‹ Les masques rougesChapitre 36 sur 44 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Ht i jours s'etaient écoulés depuis celle nuit sombre pendant laquelle madame de Rochemaorc avait favorisé l'évasion du capitaine \icola> IVlil Jruu.

La Unie du pit»ouiner avart é une scusatiou singulière à Ci#-»,

LKS MASQUES ROUGES.

iô;

hlcntx, — sensation provoqué par le profond mystère qui Pavait rmrloppret

On avait «l'abord accusé le geôlier de complicité; niais Sun innocence avait clé bientôt reconnue.

Qui «Jonc avait favorisé l’évasion?

U*s uns pré-cnrl, lient que lu faux chevalier de Rlènure n’était point venu seul à Cublcntz; les autres affirmaient qu'il s'était évudé s.iiu aucun secours, et que, sans duute, dan» la prévision d'une arrestation, il était porteur de la corde à tuvuda tiu’oti avait trouvée nouée à la meurtrière, cl de lu liuie avec laque 'Ile il avait scié sou lormvu.

Le chevalier de Itocheuiaure et sa femme, prenant pour prétexte leur lune de miel, avaient gardé un silence prudent.

Ma lame de Roche.. mure était demeurée trois jours chez la blonde puadauic knnlz, la Jamr allemande.

Le chevalier ne s* était montré nulle part.

l>u reste, si oo avait songé à accuser quelqu'un, ce n’eut certes point élit lui , «luut tout le monde connaissait la terrible histoire. Comment supposer la moindre complicité entre 1.1» oi Crier républitain et le chevalier et sa femme, qui élaû'nl allen, quelques mois OUjUiiJinnl. jusqu'au pied «Je j‘«;«h.ifuud révolutionnaire.

la* duc de Bourbon avait témoigne une grande irritation de celte fuilc t il »'é ail moulré dur rt brutal pendant plusieurs jours avec tes officier*. Puis il n’y ai ail plus songé. Le duc upparteu -il à son époque, — à l’époque de celle génération que ta légèreté dominait, nu me en prqpcnee de la mort.

Or, nu soir, — huit jouis après, — le cbevaler de R<n-liemaurr mira chez le prince, à neuf heures, tandis que la petite cour était réunie.

Le due. qui jouait au whist , sc retourna et dit :

* Bonjour, Rorhcmaure. »

Le chevalier s'inclina.

s El votre femme? dit le duc.

— J’ai le regret d’upprendie à Votre Altesse qu'cite a clé souffrance.

— Coniéqueuce de la lune de miel, s dit malicieusement le prince.

Itoelii maure ne répondit point.

s Mai» enfin, où est-elle* continua le duc.

— Elle est revenue ce malin de cbe* son amie madame Knnlz. *

— Ah ! et lu verrons-nous ce soir?

— kilo doit venir faire au révérence à Votre Altesse Royale et* s&ir.

— Pourquoi ue l'avcs-vou» point amenée?

— Mais, monseigneur, sou oncle, le bsrun d'Azay, l'accompagne.

— Ab ! Iris-bien. «

Le duc sc rru.il à jouer.

Un mmm-nl après, le duc releva la (été et interpella de nouveau M. de liochemaur*.

* Ducs donc, chevulicr?...

— Monseigneur...

— Savez-vous que j'ai bien envie de la gronder très-fort, votre femme?

— Pourquoi, monseigneur?

— Mais parce qu'elle est lu cause première de l'évasion du prisonnier .. •*

Le chevalier tressaillit.

— Uii ! monseigneur I lit-il.

— X»- m’ a-t-elle pas sup;.lié de surseoir à l’exécution?

— C'est vrai, monseigneur...

— Lh Lri'ii, si on ue lui eût pas accordé vingt-quatre heures, il aurait clé fosûlé.

— Monseigneur, dit gravement lîocl.-eniaiirr, l'attachement sic nu 'canne et le mien à la cause que nous avons rbuuueiir de défendre ue saurai l être suspecta *.,us iron* luire mourir de douteur.

— CVîl bien, c’rsi bien, dit le prince, ju ne vous en veux pas, Rocheinaure, u ni parlons plusl.,. «

Madame de Roriie» urne entra, donnant la inain à son ouclc.

la julie Claire d’A/uy les suivait.

