CHAPITRE XX
VRY-GEWEID.
« En 1842, dit le chanoine Andries, cette bruyère « communale était encore dans Tétat où l'avait laissée le « déluge; aujourd'hui (1864), elle est en pleine production; « on y fait de magnifiques récoltes (^). » Le Vry-Geweid, dont la rapide transformation est rappelée en ces expressions pittoresques, mesure plus de 338 hectares, situés sur les communes de Ruddervoorde et Zwevezeele (*). Il appartient, comme le Beverhoutsveld, à la région jadis désignée sous le nom de Bulscampveld et dépendait de la seigneurie de Winnendaele, l'un des fiefs du Bourg de Bruges (3).
Le nom du Vry-Geweid n'est pas un nom spécial au Nom. bien dont nous parlons. Cette appellation générique était appliquée à beaucoup de pâtures communes ou franches pâtures, vrye geweiden, gemeette weiden {^)\ mais aujourd'hui, nous ne l'avons retrouvée que là. Nous voyons dans
{}) ÂNDRIES, Notice sur la grande bruyère flamande de Bulscamp. Annales de la Sociéti (VimiUationdt Bruges, 2* série, t. XIII (1864-65), p. 285.
(2) Ruddervoorde, canton de Thourout, arrondissement de Bruges; Zwevezeele, canton d'Ardoye, même arrondissement. Depuis les opérations cadastrales, quelques hectares du Vry-Geweid sont portés sur le territoire de Lichtervelde. Andries, Projet de défrichement de la grande bruyère... du Vry-Geweid. Annales de la Société d* émulation de Bruges, t. IV (1842), p. 261, note. Sur les étymologies de ces noms, voir Chotin, Études, etc., sur la Flandre occidentale (Ypres, 1877), p. 151 et 165 .
p) GiLLiODTS VAN Severen, Coutume du Bourg de Bruges, introduction, t. I, p. 247.
(-*) GiLLiODTS VAN Srveren, Ibid., t. II, p. 4T9. Voir arrêt de Bruxelles du 18 mai 1868; Pasicrisie, 1S72, II, 416. Les conclusions de M. Mesdich sont dans la Belgique judiciaire, 1868, p. 801 ; le jugement a quo à' Anvers et les conclusions de M. Hans, Ibid., 1865, p. 79.
Origine,
Charte de 1424.
Domaine de Winnendael.
ce terme une raison de croire qu'il s'agit ici de terres laissées de tout temps à la libre disposition des habitants. Alors même qu'il y a un acte de concession seigneuriale, celui-ci représente la confirmation, la réglementation d'un état de fait antérieur que le seigneur n'hésite pas à traiter de simple tolérance ou même d'usurpation. Les habitants ne songent pas à s'élever contre cette prétention, tant que les usages anciens sont maintenus, même au prix d'une redevance pécuniaire. Plus d'une fois, nous avons été amené à constater des faits analogues.
La charte de concession du Vry-Geweid date du XV® siècle ; nous en connaissons une confirmation du siècle suivant (^). L'acte émane d'Adolphe de la Marck, duc de Clèves, seigneur de Winnendaele du chef de sa femme, Marie de Bourgogne, fille de Jean sans Peur; celle-ci est qualifiée « dame héréditaire de la maison et du pays de « Winendaele et de ses appartenances ». Cet antique manoir des comtes de Flandre avait passé à la maison de Bourgogne en même temps que le comté lui-même. A ce titre, Jean sans Peur l'avait donné à sa fille, qui l'apporta dans la famille de la Marck ; la maison de Clèves le garda jusqu'à son extinction, en 1609. Disputée pendant une guerre célèbre, la succession de Clèves resta à la branche électorale-palatine de Bavière, qui possédait encore Winnendaele lorsque les Français conquirent notre pays. Par suite de conventions intervenues en exécution du traité de Lunéville, un recez impérial du" 25 février i8o3 cède, entre autres, ce domaine à la France (*). Ainsi, le château de Winnendaele entra dans le patrimoine de la Nation. Quant aux droits de souveraineté qui, jadis, y étaient attachés, la conquête française les avait supprimés.
Sans constituer une paroisse, Winnendaele formait un
(1) Acte du 28 avril 1424, confirmé le 12 septembre 1514; n^ XXXV de nos Preuves Une induction a été publiée par Andries, Annales de la Société d^émulotion de Bruges, t. IV (1842), p. 260.
(2) Andries, làid., p, 267.
fief noble avec justice annexée. Originairement, ce devait être un domaine, dont l'unité et la permanence ont laissé des traces, malgré toutes les divisions politiques ou ecclésiastiques (^). Outre la 'cour féodale, hof, il comprenait un échevinage, un corps judiciaire proprement dit, une vierschaere, dont le ressort s'étendait sur les paroisses voisines de Ruddervoorde et Zwevezeele (*). Sur les terres de sa mouvance étaient établis des colons, des tenanciers, payant du chef de leurs exploitations agricoles un cens au seigneur, et justiciables, à titre d'habitants, de la vierschaere du comte. Ces tenanciers s'appelaient laeten, lèdes ou lides, et leur condition inférieure, quoique différente de tous temps du servage, est rappelée par leur nom même, que l'étymologie rattache à une idée de concession, d'octroi (3). Demeurant et resséant dans la localité, gheseten ende woonachtigh synde ondcr de heerschip ende vierschaere van Winnendaele, binnen de prochie van Ruddervoordcy ces laeten puisent dans le fait de leur résidence un titre à la commune jouissance d'un bien voisin. Ils nous représentent des hommes de position tout analogue aux amborgers du Beverhoutsveld, aux masuirs du pays wallon. Nous allons voir notre charte de 1424 rappeler plus spécialement la condition de résidence, à propos des ayants-droit au Vry-Geweid. Elle les appelle opsittende laeten y par opposition aux afsittende, ou ofsit tende, aux afforains (^). Et il ne peut s'agir ici d'une résidence sur le
Juridiction.
« Laeten ».
(1) Voir FusTEL DE Coui.aNGES, Valltit et le domaine rvral (Paris, 1889), p. 229-230. L'importance du domaine dans la constitution de \\ propriété au moyen-âge et dans la formation des communes nous semble, toutefois, exagérée dans cet ouvrage ; voir le chapitre VI, p. 198 et suiv.
(2) G11.LIODTS VAN Severen, Coutume du Bourg de Bruges^ introduction, t. I, p. 247-^8 et les notes.
(3} Laeterty lasseuy lease. Kiliaen, Efymologicon, v® Laet (et la note de GÊRA&n Hasselt, p. 335 de l'édition d'Utrecht. 1777); Du Gange, Glossarium, v» Litus, i ; Andries, ubi supra, p. 260, note.
{*j La synonymie entre les angesessene Lente et les Geerbte (terme que nous allons bientôt rencontrer, à propos de Gemeene et Loo-weiden) est commune à touj les pays de langue germanique. VoN Maurer, Gesckichte der Dorfverfassungin Deutschiand, § 50^ t. I, p. 120.
Cens.
Dispositions de la Charte.