LES M A T I N E E S
tôle France à relire les épreuves de Jeanne d'Arc.
— Eh ! bien, demanda-t-il, quand va-t-elle paraître ?
France. — Je voudrais que ce fût bientôt. Mais vous le savez ^ mon cher ajtii, des crises hépatiques m'o7it beaucoup retardé ces temps derniers et je crains d'être arrêté de 7iouveau.
Alors, Jean- Jacques Brousson, le secrétaire du Maître, de s'enquérir sur un ton d'intérêt filial ;
— Etes-vous encore souffrant ?
France. — Souffrant, iion, mais inquiet.
Vous n'ignorez pas combien ce mal entrave le travail; car vous F avez subi vous-ynême. C'est pourquoi d'ailleurs vous avez pitié de moi : car on se plaint soi-même à travers les autres,
Brousson. — Mais non, mon cher Maître, je ne vous plains pas. Si Dame Nature qui vous prodigua les trésors de l'intelligence, martyrise an tantinet votre corps, ce n'est que justice.
France. — Vrai?nent ?
Brousson. — Moi, si j'avais votre génie, je supporterais allègrement les plus cruelles infirmités.
France. — Cet enfant ne sait ce qu'il dit.
Champion. — Il y a bien quelque sens dans ses propos. Mais pour en revenir à votre Jeanne (ÏArc^ il me tarde d'applaudir à son triomphe.
France. — Votre amitié vous abuse.
On n aimera pas mon livre,. Non^ je vous assure^ on ne V aimera pas. On n'y trouvera point ce qu'on y cherchera. Oh ! je devine bien ce qu'on attend de moi : une narration toute farcie de polissonneries benoites. On sera déçu.
J'aurais dû, par exe?nple, insister sur la virginité de mon héroïne, sur les épreuves auxquelles on la soumit, sur l'examen des matrones commises à ce soin par les juges.
Mais je ne l'ai pas voulu.
Et pourtant la tentation était forte.
Parmi les pièces du procès de réhabilitation, il y a de savoureuses dépositiojis sur la chasteté de la Pucelie.
Les capitaines qui jurent ses compagnons
d'armes et qui^ près d'elle^ couchèrent à la paillade dans les camps ^ attestent le Ciel que nul mauvais désir ne les effleura. Ils s'en étonnent avec candeur. Eux. qui wMtaient leur point dhomieur à se montrer toujours galants envers le sexe, s'ébahissent de leur réserve à V égard de la saiîite fille. En sa présence, à ce qu'ils disent, leur aiguillette était nouée. C'est là. pour eux le plus surprenant des miracles et le signe ma?iifeste d'une interveiition divine.
Hyacinthe Loyson( '). — Il vous paraît donc certain, Maître, qu'elle garda sa pureté ?
FrAi^^ce. — Vraiment, ça ne jait pas l'ombre d'un doute.
Les matrones de Poitiers apportèrent en sa javeur une affirmation péremptoire, bien que sur ce chapitre Salomon, dans sa prudence, conseille au sage de ne jamais se prononcer.
Songez, d'ailleurs, que pour les contemporains, cette vertu conservée au milieu
(i) Hyacinthe Loyson, cid vient de mourir^ était U fils du célèbre prêtre disndenU
des pires malandrins était un grand sujet d'émerveillement. La 7?ioindre défaillance eût été carillonnée sur V heure.
Enfin, lorsque Jeanne fut aux mains des Anglais, il lui arriva de tomber malade. Et les 7nédecins qui la soignère?it ne manquèrent assurément pas de vérifier ce qui intéressait tant les juges.
Si le contrôle avait tourné à sa confusion, ses accusateurs auraient pu légitijnement, selon les idées de V époque, la déclarer sorcière et possédée de Satan. La stratégie de Belzébuth était en effet si?nple et infaillible. Voulait-il dominer une femme, il commençait par lui prendre V essentiel. Il paraît qu'après ce premier sacrifice, elle ne lui refusait plus rien. Elle devenait son esclave très soumise.
Et dans cette superstition, il y avait bien un fo7îd de vérité. Car les femmes obéissent aveuglément à qui s'empare de leurs sens.
LoYSON. — Mais en somme, mon cher Maître, que pensez-vous de Jeanne ?
France. — Que ce fut une vaillante fille, très dévouée à son roi. Je suis plein d'en-
tliGUsiasme pour sa bravoure et d'horreur pour Vaffreiise barbarie des théologiens qui Venvoyèreiît au bûcher.
Dreyfous(^). — Vous partagez donc tout-à-fait les sentiments de Michelet?
France. • — Pourquoi non ?
Dreyfous. — Vous n'êtes pas amoureux de Jeanne au moins ? Michelet rêvait d'elle. Il la voyait et l'entendait. Il n'était point surpris de ses visions. Elle lui apparaissait à lui-même.
Tenez : un fait dont je fus témoin.
Un jour, de passage à Rouen, j'aperçus le vieux Michelet assis sur une borne, au pied de la grosse tour où Jeanne avait été captive.
Je m'approchai pour le saluer et je vis soudain que ses paupières étaient gonflées de larmes.
~ « Qu'avez- vous donc ? » lui demandai-je fort ému.
— « Elle est là-dedanr> ! » me répondit-il en montrant la tour.
(i) Dreyfous^ mort depuis, était un chartiste réputé.
Puis soudain, comme s'il s'éveillait :
— « Oh ! pardon, mon ami, je ne sais où j'avais la tête. »
France. — J'aime cette anecdote, car le bon Michelet y est tout entier. Pour écrire rhistoirCy il procédait volontiers par hallucinations.
Champion. — Le joli mot !
Loyson remit notre hôte sur la sellette :
■ — Franchement, demanda- t-il, votre admiration pour Jeanne n'est-elle pas gênée par ses Voix ?
France. — Point du tout.
Loyson. — Quoi ! ses visions ne vous semblent-elles pas déraisonnables }
France. — Mais, mon atîîi, nous en avons tous.
Loyson (interloqué). — Comment cela ?
France. — Voulez-vous des exemples contemporains ? Souvenez-vous de l'affaire Dreyfus. Notre ami Francis de Pressensé invoquait alors continuellement la Justice et la Vérité. Il en parlait comme de créatures vivantes. Je suis sûr qu'il les voyait.
Et Zola ne proclamait-il pas que la Vérité était en marche ? Lui aussi la contemplait comme une personne réelle.
Elle lui apparaissait^ je pense, sous les traits d'une belle jemme brune, au visage grave. Peut-être ressemblait-elle à Madame Segond-Weber, Elle était vêtue d'un péplum blanc, comme les actrices du Théâtre^ Français, quand elles figurent des déesses ajitiques et elle levait très haut un miroir étincelant.
Mais je me trompe : la vérité de Zola devait être plus no.turaliste. Et elle rappelait peut-être la Mouquette montrant,,, ce que vous savez.
En tout cas, il la voyait comme je vous vois.
Eh ! bien, pourtant, je vous le demande, mon ami, la Justice et la Vérité existentelles ?
LoYSON. — Non point évidemment en chair et en os, mais elles existent.
France. — Tenez, voilà que vous aussi vous devenez visionnaire.
La Justice et la Vérité^ mon cher Loyson^
n^existent qu^autant que les hommes les souhaitent. Et ils ne les désirent qu'avec tiédeur.
Mais si Pressensé et Zola se laissèrent guider par des divinités imaginaires^ raillerons-nous Jeanne d'Arc à propos de ses Saints^ de ses Saintes et de toute sa milice céleste ?
Loyson ouvrait la bouche pour une objection.
Mais France d'ajouter aussitôt :
— Vous me direz qu'elle apercevait dix millions d'anges autour d'elle et que c'est beaucoup. Evidemment c'est plus que Pressensé ni Zola n'en virent jamais. Mais après tout y pourquoi chicaner sur le nombre.
Nous nous mîmes à rire.
France reprit :
— Au XV^ siècle, tous les esprits étaient hantés de chimères. Si Jeannette voyait ses voix, comme elle disait naîvemefit, ses juges, qui la voulaient convaincre de sorcellerie^ croyaient dur comme jer aux démons.
MaiSy tandis que les rêveries de Jeannette étaient rayonnantes et la poussaient aux
plus nobles entreprises^ celles de ses tourmenteurs étaient ordurières, i?îfâmes et monstrueuses.
Tranquillisez-vous pourtant^ mon cher Loyson. Si y excuse, si f admire les visions de la pauvre petite pastoure, il ne s^etisuit pas qu'en écrivant son histoire^ j'aie moi-rnêine ajouté foi aux miracles.
Bien au contraire, je me suis souvenu sans cesse que le devoir du savant est d'expliquer tous les faits par raisons naturelles.
Et je me suis ejjorcé de mettre en bonne lumière ce qui rendit logiquement possible la mission de Jeanne,
C'est d'abord, c'est surtout la crédulité générale de l'époque. Elle se trouva jortijiée chez les Armagnacs, par les prophéties de Merlin et de Bède le Vénérable sur une Pucellequi devait délivrer le royaume.
Jeanne fut, pour les troupes du Dauphin et pour les gens des milices, une m.ascotte dont la seule présence éveilla, leur fanatisme, leur fit oublier le danger et leur donna la victoire.
DE LA VILLA S A ï D 79
Par contre, sa réputation de magicieniie inspirait une effroyable crainte aux Anglais qui jusqu'alors avaient été si redoutés par le peuple de France, et qu'on appelait communéfnent les Coués, c'est-à-dire les diables à queue. On croyait, en effet, qu'ils avaient une petite queue au derrière.
Tout le pouvoir de Jeanne, qui sans doute fut grand, vint de l'ascendant qu'elle prit, sans le savoir, sur la faiblesse mentale de ses contemporains. Ajoutez l'exemple de l'héroïsme que la très brave fille déployait en toute occasion.
Quand on analyse minutieusement son aventure merveilleuse, elle provoque la même surprise qu'une étoile très brillante vue dans des lunettes astronomiques de plus en plus fortes : quel que soit le grossissement, l'astre n'est toujours qu'un point sans diamètre.
Jeanne, par elle-même, ne fut que peu de chose, mais la légende qui se créa tout de suite autour d'elle fut éclatan^te et n'a pas cessé de resplendir.
Il faut dire encore que sa mission fut
8o LES MATINEES
peut-être plus aisée qu^on ne pense ; car les Anglais étaient fatigués et peu nombreux,
N^oublions pas non plus la profonde habileté de Charles VII et de ses conseillers. Car tout me persuade que Charles VII, s'il ne fut nullement un guerrier, fut du moins un très avisé négociateur, gagnant davantage auprès des bourgeois des villes par la douceur que par la contrainte, comptant plus sur la diplomatie que sur les armes^ un de ces bons souverains enfin qui firent la grandeur de Vancienne France par leur prudence, leur finesse et leur ténacité dans les coîiseils.
Champion (d'une voix très douce). — N'en doutez pas, mon cher Maître, on vous blâmera d'avoir expliqué humainement cette histoire pieuse et d'en avoir banni les charismes, pour me servir du terme théologique.
J'entends d'ici vos adversaires habituels. Ils diront que vos mains de sceptique n'avaient pas le droit de toucher à cette image sainte.
DE LA VILLA S A I D 8i
France (avec une soudaine vivacité).
— Sceptique ! Sceptique ! En effet, ils 7n' appellermit encore sceptique. Et pour eux, c'est la pire injure.
Mais pour moi, c'est la plus belle des louanges.
Sceptique ! Mais tcns les maîtres de la pensée française Vont été. Sceptiques, Rabelais, Mojitaigne, Molière, Voltaire, Renaît,,, Sceptiques tous les plus hauts esprits de notre race, tous ceux que je vénère en tremblant et dont je ne suis que le très hmnble écolier,
La voix de France à ce moment avait perdu sa coutumière indolence ; elle était subitement devenue vibrante et ses traits d'ordinaire si malicieux étaient maintenant tendus et frémissants.
Il continua :
— Le scepticisme ! Ofi fait de ce mot le synonyme de négation et d'impuissance.
Mais nos grands sceptiques furent parfois les plus affirmatifs et souvent les plus courageux des hommes.
Ils ne nièrent que des négatio7is. Ils s'atta-
quèrent à tout ce qui ligote V intelligence et la volonté. Ils luttèrent contre Vignorance qui abêtit^ contre V erreur qui opprime, contre V intolérance qui tyrannise, contre la cruauté qui torture, contre la haine qui tu£.
On les accuse d'avoir été des incrédules. Il faudrait savoir d'abord si la crédulité est une vertu et si la véritable fermeté n'est pas de 7nettre en doute ce qu'on n'a nulle raison de croire.
Mais il ne serait pas malaisé de démontrer que les génies français appelés sceptiques, professèrent le plus magîîifique credo.
Chacun d'eux en formula quelque article,
Rabelais, boiiffoji plein de gravité, proclame la majesté de la tolérance.
Comme lui, le pyrrhonien Montaigne^ se prosterne dévotement devant la sagesse antique. Oubliant les oscillations de son Que sais-je ? il fait appel à la pitié contre la férocité des guerres religieuses et contre la barbarie des supplices judiciaires. Surtout, il rend homniage à la sainteté de l'amitié.
Molière prend feu contre les passions et les travers qui rendent les humains odieux et il prêche le bel évangile de la sociabilité.
Dans ses pirouettes les plus folles^ Vincrédule Voltaire ne perd jamais de vue son idéal de raison^ de science, de bonté,,, oui y de bonté. Car ce grand satirique ne fut méchant que contre les méchants et les sots.
