LIVRE VIIL
Les Grecs et les Romains faisaient tremper les graines qu'ils confiaient à la terre dans de l'eau nitrée, de la lie d'huile ou de Turine étendue d'eau. Ces préparations étaient faites dans le but de soustraire les semences à l'attaqpe des insectes, de hâter leur germination, et pour que les plantes fussent moins exposées aux maladies. .
Olivier de Serres est le premier écrivain qui ait recommandé de faire tremper pendant vingt-quatre heures les semences dans une liqueur fertilisante, composée d'eau et de fumier. Ce liquide communiquait aux graines une telle vertu végétative^ qu'elles rendaient avec esbakissement dix huict ou vingt pour im.
L'abbé Vallemont proposa, en 1705, dan^son livre intitulé Curiosités de lanaturej l'emploi d'un liquide fabriqué avec du purin et du salpêtre, auquel il donna le nom de liqueur uni'verselle. Cette solution fut acceptée avec enthousiasme. Il devait en être ainsi, parce qu'elle était appelée à quintupler et la valeur vénale des terres et leur productivité. Aussi engagea- t-elle Trautmann, de Loebau (Silésie), à proposer en 1720, dans son tafendrter rustiquey une liqueur excitative, faite avec du fumier, des crottins de moutons, des cendres et de l'eau. Ces deux liquides, ainsi que la liqueur que de la Futaie avait composée, comme l'abbé Vallemont > d'après les écrits Il 42
de Virgile, Columelle et Pline, et celle que proposa Robineau après l'avoir prise dans l'ouvrage de Démocrlte, furent recommandés en 1740 par Chomel. Heureusement Duhamel du Monceau apparut et démontra Tinefficacité de ces moyens de fertilisation.
Les écrits de Duhamel furent utiles à l'agriculture, parce qu'ils éclairèrent une foule d'hommes crédules, mais ils n'empêchèrent pas le baron Expuller de vendre une terre végétative à raison de 40 centimes le kilogr. Cette terre était amalgamée aux semences, et il en fallait 75 kil. par hectare pour remplacer une fumure. Cette poudre n'eut pas plus de succès que la méthode proposée à la même époque par Marco Barbaro, la poudre de la Providence, imaginée par Constant Brongniart et composée, d'après Cadet de Vaux, de salpêtre, de carbonate de potasse et de sel marin.
L'insuccès de ces divers procédés et l'inefficacité de la poudre végétative de Nicolet les firent presque complètement oublier jusqu'en 1837, époque où M. Quenard, d'Orléans, proposa de préparer les semences avec un enduit végétatif entièrement semblable au procédé que Trautmann fit connaître en 1720. Ce pralinage ne tarda pas à être remplacé par la méthode^our laquelle M. Douhet' prit un brevet en 1844, et qui eut pour complément les engrais Bickès, Dusseau, Huguin, etc.
Il fallait être audacieux et spéculateur pour proposer de semblables engrais; il fallait supposer les agriculteurs bien ignorants ou bien crédules pour oser dire que ces liqueurs étaient douées de vertus miraculeuses, et qu'elles faisaient nattre partout l'abondance. Voici ce que M. Huguin disait dans son prospectus : c Avec 6 kU. de notre engrais^ on obtimdra de magnifiques récoltes dans du sable de rivière formé de silice pure^ sa}is un atome de calcaire ou d'humus, et mètne
sur des chemins macadamisés, sur des couches de cailloux de 50 centimètres d'épaisseur, sans mélange de terre vigétaie » (1850, page 26). Dire qu'il y a des hommes qui se sont faits les défenseurs de cette spéculation éhontée 1
La réprobation générale dont sont frappés les fabricants qui ont mis en œuvre toutes les ressources du chartatanisme, aurait dû engager M. Naissant et tant d'autres à ne pas proposer de nouveau des engrais artificiels pour praliner les semences. M. Naissant ne réussira pas, et j'engage les agriculteurs à ne pas acheter et employer la poudre et le liquide qu'il propose. M. Naissant se trompe lorsqu'il soutient que son engrais est supérieur à tous les autres dans ses effets progressifs, et que 250 kil. de sa poudre remplacent 1200 kilog. de poudrette pure. Il oublie qu'il le fabrique avec du sang et des coquilles d'huttres pulvérisées ! M. Naissant se trompe encore quand il avance dans son prospectus qu'il faut acheter son engrais parce qu'il a été admis à l'Exposition universelle de 1855. Il y avait à cette Exposition des choses excellentes et d'autres de très-mauvaise qualité. Le jury de celte exhibition, du reste, n'a décerné aux engrais français que deux récompenses : Tune à M. Derrien, à Nantes, parce qu'il vend toujours son guano artificiel sur analyse chimique ; l'autre à M. Dupaigne,à Caen, pour l'excellente poudrette qu'il fabrique.
