LES M A T I N E E S
Anneau, morceau de métal de forme circulaire.
— ■ « Anneau de fumée » soufftai-jè insidieusemsrd.
Ces mots jetèrent quelque désarroi. Mais un grammairien reprit avec assurance :
— « Eh ! bien y nous inettrons : par catachrèse : anneau de fumée. »
Catachrèse parut sublime.
Comme exemple, on cita : l'anneau de Saturne.
— « Les astronomes en ont découvert plusieurs, fis -je observer. Il faut donc écrire : Les anneaux de Saturne. »
— « A'on, répondit-071, c'est la coutume de dire l'anneau de Saturne ; nous ne sommes faits que pour entériner V usage. Tant pis pour vos astronomes ! »
Tétads vexé.
C'est alors qu'il me vint une idée infernale.
Mon voisin de fauteuil était préciséfneni le bon petit père Borriier. Il ronflait comme un tuyau d'orgue. Je le poussai du < jude :
— « Ils oublient Vanneau d'Hans Cartel, ))
— « Heiîi ! » fit-il en se frottant les yeux.
Ici France ouvrit une parenthèse.
Vou^ connaissez tous, mes chers amiSy cette histoire de haulte gresse. Vous Pavez lue au tiers livre de Pantagruel, Le bonhomme Hans Carvel s'étant 7?îarié, sur le tard, avec une fringante poulette, était crucifié par la jalousie. Une nuit qu'il dormait près de sa femme, le diable lui offrit en songe un bel anneau : « Passe cette bague à ton doigt ; tant qu'elle y sera, ta compagne te sera fidèle. »
Dans sa joie, le bonhomme s'éveille, et il entend sa femme lui dire : « Assez ! Assez ! Je vous prie ! »
Henri de Bornier accoutumé à dégainer Durandal, à emboucher l'oliphant, à enfourcher Pégase et à caracoler sur les nuées, n'avait jamais lu Rabelais.
Je lui répétai :
— (( Ils oublient Vanneau d'Hans Carvel. Il faut les avertir. »
Et tout aussitôt, ce digne petit vieillard de crier imwcemineiit :
— « Messieurs, vous oubliez Vanneau d'Huns Carvel. »
Quelques rires fusèrent.
Le duc de Broglie qui, lui, connaissait fort bien son Rabelais, mais qui avait de la gravité dans le caractère, réprima sur le champ cette hilarité malséante :
— « Continuons, Messieurs », fit-il avec humeur.
L'instant d'après, je me penchai vers Bornier :
— a On ne vous a pas entendu », lui dis'je,
— « Messieurs, Messieurs, fit-it en se trémoussant, vous oubliez Vaiineau d'Hans Carvel, »
Cette fois, ce fut une tempête de gaîté,
— « Mais qu' ont-ils donc ? » me de^ manda. Bornier.
— (( Je ne sais », lui répondis- je hypoaitew.ent.
Furieux, le duc de Broglie leva la séance. En sortant, il passa près de tncd ;
— « Drôle de honhoimne^ ce Bornier, me dit-il. Beau noin, bo;ine race, antique famille du Périgord ; tnais il lève le coude comme un sonneur. Et, dame, quand il a dans le nez mi coup de trop, il raconte des cochonneries à faire rougir un macaque. »
Voilà, mon cher Haraucourt, le très vériddque récit de mo?î élection à V Académie Française et du curieux épisode qui s^y rattache.
France continua :
— Les Immortels 71e lisent rien. Ils sacrent leurs nouveaux confrères sans jamais avoir mis le nez dans leurs livres. Ils octroient des prix de littérature selon, la même méthode ; car elle leur sejnble bonne. Parfois, elle les expose pourtant à d'éti'anges bévues.
Connaissez-vous, mon cher Haraucourt, rhistoire d'un prix de poésie décerné à Louise Collet ?
— Non ! fit-il.