C'était bien toujours lu charmante et craintive jeune fille que nous «vous vue au cimuimiirement de ce récit échapper comme par mitucle à l’iiifû-m- Jérome et aux embûche* du farouche Marseillais.

Cependant, à celte heure, Claire ne devait plus trembler... V»tait-elle point en sùrele, loin de Paris... et au milieu de sa faiiiiil*-?

Cl pourtant la jeune tille était pâle et triste, son rrjj rd était voilé d'une mélancolie «uuréme. On eût dit qu elle portail en elle un

accrrl mortel qui la tuait lentement. EUe détourna en entrant rot» regard, qui malgré elle uvait tout d'abord cherché Ro beu uurc

Xiais le cbevulu-r surprit ce regard, et un soupir étouffé souleva sa poitrine. Sans doute il avait deviné le secret dont Claire Unirait par mourir.

» Ab ! ah ! ma toute belle, dit le due d'un air amiable, venez donc que je vous gronde, v

Et il rouriait à madame de Rochemaore.

* Je roouuU le motif du reproche, monseigneur, répondit ArmanJn avec calme.

— Eh bien 9

— El dût Votre Altesse me bannir de sa présence, poserai lui dire que je ne suis point coupable...

— Oh! oh!

— Je ’ftie réjouis méuie d'avoir sauvé la vie d'un homme..»

— L'n traître!

— Sait, mais c'est un homme.... et un homme de vingt-cinq

ans. m

Le duc fronça le sourcil.

• Messimrs , dit-il M'chemenl, je crois que madame de Iloclietuaure est devenue ivpubiicaiuc. »

Armandc sc mordit les lèvres, mais elle ne courba point sa (été

altière.

Le duc se remit à jouer.

Les paroles d'Armandu et h mauvaise humeur du duc avaient provoqué quelques chuchotements. Les courtisans seront toujours cuurfuaa*; il se fil un vide autour du chevalier et de sa femme.

Tout i coup la porte M'ouvrit. Uu jeune homme entra tenant une liasse de papiers à la maïu.

Celaient les journaux qui venaient de France.

■ Ahl ali! dit le due, interrompant son jeu pour la troisième lois, voyou» ce que fait celle bonne république. »

Et il prit le lloiiitcur ut y jeta les yeux d'un air qu’il s'efforçait de rendre indifléiv nt.

Moi» soudain Sun Altesse Royale lit un bond sur sou siège.

•- Ventre saint gris! s’écria-t-il , qu*est-ce que cela? »

Et le due se leva tout frémissant, et d'une voix entrecoupée pat la colère il lut ces lignes :

— La Convention nationale, oui les services rendus & la réjm- » blique par le citoyen II < chrmaure et la citoyenne Armantlc de r. Vérinières, son épouse, décrète :

n Article 1". L'arrêt de mort qui frappait lesdits citoyens est * rapporté.

» Ail. 2. Lesdits citoyens rentrent dans tous frur* droits civiques.

— Art. 3. i-eurs biens confisques nu profil de la nation leur seront ■ rendus, m

>i la foudre fût tombée duns la salua du prince, elle y eut causé moins de terreur et «f émoi que la lecture de ces quelques ligues.

A r mande et le chevalier jetèrent uu cri terrible.

In même temps, le priucc se leva et marcha droit au chevalier,

disant :

«. Kvpliquez-vous. monsieur, défendez-vous ! »

Mais le chevalier demeura morue et le firout baissé.

Armauric avait couvert son Iront de ses deux mains.

Et tous deux à l'écart, abandouurs, iU n-ssemb (aient à ces lépreux antiques de qui la foule s'éloignait avec Ion n i. r.

Le piincu reprit le journal qu'il avait laissé tomber, cl il continua h lire :

** L'audace, le sang-froid, l'énergie dont le citoyen Rochcmaurc b et la citoyenne Vorioières ont lait preuve pour arracher à la mort n le brave tapit une Petit- Jean.. «

— Ali! s’écria le prince, je comprends tout maintenant, r

Et, violent comme tous ceux de sa race, il leva le journal et en frappa le chevalier au visage.

Ilich.inaure rugit, lit uu pas en arrière, porta la main à la garda

de v-n épée...

Et puis, comme s'il eût été atteint au ctrur, il chancela et tomb* sur les genoux, murmurant :

-< Ahl monseigneur. . . »

Mois, couimi' une lioune qui voit lorn^’r sous le plomb du chasseur le lion son époux, Anndnde s'cLiua.

