‹ Les masques rougesChapitre 32 sur 44 · LES MA SOI) ES RO 116 K S · texte numérisé non relu

LES MA SOI) ES RO 116 K S

toer qu'a près vous avoir entamé la peau à Ions, messieurs les gentilshommes. Qui de vous en veut? •

Et il te mit en garde comme un maître d'armes.

Le jeune homme qui déjà l'avait accusé d'élre un espion >'uvança le premier.

■ A nous deux! » dit-il.

Ef il croisa le fer.

Nicolas Petit-Jean, tout blessé qu'il était, avait conservé sa force herculéenne; il maniait son épée comme le géant Polyphénie les troncs d'arbre.

Mais son adversaire était de l'école élégonte et perfide de Saint- Georgea; il avait celte aouplesse de mouvement», cette finesse de jeu qui triomphent de la force brutale.

Le capitaine lui porta deux coups d'épée furieux.

L'un devait le traverser et fut paré, l'autre l'atteignit à l'épaule.

La vue du sang acheva de griser le capitaine.

Il se fendit à fond et glissa sur le sol.

Dans sa chute, son épée lui échappa.

Et comme il se relevait et voulait la ramasser, un des spectateurs dn combat mit le pied dessus.

En même temps, on se jeta sur le capitaine désarmé, — et KaufTmaun, le ntarchand de tabac, qui était vigoureux, lui prit les deux braj et lea lui maintint par derrière.

« Ah! canaiilea! ah! misérables! hurla le faux chevalier; ah! les infimes aristocrates! les pourvoyeurs de la tyrannie!... »

Ces derniers mots le trahissaient. On le renversa sur le sol; il fut garrotté, bâillonné et fouillé.

KaufTraann était sans doute bien renseigné lorsqu'il avait tant insisté pour que le faux rhevolier fût fouillé.

Il n'arait pourtant plu» sur lui la lettre que le Marseillais adressait au premier personnage de la république, mais il était en possession d'un billet ainsi conçu ; 4

■ Laisser passer le porteur.

• Roatsennav. •

« Messieurs ! s'écria le baron d'Azay qui déplia ce papier le premier, M. kauffmann a raison, cet homme est un traître. ■

A ce mot, Nicolas Petit-Jean se secoua avec fureur et essaya de briser ses liens ; puis il fit signe qu'il voulait parler, car on lui avait mis un mouchoir dans la bouche.

On lui enleva le mouchoir.

Alors il s'opéra en lui un changement subit.

A la colère succéda le calme, aux invectives, l'ironie.

« Puisque me voilà pris, dit-il, il est inutile que je me défende plus longtemps dans la peau du chevalier de Blénure. Je préfère la mienne, aussi vrai que je m’appelle le capitaine Petit-Jean. •

• Ah 1 il avoue! s'écria-t-oa.

— Parbleu ! répondil-il , je ne vois pas de déshonneur à s'appeler Petil-Jcan.

— Mais, malheureux, s’écria le baron d’Azay, quel a été votre but?

— Il est fort simple.

— Vous étiez espion?... «

l.o capitaine haussa les épaules.

« Je voulais avoir les plans de la ville et des renseignements que le ministère de la guerre aurait payés du grade de colonel.

— Et sorez-vous le sort que tous vous êtes fait?

LES MASQUES ROl'GES.

— Je rai* que je sera» fusillé. Aussi, ajouta-t-il, si vous rlirt des ginlil-bmumr-s vrais, vous no m'attacher ic/ point comme un veau qu'on mène nu nuire lu-, Maintenant , fui d officier, je vous jure i que je ne rlierrlmai ni à m’échupper ni h me défendre.

— r (>| homme a raison, dît le baron, et s’il veut être mon prisonnier sur pariée, je le ferai délier.

— Je vous le jurel * répéta le capitaine.

I*e baron fit un siiine et les cordes furent coupées.

m .Maintenant, monsieur, ajouta M. d'A/ay, en attendant que les prince» nient dén i de votre sort, je mis vous conduire sous bonne escorte jusque dan- ma maison, où nous seront plusieurs À veiller sur mus n

bit M* tournant vers ses camarades, le baron ajouta:

n Cet homme est entré chez moi tout d'abord. C'est à moi qu’il appartient comme prUomm r. Ensuite l'humanité me fait un devoir de chrrclW à modifier le châtiment terrible qui l'attend.

- — bail! fit le capitaine acte insouciance, je sais que je serai fusillé.

— C’est probable, ricana Kaiiffmurm.

— 0!i ! loi . dit le capitaine aire dédain, je sais bien que la m'en | veux. .. mais, sois tranquille, lu nuras Ion compte un jour on l'autre... »

l.e cnpîl.iiue \ 'colas Pctil-Jran, renonçant désormais an titre de fhevahi r de lîlcnure, était redevenu l’« niant de Paris qui ne craint rien.

