‹ Les masques rougesChapitre 5 sur 44 · II. — Lt Ctrl DKS MASQUIS · texte numérisé non relu

II. — Lt Ctrl DKS MASQUIS

Depuis longtemps les prisonniers étaient rentrés dans leura cellules respectives , après avoir pris en commun le repas vin soir.

Le chevalier de Hochemaure, accroupi sur la paille de son cachot, la tête dans ses mains , versait des larmes silencieuses et songeait à cette jeune fille si belle, si rieuse, dont le dernier jour était arrivé.

h O mon Dieu! murmura-t-il, c'est la seconde depuis un mois que je vois aller à la mort.. . Qu'est-elle devenue, l'autre f celle que j'espérais sauver, et que j’ai vainement cherchée pendant les huit jours qui ont précédé mon arrestation. Ils l'ont arrêtée sans doute, massacrée peut-être... Morte! morte! elle aussi!... n

Le bruit d'une clef fit tressaillir le chevalier, et l'arracha à sa douloureuse prostration.

La porte de son cachot s'ouvrait, et ua homme entrait, précédé par la blafarde clarté d’une lanterne.

C’était le geôlier.

Soudain le chevalier se souvint des mystérieuses paroles que cet homme lui avait murmurées à l'oreille dans le préaa.

Jamais le geôlier n'entrait dans sou cachot à pareille heure.

Aussi cette visite inattendue fut-elle pour le chevalier ce qu'e*l la

lueur soudaine d’un phare pour le marin perdu sur une mer or** geuse semée d'écueils.

l-e geôlier avait, un instant, posé «m doigt sur ses lèvres, et jeté dans un coin un paqnet de hardes qu’il avait sous le bras.

Tout cela impressionna si fort le chevalier, qne ses larmes cessèrent de couler, et qu’il regarda le geôlier avec une curiosité ardente.

u Viens-tu donc me sauver? » lui dit-il.

Le geôlier était un homme Irappu, entre deux âges, la figure ensevelie sous uue épaisse barbe noire , le front caché par sou bonnet rouge.

Ccl homme était taciturne, brutal, paraissait fort exalté contre les aristocrates , et se vantait d'avoir assisté de si près à C exécution de Louis Capet, qu’un jet de sang était venu le frapper au visage.

Il referma la porte du cachot sur lui et posa sa lanterne à terre.

« Virns-tu me sauver? répéta le chevalier.

-—Citoyen, répondit le geôlier, aussi vrai que je me nomme Joseph Xicolas Saoleuil , et que je suis un honnête homme , je te jure que je n'ai jamais manqué à mou devoir ui pour or, ni pour argent, en favorisant l'évasion d'un détenu.

— Alors que viens-tu faire ici?

— Je suis chargé d’une commission pour toi.

— Par qui?

— Par des gens qui s'intéressent à toi.

— El pas à elle? demanda le chevalier qui songea avec amertume à la belle mademoiselle de Vérinières.

— A toi et à ceui que lu aimes.

— Quels sont ces gens-là?

— Je ne pnis le les nommer.

— Ah I dit le chevalier avec indifférence. Eh bien , que me veulenMls?

— Je suis chargé d'exiger de toi iiq serment.

— Lequel?

— Celui de rentrer avec moi dans Ion cachot avant le jour.

— Tu veux donc me faire sortir d'ici?

— J’ai ordre de le conduire quelque part, — dans un lieu où (u pourras peut-être traiter de ta liberté et de celle de la femme que lu aimes. Mais je n'y consentirai que si tu me fais le serment de revenir ici avec moi.

Celle proposition singulière plongea le chevalier doua une sorts de stupeur.

« Il est minuit, citoyen, dit le geôlier; te jour paraît à cinq heures, car nons sommes an mois de mars , et il est temps de se décider.

— Eh bien, répondit M. de Rochrmaure, le serment le plus sacré pour un gentilhomme étant sa parole (Thonneor, je le donne la mienne, citoyen, que je ne te quitterai point, et rentrerai avec loi ici aussitôt que tu le voudras.

— C’est bien , venez alors, s

Le geôlier développa le paquet de hardes.

u Tenez , dit-il , voilà un uniforme de municipal , eodossez-le. Toutes les portes s' ouvriront devant nous, et les sentinelles nous laisseront passer. •

Le chevalier changea de costume eu un clin d’oeil , et se coiffa du tricorne que le geôlier avait sous son bras.

Puis il passa un sabre en bandoulière, et se donna, en un tour de main, la lonroiire d'un véritable municipal.

Le geôlier le fit sortir du cachot qui donnait sur no corridor au bout duquel était une sentinelle.

Le chevalier la lut montra rn le poussant du coude.

u Xe craignez rien , dit le geôlier, il est des nd/rrs. •

Et comme ils passaient devant la sentinelle, il prononça ces mots à mi-voix :

u Masques rouges ! *

La sentinelle s'effaça et ils continuèrent leur chemin.

A partir de ce moment , personne ne fit plus attention au faux municipal , qui , toujours guidé par le geôlier, armé de sou trousseau de clefs, arriva josqu'à la petite porte qui donnait sur le quai.

l'o de ces épais brouillards que l'hiver traîne à sa suite montait do fleuve jusqu'aux toits des maisons, qu’il dentelait d’une façon bizarre.

a Où allons-nous? demanda M. de Rocheniaure.