Enfin Renan resta toujours prêtre et ne fit qu'épurer la religion. Il crtit au divin, au savoir, il crut à l'avenir des hommes.
Ainsi, tous nos sceptiques jurent pleins de ferveur, tous travaillèrent à délivrer leurs semblables des chaînes qui les accablent. Ils jurent des saints à leur manière.
Quelqu'un dit :
— Saint Renaft : c'est le titre d'un chapitre des Souvenirs d'enjance et de jeunesse. Mais nul n'avait encore parlé de saint Voltaire ni de saint Rabelais.
Sans relever le quolibet, France poursuivit :
— On jait griej à ces géa?its d'avoir trop présumé de la raison humaine.
Pour ma part, je n'accorde pas à la raison une confiance excessive. Je sais co?nbien elle est débile et chancelante.
Mais je me rappelle le spirituel apologue de Diderot : Je n'ai^ disait-il, pour me guider la nuit dans une épaisse jorêî quSine petite lumière vacilla^ite, U?i théologien vient et me la souffle.
Suivons d'abord la raison, c^est le plus sûr. Elle-même nous avertit de sa faiblesse et nous instruit de ses limites.
D'ailleurs, loin d'être incompatible avec le sentiment, elle y conduit au contraire.
Lorsqu'ils ont beaucoup médité, les plus sceptiques des pe^iseurs, devant Vinuiilité du fiux éternel de V Univers, devant le psu de chose que sont les tristes hommes et devmii les sou^rances absurdes qu'ils s'infligent entre euj^ pejidani le rêve si bref de Pexistefice:, sont pris d'une profonde conmdséation pour leurs semblables.
De cette compassion à l'amour fraternel^ il ny a qu'un pas^ Il est vite fratichi, La pitié devient ûgissa?îte, et celui qui se aoyait à jumais détaché de tout se jette éperdu fnent
dans le combat pour secourir ses frères malheureux,
Ouîy mes amisy ce sont là les sentiments des sceptiques.
Nous avions écouté en silence cette Drûlante profession de foi.
Et France s 'excusant presque :
— Je m'emballe, n'est-ce pas?,,. Mais c^est que les pauvres sceptiques sofit vraiment trop méconnus.
En somme, ce sont les plus idéalistes des mortels. Seulement ce sont des idéalistes déçîis,
Com.me ils rêvent d'une humanité très belle, ils s'affligent de voir les hommes si différents de ce qu'ils devraient être. Et leur habituelle ironie n'est que l'expression de leur découragement. Ils rient, mais leur gaîté recouvre toujours une affreuse amerîume. Ils rient pour ne pas pleurer.
Là-dessus, Pierre Champion goguenardant un peu :
— Si Jeanne d'Arc avait été une sceptique de la bonne école, qui sait? peutêtre eût-elle accompli par amour de Thu-
manité les magnanimes actions que la foi lui inspira.
— Non, sans doute, répondit France en souriant, car seuh hs visionnaires font de très grandes choses.
Mais, ô malicieux Pierre Champion^ notez que le plus irréligieux des hommes^ Voltaire, sut être fort brave lui aussi, en poursuivafit, contre toutes les puissances ecclésiastiques et judiciaires, la réhabilitation de Calas, de Sirven, du chevalier de la Barre et de Lally-TollendaL
Notez que s'il commit le péché d'écrire la Pucelle, ce mécréant fut le premier à réclamer des autels pour Jeanne d'Arc (^ ).
Notez encore que si les juges de Jeanne d'Arc, au lieu d'être de fanatiques dévots, avaient été des philosophes sceptiques,
(i) Anatole France fait allusion à cette phrase de THistoire Universelle :
Enfin y accusée d'avoir repris une fois V habit d*honime qu'on lui avait laissé exprès pour la tenter^ ces juges qui n'étaient pas assurément en droit de la juger, puisqu'elle était prisonnière de guerre, la déclarèrent hérétique^ relapse et firent mourir à petit feu celle qui, ayant sauvé son Roi, aurait eu des autels dans les temps héroïques oii les hommes en élevaient à leurs libérateurs.
à coup sûr, ils ne Feussent point brûlée.
Concluez^ mon cher ami, que le scepticisme suggère les sentiments les plus humains et qu'en tout cas il interdit les crimes.
J'ai débité mon credo. Amen /
e proIe55eur DroA\rn :liercj:ie le secret dit
JUe prolesseur JDro^\rn ckercke le .ecret Ju génie
EMMITOUFLÉ dans sa douillette beige à rayures brunes, et coiffé de son éternel petit bonnet flamboyant, France était assis à sa table de travail.
Il feuilletait un très vieux livre relié en peau de truie.
La fenêtre ornée de ces culs de bouteille que sertissent des lamelles de plomb et que les gentilshommes verriers appellent siveSy répandait sur l'écrivain une lumière douce et diaprée.
On eût dit une scène de Rembrandt,
quelque philosophe en méditation dans une soupente, ou mieux, quelque docteur Faust consultant la Kabbale.
Notre hôte s'était levé pour nous accueillir :
— Vous vous demandez^ nous dit-il, quel est ce vénérable houquin? C^est la Chronologie collée. J'étais en train d'y chercher un portrait de Rabelais.
Il tourna quelques feuillets :
— Tenez, le voici. Il fut gravé par Léonard Gaultier, quelque cinquaîite ans après la mort du grand satirique. Nous n'en possédons point qui ait été dessiné de son vivant et cette petite hnage est la plus ancienne qui reproduise ses traits.
Il y a d'ailleurs des chances qu'elle lui ressemble (^ ).
Qu'en pensez-vous?
il) A h vérité, UEstoile qui acheta la Chronologie coUee au moment où. elle parut en 1601, écrivit au-desstis de la tête de Rabelais , cette critiqué : a Qui ne Im retraict nullement ». // témoignmt ai m contre la ressemblance de cette gravure. — C/. H. Clûuzoif Les Portaits de Rûbdâis, Galette des Be^ix-Aris, 1911.
Mms ptift^itre la légende qui d^ iétmt fBsrmU
DE LA VILLA S A ï D 93
Rémy de Gourmont (^), qui était parmi nous, regarda la vignette et dit :
— Quelle mine rébarbative ! un vrai Père Fouettard ! Son front est barré de rides profondes et de bourrelets gros comme des câbles. Et ses yeux caves brillent d'une sombre ardeur,
A coup sûr, Ton imagine plus de jovialité chez le curé de Meudon :
autour de maître Alcofrihas, avait-elle substitué dans Vesprit de VEstoile au souvenir du personnage grave qu'il avait co'nnu lo'ngtemps auparavant, le type conventionnel d'un génial bouffon.
(i) Rémy de Gourmont aii?iait à rendre visite à Anatole France.
Ces deux esprits charmants et rares en prenaM contact^ jetaient des étincelles comme fer et silex et c'était joie divine de les entendre..
Rémy de Gourmont était le paradoxe fait Iiomme^ mais le paradoxe souvent plus sensé que le vulgaire bon sens.
Il était tout-e sensibilité , mais une lèpre hideuse qui lui rongeait la face, l'isolait dam la torture de sa tendresse inexprimée.
Par dépit, il iroîiisait souvent et quelquefois même contre Vamour.
Ce matin-lày nous Pavions rencordré dans l'Avenue du Bois de Boulogne, avant son arrivée chez France.
Avec nous, il avait contemplé un 'momeni, dans le gazon, des tour ter elks irisées qui se becquetaient Et sou^
Jamais... dit Ronsard,
...le soleil ne Va veuy Tant fust-il matins qu'il n'eust heu.
Et jamais, au soir, la nuit noire.
Tant fust tard, ne Va veu sans boire.
Il se couchait tout plat à bas Sur la jonchée, entre les taces ; Et parmi les escuelles grasses.
Sans nulle honte se souillant ^ Allait dans le vin barbouillant Comme une greTiotiille en la fange...
daiji :
— « Les Anciens firent hommage des colombes à Vénus, parce qu'elles sont très zjoliiptueuses. Ils eurent tort cependant, car il y a des créatures plus galantes encore. »
— « Lesquelles ? » demandâî'nes-nous fort attentif.
— « Les escargots ! »
Nous eûmes un haut-le-corps de dégoût et d'incrédulité.
— « Oui, les escargots, reprit-iL Les zoologistes nous enseignent, en effet, que Dame Nature, pleine de générosité pour ces bestioles, les a comblées de bonheur. A chacune, elle a donné à la fois les attributs du mâle et de la femelle. Et dans un couple de limaçons, chaque petit porte-cornes éprouve double plaisir : il est en même temps amoureux et amoureuse.
fi // est dommage que ces animaux marchent trop lentement, car ils méritaient ?fiieux que les tourterelles de traîner le char de Cypris. )>
C'est par ces devis drolatiques qu'il nous avait mené jusqu'à la porte de M. Bergeret.
Mais cette épitaphe bachique doit mentir. Car le Gargantua et le Pantagruel ne sont point comiques. Et c'est Léonard Gaultier qui a raison.
France. — Je le crois comme vous.
Rabelais n^est pas le joyeux compagnon qu'on se figure. Ses expressions^ ses locutions sont vertes et drues, mais ses inventions sont pensives. Il fait des prêches austères.
Sa gaîté n'est en somme qu'apparente.
Et S071 rire masque mal sa gravité foncière ,
— Son air maussade ne saurait surprendre, dit Tun de nous, puisque c'était un savant.
France. — Pardon y Rabelais n'était pas ce que nous appelons un savant ; car il n'ennuie jamais.
Il n'est pas gai, mais il ne fatigue point.
Il lui arriva de donner une édition des Aphorismes d'Hippocrate. Eh ! bien, il négligea de conserver les commentaires du manuscrit. Pour quoi '^ Sans doute, parce qu'il ne les jugea pas intéressants.
Or, qu'est-ce qu'un savant ? C'est un être assommant qui étudie et publie par principe tout ce qui manque radccalement d'intérêt.
Rabelais n'est donc pas un savant.
Il avait cependant une assez solide érudition, il faut en convenir.
Et pour un homme dont la science fut le moindre mérite, la sienne était déjà coquette.
Certains de ses fanatiques ne lui prêteîitils pas une compétence universelle ?
A propos des opérations de guerre de Gargantua contre Picrochole, par exemple^ ils affirment que Rabelais est un grand stra^ tège.
Mais c'est une moquerie.
A ce compte, n'importe quel écrivain serait un tacticien consommé.
Ainsi, je parie écrire, quand on voudra, une brochure de cent cinquante pages sur Paul de Kock, tacticien.
Je prendrai mes textes dans le Cocu.
Il y a dans ce roman im vieux brisquard, qui dresse un cacatoès à nasiller : « Portez
armes ! Présentez armes ! Arme sur Vépaule,.. ouette ! etc., »
Ma glose s'exercera là- dessus,
« Voyez ! dirai-je, quel merveilleux guerrier que ce Paid de Kock, Il connaît à fond Vart militaire. Portez armes ! est, en effet, le commandement donné au soldat pour lui faire soulever son fusil. »
Je continuerai :
« Nous avons collationné, à ce propos, une théorie militaire de 1830 ; nous y avons trouvé à la page 25, paragraphe 3, le commandement : Portez armes ! Ce mouvement se déco?npose ainsi qu'il suit : Elever l'arme avec la main droite à hauteur de Tépaule, la saisir avec la main gauche, etc.. »
J'exploiterai ainsi tout le psittacisme de l'oiseau savant.
Conclusion : en tactique, Paul de Kock aurait pu en remontrer à Napoléon /^^.
Et voilà, le tour serait joué.
A vrai dire, maître Alcofribas ne fut pas plus versé que Paul de Kock dans l'art des batailles.
N^a-t'On pas discerné aussi dans le Gar-
gantua des aUusimis aux guerres de François I^^ et de Charles-Quint ?
Pure rêverie !
Les procédés de Vimagination chez Rabelais ont été reconstitués. Ce 71' étaient point du tout les grands événements contemporains qui V inspiraient^ mais au contraire de très menus faits doîit sa jeunesse lui avait laissé le souvenir.
Certains des noms propres qu'il emploie sont ceux de personnes qu'il avait connues.
Je ne garantis pas cependant que la réalité lui ait fourni ceux de Humevesne et de BahecuL Mais l'épisode même de ces deux plaideurs lui fut suggéré par une affaire judiciaire à laquelle il fut mêlé.
Les différends de Grandgousier et de Picrochole reproduiseiit de même des querelles qui avaieîit ?ms aux prises des paysans tourangeaux et dont les échos burlesques l'avaient diverti.
Sans doute voulut-il nous faire ejitendrey qu'au fond^ les guerres des plus orgueilleux souverains rappellent étonnamment des bat-
teries de rustres. Vérité d'U7te savoureuse ironie !
Non^ mes amis, Rabelais ne fut point un grand stratège. Il se contenta d'être un grand écrivain.
Joséphine introduisit M. Brown, Professer oj Philology ai the Universiîy of Sydney,
C'est un homme gras, robuste, le teint couleur brique, les lèvres et le menton ras, La vigueur de ses muscles prouve qu'il cultive assidûment le golf et le polo. Il porte des lunettes d'or. Ses cheveux carotte couchés en avant sont raides comme des soies de sanglier.
Son élégance anglo-saxonne nous frappa.