Enfin, nous avons vu naître, il y a cinq ans, deux nouveaux engrais liquides : 1** le liquide-germinateur-nutritif fabriqué par M. Salle de la Hagdeleine, et qui devait donner au grain de toute nature une puissance inconnue de germination, de végétation et de fécondité; 2*» la sève Triptolèmey inventée par Mme Prion et M. Lavielle, de Bordeaux.
M. Salle de la Magdeleine écrivait en 1857 : « La bonté de noire germinateur ne saurait être contestée; nous avons le
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droit de dire à la science d'étudier encore les secrets cachés de la végétation et de la nutrition des plantes, et de ne pas chercher à réduire à néant des faits matériels acquis. * La science n'a pas tenu compte de cet avertissement, et elle a prouvé que M. Salle de la Magdeleine spéculait sur la bonne foi publique.
Le prospectus publié par M. Lavielle est des plus curieux : il prouve que les inventeurs de ce liquide avaient besoin d'apprendre la botanique et l'agriculture; en outre, il fait connaître que la sève Triptolème avait des puissances spéciales ; les premières étaient conservatrice, protectrice, incisive, nutri» tive, etc. ; les secondes étaient éc/wu^a/ife ou calorifère j rafrcAchissante ou réfrigérante, etc. Mais ce liquide végétatif ne convenait pas seulement aux céréales, on pouvait aussi l'employer pour exciter la végétation des arbres, après avoir fait au tronc une incision, une ponction, une térébration, une perforation, ou aux racines une ablution!
Je n'ai jamais compris pourquoi M. le préfet de la Gironde a laissé vendre une semblable liqueur.
M. Lavielle avait cru devoir placer en tête de son prospectus l'histoire de Triptolème, et hérisser de nombreuses citations latines ce qu'il disait de l'engrais qu*il avait imaginé sur les bords de la Garonne. La première citation qu'il aurait dû insérer dans son prospectus aurait pu être rédigée comme il suit : Maledictio autem super caput vendentium!
Voici la liste des poudres et des liqueurs qui ont été brevetés :
1806, 22 mars. — Liqueur pour les semences ^ par M. Faburier, à Hazebrouck (Nord). -* Chaux vive, sulfate de fer et de potasse, eau chaude.
1810, 10 juin. — Poudre végétative, par M. Nicolet, à Paris. — Alun, sulfate de cuivre et de fer, nitrate de potasse.
1844. 28 décembre.— Fumure pour les céréales, par M. de Douhet, à Clermont (Puy-de-Dôme). — Prussiate de potasse, sulfate d'ammoniaque et argile ou marne.
1847. 15 mai. — Engrais liquide^ par M. Fléchelle. à Marseille. » Fientes de raoutoDs, pigeons, vers à soie, ^ano, feuilles de bois et urine distillée.
1847, 11 novembre. — Engrais-Biches, par MM. Bickès et Henry, à Londres.—CoUe forte, salpêtre, sel marin et eau.
1850, 22 juillet. — Engrais-Diisseau, par M. Dusseau père et fils, à Paris. — Guano, colombine, poudrette, suie, rognures de peaux, nitrate de potasse, sulfate d'ammoniaque^ urine humaine.
1860, 3 août. — Engrais-Candelotf par M. Candelot, à Saint-Juste-en- Chaussée (Oise). ~ Chlorhydrate d'ammoniaque, sulfate de soude, charbon, chaux, plâtre, noir animal et eau.
1850, 8 août. — EngraiS'Chntard, par M. Chotard de Fraigne , à Paris.— Eau, azotate de potasse, sulfate d'ammoniaque et de cuivre.
1850, 22 septembre. — Engrais adhérent, par M. Belleuvre, à Villejuif (Seine). — Os, viande en poudre, noir animal, cendres de bois de chêne, chlorhydrate d'ammoniaque, gélatine et sel marin.
1850, 12 octobre. — Engrais nitrogène, par M. Boriyent, à la Guillotière (Rhône). — Gélatine, sang, azotate de potasse, chlorures de sodium et de chaux, huile de pétrole et huile siccative.
1850, 8 octobre. — Engrais liquide^ par M. Lacarrière^ à Paris. ~ Sulfate d'ammoniaque et de fer, résine, huile de poisson et eau chaude.
