’assit sur un banc et regarda autour de lui.
Tout à coup, il aperçut Kauffmann et il tressaillit.
• Voilà, se dit-il tout bas, mon ancien caporal aux gardes-françaises. Que vient-il faire ici?
Mais kaufïmann se leva et vint à lui cT un air cordial.
• llonjour, capitaine, lui dit-il.
— Je crois que vous voua trompez, dit sèchement le faux cfae*
vatiir.
— Je ne crois pas.
— El moi j'en suis sûr.
— Pardon, dit le faux chevalier avec hauteur, qui êtes-vous?
■ -- Un homme qui a vu entrer dans Snrrebrucü, en tête de sa compagnie, le capitaine Nicolas Petit- Jean.
— Je ne le connais pas.
■ — Mais au contraire... puisque c’est vous. »
l,e faux chevalier détint livide.
• Messieurs, dit-il, cet bouime est fou.
— Et je soutiens, moi, répliqna Knniïmann, que voua êtes nu espion. *
Puis, comme le faux chevalier bondissait et portail la (nain à soo épée :
■ Messieurs, dit Kauffmnnn, je gage que si on fouillait le chevalier de Dlénure, nn trouverait sur lui les papiers de Nicolas Petit-Jean...
— Cet homme est un imposteur! » s'écria le faux chevalier, qui était pris d’mi horrible tremblement nerveux.
Le baron d'Azay intervint.
• Monsieur, dit-il, si cet homme a menti, il sera châtié... mais il faut nous prouver qu’il ment. Je vous engage à voua laisser fouiller.
— Jamais ! s'écria le fanx chevalier, jamais je ne supporterai une semblable injure, »
Kl il drgafna sur-le-champ.
Mais aussitôt vingt épées sortirent du fourreau...
Le capitaioc Nicolas Prtil-Jeau était un enfant de Paria.
Ce qu'il perdait en essence aristocratique, il le rachetait en origine gaulobe. C'est-à-dire qu'il avait l'es prit alerte et vif du Parisien, le courage bouillant de l'enfant des faubourgs, et avec cela ce rare saog-froid du gamio sceptique et railleur.
Du moment où U vit des épéps nues devant lui , il se sentit à soo aise.
■ Ou pe me fouillera pas, dit- il, et j'espère bien ne me faire