De près, son costume était un magma de gros fils qui offraient tous les tons de l'arc-en-ciel : mais à quelque distance, il affectait la couleur verdâtre et indécise d'une purée de pois cassés,
A son col mou, échancré sur un cou de
loo LES MATINEES
taureau, se nouait une petite cordelette rouge qui afRchait des velléités conquérantes.
Des souliers jaunes, longs et larges comme des steamboats, complétaient la mise de cet Australien savant et solide.
France. — Que désirez-vous de moiy Monsieur le Professeur ?
M. Brown s'exprimant en français avec une extrême difficulté et gêné d'ailleurs par la timidité qui l'étreignait devant un honrnie illustre, bredouilla comime il put :
— Je... vô... Je voulais voir vô.
France. — J'en suis trop honoré, Mon-
sieur le Professeur, et le plaisir est mutuel. Prenez donc ce siège et contentez votre désir.
Quand M. Brov^n se fut assis, il reprit en égrenant ses mots :
— Je cherchais... je voulais savoir la mystère... le secret de la génie littéraire...
France. — Si je vous entends bien, vous préparez une thèse sur le génie en littérature.
— Yes, hurla le Professeur Brown,
DE LA VILLA SAID loi
tout rayonnant d'avoir été compris. Yes, y es.
France. — Eh ! bien, quand voiis êtes entrée notre entretien, par une heureuse rencontre, roulait sur un des plus grands génies de la France et du monde, sur Rabelais.
— Yes, Rabelais ! Yes !
Les yeux de M. Brown flamboyèrent de joie.
France. — Quel est le secret de son génie ? Epineuse question que vous me posezlà?
Par quelles qualités surpassa-t-il les autres éaivains ?
— N'a-t-on pas dit qu'il écrivait mal ? objecta quelqu'un.
France. — Tous les grands écrivains écrivent mal. C'est bien connu.
Du moins, ce sont les cuistres qui VaJfirment.
Les grands écrivains sont impétueux. La vigueur de leur vocabulaire, Vintensité de leur coloris, la hardiesse de leurs tournures déconcertent les pédants.
I02 LES MATINEES
Pour les barbacoles^ bien écrire^ c^est apparemment écrire diaprés une règle. Mais les écrivains de race se font leur règle eux- 7fwmes^ ou r/iieux^ ils n^en ont auaine. Ils changent à chaque instant d.e manière, sous la dictée de V inspiration, tantôt harmcmieuXy taîitôt heurtés^ tantôt indolents, tantôt fougueux.
Ils ne peuvent donc écrire bie7t selon la commune opinioîi.
Et pourquoi n^en point convenir ? Rabelais n'est pas exempt de défauts. Ses chapelets de substantifs, ses e?ifilades d^épiîhèteSy ses kyrielles de verbes, témoignent assurément d'une intarissable verve, mais S071 style en est alourdi. Ses phrases manquent souvent de souplesse, de cadence et d'équilibre.
Il ne serait pas malaisé de trouver chez d'anciens auteurs plus de régularité, de limpidité et de nofubre.
Le Ménagier, par exemple, qui fut composé bien avant le Gargantua, recèle d'adorables passages sur le pain, le vin et les abeilles. Sans doute^ le vieux langage peut
faire illusion ; car réloignement donne une nuance exquise aux choses du passé, et nous découvrons un charme à ce qui n'en offrait guère aux hommes d^ autrefois.
Pourtant, je ne crois pas me tromper, Le Ménagier est délicieusement écrit. Ce serait du bon Rabelais, si c'était du Rabelais.,, c'est-à-dire s'il n'y manquait le génie.
Et de même, les Contes du Seigneur des Accords sont pleins d'agrément. Son style est fluide et sonne à ravir. Il est w.eilleur que celui de Rabelais, Néanmoins c'est Rabelais qui est le grand écrivain et non Le Seigneur des Accords,
L'un de nous suggéra :
— Molière aussi écrit mal.
France. — Eh ! bien, oui, Molière aussi écrit mal. Et Saint-Simon et Balzac, et tous, vous dis -je !
Au îejnps de Molière, certains auteurs, bien moins illustres, Saint-Evremond et Furetière, par exemple, usèrent d'une syntaxe plus châtiée. Ils furent plus purs. Seulement Molière est Molière, c'est-à-dire non pas le bon, mais le grand écrivain.
-Le proIe55eur JDro^w^n :liercne le secret au §én
(SuûeJ
4^ çvS^, m f>^^.
l^e prclessetir :iiercxie le secret
(Suite)
Jjro^w^n au
^^nie
LE Professeur Brown ne perdaît pas un mot de l'entretien.
Il écoutait sans doute par ses oreilles, mais aussi par ses yeux écarquilîés et surtout par sa bouche ouverte. Soudain, il se lança courageusement à la nage dans la conversation :
— Je... avais.,, cru... toujours que les grands écrivains étaient celles... ceux qui travaillaient le plous.
io8 LES MATINEES
Nous avions suivi son balbutiement avec une courtoise anxiété.
France lui demanda le plus poliment du monde :
— Vous pensez peut-être^ Monsieur le Professeur, au fameux adage de Buffon : Le Génie est une longue patience.
— Aoh ! fit vivement l'Australien, avec un regard mouillé d'une reconnaissance infinie.
France. — Eh ! bien, je soupçonne fort que cette sentence est menso?igère.
Un voile de tristesse se répandit sur les traits de M. Brov^n ; mais il tendit la bouche plus avidement encore.
France. — Oui, cette maxime est fausse. Les génies ne sont pas les plus scrupuleux des mortels. Ou plutôt il n*y a pas de loi rigoureuse.
Quelques génies^ je le reconnais, sont très appliqués.
Notre Flaubert fut de ceux-là {^). Il
(i) Anatole France est avssi de cette espèce. El il a d'autant phis de mérite à reconnaHre citez d*autres les beautés de Fimprovisation.
essayait cent phrases pour en écrire une. Et Dumas fils disait de lui très justement :
— « C^est un ébéniste qui abat toute une forêt pour fabriquer une armoire. »
Mais d^ autres génies sont négligés à V excès. Et cette espèce est peut-être la moins rare.
Chez Rabelais^ pour en revenir à lui, on relève quantité d^ inadvertances.
Il ne consacrait à ses ouvrages, nous a-t-il appris lui-même, autre temps que celui qui était établi à prendre sa réfection corporelle, savoir est beuvant et mangeant.
Il n^ écrivait pas. Il dictait. Et son ima-gination trottait la bride sur le cou.
Aussi les proportions de ses géants varient-elles sans cesse. Tantôt ils sont plus grands que les tours Notre-Dame ; tantôt Us ne dépassent guère la taille des hommes.
A la fin de son deuxième livre, il annonce que Panurge se mariera et sera cocu dès le premier mois de ses noces, que Pantagruel trouvera la pierre philosophale et qu'il épousera la fille du prêtre Jean, roi de rinde. Mais rien de tout cela n'arrive dans
iio LES MATINEES
les livres suivants, Rabelais a complètement oublié son beau programme.
Bref, c'était le plus insouciant des génies,
Remy de Gourmont. — Oh ! bien, le meilleur écrivain espagnol, Cervantes, était peut-être moins soigneux encore. Son étourderie se trahit partout.
Le lendemain du jour où Don Quichotte a quitté son logis, sa gouvernante dit au curé qu'il est parti depuis six jours.
Sancho pleure la perte de son âne que le voleur Ginès de Passamont lui a volé et quelques pages plus loin, il remonte sur sa bête revenue on ne sait d'où ni comment.
La femme de Sancho se nom.me d'abord Jeanne, puis Thérèse.
Et voilà qui est plus fort. Le gros écuyer du Chevalier de la Manche n'apparaît pas aussitôt tel qu'il se montre au cours du roman ; c'est seulement au bout de plusieurs chapitres que l'auteur lui attribue, par exemple, la manie si plaisante de débagouler force proverbes.
En maints endroits du chef-d'œuvre de
DE LA VILLA S AID m
Saavedra, éclatent donc les signes d une besogne hâtive.
France. — Que vous disais-je, Monsieur le Professeur ?
Et pour parler (Tun génie de chez vous, ne prendrait-on pas votre Shakespeare^ lui aussi, en flagrant délit de distraction ?
Tenez, il dit et répète que les sorcières ont jait à Macbeth trois prophéties,
A la vérité, elles le saliie^it de trois titres : Thane de Glamis, Thane de Cawdor et Roi.
Mais comme Macbeth était déjà Thane de Glamis quand elles surgissent devant lui, il n'y a donc là que deux prédictions et non pas trois, n'en déplaise au grand WilL
Je passe sur le port en Bohême, sur V heure qui sonne à une horloge dans la Rome antique et sur beaucoup d'autres gentillesses que voîis connaissez.
Ignorance ou inattention ?
Vous voyez, en tout cas, avec quelle désinvolture les génies bâclent letirs sublimes ouvrages.
Quoi qu'on en dise, la patience est la
dernière de leurs vertus. Ils ne se donnent point de peine. Ils sont grands comme les belles femmes sont belles : sans effort.
Cette pensée heurte un peu la morale courante^ fen convieiis. On voudrait que la gloire fût acquise au prix de quelque labeur. En offrant aux jeunes gens les géni£S pour modèles, on a coutume de leur dire : Piochez dur ! Bûchez ferme ! Vous serez semblables à eux.
Et, en effet, ce serait plus juste.
Mais quoi ! La nature se moque bien de la justice ! Les médiocres suent sang et eau pour accoucher de niaiseries. Les génies sème7it les merveilles en se jouant.
En somme, il est beaucoup plus facile de produire un chef -d^ œuvre qu^une rhapsodie.
Car tout est facile.,, au mortel prédestiné.
M. Brown semblait atterré.
[1 s'obstinait toutefois à son enquête.
— Alors, Monsieur French, ne pensezvous pas que le principal qualité des grands
écrivains, c'est la beauté du imagination ?
France. — La richesse de Vhnagination ?
M. Brown. — Aoh !
France. — Peut-être.
Remy de Gourmont. — Ma foi ! Rien n'est moins certain. Presque tous les au teurs célèbres ont, au contraire, taillé leurs beaux habits dans des pièces de drap que d'autres avaient tissées. Selon le mot de Molière, ils ont pris leur bien où ils le trouvaient. Plus on relit Rabelais, Molière, La Fontaine, pour ne citer que ceux-là, plus on voit se réduire la part de leur invention.
France. — Très jtiste, mon cher ami.
Rarement^ la matière première leur appartient. Ils rempruntent et ne font qu'y donner un tour nouveau.
On a d'ailleurs aujourd'hui la rage de dépiauter les génies. C'est l'exercice à, la mode.
On cherche les sources de leurs ouvrages. Leurs détracteurs dénoncent leurs plagiats. Leurs fanatiques en font autant ; mais ils ont grand soin de dire que quand le paon
dérobe au geai quelques plumes bleues pour les mêler aux yeux de sa roue, le geai ri* a poiîit à se plaiiidre, car le paon lui fait grand honneur.
Et lorsque les eîinernis et les dévots d'un adte se sont pendant quelque vingt ans évertués sur une idole ^ elle n^est plus que poussière^ à ce quHl semble.
Que reste-t-il de Rabelais après les travaux des rabehjsiejis ? et de Cerva?itès après ceux de ses adorateurs ? et de Molière après ceux des moliéristes ?
Au vrai, je crois qu'ils demeurent ce qu'ils furent toujours, c'est-à-dire de très grands hommes.
Mais la critique fnoderne, en notis signalant oit ils allèrent ramasser chaque petite pierre de leur mosaïque, pourrait finir par nous persuader que leur réputation est usurpée.
Pour Rabelais, par exemple, rien n*est plus à lui. On nous dit : Cette page appartient à Tory, cette autre à Lucien, celle-ci à Thomas Morus. celle-là à Colonna.
Et c^est exact.
Bien mieux ^ Rabelais semble même moiiis intelligent que les auteurs dont il sHnspire, oui, moins intelligent.
Comparez Vépisode de TEcolier limousin chez Tory et dojis le Pantagruel.
Je le rappelle en deux mots.
Le bon géant Pantagruel rencontre un jeune bélître qui se vante de faire ses études à Paris et qui parle un français étrangement panaché de latin.
Pour exprimer qu'il a coutuine de passer la Seine le matin et le soir :
« Nous transfrétons la Séquane, dit-il, au dilucule et au crépuscule. »
Et en veine de confidences gaillardes, il conte que les étudiants parisie?is se plaisent à inculquer leurs vérètres es pudendes de mérétricules amicabilissimes, etc., etc.
Pantagruel Vécoute quelque temps avec stupeur. Puis, soudain, perdant patience, il vous Vempoigne à la gorge et vous le secoue comme un prunier. Alors Vétudiant, dans sa frayeur, salit vilainement ses chausses et se met à implorer grâce en patois limousin.
Voilà Vhistoire»
ii6 LES MATINEES
Eh ! bie7i, Tory commence par expliquer pourquoi son persomiage parle d' abord latin. C'est que ce provincial ignore le jrançais. En fait de langue vivante^ il ne possède que le patois de son pays. Et sHl recourt au latin, ce îi'est nullement par ajjectation^ mais parce que le latin était Vidiome uni-ver sel, V espéranto de V époque.
Puis soudain, sous V étreinte du géant y il revient à son langage naturel qui est le limousin.
Rabelais, au contraire, ne donne aucun éclaircissement et chez lui, par conséquent^ Vaventure est moins intelligible.