Ce fut avec une insouciance parfaite qu'il se plaça, lui désarmé, antre huit oiiiriers de l’a.-ime de Coude qui tous avaient le pistolet au poing i l il se lui* sa conduire chez le baron, dans celte petite maison isolée où Rorliemo r>- et A r mande savouraient leur Inné de miel.

On lui nsrgrin une «aile du bas pour prison.

Deux «m nîit -hommes s’y installèrent arec lui afin de ne le point qui: ti r des yeux un seul moment

Eft même trmp* le baron n A ray remonta à cheval et courut à l'auberge où le Uns cbevader émit descendu. Il voulait s'assurer de la personne de ru prétendu matelot, qui sans doute riait également or» espion. Vais le matelot avait disparu, et l'hôtelier ne put donner que ce renseignement umqac : c'est que, la veille au soir, il était sorti et n'était po>'nt rentré.

I,i* baron relui ma a Coblenlz.

A .lis heure* *lu matin, il se fit annoncer chez le due de llourbon.

Le duc était déjà averti. Les événements de la nuit avaient fait grand bruit, et déjà toute ta ville savait qn'nn espion de la république venait d'étre arrête.

la* duc dit au baron d’Azay ,

« Je vais faire assembler un conseil de guerre. prisonnier sera jugé, condamné avant la nuit, et fusillé demain malin. »

Le baron essaya de plaider en faveur de la jennesse du prisonnier.

« Mon cher baron, dit sévèrement le prince, tout royaliste qui tomhr aux mains de la république n'est-il pas guillotiné.'

— Mitas 1 ninmeigneur.

— Eh bien, si nous faisons « Ire aux espions, dans trois mois uou« aurons étc battus vingt lois, rt nous irons tous saluer de noire tétp le piédestal veuf de sa statue de la place Louis XV. Il faut un exemple sévère... il faut que les généraux rebelles sachent h qnoi i Ven tenir. »

Le baron d'Any n’insista pas. Il retourna auprès de son prisonfàrr > t lui dit :

■ Si vous avez un père, une mère on ont* sœur, je vous engage foleur écrire...

— Ah!

— Vous serez probablement fn«il!é drmnin malin.

— El vous croyez qu'on nie fusillera sans m'avoir jugé?

— itardnn, vous allez être jugé.

— Quand?

— A l' instant meme. *

En effet, qmdqn.'s minutes après, un piquet de dragons arriva pour s'emparer < » prisonnier cl le conduire devant le conseil de 8n‘" 1 1 •

Le conseil, qui sciait assemblé dans la mnisnn même où les prions avaient établi leur quartier général, se composait de huit \ officiers et d-» q • .In* volontaires, tous gentilshommes, ayant ap- I parlrim b l’n* rieene nrmi'e.

On amena le capitoiae Nicolas Peiit-Jcun.

Il était un peu pâle, mais ni son regard ni sa démarche ne lrnl-i*eaienl mienne crainte.

Il avait fait le sacrifice de sa vie. et il s’apprêtait à bien mniuir.

1.0 présider t du conseil était précisément ce marquis de Montaitdon qui l'avait surpris, la veille au soir, entrant dans Coblenlz . un:*, pipe à la bouche.

u Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-il.

— Nicolas Petit-Jean.

— Quelle est votre profession?

— Capitaine de grenadiers.

— C'en venez- voue que vous vous êtes introduit parmi nous, sons le nom du rbevalier de Blénure, dans le but de surprendre le.-» moyens de défense de la ville et de la garnison , et d’en livrer le secret à l'ennemi?

— J’en conviens.

* — Ainsi, vous étiez un espion...

— Obi permettez, dit fièrement le capitaine, je n accepte pas la qualification. A votre point de vue, j’ai mérité la mort; condamnezmoi, mais ne m'msultez pas! »

Il avait pris une fière altitude, et sa physionomie ne manquait point d’une certaine dignité froide et presque aristocratique.

La délibération du conseil ne fut pas longue.

A l'unanimité, le capitaine Nicolas Petit-Jean fut condamné mort.

Le président loi dit après le prononcé de la terrible sentence :

■ \ous avez vingVquatn heures pour vous réconcilier avec IVeu et écrire à votre famille. Vous sprez fusillé demain, à midi précis, devant la porte de Mayence. »

Nicolas Petit-Jean salua se* juges, ét se retira, escorté par deux dragon*. On le conduisit à la prison de ville, un vieux monument féodal dont le* pieds baigeaient dan* le Ithin, dont les .muraille* épaisses n'étaient perrir» que d' étroites meurtrières grillée* d’énormes barreaux, et d'où il était tout à fait impossible de s’évader, à moins d'avoir des intelligences arec les guichetiers.