1851, 3 mars. — Engrais concentré, par M. Gaudin, à Paris. — Eau, colle forte noire, noir animal, acide azotique, carbonate de soude, sulfates de soude et de protoxyde de fer.
1851, 20 mai. — Engraîs-Bolland, par M. Rolland, à Toulouse. •> Sulfates d'ammoniaque, de fer^ de potasse, de soude et d'alum'ne.
1852, 3 février. — Engrais-Naissant, par M. Naissant, à Âgen (Lot-et- Garonne). — Écailles d'huîtres carbonisées ou non réduites en poudre, sang liquide ou coagulé.
185?. — Entrais fertilisant, par M. Planchais, à Brest (Finisterre). — Chiffons de laine, sous-carbonate de soude, chaux en poudre, sulfates de fer et de magnésie, sel ammoniaque, phosphate de chaux, acide nitrique et eau.
1855, 4 décembre. — Pralinage des grains, par MM. Caillot et Cie , à Orléans (Loiret). — Noir animal et liquide agglutinatif fait avec de la corne dissoute dans une lessive de soude caustique et saturée ensuite par un acide.
1855, 11 août. — Séve-Triptoième , par Mme Priou et M. Lavielle, à Bordeaux (Gironde). ^ Eau, acide sulfurique, gomme arabique, alun de roche, nitrate de potasse, carbonate de chaux et acide taitrique.
M. Guilhot et H. Boutin ont depuis i855 proposé de nouveaux liquides germinateurs, mais Tagriculture n'a pas eu égard à leurs avis. Suivant M. Boutin en achetant pour 12 fr. (5 litres) de son engrais liquide on avait la valeur de 225 fr. de fumier ordinaire.
Ces poudres ou ces liqueurs se vendent très-cher, et elles renferment fort peu de matières utiles.
662 ENGRAIS COBIPOSéS.
Voici la composition des engrais que vendaient MM. Bickès
et Dusseau :
EngraiS'Bickès analysé par M. Girardin.
Pl&tre , sel marin et nitrate de soude 2 ^50
Carbonate de chaux ou craie 60 ,00
Phosphate de chaux , sable et charbon 6,00
Gélatine 22,50
Eau 4 9,00
100,00 Engrais- Diuteau analysé par JT. Barrai.
Nitrate de potasse 2,149
Chlorure de soude 1 ,325
SulCate d'ammoniaque 1 ,432
Phosphates alcalins 0 ,529
Sulfate de fer 0 ,548
Matières gélatineuses azotées 4,167
Matières insolubles 5,326
Eau 84,524
Ces engrais devaient être employés :
Le premier, à la dose de 15 litres vendus 120 fr.
Le second, — 45 — 99
D'après M. Girardin :
Les 15 litres contenaient 165 gr. d'azote et quelques traces de phosphate. Les 45 — 660 — et 800 gr. —
Ces quantités étaient insignifiantes et ne pouvaient remplacer une fumure de 10000 kilog. de bon fumier de ferme. Ce dernier, appliqué dans cette proportion, fournit à la terre, par hectare, 40 kilog. d'azote, et 28 à 35 kilog. de phosphate de chaux.
Ces faits prouvent une fois encore l'inutilité de ces nouveaux procédés de fertilisation.
Toutes ces poudres ou ces liquides ont eu ou auront le sort de Varthée céleste de l'abbé de Vallemont. Dans un siècle on n'en parlera que pour faire connaître avec quelle audace on spéculait sur la bonne foi des agriculteurs au dix-neuvième
siècle. Si de nos jours on cite la poudre de Vallemont, c'est pour rappeler que cet inventeur soutenait qu'avec une pincée de sa composition on faisait croître des choux à vue d'œil.
En résumé, il faut rejeter bien loin toutes ces prétendues découvertes, ces procédés spéculatifs proposés pour hâter le développement des graines et accroître les récoltes. Le pralinage des semences, quelque bien fait qu'il soit, ne peut suppléer les engrais. J'en ai la preuve dans les revers éprouvés par les défricheurs de landes, par exemple M. Chambardel. Puissent les agriculteurs se rappeler les mécomptes qu'ont éprouvés ceux qui ont mis ce moyen en pratique! Puissent-ils ne pas se laisser séduire par les renseignements souvent mensongers des prospectus concernant le pralinage !
J'exposerai dans le troisième volume intitulé la pratique DE l'agriculture, les circonstances où le pralinage est utile pour hâter la germination des graines.