CHAPITRE XVIII
MASUIRS DE JAMBE.
Nous ne parlons, dans cette partie de notre étude, que des localités où nous avons retrouvé, sous le régime foncier et administratif actuel, des restes de Tancienne institution des masuirs, ou d'autres institutions que des similitudes d'origine et de développement rattachent intimement aux masuirs. Jadis, ils étaient bien plus répandus, et si nous avions à dresser la liste des localités où le iiom était employé dans des actes du moyen-âge pour désigner tous ou certains habitants, nous pourrions passer en revue six ou huit fois plus de communes que nous n'en indiquons ici (^). Celles que nous mentionnons, nous apparaissent comme ces affleurements d'une couche plus ancienne, que la terre a presque partout recouverte et cachée. Mais ces affleurements n'ont pas tous la même importance : il en est d'à peine visibles, qui disparaissent en ce moment même et que bientôt on ne distinguera plus.
Tel est le cas pour les masuirs de Jambe (*). Ce que nous pourrons en dire relève plutôt du folklore que du droit : encore la tradition vit-elle seulement dans les souvenirs des plus vieux habitants.
Ce n'est pas que le passé de ces masuirs nous soit entièrement inconnu. Au contraire, quelques actes du
(1) On en trouvera beaucoup dans le chapitre général sur les masuirs, infra, partie synthétique, chap. III .
(2) Faubourg de Namur, sur la rive droite de la Meuse; resté commune indépendante.
Situation au XI 11* siècle.
Abbaye de GéroBsart.
XIII* siècle nous révèlent une situation analogue à celle que nous ont fait connaître divers autres exemples. Un record de la cour scabinale de Jambe, de 1265, montre déjà les masuirs en difficulté avec Tévèque de Liège, au sujet des usages en bois (^). La cour, par ordre de cet évêque, avait mis un ban, publié un règlement, suivant lequel nul masuir ne pouvait aller tailler dans le bois plus d'un seul jour par semaine. Ce ban n'avait pas reçu l'assentiment de Tabbaye voisine de Géronsart, qui était masuir et tenant (^) de la cour de Jambe, par lequielh masuage ilh ont droit à boois et as usages de bois desor dit, si cum li autre masuiers. Le ban est rapporté par les échevins, ce qui rend aux masuirs la liberté de tailler le bois et de prendre leurs aisements chaque jour.
L'entente qui semble, par cette charte, régner entre l'abbaye et les masuirs, avec lesquels elle veut être confondue, ne fut pas durable. Avant 1282, nous les trouvons en contestation, et c'est la cour de Jambe, cette fois, qui stipule pour les masuirs, dans l'accord qu'ils passent avec l'abbaye {^). C'est un aménagement réciproque, en ce sens que les masuirs renoncent à tous usages sur une partie du bois, moyennant renonciation semblable de la part du couvent pour une autre partie. L'accord porte aussi bien sur les bois de l'abbaye que sur ceux de l'évêque de Liège, dans lesquels les deux parties exerçaient également leurs aisances. Ceci nous indique la situation : l'évêque et l'abbaye étaient seigneurs fonciers dans la localité ; mais l'abbaye avait, en outre, les droits d'un usager, à titre de masuir, d'habitant possesseur et résidant dans le ressort de la cour de Jambe.
(^) Acte du 6 février 1265 (n. s.). Barbier, ffistoire du monastère de Girou' sort (Namur, 1886), p. 282.
(2) Synonyme de masuir; on disait indifféremment, au pays de Liège : Cour des masuirs ou cour des tenants. Voir, infra^ le chapitre général sur les masuirs, le § consacré au cens et à la justice foncière.
(3) Acte du 28 juin 1282; Cartulaire de Géronsart (Registre aux planchettes), fol. 6 v^*. Archives de l'État à Namur.
Après cela, aucun acte ne nous donne plus de rensei- Traces actueiica. gnements sur les droits des masuirs (^). La tradition a attaché le nom de Bois des Massuwatch à ce bois, dans lequel les habitants prenaient leur chauffage, etc. ; le nom est encore usité aujourd'hui, quoique le bien appartienne, depuis la Révolution, à la commune de Jambe. Suivant quelles règles se transmettait la qualité de masuir ? Il nous est impossible de le savoir ; mais ces règles doivent avoir été assez étroites, puisque le corps des masuirs s'est éteint. En dernier lieu, le titre n'appartenait plus qu'à peu de familles et, enfin, à une seule, qui portait le nom de Masuis, nom assez répandu, du reste, en pays wallon (*).
Outre le bois des Masuages, un lieu-dit porte le nom de: « les Masuis ». Aujourd'hui, il s'y est formé une agglomération d'habitations, groupées autour des an- populaire, ciennes maisons des masuirs (^). Un charbonnage a été ouvert dans le tréfonds du bois par les derniers masuirs. Après leur mort, d'autres habitants ont continué cette exploitation, moyennant redevance payée à la commune. Mais elle a été interrompue quand les galeries furent inondées. On rattache ce fait à une histoire de revenants : on raconte à Jambe que les spectres des masuirs ont hanté le bois et amené l'eau dans le charbonnage pour venger l'usurpation de leurs droits. Une légende analogue
(1) Pour compléter, citons un acte du 8 août 1330, par lequel des arbitres déclarent que les habitants de Jambe ont reconnu devant eux ne point avoir le droit de pâture dans les anciens fossés de l'abbaye de Géronsart, à moins d'octroi spécial de l'abbaye. Cette reconnaissance est faite, pour les habitant, par les viilieiis, scabiui, manshnarii et communitas ville de yameda. Un acte en règle de leur échevinagc, qu'ils s'étaient engagés à fournir, est dressé le 34 août de la même année. Barbier, ffistoire de Géronsart, p. 310 et 311.
(^ Un vieil habitant de Jambe se souvient de trois frères masuys, ayant habité ensemble une même maison. Ils sont morts célibataires. Dans une autre commune, à Ave-et-AufFe, une famille, le seigueur des Massuirs, semble aussi s'être identifiée avec l'institution desmisuirs. Voiries actes de 1589 et i68ô, n<>LVIII de nos Preuves.
(3) Ce lieu est aussi dit : la Montagne-Sainte-Barbe. Au commencement de ce siècle, quatre maisons- masuages existaient encore.
i eu cours lors d'un défrichement partiel du bois des Masuages (').
Aujourd'hui, le souvenir des masuirs se perpétue par ine fête locale : la kermesse des Masuirs, qui se célèbre e 9 octobre, sous le patronage de l'autorité commulale (I).
(') On dit k Jambr que c'est un fennier voisin qui fit courir ce bruit, craignant es incendies que pouvait occasionner iVtablissement de fours.
{*) Une locution du terroir perpétue également ce souvenir : - tiesse de natui ■ veut dire têie de fou.