Deux hommes se trouvaient sur le passage du condamné au moment où, calmr et dédaigneux, il traversait ta foule qui enrombrait les abords de la prison.

Le premier était cet excellent M. Kauffmann, c'est-à-dire lésonsofficier voleur appelé Joseph Sarournin.

Le second, vêtu comme un pnysan de ta Frise, avait sur la lélc un large chapeau d'où s'échappaient les bandes d’une longue chevelure d'on blond roussàlro.

Il eût été difficile de reconnaître en lui le matelot qni, la veille, accompagnait le chevalier de Rlénnre. et ce farouche Marseillais qu’on redoutait, à Paris, à l’égal de la guillotine elle- même. Le chef de la police s’était composé une figure calme et placide de bon meunier de campagne qui vient de vendre ses grains à la ville.

a Allons 1 dit-il tout bas en voyant passer le capitaine, il n'e*l pas trop pâle.

— Il n’a pas peur, dit Kauffmann.

— Oh ! il est brave...

— Mais il sera fusillé tout de même.

— Qu’en sais-tu ?"

Et le Marseillais attacha sur ce bon M. Kauffmann un regard qui le Ht tressaillir.

u Est-ce que t ous vous intéresseriez à loi , par hasard? ricana KaiiDmann.

— - Pourquoi pas?

— Et vous voudriez le sauver?

— J’y compte bien. »

Kanfimaun fit un pas en arrière et crut avoir affaire b un fou.

Le Marseillais se prit à sourire.

« Mon cher nions eur Savournin , dit-il , je crois que vous été* nn imbécile.

— C’est possible, répondit Kauffmann, mai* dans tous les cas il est une chose que je trouve assez extraordinaire.

— laquelle?

— C’est qne voos ayez démasqué et fait arrêter le capilaioe, si vous aviez l'intention de le sauver.

■ — Mon cher monsieur KaufJuiatin, dit froidement Je Marseillais, roulez-vous que je vous donne un conseil? »

KuufTmann le regard.i.

Quand un homme comme moi emploie un imbécile tel que vous, celut-vi ne doit jamais le questionner. »

Maître Kauffmann bai»** JimitLdemcnl la tête.

LF.S MASQUES ROlfiES.

« Donc, poursuivit le Marseillais, obéissez et ne discutez pas.

— Qu ave* ‘tou* à m'ordonner? demaa J a Ixaufi manu avec soumission,

— Je. Vf Kl que tu fusse# parvenir ce billet à madame de Roche* maure.

— Quand ?

— Avant une heure.

— Faut-il | aller moi-même?

— Aon ; il est mime nécessite qu'elle ne sache pas tToù il j rient...

— J'ai tin homme sous la main, répondit Kaulïmann.

— Où est-il?

— Chef moi.

— Fti hieii, allons cher loi, je lui ferai la leçon, n

Or, le bihet que le Marseillais voulait faire tenir à madame de Roi h< maure était ainsi conçu :

« Si mademoiselle Armande de Vérinièrcs se souvient de la façon

• presque miraculeuse dont elle a été sauvée;

• Si elle a la moindre reconnaissance pour certain pmoonijp’

■ consùlr iab!e qui a joué sa téic pour sauver la sieune, uiadaipc de » Rocbemaure mettra tout en nu.vre pour sauver le malheureux »pne homme «pu doit être fusillé demain.

» 0*1 un protégé de I homme ri la ca-'sclte; et madame de Ro-

* chemaure doit à cette cadette son bonheur... n Avant de cacheter ce 1 illet, le Marseillais l'avait relu.

« Danton lui-même s’. y tromperait, pensa-t-il. C'est son écriture à s'y un prendre... Décidément, j* tri un L en hem talent d' imitation, et j'aurais du l'exercer à fabriquer des billets de caisse. »

Citait le soir.

La brume montait du Rhin, estompant les collines et voilant d’one jjbip grise les toits effondrés di s vieux burgs.

Cependant, chose rare en automne, dans le pays allemand, la soirér était tiède comme en septembre.

Une barque glissait sur le liriive , montée par un homme c| une femme, Armande cl sun jeune époux, le chevalier de Hucbemaurr.

Aux dernières lueurs du crépuscule, on pouvait les voir, as.-i* à l'arrière . sc tenant par la main, sc contemplant avec extase.

La brise nocturne commençait à souiller et collait In misaine, ! ■nique voile de l'embarcation.

l.c chevalier tenait la hurre av«c l'insouciance de rcs navigateur» heureux qui Ont doublé le eap des Tempêtes et sont entres dutis le 1

port.

Armande appuyait sa belle tête pleine de grâce cl de mélancolie aur l' épaule du chevalier.