Il aurait dit non de même s'il l'avait connue, car il est courtois.
France. — Louise Collet étaity sous le Second Empire, une majestueuse femme ^ fort belle y un peu virago, une voix de majordome et des yeux qu'elle ne mettait pas dans sa poche.
Elle était mariée à un très vilain petit nabot, violon au Conservatoire,
Le grand philosophe Victor Cousin, qui la vit, découvrit en elle le Vrai, le Beau et le Bien. // sganarellisa le petit violon. C'était dans r ordre,
Louise Collet taquinait la lyre. Elle demanda à son 7nétaphysicien de lui faire obtenir des prix de poésie à V Académie Française,
Comment Cousin aurait-il refusé un si modeste pourboire de divines heures ?
Chaque année que Dieu fit, Louise Collet reçut donc sa couronne. C'était réglé comme des petits pâtés.
Une fois, la bonne dame s'y prit un peu tard pour confectionner sa pièce de concours. La veille même du dernier délai, elle n'avait pas encore pondu un seul vers.
La voilà fort embarrassée. Ce soîr-lA,
elle avait à sa table des écrivains et des artistes. D^aventure, Flaubert et Boiiilhet étaient venus. Ils avaient de V amitié pour elle y parce qu'elle était bonne fille et mettait chacun à Valse.
Après le dîner, elle les poussa dans un coin du salon :
— « Mes mignons^ dit-elle, il faut me sauver la vie. »
Et leur révélant son angoisse.
— « Vom allez être bien gentils. Suivezmoi dans mon cabinet de travail... Par ici... Calez-vous dans ces deux bons fauteuils, et, avant minuit, troussez-moi deux cents vers sur L'Immortalité. C^est le sujet mis au concours. Voici du papier, de V encre... Ah ! j'oubliais ! Vous trouverez mon tabac et mon schnaps dans ce placard. »
Elle avait coutume, en effet, de fumer et de boire comme un Cent-Gardes.
Elle rejoint alors ses autres invités.
Les deux amis fument, boivent, bavardent.
' — « Au fait ! s'écrie Bouilhet vers onze heur es y et L'Immortalité ? b
— « Zut ! » répond Flaubert.
Ils se remettent à siffler du schnaps.
A minuit moins le quart, Bouilhet supplie Flaubert de penser enfin à L'Immortalité.
Flaubert rechigne encore^ puis, soudain, saisissant sur un rayon un Lamartine, il V ouvre à n^ importe quelle page :
— tt Ecris ! » ordoîîne-t'il tyranntquement.
Et d'affilée, il dicte deux cen*^ vers des Harmonies.
Quand c'est fait :
— « Ajoute Le titr^ • L'Immortalité !... Parfait ! »
// remettait les Harm.onies en place, quand reparut Louise Collet.
— « Est-ce fini, mes trésors ? »
— « Mais oui, mais oui ! » dirent-ils tout frétillants.
Elle parcourut les feuillets et ne reconnut pas Lamartine :
— « Vous ne vous êtes pas foulés, ditelle. Enfin, ça ira tout de même. Voîis êtes des anges. »
Et elle les embrassa.
Elle présenta le poème et remporta son prix habituel avec de grandes félicitations.
On imprima les vers de Lamartine sous le nom de Louise Collet. Personne n*y vit que du feu, car personne ne les lut.
Flaubert ne dévoila sa mystification que bien plus tard
V I5ite5 académiques
(Fin)
V isites académiqiiei
(Fin)
PASSE pour les prix académiques !
fit M. Haraucourt. Cela ne tire pas à conséquence. Et j'approuve les Immortels de ne pas lire les é2ucubrations des concurrents. Mais pour le choix des Académiciens, c'est une autre paire de manches. »
L'intervention de la politique surtout le chiffonnait.
Il y revint pour la déplorer.
France. — Vos regrets me surprennent.
