‹ Les matinées de la Villa Saïd;Chapitre 2 sur 8 · XII AU LECTEUR · texte numérisé non relu

XII AU LECTEUR

sincérité, le culte de la tolérance et la dévotion de la pitié. L'expérience ne fut guère indulgente à ses espoirs. Néanmoins, à traders les pires tristesses de son temps, il a gardé sa foi dans le progrès lent et certain de la, justice et de la bonté.

A r occasion, ce rêzeur nonchalant ne marchanda pas sa peine et ne balança point à descendre dans la rue pour défendre Vidée,

Dieu sait combien il lui en coûte de déposer sa cléinejitine cramoisie, de dépouiller sa douillette de molleton, de secouer ses pantoufles et de quitter ses chenets. D'un pas résolu pourtant, il sortit maintes fois de sa tour d'ivoire pour aller porter la bonne parole à ses rudes frères des faubourgs.

Enfin et surtout il est idolâtre de V amitié.

Celui qui pour beaucoup de ses contemporains symbolise Vlncrédulité est donc^ à sa manière, le plus croyant des croyants.

Tel est le témoignage de ses propres paroles dans les pages qu'ofi va lire.

On y trouvera non seulement le premier jet de maximes dont il orna ses livres, mais encore beaucoup de narrations excellentes

AU LECTEUR xiii

et inédites. Sans doute, ce ne sont là que bribes et miettes d'un royal Jestin, Mais la supériorité des grands hommes ne s'atteste pas toujours dans leurs ouvrages les plus étudiés. On la reconnaît plutôt dans ce qui s'échappe de leur cerveau spontanément et sans effort. Ce qu'ils ne songent pas à consigjier, ce qu'ils lancent instinctivement et par boutadeSy les pensées longtemps mûries qui se détachent d'elles-mêmes sans qu'ils y prennent garde, voilà souvent le meilleur de leur génie,

M. France est, on le sait, le plus exquis des causeurs. Ses romans ne sont en somme que des dialogues philosophiques reliés, par des intrigues indole^ites. Son œuvre la plus attachante est peut-être ce ravissant Jardin d'Epicure oit il effeuille paresseusement sa fantaisie. Les Matinées de la Villa Saïd sont comme une annexe de ce courtil. A coup sûr, on y goûtera moins d'agrémetit, parce que ce n'est pas l'enchanteur lui-même qui tint la plume. Nous avons tenté cependant de respecter jusqu'au tour de son langage.

Page 1