« Mais, cher époux de mon rieur, disait-elle, savez-vous que ton* avez été bien mystérieux aiec moi?

Comment cela, chère âme? demanda le chevalier.

— Vous êtes parti une nuit sans me prévenir.

— C'esi vrai.

— Vous êtes rentré en France, où la mort nous menace toujours tons.

— Rah!

— Et vous ave* rapporté le coffrot qui contenait la croix do l'évêque < t les débris de lu fortune do mou oncle.

— Jusque-là, je un vois pas grand mystère, dit le chevalier en

riaot.

— Mois comment «vez-rou» pn avoir ce coffret?

- — Ce n’est pus moi qui suis allé le chercher...

— Qui donc? Ut Anuaude surprise.

— lin homme dont le nom va vous faire tressaillir, un homme qui vous aime toujours ardemment, ma chère Armande...

— Oh ! je devine , murmura-t-clle avec une sorte d'clfroi , — lui, lui!!

— • Oui, dit le chevalier, et il a risqué sa télé...

— Mais comment ?

— — Il a risqué sa télé en se faisant le parleur de ce coffret qui renfermait toute une correspondance royaliste.

— Mou Dieu ! #

— Kl il a failli être arrêté par les agents de Robespierre, son plus mortel ennemi. Heureusement, il a été prévenu à temps...

— - Par qui?

— Par moi. »

Alors le chevalier raconta à sa femme ce qui s'était passé à Auxerre.

La barque descendait toujours, et le Rhin commençait à réfléchir les clochers de Coblmt2.

* Où allons-nous , uma bieiKiimé? demanda Armande.

— Voulez-vous virer de bord et remouler le courant?

— Peu m'importe, si nous sommes ensemble! Cependant je voudrais rentrer le plus tard possible. Il me semble qu'un nous vole, aussitôt que nous ne sommes plu* seuls.

— Du reste, aujourd'hui, dit le chevalier, il ur sera bruit qno de cet oventurier.

— Ali ! ce pauvre diable qu’on n condamné à mort.

— Je crois pourtaut iuo connaître en hommes, reprit Rochemaure. Eh bien, j'anrai* juré à première vue que c’était bien un vrai chevalier de |lléunre.

— Et on va le fusiller?

— Demain.

— Mais c’est affreux !

— Que voulez-vous, ma chère Armande, les prinrrs sont irrités et veulent faire un exemple terrible.

— Mais ne pourrait-on simplement le garder prisonnier?

— Xon , il sera fusillé. »

La barque descendait toujours.

»* Tenez , il est là, " dit le chevalier.

Et il montrait ce monument sombre et noir dont le Rhin rongeait les assise* ; et qui n’était au r<* que la prison de la ville, Calait un électeur de lle*se qui l'avait fait construire au moyen âge, et qui. ensuite, trahi par la fortune, vaioen par l'empereur qui voyait en lui un rivai , avait fini par y être enfermé, et y était mort.

«Üh! l'affreuse tour! murmura Armande, qui songea, malgré elle, à la Courierÿerie, où elle ai ait passé de si luugiirs heures. —

Et il est là?...

— Oui...

— Je voudrai* pouvoir le sanrer...

— C’est impossible.

— Si je demandais sa grâce! il est jeune,., peut-être est-il aimé... peut-être a-t-il une mère.»

Ut la voix d' Armande était émue.

u Ma pauvre chère âme , répondit le chevalier, le due de limirbon sera inflexible...

— Et von* penses qu’il ne pourrai pas s'évader? » %

l'n sourire mcbncoliqne vint au* lèvre* du ehc ^lier.

« Regarde* ces mura noirs, percés de tneiii!: ères; voyez ce* barreaux...

u El le Rhin qui gronde au-dessous...

— IléluA !

— Et purs, continua le chevalier, pour s'évader, il faut lira aidé... avoir des amis comme nous en avions à Paris...

— Il est cei tain . dit Armande , que notre évasion à tous deux h été quelque chose d'étrange et de miraculeux.

— Mais en jeune homme... il n'a pas un ami h Cuhlenlz... Qui doue s'intéresse à lui? C'est un espion...

— Oui, mais un espion milila<r«...

— Soit. F.h bien . nul ne s'intéresse à lui. Tont au contraire, il y a un sentiment général d'indignation contre lui... Il nous a pris pour dupes... *

Armande murmurait toujours :

« Pauvre jeune homme!... il a vingt ans à peine... et il va mourir... nh! c'est affreux!

— S'évader! confina le chevalier... mais, outre que c’est à peu près impossible, il faut avoir le temps... il faut plus de vingt-quatre heure* pour préparer une évasion... et le malheureux n'a pas viogtquaire heure» à vivre, n

Armande regardait toujours la grosse tour avec unp sorle d’effroi.

a Connaissez-vous le major prussirn Seldiuiz ? dit le chevalier.