Car enfin ce qiii se passe sous la Coupole
6o LES MATINEES
n'est point nouveau. Et les succès des écrivains furent presque toujours politiques.
Haraucourt. — Pourtant vous m'accorderez bien que la grâce ou la force de leur style est pour quelque chose dans leur renommée.
France. — // se pourrait^ mon cher ami, me nous eussions gardé là-dessus des idées scolaires.
Quand de bons vieux pets-de-loup à besicles nous faisaient traduire au collège quelque tragédie grecque, Œdipe à Colone, par exemple, ils ?ious disaient :
— « Notez, Messieurs, Vélégance de cet aoriste second. Observez la concision de ce génitif absolu. Admirez la majesté de cet optatif. »
Ils nous rebattaient les oreilles de cent remarques semblables. Et nous finissions par croire que Sophocle avait enthousiasmé ses contemporains par sa perfection grammaticale.
Mais nos barbacoles n'oubliaient qu'un point. C'est qu'en célébrant Œdipe, héros thébain houspillé par ses compatriotes et
généreusement recueilli par les Athéniens ^ Sophocle avait voulu glorifier sa cité aux dépens de Thèbes qui, pendant la guerre du PéloponèsBy avait été Venneniie acharnée d'Athènes.
Grâce à ce renseignement y nous imaginons aussitôt ce que fut, peu de temps après la mort du vieux poète, la première d' Œdipe à Colone : tous les spectateurs debout, coupant d'acclamations chaque vers, conspuant les Thébains, ponctuant de trépignements éperdus V éloge de leur ville. Et nous découvrons alors les raisons profondes, les raisons politiques de ce délire.
Quand nos vénérables pédagogues commentaient les Chevaliers d'Aristophane, ils analysaient curieusement la parabase, distinguaient le comation, les anapestes, le pnigos. Et ils nous enseignaient que cette pièce était le modèle achevé du genre appelé Ancienne Comédie.
Mais vous supposez bien qu'elle offrait d autres agréments aux matelots du Pirée. Ce qui les passionnait, c'était de voir Aristophane attraper au cul et aux chausses
le camarade Cléon. La représentation était hachée de rires, de cris, de torgnioles : car je soupçotifie qu^on s^y cognait dur. Bref, c^ était de la politique.
Il faut en preiidre votre parti, mon cher Haraucourt, Le plus souvent, politique et littérature se confondent.
A Rome, le doux Virgile ne fit-il pas de la propagande pour Auguste ?
Et chez nous, Vauieiir du Cid ne devintil pas, malgré lui, V adversaire de Richelieu ? Sa frondeuse Emilie n'est-elle pas le portrait flatté de la duchesse de Chevreuse ? Molière ne fut-il pas le champion du jeune roi et de la bourgeoisie laborieuse C07itre les marquis agités et juécontents ?
On vante V ironie de Voltaire, la sensiJnlité de Diderot, la pénétration de Montesquieu, Vâpreté de Rousseau. Leur style est excellent. Mais auraient-ils obtemi tant de louanges, si leurs œuvres rC avaient été d'inépuisable arsenaux d'arguments politiques ?
Et l'étourdissante prestidigitation de Victor Hugo, sa tintinnabulante joaillerie de rimes, ses hardies oppositions de noir et de
blanc ont-elles fait autant pour sa gloire que ses invectives contre Napoléon le Petit ? Allons^ mon cher amiy avouez que^ dans les réputations littéraires^ la littérature compte à peine.
Haraucourt. — Eh ! bien, n'est-ce pas absurde ?
France. — Hé ! non y ce n^est pas si absurde.
Croyez-vous donc que ce soit une supériorité^ chez ceux qui noircissent du papier ^ de s'isoler dans un petit coin pour regratter des syllabes y rapetasser des épithètes et fourbir des périodes ^ sans jamais s'inquiéter de Vhumanité qui les entoure ?
C^est plutôt une infirmité, je pense.