Mais, comme il ne limite pas nos conjectures, nous supposons que si Vécolier parle un jargon pédant oit il entre beaucoup moins de français que de latin, c'est pour s^en faire accroire, pour époustoufler Pantagruel.
Et nous rions de grand cœur quand, sous Vempire de la crainte, ce cuistre nous décèle tout à coup par son baragouin provificial la trivialité de son origine.
Il symbolise ainsi merveilleusement la
nullité prétentieuse des faux savants beaux parleurs.
Et le conte moin^ motivé acquiert par là même une portée bien plus grande.
Pareillevient, comparez /'Icaroménîppe de Lucien et V épisode du bûcheron Couillatris dans le prologue du Quart Livre de Pantagruel.
Vous verrez que Rabelais paraît moins intelligent que Lucien,
Dans /'Icaroménippe, Jupin^ ayant ouvert une petite trappe au pied de son trône ^ se penche pour écouter attentivement les vœux des mortels,
Plein d'équité^ le père des dieux et des hommes met soigneusement en réserve les demandes raisonnables^ afin de les exaucer^ et il souffle jurieusement sur Vessaim des prières injustes pour les détourner de lui.
Le Jupiter de Rabelais^ au contraire^ ne suit aucune méthode. Cow.me V effroyable tohu'bohu des supplications qui montent de l'univers entier, lui rompt la cervelle^ il ne sait plus oii domier de la tête. Il brouille tout. Et c'est au petit bonheur qu'il comble
ii8 LES MATINEES
les humains de bienfaits ou les accable de disgrâces.
Eh ! bien^ ?iotez, que sous cette forme extravagante^ la bouffonnerie tou£he au sublime.
Chez Lucien y c était une ajnplification de rhétorique. Chez notre Rahelais, Cest une profonde satire du Destin aveugle.
Voilà comment les grands hommes ne peuvent se tromper. Ils ont beau faire. Ils 07it toujours raison, parce que leur invention au lieu d'être froidement caladée est un puissant instinct fiaiurel.
Ils créejit comtne les mères mettent leurs enfants au monde. Toutes les statues qu'ils pétrissent respiretit sans quHls sachent pourquoi, Mêrne tortues et bancales, elles palpiteîit. Elles sont nées viables, tandis que les images plus régulier evaent modelées par d'autres sculpteurs restent mortes.
M. Brown était de plus en plus découragé, parce qu'il n'arrivait pas à saisir
pourquoi les génies remportaient sur le vulgaire.
Chaque fois qu'il croyait leur découvrir une supériorité, elle s'évanouissait à l'examen.
Avec l'énergie du désespoir, il articula :
— Si les grands écrivains... ils n'imaginent pas eux-mêmes les chaoses,... ils compaosent mieux, peut-être...
France. — Ils ont^ dites-vous^ le mérite de la conipositiGîi,
Franchement^ Monsieur le Professeur^ je crois qii^ici encore vous vous abusez.
Je sais bie?i que la coinposition passe d'ordinaire pour la première nécessité de Vart d'écrire.
C'est une des vérités fondamentales que notre sage Université enseigne à ses nourrissons comme dogmes intangibles.
Hors du plan^ point de salvt ! telle est la doctrine.
On considère Vœuvre littéraire comme une sorte de grand théorèm^e dont les propositions se commandent^ s'enchaînent et se hâtent vers le C.O.F.D.
Mais chez beaucoup de génies^ nom n^observons rien de semblable.
Rabelais^ Cervantes^ Swift, se sont fort peu souciés de composer leurs romans.
Il est trop évident que maître Alcofribas ignorait absolument oii il allait.
Quand il commença le Pantagruel, sans doute ne savait-il pas au juste ce qu'il y fourrerait. Les épisodes se succèdent sans ordre et tous so7it exquis. Que faut-il de plus? C'est une capricieuse et divine prome- 7iade.
Panurge désire prendre femme, mats il craint fort d'être cornard.
Il interroge là-dessus les sages et les fous. Puis il s'eîubarque pour consulter Voracle de la Dive Bouteille. Et nous voilà partis avec lui sur les flots cérulés. Nous zigzaguons de rivage en rivage. Sans cesse, de nouvelles aventures nous sont co7itées qui n'ont pas le moindre rapport avec le cuisant souci de Panurge,
Oii trouver un plan dam tout cela ?
Les plus beaux chefs-d'œuvre sont à tiroirs. On y glisse tout ce qu'on veut. Ils
s^ élargissent, s^ enflent , se distendent à mesure qu'ils se font.
Encouragé par le succès d^un premier livre, Vcmteur continue,,.
Ainsi en advint-il du Pantagruel et aussi du Don Quichotte, dont Gourmont parlait à V instant.
Comme Rabelais, Cervantes n^obéit qu'à sa fantaisie. Il marche, revient sur ses pas, court, s'arrête, se repose dans la prairie, s^ enfonce dans les bois. Il hante tantôt les pâtres, tantôt les seigneurs, tantôt les brigands. Il n'a pas de but.
Il montra tant de laisser-aller dans son Don Quichotte, que tout autre assurément eût perdu la partie. Mais il la gagna. Il y a de ces privilèges.
Théoriquement, l'intérêt de son récit de^ vrait aller decrescendo.
Le premier genre de comique exploité par Cervantes est en effet de beaucoup le plus gai, du moins en principe.
Au début de l'ouvrage, c^est la seule folie du héros qui provoque le rire. Il n'est victime que de lui-même. Il est dupe de sa
propre imagination démente^ qui lui faif prendre des ??îoulins pour des géants et des moutoîis pour une armée.
Dans la suite, au contraire^ il a presque recouvré son bon sens. Et ce n^est plus luimême qui se forge des malheurs. Ce sont des seigneurs désœuvrés qui lui jouent mille tours pendables. Ils Vaffolent par toutes sortes de pyrotechnies. Ils le juchent les yeux bandés sur un cheval de bols qu'ils secouent et ils lui persuadent quHl voyage dans les airs. Ils lancent dans sa chambre des matous furieux qui lui labourent le visage, Enfiny il 7i'est pas de méchante farce qu'ils ne machinent contre lui.
On pourrait a'aindre que la drôlerie de ces mystifications fie fût compromise par la réprobation qu^elles soulèvent.
Point du tout. Ce beau ro?nan attache de plus en plus jusqu'à la dernière page. Cela tient du miracle,
Remy de Gourmont. — Mais n'est-ce pas chez les bons auteurs une suprême habileté de suivre indolemment leur caprice qui les guide si bien ?
France. — Mon cher ami, tout est charme chez les éaivains que nous aimons. Nous avons pour eux des trésors de complaisance. Et nous les louons de ce que nous blâmons chez les autres.
Comme nous préjugeons qu'ils sont excellents, ils nous paraissejit toujours tek.
Tenez, il în'arriva un jour à moi-même une assez plaisante aventure.
J'avais donné à un journal le manuscrit d'un roman.
Comme j' allais partir en voyage, je V avais divisé en cahiers dont chacun représentait un feuilleton.
L'on avait distribué ces fascicules dans un casier qui comptait beaucoup de compartiments sur plusieurs rangées.
Le malheur voulut que le compositeur se trompât. Il puisa dans le casier en suivant les compartiments de haut en bas et non de gauche à droite, comme il aurait dû.
Mon roman n'eut plîis ni queue m tête. Mais personne ne s'en aperçut. Et même quelques esprits bien tournés me firent com-
pliinent sur les délicieux méandres de mon iinaoination.
Je leur sus gré de leur ferveur.
A coup sûr, mon cher Gourmont, vos raisojis d'admirer le désordre de Rabelais et de Cervantes soîit iiifijiiment plus légitimes.
Que nous importe, en effet, de savoir oii ils nous 7nène?it ? Ne sommes-nous pas trop heureux de nous attarder avec eux aux mille reposoirs fleuris qui jalofinent leur route ?
Le décousu même de leur trame imite V imprévu de la vie. Ce sont les jours qui s'ajoutmit aux jours.
Et puis, il faut bien le dire, on. reconnaît dans leurs œuvres une unité autrement ro^ buste que celle d'une intrigue adroitement nouée.
C'est la cchésion de leur esprit.
Les épisodes sont épars ; jnais la pensée qui se joue au travers est toujours droite et jerm.e.
C'est un beau rayonnement intérieur qui illumine, vivifie et harmonise les aventures les plus changeantes.
Ainsi quelle noblesse dans le Don Quichotte ! Quelle fierté ! Que d^ amertume souriante ! Que de hautaine poésie ! et que de boîité !
Pour apprécier mieux encore ces rares mérites^ il faut lire Vinsipide contrefaçon d'Avellaneda,
Vous savez que cet Espagnol contemporain de Cervantes eut le front d'écrire une suite du Don Quichotte pour spolier V auteur d'une partie de sa gloire et de son profit,
Cervantes se cabra. Et il eut raison.
Car de son vivant^ ce plagiat dut lui porter préjudice.
Mais je souhaiterais fort qu'aujourd'hui la plate élucubration de l'imitateur fût publiée dans la même édition que le chefd'œuvre : la caricature servirait de repoussoir au radieux modèle.
Et justement, tandis que Cervantes fait éclater son génie en s' abandonnant à sa verve toute spontanée, l'autre adopte un plan, il se propose un but,
Avellaneda ne manie la plume que pour démontrer l'excellence de la foi.
C'est à quoi tendent toutes ses histoires.
Quelles histoires ! Vous allez en juger, Sancho, par exemple, rencontre une belle Morisque. Et dans le transport de son enthousiasme :
— ((Plut au Ciel, s'écrie-t-il, que toutes les puces de mon lit jussent pareilles à cette jeune mahométane ! »
— « Hé ! quoi, Sancho ! grommelle aussitôt Don Quichotte, est-ce toi qui parles si légèrement, toi, le mari de Thérèse !
« Assurément ton épouse est outrageusement laide. Mais elle est bonne chrétienne, Sancho, Et notre sainte Mère V Eglise t'enjoint de la trouver plus séduisante que les musulmanes les mieux faites. )>
Mais ce que recommande surtout Avellaneda, c^est la dévotion au rosaire.
Il ne tarit pas sur les grâces réservées aux dévots qui égrènejit assidûment leur chapelet. Parmi les homélies édifiantes et saugrenues qu'il brode sur ce canevas, il en est une assez connue, par ce que notre Nodier en fit tme nouvelle. Je ne sais même commefit ce
conteur réussit à parer de quelque agrément une si pauvre affabulation.
Voici le thème :
Une religieuse, u?ie jeune sœur tourière qu^un élégant seigneur avait remarquée en passant devant la porte entrebaillée d'un couvent^ correspoîidit avec Venjôleur et résolut de le rejoijîdre.
Malgré son ardeur coupable, elle n* avait point cessé de témoigner à la Sainte Vierge une brûlante piété. Au moment de fuir le couvent, elle fut poussée par un élan de son cœur vers la chapelle de Marie, Et elle déposa sur les degrés de V autel ses vêtements religieux qu'elle avait quittés pour en prendre de laïques.
Près de son amant, elle n'éprouva, comme vous pensez, que déceptions, souffrances et tourm.ents. C'était prévu.
Au bout de quelques années, abreuvée â amertume et l'âme ulcérée de remords^ elle passe devant son ancien couvent.
Elle y rentre. Elle se dirige vers la chapelle de la Vierge,
O miracle ! Son costume est sur tes
marches de Vautel^ à Vendroit même où elle l'avait déposé. Elle le revêt de nouveau, U 1715 tant d'après, elle croise une jeime Sœur qui, sans être le moins du monde étonnée de son retour^ lui parle comme si la brebis égarée n'avait jainais abandonné le bercail :
— « Ma Sœur, la Mère Supérieure réclame le trousseau de clés qu'elle vous confia ce matin, «
Et la pécheresse repentie trouve en effet pendues à sa cordelière ces clés qu'on lui demande.
Une lumière subite inonde son esprit.
Pendant toute sa longue et lame?itable aventure, la bonne Vierge, touchée de sa jerveur et miséricordieuse à ses faiblesses^ a pris sa ressemblance, a porté ses vêtemeiîts et a tenu son rôle au couvent.
O grande vertu du Rosaire !
France s'adressant alors à brûle-pour- "ooînt à M. Brown :
— « Tenez ! vous, Monsieur le Professeur, si le Rosaire vous inspirait de la dévotion, mais une dévotion éminente, eh ! bien^
la Vierge^ à cette heure précise^ ferait à votre place votre cours de philologie à r Université de Sydney, »
M. Brown se mit à rouler derrière ses lunettes d'or des yeux globuleux et effarés.
— Pourtant, mon cher Maître, objecta Jean- Jacques Brousson, le secrétaire de France, il y aurait sans doute quelque difficulté pour la Vierge à suppléer un être d'un autre sexe que le sien.
France. — Vous Ventendez mal. Rien ne lui est malaisé. Il suffit que la dévotion soit grande.
Preuve en est cette autre histoire d'Avellaneda :
Un chevalier très brave vouait au Rosaire une admirable piété.
A Vaube d'un jour de fête^ il entra dans une église de la Vierge pour assister à la messe.
Il y prit tant de plaisir qu'il en voiihit entendre une seconde^ puis une troisième.
Ensuite^ il demeura longtemps encore abîmé dans ses prières.
Vers le milieu du jour^ le sentiment des
I30 LES MATINEES
réalités lui revint. Et subitement il se rappela que ce matin-là^ il aurait dû se rendre à un tournoi solennel pour se mesurer avec ses pairs.