Elle vint sc placer, Euril vu feu, la chevelure au vent, la téta ii renient eu arrière, entre sou époux outragé et le priucc brutal.

« Ah f muiisi'igneur. s'ecria-t-rlle, vous venez d'oublier en une soroiuJe toutes les traditions de votre race héroïque. Vous vcucx de

frapper an mage on gentilhomme , et ce soufflet . j’en appelle à toute la noblesse, c’e»t la condamnation de la monarchie I »

Le prince écornait de colère, mai* il ae «entait dominé par le regard ardent de madame de Roche maure.

Armaode poursuivit :

■ L'homme que voua avez frappé, 6 von* qui été* cousin de Henri IV, le deaceadant de Françoi* 1**, est un de ceux qui ont donné tout leur sang à la monarchie. Taodi» qu'on vou* entourait ici , monseigneur, il a tenté d'enlever le roi Louia XVI de la prison du Temple. Et voua l’ave* frappé, monseigneur, et vou* avex oublié que tous les gentilshommes sont égaux, et qu’un prince de la maison de Bourbon n’est qu’un simple gentilhomme ! »

Cette voix dominatrice, ce regard plein d’ éclaira, ce* paroles si noble* et ai justes arrachèrent no cri an doc de Bourbon. Mais ce n’était plu* nn cri de colère arraché par l'orgueil, — c’était comme un cri de désespoir.

Le fils des Coudé rougissait de son emportement. 11 comprenait qu’il venait de frapper au visage , en la personne d’on seul gentilhomme , tous ces gentilshommes qui mouraient un à un pour la monarchie expinmtr.

Et ilae fit alors un funèbre silence dans la salle, et tout le monde attendit anxieux.

Alors le chevalier de Rocbemaore, qui paraissait foudroyé, se redressa.

Il vint fléchir un genou devant le prince.

• Monseigneur, dit-il, je supplie Votre Altesse Royale de me faire fusiller demain malin... un gentil homme déshonoré ne peut plu» vivre.

— Monsieur, répondit le prince, la réparation rétablit l'honneur. Devant tous les gentilshommes qui sont ici, je vons demande pardon. ■

Le chevalier jeta un cri.

• Maintenant, poursuivit fr jideraent le duc, que vous voilà réhabilité, je vais vous punir. Vous avci favorisé la fuite d'un prisonnier, vous aves servi la république. Je vous bannis de ma présence et je vous raye des cadres de l’armée de Condé. »

Le chevalier courba la lélc.

• Monseigneur, dit-il , j’espère me faire tuer demain , ce qui évitera cette besogne à Votre Altesse.

— Et moi, dit le prince avec colère, je vous défends de tirer l'épée pour nous. -

Le chevalier de Rochemaurc s'inclina.

« Alors, dit-il, j'irai trouver le roi Louis XVIII, et je lui dirai :

> Sire, j'ai sauvé un prisonnier, parce que les siens m’avaient sauvé. Si j'ai mérité la mort, oublies mes services, oublie/ ceux de ms race, et faites-moi fusiller.

» Si j’ai agi selon les lois de l'humanité, si j* ai acquitté une dette contractée, ai Votre Majesté me pardonne , qu’elle me permette de mourir pour elle... *

Et le chevalier alla prendre sa femme par la main...

Et tous deux sortirent la tête haute , comme de loyaux serviteurs calomniés et trahis par le sort.

Le duc , après leur départ , demeura longtemps la tète dans ses maint, comme no homme accablé.

Nul n'osait rapprocher.

On eût entendu voler une mouche dans U salle.

■ Mais enfin, s'écria-t-il , quel intérêt avaient-ils à sauver cet homme? a

Alors un vieillard s'approcha du prince.

• Monseigneur, dit-il, il y a à Paris une société mystérieuse qui Seat organisée et qu’on appelle les MtuqttcM routes.

— Quel est son but?

— Lutter contre la guillotine.

— Celte association étrange a sauvé le chevalier; elle a sauté mademoiselle de l'érinières ; elle a sauvé le prisonnier républicain.

— Mais le chevalier en fait donc partie?