— De l’autre côté de l'eau. »

Ils remontèrent jusqu'au pont Neuf, le traversèrent et s’enfoncèrent dans la rue du Roule , qui descendait alors jnsqu’à la pointe Saiut-Eustacbe.

Le brouillard étsit ri épais qu'ils n'y voyaient pas k trois pas devant eus.

u Voilà une vraie mût d'aventures , » dit le geôlier.

Le chevalier, jusqu'alors silencieux, lui dit brusquement :

« l'ui;q;ic lu si rs des gens qui se disent mer «rais, lu ne refuseras pas de me donner un renseignement.

— C'est selon...

— Où a-t-on conduit les trois prisonniers qui sont mandés & la barru du tribunal révolutionnaire?

— Ils ont été jugés à six heures du soir.

— Ab ! fit le chevalier avec un frisson...

— Naturel lement.

— Mais, après?... fit le jeune homme avec angoisse.

— Ou les a ramenés à la Conciergerie. »

Le elii'valicr respira.

« EU* aussi , n’c?t-cc pas?

— E]lc aussi. On doit les exécuter demain, à deux heures. »

Le chevalier sentit tout son sang aftiucr « sou cœur, tandis qu'un

frisson glacé parcourait ses veines.

« Mais, dit le geôlier, tout dépend de toi, citoyen.

— De moi?

— Oui. Si tu acceptes les conditions qu'on te posera....

— Ah ! fit-il avec un élan dp généreux enthousiasme , qu’un uie prenne à si place, mais qu'elle vive! *

la' geôlier ue répondit pas.

Ils avaient marche rapidement et étaient arrives à l'entrée de la rue Moutorguril.

« C’est par iei , n dit le geôlier.

Ils entrèrent dans 1« nu* Muulorgucil , qu'ils suivirent jusqu'à celle ou Renard-Sainl-£auveur.

Le geôlier »' arrêta.

« .Maintenant, citoyen, dît-il, j’ni encore un serment à te demander.

— Parle.

— Il peut sc faire que tu n'acccples pas les conditions qui vont t’être posées. Si cela arrive, jure-moi que tu ne révéleras rico de ce que In auras vu et entendu.

— Je te le jure , citoyen. »

-Le geôlier, toujours suivi par M. de Roohemaure, fit rococo quoique* pas, puis il s’arrêta au milieu de lu rue du Renard, devant une maison de chétive apparence, dont toute.-, (es fenêtres étairul closes, — et il frappa à la porte trois coups régulièrement espacés.

La porte , — ■ une porte bâtarde, étroite et ün*»e, rendit, sous le poing du geôlier, un son tuai et plein, connue s'il eut frappé sur un mur.

« Mais cette maison est inhabitée ! observa le chevalier.

— Non , n répondit le geôlier.

En effet, peu après In porte s'ouvrit, et le chevalier pénétra dans une allée humide et sombre, pleine d'ubscurilé et de mystère.

« Marchez tout droit devant tous, » dit le geôlier, qui referma la porte derrière lui.

Le chevalier fit une trentaine de pas dans les ténèbres; puis, tout à coup, une clarté se fit.

«* Qui est lu! dit une voix.

— Celui que les Masques rouge» attendent, * répondit le geôlier.

Une main s'étendit alors vers les mairie du chevalier, un homme

dessina s* noire silhouette entre lui et cette clarté qui brillait, cl la voix inconnue ajouta :

■ Suirez-moi ! »

Le chevalier était brave; il l'avait prouvé maintes fois, et dopais un mois il s'attendait a mourir.

Cependant celle course nocturne, celte marche dans les ténèbres, le son de ccllo voix, l'élrangr-té de sa situation, tout, jusqu'à cette clarté rougeâtre qui brillait devant lui, l'impressionnait au plus li.iut degré

La lumière vers laquelle il rnaVrliait s'échappait d'une porte en- Irebài'léc. que (’horuiuc qui marchait devant lui ont rit toute grande.

Le chevalier se trouva alors sur le seuil d'une petite salie députirvue de meubles, et sur les murs de laquelle une lampe de fer, suspendue au plafond, projetait sa lueur vacillante et douteuse.

Au fond de celle salle était une autre porte sous laquelle passait un (lot de lumière plus vive . et derrière laquelle le chevalier entendit un murmure de voix confuses.

Alors il rrgarda celui qui venait de le prendre par la main.

Cet homme, enveloppé des pieds à la tête dans un graud manteau, avait le visage couvert d’un masque de- velours rouge.

Tandis que lé chevalier de Roehcinaure l'examinait avec curiosité, cet homme lui dit :

* Vous êtes le chevalier de Rochemaurc?

— Oui.

— l'eus avez fait le serment de no rien révéler de ce qo« vous verriez et euteudru-x?

— Je vous le renonrelle.

— C’est bien , dit l'inconnu qui ouvrit les plis de son manteau et en tira un masque rouge comme h* sien.

— Prenez cela, dit-il. car dans la réunion où vous aUcx pénétrer chacun doit demeurer inconnu. «

Le chevalier appliqua le masque sur son visage, et son guide lui jeta sur les épaules un grand manteou semblable à celui qui l’enveloppait.

Puis son guide alla frapper trois coups à celle porte houx laquelle passait nu rayon lumineux.

« Qui frappe? demanda une voix.

— Masques rouges! n répondit l'inconnu.

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