Il avait lancé force défis. Comment son absence a-t-elle été jugée ? Sans doute Vat-on qualifiée de reculade ! Que va-t-il devenir ! Son hoîineur est perdu !
Il sort de r église,
A peine dehors, il est salué d'acclamations éperdues.
Il pense qu'on se moque de lui. Le rouge lui monte au front. Il se débat contre ses admirateurs :
— « Laissez-moi, leur dit-il, laissez-moi. Je ne mérite pas vos railleries ! »
— « Nos railleries ! Mais jamais ovation ne fut plus sincère . ))
— « Cessez, vous dis- je ! Je prendrai bientôt ma revanche, »
— « Que parlez-vous de revanche à prendre, vous le vainqueur des vainqueurs ! »
A ce moment, un robuste gaillard dont V armure est brisée s'avance et lui dit :
— « Permettez que je vous serre la main.
On ne peut tenir rancune à un rival si courageux ! »
Alors, le pieux chevalier n^a plus de doute. Un grand prodige vient de s'accomplir en sa faveur.
Pendant qu'il priait avec tant d'onction, c'est la Vierge, la Vierge elle-même qui a revêtu son apparence, est montée à cheval, a rompu des lances, a culbuté une dizaine de fier s-à'br as , jambes rebidaines sur le sable de la lice, et a récolté pour son fidèle dévot une magnifique moisson de lauriers.
Sur quoi, France se tournant vers son secrétaire :
— Fi donc, petit incrédule !
Puis, au professeur de Sydney :
— Vous voyez bien, cher M, Brozvn, que ce serait un jeu pour la Sainte Vierge de vous remplacer..., si, du moins, nous en croyons Avellaneda.
M. Brown. — Mais le religion de môa n'autorise pas le dévotion à la Sainte Vierge.
France. — Eh ! bien, vraiment. Monsieur le Professeur, c'est grand dom?nage pour vous.
J^e prole55eur JDroA\rn cnercne le secret du génie
(Fin)
de5setir Jjj
-L^e proie5setir uro^vn cnerclie le secret dvi çénie
(F^nJ
LE professeur Brown n'était point satisfait.
Il regardait le parquet avec une morne tristesse.
— Monsieur le Professeur, demanda Anatole France, dites-moi, je vous prie, d'oii -procède le souci peint sur votre visage ?
M. Brown. — Aoh ! M. French, j'étais moins avancé maintenant qu'en entrant :
car, si j'ai bien compris, les grands écri-
vains, ils n'avaient aucun mérite, ni le correction de la style, ni le peine pour le bon travail, ni le imaginement, ni le rangement des histoires.
France. — Ejitendojis-Jious , Ces qualités, quelques-uns les 07it, Mais beaucoup d'autres ne les ont pas, et sont pourtant des génies. Ceci prouve qu'elles ne sont point indispensables aux grands écrivains,
M. Brown (avec force). — x\lors quelles qualités, dites, sont indispensables ?
Sa détresse était comique. Il avait Tair d'un naufragé qui cherche une bouée dans une mer en furie.
France. — Cher Monsieur Brown, qu'estce qu'une qualité et qu'est-ce qu'un défaut ? C'est ce qu'il s'agirait d'abord de savoir.
Il resta un moment pensif ; puis s'adressant à nous tous :
— Mais c'est vrai. Ces termes sont tout relatifs. Ce qui est bon pour un juge, est mauvais pour un autre. Et surtout, ce qui est qualité pour une génération d'hommes, devient défaut pour celles qui suivent,
TeneZy Brossette fait une remarque bien
curieuse. Il rapporte un jugement de Despréaux sur Malherbe.
« Malherbe^ déclarait V auteur de /'Art Poétique, n^était pas exempt des défauts quHl reprochait à ses précédesseurs. Ainsi l'on trouve quelquefois chez lui des rimes inattendues. »
Voilà donc quelle était la théorie eti cours au grand siècle. Pour être bonne ^ la rime devait être prévue par le lecteur ou V auditeur.
Exemple :
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.
Dans ces deux vers de Racine^ la rime était excellente pour ses contemporains^ parce qu'elle était prévue : déplorable appelait naturellement misérable.
Et cette rime nous semble mauvaise exactement pour la même raison.
Notez bien que chez Racine, certaines rimes nous paraissent excellentes : celle-ci^ par exemple :
Ah ! qu'ils s'aiment. Phénix, j'y consens. Qu'elle parte ! Que charmés Vun de Vautre, ils retournent à Sparte!
Mais précisément c^étaient ces rimes-là
que les conteinporains jugeaient mauvaises^ parce qu'elles étaient inattendues.
Pour nous autres Parnassiens y au contraire y il j allait que la rime jût rare et surprenante.
Et nous nous pâmions d'aise quand le charmant Théodore de Banville en alignait de cocasses comme celle-ci :
...des escaliers Qu'un Titan, de sa main gigantesque, a liés.
Je vous demande pardon, Monsieur le Professeur, Ces remarques sur la versification française sont trop subtiles sans doute pour vous intéresser.
Mais je vais choisir des exemples plus éclatayits pour vous montrer que les qualités d'hier sont souvent les défauts d'aujourd'hui.
Revenons à votre Shakespeare, si vous voulez bien.
— Aoh ! fit M. Brown.
France. — Juliette dit à Roméo :
(( Si mes parents te voient, ils te tueront. »
A quoi Roméo répond :
« Tes yeux sont pour moi plus dangereux que vingt épées. »
Nous appelons cela de la préciosité et, pour nous, c'est un défaut.
Autre exemple :
Dans Hamîet, Laërtes pleurant la mort de sa sœur Ophélie qui vient de se noyer^ s'écrie douloureusement :
« Ma pauvre sœur, tu n'es déjà que trop mouillée, et je ne devrais pas pleurer sur toi. »
Au lieu de nous émouvoir, cela nous fait rire, n'est-il pas vrai?
Comme vous le savez, ces concetti abondent chez le grand WilL Nous les blâmons, A notre avis, ce sont des fautes de goût. Ce sont des taches qui ternissent fâcheusement la splendeur de Shakespeare,
Mais, il faut observer que tous les auteurs de la cour d'Elisabeth écrivaient de même. Le phébu^ sévissait dans la poésie. C'était le triomphe de Veuphuisme. Les rimeurs ne s'exprimaient que par pointes. Amour, haine, espoir, affiictioyi, toutes les passions se mettaient en rébus, en charades.
A propos d'Alexandre le Grand devenu amoureux, Lyly, le plus célèbre contempo-
rain de Shakespeare, jais ait cette remarque quHl croyait piquante :
— (( Un esprit dont Torbe entier du monde ne pouvait contenir la grandeur est maintenant emprisonné dans l'étroite orbite d'un œil séduisant. »
Eh ! bien, réfléchissez un peu.
Si le maniérisme était alors le défaut de tout le inonde, ce n'en était pas un. Bien au contraire, c'était une qualité.
Plus un poète était entortillé, enchevêtré, alambiqué, plus o?i l'applaudissait.
Et le principal mérite de Shakespeare pour les Anglais de son temps était précisément ce que nous regardons comine son phis grave défaut.
Tom les auteurs illustres sont logés à la même enseigne.
Ce que leurs contemporains admirèrent chez eux, c'est justement ce qui nous déplaît.
Dante parfois nous jatigue par une sorte d'ahracadabra qui lui est très habituel. Il attribue des vertus aux chiffres. Il explique l'influence mystérieuse du nombre ^ et de sa racine 3,
// développe toute une symbolique abstruse où une forêt figure les passions^ une panthère la luxure^ un lion Vorgueil, une louve ravarivej—et Béatrice Portinari la théologie triomphante.
Ces prétentieuses obscurités nous déconcertent. Elles nom gâteraient Dante, si quelque chose pouvait nous le gâter.
Mais quoi ! le scolastique xiii^ siècle raffolait de ces énigmes. Et c'est à Vabus des devinettes que Dante dut presque toute sa gloire.
Pareillement, quand Rabelais se barbouille de grec et de latin, quand il entasse les réjérences et les citations, il nous excède. Pourtant au XVI^ siècle, c'était surtout ce pédantesque appareil qui ravissait le lecteur. Cette sauce antique semblait alors aussi nécessaire dans les écrits que les profils à la romaine dans les monuments de Philibert de UOrme, les ruines païennes dans les vitraux de Jean Cousin et les satyres dansants dans les émaux de Pénicaud.
Mais je vous vois ^ongeur, mon cher Gourmont.
Remy de Gourmont. — Je pense que si les raisons de goûter les grands auteurs changent ainsi, l'admiration traditionnelle qu'^n leur témoigne est en vérité bien mystérieuse.
France. — Bien mystérieuse, en effet.
Après tout, si Von continue à les aimer, c'est peut-être seulement parce quon en a pris V habitude.
Pour le coup, M. Brown scandalisé, sursauta :
— « Aoh ! M. French ! Ne dites pas ! Ne dites pas ! Chez les bons auteurs, je suis sûr, il y a des qualités qui restent toujours quahtés, yes, toujours ! toujours ! ))
Anatole France dévisagea ironiquement son interlocuteur, puis lentement, sur un ton de concession :
— Eh ! bien, vous avez peut-être raison, Monsieur le Professeur.
Et regardant Rémy de Gourmont, il ajouta :
— Oui, sans doute, n est-ce pas ?
Tout de même /...
C'est une enfilade de locutions qui lui est coutumière.
Quand, dans une discussion, il a bien pesé le pour et le contre, lorsqu'il a longtemps oscillé et qu'il semble enfin suspendre son jugement, alors souvent il se raccroche à quelque probabilité de bon sens, à quelque vraisemblance réconfortante.
— Oui, sans doute, n'est-ce pas? Tout de même /...
Cela signifie que la chose n'est pas absolument certaine, mais qu'elle pourrait être vraie et qu'en tout cas, il est bon de la juger telle.
— Oui, sans doute, n'est-ce pas? Tout de même ! ... les grands auteurs possèdent des qualités éternelles.
Ici la curiosité de M. Brown redoubla et sa bouche s'ouvrit plus largement encore.
France. — Si les moindres éclaboussures de leur plume nous enchantent, c'est qu'une
tête ferme et un cœur sensible guident toujours leur main.
Il est bien indifférent que leur syntaxe bronche un peu, puisque y par ses écarts mêmes, elle atteste les élans de V esprit qui la brutalise. C'est la syntaxe de la passion.
Il est bien indifférent qu'ils pillent à droite et à gauche et qu'ils embrouillent quelquefois Vécheveau de leurs histoires. Car y ce qui importe chez eux, ce n'est pas le conte si joliment qu'il soit narré, mais les sentiments et les idées qu'ils y enveloppent.
Comme les nourrices bercent les marmots^ ils nous dévident, à l'aventure, d'adorables récits qui viennent de la nuit des temps.
Nous tendons les lèvres à l'appât. Et c^est la sagesse qu'ils nous offrent avec le miel de ces fables.
Ainsi, dans la suite des siècles, les mêmes anecdotes servent à exprimer l'ondoyante pejisée des mortels les plus claivoyants.
Tous les véritables grands hommes ont pour première vertu d'être sincères. Ils extirpent l'hypocrisie de leur cœur ; ils dévoilent bravement leurs faiblesses, leurs
DE LA VILLA S A ï D 145
douteSy leurs tares. Ils se dissèquent. Ils exposent leur âme écorchée pour que tous leurs contemporains se recon?iaissent dans cette image et rejettent de leur vie 1er meîiso figes qui la corroinpent.
Ils sont courageux. Ils bouscident hardiment les préjugés. Nulle puissance civile^ morale ou immorale ne leur en impose.
Mais parfois, il est vrai, la franchise est si dangereuse qu'elle leur coûterait la liberté ou même V existence.
Sous les régimes dont Vétiquette est la plus libérale, comme sous les plus tyranniqueSy il suffit de proclamer ce qui sera reconnu juste et bon cinquante ou cent ans après y pour encourir la geôle ou Véchafaud.
Comme il vaut mieux parler que de se taire, les sages font souvent les fous pour qu'on ne les bâillonne point.
Ils sautent, secouent leur bonnet à trois pointes et agitent leur marotte en criant les extravagances les plus raisonnables.
On les laisse damer parce qu'on les prend pour des boudons. Il ne faut pas leur en vouloir de ce stratagème.
A propos des opinions qui lui étaient chères^ Rabelais goguenardait : « Je les soutiendrai jusqu*au feu,., exclusivement. »
Avait-il tort ? et s^il était monté sur le bûcher^ nous serait-il loisible aujourd'hui de savourer son pantagruélisme ?
Les grands écrivains n^ont pas Vâme basse. Voilà, M. Brozcn, tout leur secret.
Ils aiment profondément leurs semblables. Ils sont généreux. Ils élargissejit leur cœur. Ils compatissent à toutes les scuffrajices. Ils travaillent à les apaiser. Ils oîit pitié des pauvres acteurs qui jouent la tragédie comique ou la comédie tragique de la destinée.
La pitié, voyez-vous. Monsieur le Professeur, c'est le fond* même du génie.
— Aoh ! fit M. Brown, dont les yeux maintenant luisaient de joie derrière ses lunettes d'or, laissez-moi vous serrer le main, M. French.
Et il lui infligea un shake-hand à lui déboîter l'épaule.
JLa belle poupée et la vraie xemme
JLa belle poupée et la vraie xemme
CE matin-là, Joséphine nous dit que son maître recevait dans la bibliothèque.