— I.e commandant de place?

— Oui, certes.

— C’est un savant, nn archéologue; il sait l’ histoire allemande » sur te bout du doigt, et il m'a raconté une érosion curiease qni eut

lieu ici.

— L’évasion d’un prisonnier renfermé dons celle tour?

— Oui. l e prisonnier était un officier français. C’était au temps de la guerre de trente ans.

» Le Français était tout jeune; il était cornette, et avait élà fai prisonnier sur son premier champ de bataille.

LES MASQUES nOUGES.

« Blond et rose comme une femme, il n’avait de viril qu’une petite moustache naissante.

• De plus , il était mince , fluet et de petite taille.

a Dans son enfance on l'avait souvent habillé en fille.

» Les Impériaux étaient fort irrités contre les Français, et le régime que l'on imposait aux prisonniers était dnr...

• Lejeune Français, depuis son entrée en prison, n’avait vu Ame qni vivo , hormis le gouverneur et un geôlier qui lui apportait des aliments chaque jour.

a Le gouverneur était vieux; il était dur et farouche.

» Mais il avait une fille jeune , belle <fl sensible.

» Comment le bran prisonnier et la jeune fille parvinrent-ils à se voir et à s’aimer?

» Le major Seldnilz ne le sait que vaguement. Mai ce qu’il sait bien, c’est que, nn soir, la fille du gouverneur pénétra dans la cellule du prisonnier. Elle portait un paquet de hardes et nn rasoir.

« — Prenez ces vêlements de femme et coupez vos moustaches , lui dit-elle , vous allez sortir, a — Sortir !

« > — Oui , avec moi,

• — Mais comment?

‘a -—J'ai, depuis hier soir, une nouvelle femme de chambre.

. — Ah !

a — Personne ne l'a vne, pas même les guichetiers, a — Mais relui qui m'apporte à manger ?

a — Je l'ai gagné à prix d’or, a — Mais, votre père?

a — Il est absent. »

» — Le prisonnier s'habilla, coupa ses moustaches et sortit vêtu en femme à la suite de la jeune fille, qui allait faire un tour de barque sur le Rhin, a

Armande se prit à sourire, u F.t la barque? dit-elle.

— U barque s'rn alla jusqu'en Hollande.

— Où ils se marièrent, n'est-ce pas?

— Naturellement, a

Comme le chevalier achevait, son attention fut attirée par nn léger bruit qni se faisait snr le fleuve. En même temps, il upcrçnt quelque chose qni s'agitait entre deux eaux. C'était un boumir à la nage , qni se dirigeait vers l’embarcation d’ Armande et du chevalier. « Que nous veut cet homme? fit la jeune femme avec effroi.

— C'est quelque pécheur à bout de forces, sans doute.

— Xon... regardez* il noua fait des signes... Tenez, il appelle. ..a En effet , le nageur, qui était loin encore , cria en allemand :

« Attende»! je veux vous parler!... a

Le chevalier donna un coup de barre et se dirigea vers le nageur, qui fendait l'eau et coupait le courant avec énergie.

Quand cel homme ne fut plus qn'à deux pas, Armande et le chevalier reconnurent avec étonnement qu'il avait le visage noirci. Entre scs dents était quelque chose de blanc, — une lettre.

Il arriva jusqn'A la barque, se hissa hors de l’eau en saisissant le bordage A doux mains, laissa tomber la lettre aux pieds de la' jeune femme; puis il licha le bordage, plongea et disparut, pour reparaître , un instant après , A vingt brasses eu aval.

Le chevalier et Armande se regardèrent avec étonnement.

Le jour n’existait plus qu'à l'état de vague crépuscule, et nn lynx n'aurait pu déchiffrer les caractères qui couvraient la lettre si mystérieusement apportée.

Heureusement une lumière brillait sur le Rhin . en amont. C'était nac grosse barque ronde, de celles qui descendent de Mayence à Dusseldorf chargées de suif et de graines oléagineuses , et qui ont une lanterne à leur proue.

Le chevalier héla le patron; le patron jeta une corde.

A l’aide de celte corde , la petite barque accosta la grande et se trouva dans le cercle lumineux décrit par la lanterne.

Alors Armande ouvrit la lettre cl la lut en jetant un cri.

« Qu'esl-oe donc? fit le chevalier surpris.

— Tenez, lisez... a

Elle lui lendit le billet, ajoutant :

a Connaissez- vous son écriture?

— Oui.

— Est-ce bîen cela?

— Oui, dit le chevalier trompé par la ressemblance.

— Ainsi, c'est loi qui nous écrit?