Tandis qu'il parlait, nous songions à son rôle dans la fameuse Affaire encore récente, à ses Etudes d'Histoire Contemporaine, aux harangues fiévreuses que sans cesse il allait prononcer dans les meetings populaires.
— // est bon, continua- t-îl, que r écrivain tressaille des angoisses communes et se mêle quelquefois aux querelles de la place publique.
Non que je lui conseille de flagorner un parti ei de se fourvoyer dans la cuisine électorale.
Je demande qu'il garde r indépendance de son âme, qu'il ose toujours dire la vérité et qu'il dénonce wlme les injustices commises par ses amis d'hier. Je veux qu'il plane. Je souhaite que ses opinions, sévères pour les intérêts égoïstes, soient d'ordinaire traitées de chimériques et n'aient aucune chance d'être adoptées avant plusieurs lustres.
Le courage, loin de nuire à son style, le rendra plus viril et plus fier.
Voilà pourquoi, mon cher Haraucourt, je ne juge pas V Académie française si coupable de faire de la politique.
r— Pardon, Maître, dit Tun de nous, elle a tort d'en faire de mauvaise,
France poussa son bonnet cramoisi sur le coin de son oreille :
— Me direz-vous, questionna-t-il, ce qui distingue exactement la bonne politique de la mauvaise ? Au fait, j'y suis,.., la bonne est celle de nos amis, la ^nauvaise, celle des autres.
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ANATOLE France était sur le point de publier sa Jeanne d^Arc, Elle lui avait coûté vingt années d'efforts... Chaque page avait été raturée, remaniée, tailladée à coups de ciseaux.
C'est la manière du Maître.
Quand on jette les yeux sur ses manuscrits, on est stupéfait de voir quel labeur est le prix de cette apparente facilité et de cette grâce qui s'abandonne. Grande leçon pour les apprentis.
Il multipliait les corrections, interver-
tissait les phrases, ménageait de nouvelles transitions, découpait ses feuillets, en faisait un puzzle, mettait au début ce qui était à la fin, en haut ce qui était en bas, et rajustait le tout avec le pinceau à colle.
Certaines parties déjà composées par l'imprimeur av^ 'ent été récrites, puis recomposées huit ou dix fois en épreuves.
France supprimait quantité de jolies mignardises. Il aspirait, il atteignait à la simplicité la plus large.
En lisant son premier texte, ses amis lui avaient dit :
— Mais, c'est charmant ! Mais c'est exquis ! N'y touchez plus ! Vous allez tout gâter.
Et d'épreuve en épreuve, ils avaient bien été forcés de reconnaître un progrès continu vers la perfection.
Pourtant, cette Jeanne d'Arc, France ne se décidait pas à lui laisser prendre la volée.
Il soupçonnait que cette œuvre rédigée sans parti-pris, avec le seul respect de la vérité, .ne contenterait que peu de lecteurs.
Ce jour-là, nous le trouvâmes mélancolique.
Il causait avec Pierre Champion, le savant biographe de Charles d'Orléans et de François Villon,
Il a reporté sur ce jeune érudit la vive amitié qu'il témoignait à son père mort récemment.
Le digne éditeur Honoré Champion, établi quai Malaquais, avait, en effet, connu le père d'Anatole France, le libraire Thibault, qui, tout à côté, quai Voltaire, avait aussi tenu boutique de livres, à l'enseigne : Aux armes de France.
Pierre Champion est à la fois souriant et désabusé. Sa voix est caressante et lointaine. Il rêve sans cesse. Il ne vit pas avec ses contemporains, mais avec les ombres d'autrefois. Presque toujours, il est emmitouflé d'un gros cache-nez, par peur sans doute de s'enrhumer dans les humides ténèbres de l'Histoire.
Comme le xv® siècle est son canton et qu'il en a battu tous les chemins, tous les sentiers, toutes les venelles, il aidait Ana-