— - Oui , puisque c’est une société de secours mutuels. *

Le prince reprit sa tète à deux mains.

h Messieurs, dit-il, je convoquerai demain douze officier* , je les réunirai en conseil de guerre et je leur soumettrai cette question : — Le chevalier de Ilochrmaure etl-il coupable? — Si la réponse du conseil est affirmative , le chevalier sera touillé. Si elle est négative, il reprendra soo rang et son grade dans l’armée que j'ai l’bua- B«ur de commander. »

Et d’un gasto le prince congédia sc» bûtes

' Revenons maintenant à Paris.

Paris était fort occupé depuis un mois. Il avait condamné à mort et eiécuté la veuve Gauel, dite Marie- Antoinette, ex -reine de France. C'était le style uu jour. Il avait envoyé à l'échafaud les vingt et an Girondins et le citoyen Philippe-Egalité , qu'on appelai! autrefois le duc d'Orléans.

La reine était morte, comme chacun sait , hautaine, dédaigneuse, un éclair dans les yeux , un mâle courage au cœur.

Nous ne raconterons point le festin suprême des Girondins.

Il n'entre point dans notre cadre d’écrire une histoire de la révolution française , mais bien de suivre pas a pas , et dons cette pénombre de l'histoire intime, une intrigue aujourd'hui oubliée, et qui alors justifia une fois de plus celle maxime • que les grands événements ont souvent des causes futiles ■ .

Comme trois heures et demie sonnaient, un petit homme, bien enveloppé dans une sorte de carrick qui lui cachait les deux tiers du visage, suivit le bord de la Seine jusqu'au pont Tournant, et vint se mêler à la foule qui l'encombrait.

La place de la Révolution ressemblait à une mer de têtes. L’heure accoutumée de la fête du peuple allait birntût sonner.

Ce jour-là , l’instrument de M. le docteur Guillotio allait se mettre en contact avec le cou blanc et l'abondante chevelure châtain clair d’âne femme. •

I a? peuple attendait impatiemment la charrette. Il avait hâte de savoir comment allait mourir madame Roland , l’amie des Girondins.

Cependant il tombait depuis le malin celte pluie fine, serrée, qui ressemble à un épais brouillard , cl que les Parisiens ont en si grande horreur.

Les Romains fussent rentrés cher eux , les Parisiens demeuraient. Un gamin, à califourchon sur le parapet du poul Tournant, criait à tue-tête :

» Le citoyen Bruliis se moque du peuple. Il n'est pas à son poste; il est en retard !... »

l.'ne tricoteuse disait :

« A la bonne heure! depuis quelques jours, ça va mieux; nous commencions àoous blaser sur les aristocrates! Toujours des nobles, c'était fade! le couteau s' en ébréchait...

— Mais noos avons eu les députés de la Gironde!

— Ah! ceux-là, pariez-m’en ! Ils sont bien morts... les canailles 1 Ils chantaient comme à l’Opéra. Il y en a un qui a fait un discours, un vrai I...

— Quel dommage que je si' oie pas été pins près!... Je n'ai pas bien entendu...

— Il parait , reprit une autre qui se chauffait accroupie sur son gueux, il paraît que la citoyenne Roland est blanche et mignonne.., faudra voir le salut qu'elle va faire ou peuple avec sa tête!...

— Hé! mère Golhon, cria le gamin, êtes-vous toujours portière dans la rne Denis?

— Veux-tu te taire, petit malheureux! vaurien, aristocrate!..* s’écria la vieille en fureur. Fst-ce que je n’ai pas de quoi vivre?... Moi! une portière!... ah! l'horreur! •

La mère Golhon , qui se défendait si énergiquement d’avoir Gré le cordon , était cette même tricoteuse qui avait placé son gueux sous les mains liées du chevalier de Rochrmaurc.

u Aristocrate ! hurla le gamin , allons donc ! c’est vous qui êtes une aristocrate... Ah! on en dit de belles dans la rue Denis sur votre compte! On dit que vous avez sauvé des nobles!... *

La mère Gotbon devint pourpre, puis livide; puis une pâleur mortelle envahit ses traits.

• Ah! brigand! misérable! assassin I murmura-t-elle, tu veux dune m'envoyer à l’échafaud? a

Mais personne n'avait entendu ni l'accusation du gamin ni l'énergique protestation de la mère Golhon.

Lrn seul individu, l'homme au carrick, avait remarqué son trouble.

I -a foule regardait et écoutait ailleurs. Elle attendait la charrette Le gamin se mit à chanter :

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