— Oui.

— C'pst lui qui veut sauver le prisonnier?... Eh bien, s’écria Armande , on le sauvera ?

— Mais , est-ce possible? *

Armande ent an fier sourire :

« Ce que femme veut. Dieu le vent! dit-elle. Rentrooa...

— Que voulez-vous faire?

— Aller m'habiller.

— Et pnis?

— Et puis aller me jeter aux pieda du duc de Ronrbon et lai demander la gr&ce du prisonnier.

— El s’il vous refuse?

— Eh bien, nous verrons... •

Le chevalier vira de bord et orienta sa voile.

Le vent soufflait de l'ouest et avait fraîchi. La voile t’enfla, la barque remonta, rapide, le rapide courant du fleuve. En moios d'une heure, elle venait s'échouer daus une petite anse pratiquée au-dessous des jardins en amphithéâtre qni serraient de ceinture à la blanche maison d'Armande.

Un domestique attendait sur le seuil.

« Monsieur, dil-il au chevalier, un homme’ à cheval que je ne connais pas est venu tout à l'heure.

— Comment est-il?

— Grand, fort, et il cachait son visage avec soin.

— Que t'a-l-il dit?

— I] m'a remis un billet pour vous.

— Où est-il?

— - I* voilà.

— Tout cela est fort singulier, murmura le chevalier qui m fit apporter un flambeau.

Le billet était de la même écriture que celui qu’avait reçu Armandi*. Il était sans signature comme l'autre, et ne contenait que déni lignes :

« Ne demandez pas la grâce du prisonnier, mais tAcbez d'obtenir nn sursis. »

* Oui, c'est bien lui qni a écrit cela!... murmura le chevalier.— Un sursis!... comment l'obtenir?

— Je l’obtiendrai , dit Armande.

— Mais... comment?

— N’esl-ce pas demain ma fête?

— C’est juste. Eh bien?

— Eh bien... attendez., et venez avec moi... voua verrez.,. •

Armande de Vérinières, devenue madame de Rochematire, se fit babiller comme si elle eût été à Versailles , et qu'elle eût dû assister au jeu de la reine.

Elle mit une coquetterie sans égale à se faire plas belle que jamais.

F.t elle dit à son mari :

• Venez! je veux séduire le duc de Bourbon... je veux sauver le prisonnier ! Partons!.,. «

L'échafaud dressé là-bas, an bord de la Seine, élevant ses bras rouges par les soirées remplie» de brume, l’incendie de leurs palais, le pain amer de l'exil, rien ne les avait corrigés.

Versailles avait émigré, voilà tout. Les préjugés altiers, les habitudes de cour, l'étiquette, l'insouciance dn lendemain et le souci du jour avaient suivi. A Coblenlx, comme à Chantilly et à Versailles, les grandes traditions de la cour de France continuaient à régner, tandis que la république faisait face à l'Europe coalisée, avec des soldats en haillons, chaussés de sabots.

En vain l'armée de Coudé campait-elle aux portes de Coblentx; en vain les avant-postes dn général Custinc étaient-ils à quatre ou cinq portées de canon à peine.

On ne pénétrait pas plus facilement auprès des princes que s'ils avaient été dans leur somptueuse demeure de Chantilly.

Chaque soir, chez M. le duc de Bourbon, qui se trouvait alors seul à Coblenlx. on jouait et l'on dansait comme si de rien n'était.

On venait chez Son Altesse Royale en rigonreox habit de cour. Les femmes étaient étincelantes de diamants. Il s’y trouvait de* poètes, courtisans do malheur, qui rimaient agréablement de* madrigaux. Il était expressément défendu de parler politique ; on devait ignorer que la république existât , croire que Robespierre était un mythe, et Daolon an eroquemilaiue inventé pour effrayer les enfanta.

La galanterie française voulait que lea hommes qui s étaient battu* le matin fussent le soir chaussé* de bu de soie. l.a noblesse française, en un mot, avait l’air de ae trouver à CoblenU comme eo un déplacement de chasse.

Son Altesse Royale , vers oeuf heures do soir, jouait tranquillement au bosion. Elle avait pour partenaire U marquis de Monlaodou et le jeune duc de Clioiseul , plus un tout jeune homme, le marquis d Eperosy, qui s'occupait on peu plu* des beaux yeux de la belle madame de Rochemaure que du jeu qu'il avait dans le* mains.

Comme le prince avait précisément le jruoc marquis pour partenaire, et que la partie était aux trois quart* perdue, grâce aux distraction* du jeune bouinte, il Goit par s'en apercevoir et lui dit :

u Mon cher monsieur d Ept-rnay, priez donc madnme de Rochemaure, qui ne songe nullement à vous, de prendre voire jeu.