Nous grimpâmes donc au deuxième étage, c'est-à-dire tout en haut de la maisonnette. Car M. Bergeret a installé sa bibliothèque, sa « librairie » comme eût dit Montaigne, dans les combles de sa demeure.
On pousse une vieille porte capitonnée de cuir, un ancien tambour de sacristie.
I50 LES MATINEES
On entre. On se croirait dans une chapelle. Des vitraux émaillés d'armoiries anciennes laissent filtrer une mystérieuse lumière.
Cette clarté discrète glisse paresseusement sur un plafond bas, tendu de cuir gaufré et doré. Elle s'accroche aux ciboires, aux calices, aux monstrandes, aux patènes, aux encensoirs dont regorgent maintes vitrines.
Anatole France est un enragé collectionneur d'objets religieux.
Il n'est point de mortel dont les goûts soient plus ecclésiastiques.
Et d'abord, comme un pieux anachorète, il habite sur la lisière d'une forêt. Il est vrai que c'est une jolie petite forêt : le Bois de Boulogne. On y voit plus de faunesses et de diablesses que de bêtes féroces.
Il est vêtu d'une longue robe de chambre cléricale : il est vrai qu'elle est de couleur tendre et d'étoffe moelleuse.
Il est coiffé d'une éternelle calotte comme les abbés dans les églises : il est
vrai qu'elle est d'un rouge incendiaire.
Quelquefois aussi il porte un bonnet blanc à dessins roses qui ressemble à un turban indien. Il a emprunté cette coiffure à la région bordelaise où il séjourne souvent. Les servantes de là-bas serrent leur tête dans des foulards ainsi roulés qui leur prêtent une grâce orientale.
Mais M. Bergeret préfère de beaucoup sa toque de velours vermillon.
Elle joue un grand rôle dans sa mimique.
Inconsciemment, il la pétrit suivant ses pensées.
Quand il est allègre, la toque dessine une pointe provocante. C'est comme une caricature de tiare ou de corno ducale vénitien.
Par moments, quand il hausse ironiquement le ton, elle affecte la majesté du pschent dont s'enorgueillissaient les pharaons égyptiens.
Quand il écoute un interlocuteur, il la rejette sur sa nuque pour laisser les idées pénétrer plus librement sous son front ;
quand il réfléchit, il la ramène presque sur son nez, pour se recueillir sous cette visière.
Le profil, au front haut, au nez aquilin, est très long et la barbiche l'allonge encore. Les lignes en sont plutôt délicates que vigoureuses. Elles donnent Timpression d'une placidité ample et paterne ; mais des yeux noirs, terriblement noirs et prodigieusement vifs, furetant, guettant de tous côtés, dém.entent la sérénité du masque.
Ce regard pétillant de malice dans un visage presque impassible, c'est tout France. C'est le piquant de son esprit qui perce sous la belle cadence des phrases mélodieuses.
L'ensemble de sa personne est une merv^eille de tonalité.
La peau ivoirine et mate, les cheveux, la moustache et la barbiche d'argent, le velours rouge com posent une harmonie qui aspirerait à n'importe quel coloriste le désir impérieux d'empoigner sa palette et ses pinceawx.
Le Maître est grand et maigre. Sa nonchalance naturelle qui augmente sa séduction, le fait paraître très légèrement voûté. Sylvestre Bonnard, membre de rinstitut, avait le dos bon, au dire de la princesse Trépof. Anatole France a le dos affable et ironique, comme Voltaire dans la statue de Houdon.
Aux jeunes écrivains et aux vieux amis qui viennent savourer ses propos, il prêche sa philosophie indulgente dans un langage un peu lent et nasillard.
Et iamais orateur sacré ne mit tant d'onction à conseiller la croyance, que France à blâmer la superstition.
Ses boutades sont d'autant plus meurtrières que sa voix est plus indolente.
Quand il semble se parler à lui-même, quand il hasarde quelque remarque sur un ton tout à fait inoffensif, en regardant le bout de ses chaussons fourrés à revers violet évêque, c'est alors qu'il est le plus redoutable ; et tout à coup ses yeux noirs dardent comme deux pointes d'épée.
Pour discourir, il aime à s'encadrer
dans une immense cheminée Renaissance où un homme peut se tenir debout.
La hotte de ce foyer est décorée de tableaux italiens : des saints autour d'une Vierge qui dorlote un bambino. On y voit aussi deux petits anges de bois peint qui voltigent et batifolent.
Complétons le décor de la bibliothèque.
Au fait, n'avons-nous pas omis le principal, les livres ?
Ils peuplent une multitude de planches, du parquet jusqu'au plafond.
Ce sont, pour la plupart, de très vieux livres vêtus de cuir couleur couenne de jambon fumé, ou bien sanglés dans de la peau de truie d'un blanc jaunâtre, ou bien encore engaînés dans des parchemins d'antiphonaires que fleurissent des lettrines enluminées et des notes de musique rouges et noires. Cette dernière sorte de reliure fut imaginée par Anatole France, et presque tous ses amis ont copié cette invention charmante.
Un vétilleux critique était en train d'interviewer le père de Thaïs. Il voulait pHbKer dans une revue très grave, une étude très fouillée sur sa formation intellectuelle.
Le Maître se prêtait de bonne grâce à cette curiosî^.
On passa au galop sur ses années de collège.
Anatole France fut élevé à Stanislas.
Rien à dire à cela, si ce n'est qu'il a retenu dans ses dehors benoîts quelque chose de l'éducation religieuse.
Elle n'est point en somme tout à fait mauvaise, puisqu'elle façonna Voltaire, Diderot, Renan et M. Bergeret.
— Notez, Monsieur, dit notre hôte narquois, notez que je jus retoqué au bachot. C'est un point important. Oui, Monsieur^ je piqiuii un zéro en géographie.
Voici comment la chose advint.
C'était le père Hase qui m'interrogeait.
Ce brave Allemand^ fort savant helléniste, avait été nommé professeur au Collège de France par VEmpire, qui était internationaliste à sa manière.
On le chargeait à Voccasion de pousser des colles aux potaches, et cette corvée l'horripilait.
« Mon cJieune a?ni, dit-il, avec une bonhoîfiie toute germanique, vous m'êtes fort regommandé, »
Et il continua, mais je vous fais grâce de son accent :
— « Voyons,., je vais vous poser des questions faciles, La Seine se jette dans la Manche, n'est-ce pas ? ))
— « Oui, Monsieur », répondis- je avec un sourire charmant.
— « Bien ! C'est très bien,.. Et la Loire se jette dans l'Océan Atlantique, n'est-ce pas ? »
— « Oui, Monsieur, »
— i( A la bonne heure !.,. La Gironde se jette aussi dans l'Atlantique, n'est-ce pas ? »
— « Certainement, Monsieur, »
— « Vous répondez admirablement,,. Le Rhône se jette dans le lac Michigan, n'est-ce pas ? »
Plein de confiance y je n'avais pas même prêté Voreille à la phrase insidieuse :
— « Oui, Moîisieur », fi^-je en souriant toujours.
— « Ah ! Ah ! le Rhône se jette dans le lac Michigany grommela le père Hase, Mon amiy vous ne savez rien ! Vous êtes un âne ! Vous aurez un zéro pointé, »
Nous nous mîmes à rire.
Mais cette anecdote ne faisait pas l'affaire du critique. Il désirait des renseignements plus sérieux.
— Je souhaiterais, dit-il, m'informer de vos sources. Dans maint ouvrage, et surtout dans le Jardin d'Epicure, vous avez fait preuve de connaissances scientifiques approfondies. Ainsi l'astronomie vous est très familière. Pourriez-vous m'indiquer dans quels traités vous l'avez apprise ?
— MaiSy certainement, ce m'est fort aisé. J'ai consulté un livre de Camille Flammarion qui s'intitule je crois : L'Astronomie
1S8 LES MATINEES
expliquée aux petits enfants. Non^ je me trompe y le titre exact est : L'Astronomie populaire.
Notre critique faillit tomber de son haut.
France. — Je puise aussi ma plus solide érudition dans le Dictionnaire Larousse.
Oui, Monsieur, le Dictionnaire Larousse est une publication bien utile.
Le critique n'en revenait pas.
Notre hôte assurément s'amusait de sa stupéfaction et la provoquait à dessein.
— Cher Monsieur, dit-il, Vimportant n'est peut-être pas mon bagage scientifique qui est léger, mais plutôt le retentissement des découvertes modernes sur une sensibilité qu'a formée un long commerce avec les auteurs gentils, subtils et humains de notre pays.
Il montra les vieux livres qui surchargeaient les rayons de sa bibliothèque :
— Mes sources, les voici. Vous ne trouverez là que de grands ou de charmants écrivains qui parlèrent un bon français^
c^est'à'dire qui pensèrent bien. Car Vu7i ne va pas sans Vautre,
y ai tâché de dire le mieux possible, à propos de ce que je voyais et de ce que f apprenais dans mo7i temps, ce que ces jolis esprits d'autrefois auraient dit s'ils avaient vu et appris les mêmes choses.
Joséphine lui présenta une carte de visite. Il chaussa ses grosses besicles de corne : car il en a d'énormes, comme on en voit à certains portraits peints par le Greco ou par Velasquez :
— De la part de 7?ion ami £***? Faites entrer.
Un tout jeune homme blond, rose et imberbe fit son apparition.
— Que voulez-vous de moi? demanda France.
Le jeune homme (se brossant le ventre avec un haut de forme à seize reflets).
Bé... bé... ba... ba... M. France...
Maître... vous... C'est... je...
i6o LES MATINEES
France (très paternel). — Allons, asseyez-vous, mon ami.
Le jeune homme (cramoisi). — Je Suis
venu pour... C'est ma petite cousine qui collectionne les autographes... Alors...
vous... je... elle...
France. — Elle vous a envoyé m'en demander un.
Le jeune homme (radieux). — Voui !
Voui ! Maître. Je serais si heureux de faire plaisir à ma cousine.
France (touché). — C'est un louable dessein, mon enfant. Mais oii diable est passée ma phi?ne ?
Le jeune homme. — Oh ! Maître !
Je ne veux pas vous déranger à présent.
France. — Je vous enverrai donc ce que vous désirez. J'ai votre adresse,.. Qu'estce que votre charmante cousine préfère, les vers ou la prose ?
Le jeune homme (au septième ciel). —
Les vers !...
France. — Eh ! bien, c'est entendu, je vous enverrai des vers.
DE LA VILLA SAID i6i
Là-dessus, ce jouvenceau tout rose tira sa révérence.
— Autographe trois et quatre fois béni, dit quelqu'un, puisqu^il doit concilier à cet aimable adolescent les faveurs de mademoiselle sa cousine.
France. — En me demandant des verSy il m^a flatté, car je ne suis pas poète.
On se récria. On cita les Poèmes dorés et les Noces Corinthiennes,
— y ai écrit des vers, dit-il. Pourtant je ne suis pas poète. Je ne pense pas en vers, mais en prose et je coîivertis ma prose en vers.
Les vrais poètes pensent directement en vers, C^est le sigfie,
y^en ai connu un qui parjois même parlait en vers : Antony Deschamps, Il n^ était pas méprisable et, à mon sens, il méritait plus de gloire.
Son souvenir me hante, parée que je le ms dans un décor saisissant.
Il avait été fou. Après sa guénsen, il n^avait plus voulu quitter l'asile, parce qu^il était dêvetiu amoureux de la femme du directeur.
i62 LES MATINÉES
Nous allions V entendre réciter ses poésies dans la cour de V hospice,
A chaque hémistiche^ quelque j ou le venait dévisager sous le nez, ricanait, puis s^es^ quivait, D^ autres s^ accroupissaient devant lui, tiraient la langue, marchaient à quatre pattes, tourbillonnaient autour de nous. Il les écartait doucement de la main et continuait à déclamer.
On eût dit Torquato Tasso chez les déments ou Dante chez les damnés.
Cette vision fantastique me poursuit encore,
Victor Hugo parlait aussi quelquefois en vers.
Et soudain notre hôte de dire le plus innocemment du monde :
— La poésie, qu'est-ce que c'est, en somme? Un amusement de marmots,,. C'est le jeu du corbillon, tout simplement :
— (( Dans mon corbillon que met-on ? »
— « Un melon, des oignons, des citrons, des cornichons. »
Il se reprit :
— J'ai tort de railler»
Non, la rime n'est pas une amusette.
Dans notre langue, où la différence des longues et des brèves est si peu sensible, c^est le seul moyen naturel de marquer fortement la cadence.
Le retour des mêmes sons divise les phrases en tranches d^un nombre déterminé de syllabes et fait ainsi mieux sentir le rythme.
La rime n'est d'^ ailleurs pas une diffiadté pour les vrais poètes. Comme ils pensent en inuzges, ils disposent d'un vocabulaire bien plus étendu que les prosateurs et peuvent y puiser facilement toutes leurs rimes.
Qu'est-ce qu'une image? C'est ime comparaison. Or l'on peut comparer tout à tout : la lune à un fromage et un cœur meurtri à un pot fêlé. Les images fournissent donc une provision presque illimitée de mots et de rimes.
Bien mieux, la rime appelle l'attention sur l'image co7nme par le tintement d'une clochette.
Ajoutez que chaque poète a ses images^
i64 LES MATINEES
ses épithètes diaprées et par co?iséquent une wmiense réserve de rimes qui est la propriété de son génie.
Corneille rime par les mots héroïques : front, affront, outrage, rage,...