Le raarqui* d’Epernay, qui n'avait que dix-huit an*, rougit jusqu'au blanc des yeux.

Le prince continua :

■ V'ons la regarderez tout à votre aise ; et comme elle ne s’occupera point de vous, elle sera tout k ma partie. »

La belle madame de Rochemaure , c'est-à-dire Armande de Vérinières, se leva souriante et vint se placer tout debout devant le prince.

■ Votre Altesse Royale , dit-elle , se fait , je crois , quelques illusions.

— - Sur quoi, chère belle?

— Sur mon habileté au jeu.

-— Oh ! nenui ! répliqua le prince en souriaot ; j'ai suivi votre dernière parlic, il y a trois jours, vous jouez à ravir...

— Mais je perdrai ce soir, monseigoeur.

— Bah!

— Aussi vrai que j'ai l'honneur d'enlendre Votre Altesse m'adresser la parole.

— Et pourquoi donc perdriez-vous?

— Parce que je suis triste, monseigneur.

— - Mois voire tristesse a un motif. . .

— Oui, c’est demain ma fêle. »

La réponse était si bizarre que le prince laissa tomber ses cartes.

« Chère petite bqjje, dit-il, je n’ai jamais joué, même à Chantilly où l'on jouait la comédie, à deviner les charades.

— Ce n'est pas une charade, monseigneur.

— Qu'est-ce donc?

— Une légende.

— Oh! ob!

— - Une légende qui revit et qoi, pour la troisième fois, portera malheur à ma race.

— Décidément, messieurs, dit le prince en posant ses cartes, je crois que nous ferons bien d'écouter la légende de madame de Rocbemaure; c’est certainement plus amusaul que le boston.

— A quoi bon ? fit Armande avec mélancolie , je craindrais de fatiguer Votre Altesse.

— Xon, noo, chère belle... Asseyez-vous là... près de moi... et narrez-nous voire légende.

— C’est une tradition de famille , monseigneur.

— Eb bien, dites- du us-la. ■

Armande échaogea un regard et un sourire avec le chevalier de Rochemaure. •

* Monseigneur, dit-elle, mon arrière-grand’mère 'vivait au temps du roi Louis XIII , et elle avait eo pour témoin de son mariage Son Eminence le cardinal de Richelieu.

* Le terrible cardinal, Voire Altesse le sait, n’a jamais fait grâce à personne.

" Mon aïeule habitait un château sur les bords du Rhône, aujessous de Lyon , au pied des montagnes du Vb'arais.

» Elle avait vingt-deux ans et une année de mariage.

* Un soir, deux barques, remontant le Rhône, vinrent s'arrêter tous les murs du ch&teau.

* L'une de ces barque* contenait deux jeune* hommes au noble visoge, au front pâle, aux yeux pleins d'éclair* : ils étaient enchaînés comme des bétes fauves.

■ L'autre barque transportait un vieillard aux yeux caves et ardents , aux jones amaigries, véln d'une robe rouge.

* Ces hôtes étranges reçurent l'hospitalité dans le château de mon Aïeule.

* Ou nommait 1rs deux premiers MM. Cinq-Mars et de Thon.

» Ou frissonnait au nom du troisième : c’était le cardinal de Ri ebelieu.

■ Lorsque mon aïeule apprit le but de ce sinistre voyage, lorsqu’elle sut pourquoi la terrible Eminence remontait le Rhône, traînant ses deux prisonniers à sa suite , elle se jeta à se* genoux et implora leur grâce.

m Le cardinal fut inflexible.

* Alors elle le supplia de surseoir de quarante-huit heures à l'exécution.

» — Monseigneur, disait-elle , c’est demain ma ffte , et tell me portera malheur, bien sûrement , si des hommes qui oot logé sous mon toit perdent leur tète un pareil jour.

» Le cardinal fut insensible aux supplicatioos de madame de Viv rinières.

» Les deux têtes tombèrent à Lyon le lendemain.

r soir même, mon aïeule mourut subitement.

— Mais votre légende est pénible, madame! s'écria le duc dl Bourbon.

— Attendez, monseigneur...

— Comment! ce n’est pas fini?

— - Il y a un second chapitre.

— Ah!»

Et le duc fronça le sourcil.

u Mais, reprît Armande, je ne veux point attrister Votre Altesse Royale...

— Du tout, continuez, ma chère belle.

— Votre Altesse T ordonne?

— Je vous eu prie. »

Armande continua :

« Mon grand-père a été tué en duel à vingt ans , le jonr de sa fêle, parce que ce jour-là même le chevalier de la Barre fut rompu vif pour crime d'irréligion. Le chevalier de la Barre avait été l'hôte de mon graud-père. . .