Racine rime par les adjectifs tendres et douloureux : déplorable, misérable...
La rime de La Fontaine est narquoise.
Celle de Molière, gaillarde, etc.
C'est qu'en effet tout grand poète découvre sa terre îiouvelle. L'un, c'est le pays de l'héroïsme, l'autre, de la passion brûlante, celui-ci de la goguenardise, celui-là de la généreuse gaîté.
Et les rimes i??iagées sont cojwne les fleurs de ces bords mystérieux. Elles abondent sous les pas de l'explorateur. Il n'a qu'à se baisser pour choisir celles dont les couleurs se wMrient.
Le bouquet des rimes, c'est le parfum, c'est la parure des rivages oîi chaque rêveur aborda. C'est la nuance de son imagination.
Et, à vrai dire, chez d'excellents poètes, imagiTmtion et sensibilité suppléent à tout, même à V intelligence.
— D'après I^econte de I,isle, dit l'un de nous, Victor Hugo était bête comme THinialaya.
France. — Oui, sans doute. Il était bête, d'accord ! Mais c'était le plus vibrant des hommes et bon gré, mal gré, nous tressaillons encore de son frémissement.
On nous a accusés, nous autres Parnassiens, d'avoir voulu le déboulonner. C'est faux. Nous le tenions en grand respect.
Nous songeâmes même à lui pour patronner notre petit groupe.
C'était au temps où nous fondions le Parnasse. iVoM^ nous étions maintes fois réunis, Coppée, Leconte de Lisle, Catulle Mendès et moi à la librairie Lemerre et le premier numéro de notre revue allait paraître.
Nous cherchions ce qui pourrait attirer sur notre nouveau-né l'attention de l'univers.
L'un de nous, je ne sais plus lequel, conseilla de demander à Victor Hugo, alors
i66 LES MATINEES
en exil à Guernesey^ une lettre-préjace.
Cette idée fut accueillie d'enthousiasme. Et nous éaivîmes aussitôt à Villustre proscrit.
Quelques jours après, nous parvint une épître extraordinaire :
Jeunes gens, je suis le passé : vous êtes Tavenir. Je ne suis qu'une feuille : vous êtes la forêt. Je ne suis qu'une chandelle : vous êtes les rayons du soleil. Je ne suis que le bœuf : vous êtes les rois mages. Je ne suis qu'un ruisselet : vous êtes l'Océan. Je ne suis qu'une taupinée :
vous êtes les Alpes. Je ne suis... etc., etc..
Ça continuait ainsi pendant quatre grandes pages et c'était signé Victor Hugo,
Nous lûmes eiisemble cette affolante missive. Dès la deuxième ligne, nous éclatâmes de rire ; à la quatrième, nous nous tenions les côtes, à la dixième, ?ious tombions en convulsions.
Catulle Mendès s'écria que ?ious étiojis victimes d'une inystification odieuse. Cette funambulesque réponse ne pouvait être du grand homme. Des mouchards de la police
impériale avaient sans doute intercepté notre requête et avaient voulu nous jouer un tour. Mais nous 7k serions pas dupes.
Nous nous concertâmes sur ce qu'il fallait faire. Le résultat de cette conférence fut que nous correspondîmes avec Juliette Drouet, qui vivait alors à Guernesey, près de son dieu. Nous lui confiâmes notre mésaventure et notre impatience d'obtenir une lettre qui fût vraiment de Victor Hugo,
Six jours après, nous reçûmes la reports e de Juliette Drouet, La pauvre femme était navrée, La première lettre était bien de Victor Hugo : sa fidèle amie nous en donnait r assurance. Elle s'étonnait même de notre doute, car, enfifi, disait-elle, son génie crevait les yeux dans ces quatre pages.
Pourtant, nous ne publiâmes pas ïépatre du sublime poète. Nous pensantes pieusement qu'elle le déshonorerait. Que nous étions naïfs ! Rien ne déshonore les dieux,
Anatole France poursuivit :
Mettons qu'il ne fût pas intelligent. Sa sensibilité a coloré celle de tous ses contemporains.
i68 LES MATINEES
Ce qui est surtout à lui, ce sont les impressions intimes qu'on n^avait jamais analysées si profo7idéme?it : celle des amants, celles d'un père sur la tombe de sa fille , celles d'une 77ière au berceau de son enfant.,.
Sa pauvre mère, hélas ! de son sort ignorante, Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau < Et si longtemps veillé son enfance souffrante, Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante, Toute petite en son berceau !
C'est là ce qui lui appartie?it. Et en insistant sur le prix que chacun de nous attache aux secrets de son cœur, il a modifié notre âme. Il a contribué à renouveler notre vie seîîtimentale.
Oh ! je sais que beaucoup d'autres ont moissonné le même champ ; mais c'est lui qui a lié les gerbes. Il fut le vigoureux botteleur.
Quand on vibre avec tant d'intensité, on n'a pas besoin d'hêtre intelligent. On exerce plus d'influeiice que les raisonneurs les plus habiles.
Et même, les raisonneurs ne font peutêtre que mettre en syllogismes bien balancés
les élans des prophètes qui passent pour dénués d^ intelligence.
— Je suis bien aise, dit le critique, de vous entendre louer la formidable originalité de Victor Hugo.
France. — Original, il le fut en effet...
Pourtant prenez garde !... Il ne faudrait rien exagérer.
Et soudain, après avoir célébré avec tant de verve la personnalité du colosse, M. Bergeret, par le va-et-vient habituel de sa dialectique changeante, se mit à relever ce que l'auteur de la Légende des Siècles dut à la tradition.
— A vrai dire, ce que les meilleurs poètes, ce que les plus grands écrivains rapportent de leur voyage à trouver s la fantaisie, est peu de chose en comparaison des trésors accumulés avant eux.
Victor Hugo passe pour un merveilleux novateur. Mais réfléchissez. Il a emprunté à d^autres les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de son génie.
Si personnelle qu'on la juge, sa métrique est traditionnelle. C'est V alexandrin. Liberté
I70 LES MATINEES
de coupe et d" enjambement^ je veux bien : alexandrin tout de même.
Et sa langue Va-t-il inventée?,..
Creusons davantage. L'alphabet dont il se sert..,
EscHOLiER ('). — Ah ! Ah ! si vous parlez de la langue et de l'alphabet.!.,.
France. — Mais quoi ! Il en faut bien parler.
Que seraient nos pensées sans les mots ? Que seraient les mots sans les lettres qui 710US permettent de les figurer jacilement ?
Nous ne songeons pas assez, mes chers amis, aux mortels de génie qui imaginèrent de représenter les sons par des signes. Ce sont eux pourtant qui rendirent possible la vertigineuse gymnastique cérébrale des Occidentaux,
Et ceux qui peu à peu forgèrent les langues ? Ne nous ont-ils pas fourni le tissu même de nos raisonnements ?
(i) Raymond Escholier, qui, par cette interruption ^ défendait V originalité de Victor Hugo, est devenu y depuis, le prêtre offid£l du demi-dieu. Il est conservateur du Musée de la Place des Vo^es
Les constructions granunaticales cornmandent les habitudes de V esprit. Ainsi nous ne pouvons nous soustraire à Vempreinte de ceux qui, avant nous, ont parlé le français^ Vont modelé, Vont illustré. Avec leurs mots, leur syntaxe, leurs rythmes^ nous avons hérité de leur pensée et nous ne V enrichissons qu'à peine.
J'avais tort de dire que Victor Hugo devait à d'autres les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de son génie. Ce sont les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes qu'il faudrait dire.
A ce moment, le capitaine X*** fit son entrée.
C'est un israélite, maigre, visage en lame de couteau, nez arqué, des yeux caves et fiévreux, teint boucané et comme brûlé : un physique de mangeur de sauterelles.
Prosélyte d'humanitarisme, il est le dépositaire moderne de cette flamme qui
anima très noblement les anciens nabis contre les imitations régnantes. Comme eux, il m.arche sans cesse vers une Terre Promise où rien ne rappellerait le passé maudit.
Ayant serré la main d'Anatole France :
— Vous connaissez, lui dit-il, plusieurs de mes marottes : entre autres le pacifisme et la négrophilie. J'en ai une nouvelle : c'est l'espéranto.
Oui, je suis de ceux qui travaillent à établir entre tous les hommes une langue commune et à réconcilier les ouvriers de la tour de Babel.
Là-dessus, le capitaine amorça un petit speech de propagande .
— Pour les commerçants, l'espéranto est le meilleur moyen de communication.
Après huit jours de pratique, les espérantistes sont en état de correspondre.
France. — Messieurs les Commerçants feront donc sagement d'apprendre cette
tangue.
Le capitaine. — Mais, c'est qu'elle a de plus hautes visées.
Nous avons traduit un choix de chefsd'œuvre de tous les pays. Votre Crain-'^ quebille est du nombre. Et je viens solliciter votre autorisation pour publier en espéranto un autre de vos ouvrages.
France. — Je ne voudrais pas rebuter un ami, mais je préférerais qu'il ne m'adressât pas une telle prière.
Le capitaine. — Que reprochez-vous donc à l'espéranto, mon cher Maître ?
France. — Mon Dieu, rien. J'approuve beaucoup, au contraire, votre zèle à faciliter les relations de commerce. Je serais charmé qu'il fût possible à tous les mortels de se comprendre sans qu'il leur en coûtât de longues études. Et je suis certain qu'un langage universel dissiperait entre eux de cruels malentendus.
Mais quoi ! Votre espéranto, qui, sans doute, rendrait de si grands services pratiques, est-il en mesure d'interpréter les plus fugitives apparences de la pensée ?
Le capitaine. — Je vous assure que...
Franci. — Hé ! 7wn, car il n'est point né de la souffrance ou de la joie. Il ?i'a point
été gémi ou chanté par des âmes humaines. C'est un mécanisme construit par un savant. Ce n'est pas la vie.
Voyons^ mon cher Capitaine^ je suppose qu'on vous fasse présent d'une admirable poupée. Ses yeux très grands et très doux seront ombragés de longs cils divinement recourbés. Sa bouche sera délicieusement rose et imitera la pulpe des cerises. Ses cheveux seront des rayons de soleil filés. Elle vous rira. Elle vous parlera. Elle vous appellera : « Mon chéri ! »
L^aimereZ'VOU^ ?
Supposons que, dans une île déserte, vous VOUS trouviez longtemps en tête-à-tête avec elle, et que tout à coup apparaisse une vraie jemme, même assez laide, mais, enfin, une vraie jemme, est-ce à la poupée que vous adresserez vos madrigaux ?
Votre espéranto, c'est la poupée.
La langue française, c'est une vraie jemme.
Et cette jemme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, si touchante, si voluptueuse, si chaste, si noble, si jamilière, si jolie, si sage, qu'on l'aime de toute son
DE LA V I r. L A S A ï D 175
âme^ et qii'ofi n'est j muais tenté de lui être infidèle.
Nos rires partirent en fusée. Et le capitaine parut un tantinet marri.
Brousson lui dit malicieusement :
— Pygmalion donna la vie à sa statue.
Peut-être votre passion opèrera-t-elle même prodirge en faveur de votre poupée }
— Jeune homme, fît le capitaine avec quelque humeur, vous êtes pétillant, sans doute, mais ne pourriez-vous mettre un peu d'eau dans votre Champagne ?
— Et vous, mon Capitaine, dit Brousson, un peu de Champagne dans votre eau ?
Anatole France rompit les chiens :
— Mon cher Capitaifie^ je vous propose une épreuve.
Le capitaine. — Toutes celles que vous voudrez !
France. — Voici deux vers de Racine.
Je choisis tes plus harmonieux, je vous ne avertis. C'est une céleste mtisique :
Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée, Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée 1
Voyons, traduisez-nous ça en espéranto !
Crânement, comme s'il eût dégainé pour charger à la tête de sa compagnie, le capitaine prononça d'une voix forte quelques mots dans Tidiome qu'il prônait avec tant d'ardeur.
— Allons ! Allons ! lui dit France très doucement en lui tapant sur le bras. La cause est entendue, mon cher ami{^).
E7icore une fois, comment l'œuvre d'un gramynairien, si docte fût-il, pourrait-elle rivaliser avec une langue vivante oii des millions et des millions d^hommes apportèrent leurs soupirs et leurs cris, où. Von perçoit en même temps le grand han du peuple et le pépiement des jolies linottes qui gazouillent dans les salons ; où bruissent tous les métiers, où grondent toutes les émeutes, où râlent tous Les désespoirs, où murmurent toîis les rêves.
(i) M. Anatole France s'est d'ailleurs départi de sa rigueur, PhihsQphiqueftieniy il a fyii par permettre qu'on trAàîiisit en espéranto, outre Crainquebille, plusieurs de ses adtnirahùs nouvelles.
Qu'ils sont beaux les mots auréolés par le souvenir de leur long usage !
Celui-ci a sonné clair dans un vers de Corneille, Celui-là s'est alangui dans un hémistiche de Racine, cet autre s'est parfumé de thym et de serpolet dans une fable de La Fontaine, Tous chatoient des nuances infinies qu'ils prirent au long des siècles.
Songez donCy mon cher ami ! Les mots rire et pleurer n'ont pas le même sens en français que dans les autres langues, parce que nul homme ailleurs n'a ri comme Molière, comme Regnard ou comme Beaumarchais ; nulle femme n'a pleuré comme telle grande amoureuse française : M'-' de Lespinasse, par exemple.