— Eh bien, madame, fit le duc qui commençait à deviner, où voulez-vous en venir?

— Monseigneur, je crois aux tradition* fatales qui poursuivent une race.

— Quelle folie !

— Demain, poursuivit courageusement Armande, on fusillera le prisonnier français qui avait pris le nom de chevalier de Bléoore, demain , jour de ma fêle — Eh bien , j’ai la conviction , monseigneur, que M. de Rochemaure sera tué à la première rencontre des troupes de Votre Altesse Royale avec les années de la république. n

Le duc fit un mouvement snr sou siège ; puis il promena autour de lui un regard calme et froid qui glaça tout le monde.

Seule, Armande supporta ce regard.

« Madame, dit-il enfin, si vous me demandiez la grâce de ce misérable imposteur, de cet espion... dussé-jn voir tomber les meilleurs gentilshommes de France à mes côtés, sur le cbtmp de bataille, je vous réfuterais celle grâce. Mais s'il ne s'agit que d'un sursis , je veux bien vous l’accorder. »

Armande échangea un nouveau et rapide regard avec son mari. Ce regard voulait dire :

s II est sauvé ! •

Presque à l'heure même où madame de Rochemaure obtenait un sursis de deux jours à l'exécution du capitaine Nicolas Petit-Jean, ce dernier rêvait fort mélancoliquement dans sa prison aux grau* deurs et aux misères de ce monde.

• Allons, mon vieux, se disait-il , too compte est bon... tu seras fusillé demain. Une belle mort, du reste, mais qui vient un peu tôt.... Ce diable de citoyen Robespierre m'a-Lil assez entortillé? ri le Marseillais donc! ob! la canaille! *

Le lieu où Nicolas Petit-Jean attendait son heure dernière était une cellule de huit pieds carrés, située au troisième étage de la loor, — c'est-à-dire à quatre-vingts pieds au-dessus dn Rhin. Elle prenait jour par une croisée unique donnant sur le fleuve. Cette croisée était grillée par trois barreaux de fer de l’épaisseur du bras, et profondément scellés su soufre dans la pierre de taille.

Le Rhin murmurait en bas avec un bruit sinistre.

Le prisonnier avait placé son unique chaise au-dessous de la meurtrière ; il était monté dessus , s’elait cramponné aux barreaux , et avait essayé de voir an dehors...

Mais la terre ne lui était point apparue ; i! n'avait vu que la ciel gris dans lequel se croisaient de grandes cigogne* blanches.

• I* citoyen Rnhespierre, continua-t-il. a beau être une manière, de roi de France, il ne me tirera poir.t d'ici. Et c'en! demain... Ob' col étrange tout de même! Je suis allé sur des champ» de bataille où les halle» pleuraient, et ça m'était égal... Hier encore, ou milieu du coàihat, uion cœur n'a pas battu plus litc... Eh bien, voilà que je suis ému... que j'ai peur... c'est donc bien dur de mourir? Ma pauvre bonne femme de mère* comme tu as bien fait de t'en aller un beau malin... Si tu virais encore et qu'ou vint té dire que ton Nicolas a été lusillé, lu en pleurerais toutes les larmes de tu» corps... Os gredins d'aristocrate*. . ils m'ont refusé une pipe r-l du tabac!. .. Qu'il* me fusillent, c'est leur droit! mais pourquoi ui'eiupéchi-nt-il» de fumer? Je n'ai pas vécu à Versailles, moi. Je suis

ii u enfant du carré Saint-Mar lin un gamin de Paris, quoi! Je

n'ai jamais fait la cour aux duchesses... quVst-ce que ça leur fuit donc que je fume? Pour un condamué u mort, la tir u du pris, sacrebleu! Ele vaut cher à nipsure qu’elle diminue' l'nc heure, quand il vous en reste à, peine doute, ça vaut bien quarante livres... Kh bien, je donne quatre-vingts livres, c'est-à-dire dent heures de rua vie , si on veut nir luis .-er fumer une pipe et me fusiller à dix heures au lieu de midi ! *

Comme il monologuait ainsi, le capitaine Nicolas Petit- Jean entendis du bruit derrière la porte de sa cellule.

l.a clef tournait dans lu serrure, les verrous glissaient sur leurs pilot. *. lai porte s'ouvrit.

lu* capitaine descendit de »a chaise et se retourna, lu homme entra. L'émit le geôlier.

Ce geôlier était coiffé d'un bonml de laine qui descendait sur scs feu*. Il avait à la main urTpain rl une cruche d'eau, u Voilà votre souper,- capitaine , <• dil-il eu français.

Kl comme il ai ait ferme la porte eu cal nuit, il posa sa lampe sur la table, qui était lu seul meuble de In cellule.

Eu même temps, il ôta son bonnet.

Page 1