Eh ! bien, je veux que mes idées s'appuient sur ces mots oii palpitent les sentiments de tous nos morts.
Le capitaine. — Mais alors, vous condamnez toutes les traductions.
France. — Non point. Oubliez-vous l apologue de la poupée ? Les autres langues vivantes sont de vraies femmes. Et je ne répugne pas trop à leur confier mes pensées.
Pourtant^ faime mieux ma mie, o gué !
J'aime mieux ma mie. Je préfère ma chère langue française.
Heureux, trop heureux, si Payant reçue très limpide, très lumineuse, très bienfaisante et très humaine, j'ai pu y faire miroiter quelques reflets- nouveaux !
JVjL. JDergeret collabore avec la grande Oaran
JWL. ijer^eret colla bori avec la grande Oarali
MBergeret aime et n'aime pas le théâtre.
« Il Taime parce que le tripot comique sollicite sa curiosité.
Les acteurs le divertissent par leur cervelle et leur vanité de paons.
Les actrices le séduisent par leur grâce, leurs façons de princesses, leur superbe nullité ou leur finesse maligne, et par la cour de greluchons, de fats, de traitants, de pantins politiques qui papillonnent autour d'elles. Il n'aime pas le théâtre,... parce qu'il ne l'aime pas.
i82 LES MATINEES
C'est un art qui semble un peu gros à ce subtil logicien, à ce pâtre de nuées légères et diaprées.
Il a fort peu écrit pour la scène.
Quand il composa les Noces Corinthiennes, il ne songeait certes pas qu'elles seraient interprétées un jour.
Elles le furent cependant. D'abord à rOdéon, avant la guerre, puis dans la maison de Molière, en 1918. Et Ton se souvient peut-être que, la nuit de la première à la Comédie-Française, des gothas vinrent pondre sur Paris leurs œufs de terreur. Le vacarme des sirènes, des bombes et des canons accompagna héroïquement les vers harmonieux. Cet anachronisme dans un sujet antique, loin de nuire au succès, l'accrut tout au contraire. Le vénérable M. Silvain annonça que la soirée continuait. Et les spectateurs ravis de leur propre courage applaudirent à tout rompre les acteurs et l'auteur, qui, par dérogation à son mépris de ces vaines solennités, assistait à la représentation.
On cite aussi d'Anatole France une saynète intitulée : La Farce de celui qui épousa une jemme muette.
C'est la reconstitution d'un joli fableau dont il est parlé au tiers livre de Pantagruel.
Il la publia dans Vlllustration ; mais il ne voulut pas qu'on la jouât, si ce n'est dans une réunion de rabelaisiens.
Par affection pour Lucien Guitrj% il tira pourtant de Crainquebille, une exquise petite pièce où triompha le grand artiste.
Au reste, d'industrieux adaptateurs affichèrent souvent sur les colonnes de spectacles le nom glorieux d'Anatole France.
Au Vaudeville, Le Lys Rouge fleurit longtemps à la lueur des chandelles.
Au Théâtre Antoine, on représenta le Crime de Sylvestre Bonnard. Gémier y fut excellent, à sa coutume.
C'est encore Gémier qui mettra prochainement en scène les Dieux ont soif. Dans le hurlement du Ça ira et de la Carmagnole^ tourbillonneront de flamboyantes estampes révolutionnaires.
i84 LES MATINEES
Parfois, des musiciens ont accordé leurs crin-crins avec la fantaisie de M. Bergeret.
Massenet offrit dévotement ses croches et ses arpèges à la courtisane Thaïs,
Et dernièrement dans l'opéra-comique de la Reine Pédauque, le bon abbé Jérôme Coignard nous fit la surprise de lancer vers les herses d'agréables trilles et de savantes roulades.
Quand on lui parle du livret de ThaîSy M. Bergeret sourit malicieusement :
— Gallet, dit- il, me confia quil ne pourrait conserver à mon héros le nom de Paphnuce^ parce qu'il lui était difficile de le jaire rimer avec des mots nobles. Il trouvait bien puce et prépuce. Mais cela ne le contentait point.
Il choisit donc un autre nom, celui d'Athanaël, Athanaël rime avec ciel, autel, irréel, miel, qui sont de beaux vocables reçus dans le monde,
V Va pour Athanaë^ ! >> lui dis- je.
M. Bergeret ajoute mezza voce :
— Entre nous, je préjère Paphiiuce !
DE LA VILLA S A f D 185
Un matin, à la Villa Saïd, il y avait parmi nous une des princesses de la rampe, M^® M...
Et naturellement, Tart dramatique vint sur le tapis.
Un jeune poète dit qu'il achevait une pièce.
France. — Je vous félicite^ mon amiy de travailler pour les coffiédiens.
Comme ils bafouillent lamentablement, — sauf quelques exceptions, telles que notre chère M..., qui dit les vers atissi divinement que les Muses elles-mêmes, — comme on n^entend rien de ce quHls récitent, vous voilà libre de déployer votre génie.
Le jeune poète. — Je ne discerne pas très bien. Maître, quel avantage je retirerai de leur bredouillement.
France. — Quel avantage ? Ingrat .'.., Songez donc que vous n^ aurez pas à craindre de choquer le public qui n^ attrapera pas un traître mot de votre texte. Vous ne
i86 LES MATINEES
serez astreint à nulle concession. Vous pourrez tout dire. Il vous sera loisible d'exprimer dans le langage le plus original les idées les plus neuves et les plus hardies. N'est-ce pas le comble de la félicité pour un écrivain ?
Le jeune poète fit la grimace.
France reprit :
— Au théâtre, il faut en convenir, toute nuance est perdue. Il n'y a que le ronflant qui ait quelque chance de parvenir aux oreilles du public.
Corneille le savait bien. Ses répliques lapidaires sont des modèles de style scénique. Mais je ne le loue pas tant d'avoir trouvé ses mots sublimes qui soulèvent le brouhaha que de les avoir employés avec quelque ménagement.
Car enfin, dans cette sorte d'exercice y le plus difficile est de s'arrêter,
— Que vouliez-vous qu'il fît contre trois :
— Qu'il mourût !
C'est très beau, et cela pourrait continuer indéfiniment.
Valère objecterait :
Mais c'était votre fils.
A quoi le vieil Horace répondrait en hurlant :
Mon fils, il ne l'est plus !
Imaginez un long cliquetis de ripostes ainsi heurtées et c'est le délire dans la salle, ^ La méthode est aisée et il faut avouer que le grand Corneille y mit vraiment de la discrétion,
France poursuivit :
— La langue du théâtre n'est point du tout celle des livres.
Est-elle plus mauvaise ? Je n'en sais rien. Tenez ! Von dit souvent que Molière écrit mal. C'est qu'il écrit non pour être lu, mais pour être entendu, c'est-à-dire, pour triompher de l'inattention des spectateurs, de leur lassitude et de la mauvaise élocution des acteurs médiocres.
Il répète souvent trois et quatre fois la même chose, pour être sûr qu'on l'a compris.
Sur six ou huit vers, il n'y en a parfois que deux qui comptent. Les autres ne sont qu'un ronron qui permet à l'auditeur de reposer son esprit pour retomber au bout
i88 LES MATINEES
d'un instant sur des paroles essentielles. Ecoutons parler Alceste :
Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située, Qui veuille d'une estime ainsi prostituée.
Le sens est complet et il est assez riche pour donner à réfléchir.
Voici la suite :
Et la plus glorieuse a des régals peu chers Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers.
C^est du pur charabia^,,, mais c'est du théâtre.
M°^e M... — Que vous êtes dur pour notre pauvre théâtre !
Fr.\nce. — Mais non ! Laissez-moi donc m'expliquer.
Il est certain que ces deux derniers vers sont détestables. Que signifient : les régals peu chers de la plus glorieuse estime ?
Que signifie : Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers ?
Ces cascades de que sont effroyables.
Le se7is qu'on discerne vaguement est exactement le même que celui des deux vers précédents. Von se demande alors pourquoi cette redondance.
DE LA VILLA S A ï D 189
Eh ! bien, elle est utile justement parce qu'elle est inutile ; c'est-à-dire^ parce que ces mots vides qu'on n'entend pas laissent aux spectateurs le temps de méditer sur les deux très beaux vers qui précèdent.
Dans cet admirable distique, d'ailleurs, un puriste pourrait relever une faiblesse, la locution un peu bien.
Mais, qu'importe ! Cette locution non plus ne s'entend pas. Les mots qui portent sont ceux qui, placés à la césure ou à la fin des vers, sont projetés par le rythme : âme, bien située, estime, prostituée.
Ces notes résonnent si clairement qu'o?i est contraint de les entendre et elles satisfont la pensée.
Par rinstinct du génie, Molière a toujours ainsi forgé ses meilleurs ver s, La cadence y donne du ballant aux ter?nes principaux qui sont à la césure ou à la rime. Par exemple y Dorine dit à Tartuffe :
Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas. Que toute votre peau ne me tenterait pas.
Remarquez l'élan imprimé aux mots nu, jus(]^es en bas, peau et tenterait pas.
igo LES MATINEES
Par contre, dans les interstices, Molière a souvent joiirré des mots jaibles uniquement pour que la mesure y fût.
Je préfère sa prose qui n'est pas moins substantielle et qui ne V oblige pas à ce remplissage.
Mais j'ai peut-être tort, parce que dans une salle de spectacle, le rythme poétique obtenu même au prix de quelques défauts lance les mots avec plus de vigueur.
Quelqu'un s'émerveilla que France, dans les citations, fût servi par une mémoire infaillible.
— • C'est, fit le Maître goguenard, que je fus un fort mauvais élève. Les pensums que j'ai grossoyés m'ont gravé beaucoup de vers dans la tête.
Un moment après :
— C'est incontestable, Molière nous force à Ventendre, et il nous force à rire, car c'est sottise de dire qu'il est triste.
Ce sont les romantiques qui lui ont prêté leur spleen. Ils en. ont fait U7i beau ténébreux, un Manfred^ un Lara, un Obermann^ Ils l'ont dénaturé.
Il voulait être comique et vraiment il Vest,
Même son Alceste est gai ; mais ouiy il est gai. Il est supérieurement plaisant ; seulement^ nous le comprenons mal aujourd'hui.
Mon ami y V éditeur Pelletan, me demanda un jour une préface au Misanthrope.
Je la lui promis.
Il me rappela plus d'une fois mon engagement.
— « Ma préface ! » suppliait-il, quand j'allais lui rendre visite dans sa boutique.
Excédé, il m' arriva de lui répondre que décidément je ne l'écrirais pas.
Je le vis alors si désespéré, que je le crus près du suicide et me rattrapant :
— (ije n'écrirai pas de préface, mais un dialogue. »
C'est que je venais de lire le mot dialogue à sa vitrine sur la couverture d'une traduction de Lucien.
Il sauta de joie. Son toupet en flamme de punch toucha le plafond, ses yeux étincelèrent :
— « Un dialogue y fameux ! Trois couleurs pour le titre. Les personnages en gros œil y le texte en italiques. Un chef-d'œuvre y ce sera un chef-d'œuvre ! ))
// voulait dire un chef-d'œuvre de typographie ; car il est persuadé que c'est la typographie qui fait tout le talent des écrivains.
J'imaginai donc la conversation d'Alceste et d'un critique.
— (( Vous êtes triste y Alceste », dit le commentateur.
— « Mais non y répond-il y je suis bouffon. »
Et il explique qu'il n'a pas plus de vingttrois à vingt-cinq ans. Il est amoureux. Il veut prendre femme. Or y au XVII^ siècley c'était au plus tard à vingt-cinq ans que les nobles se mariaient. Au delà de cette limite y on s'écartait de l'usage admis.
A quarante ans y o?i était barbon et c'était braver le ridicule que de vouloir alluiner à cet âge le flambeau de l'hyménée.
Arnolphe a quarante ans ; on le juge dé^ raisonnable de prétendre épouser Agnès,
Chez Molière, un vieillard de quarante ans est destiné à porter des cornes. C'est réglé comme des petits pâtés.
Alceste est donc tin blanc-bec et la drôlerie, c^est que ce freluquet qui devrait être tout à rinsouciance de sa jeunesse, se mêle de débiter à un chacun des sentences morales.
C'est le contraste de sa perruque blonde et de son air morose qui est le fond même de la comédie.
D'ailleurs, s'il grogne, notez-le bien, c'est seulement quand il est personnellement blessé, quand il entend le sonnet qu'Oronte destine à Célimène, quand il va perdre un procès, quand des rivaux, devant lui, font la cour à sa belle.
La misanthropie n'est qu'une manière d'égoïsme ; telle est la moralité profonde et CQcasse de la pièce.
Mais les acteurs modernes faussent le personnage en lui attribuant quarante ou cinquante ans.
Au lieu du damoiseau bougon qui est comique, ils nous servent un vieil ours mal léché qui ne fait poi?tt rire.
Voilà co7?nne?ît une erreur de détail rend tout le chef-d'œuvre ifiifitelligible et prête à Molière un air d'Heraclite.
0?i a coutume aussi de peindre le co^ cuage de Molière sous de noires couleurs qui déteignefit sur son œuvre. Il est le cocu tra-gique.
Mais pourquoi son cocuage serait-il triste^ quand toutes les disgrâces matriinoniales qu'il mit en scène excitent la gaieté?
Parfois, sans doute, il a célébré le désir sensuel avec une âpreté presque doulou^ reuse.
Rappelez-vous la déclaratioji d'amour de Tartufe, Quel tremblement mystérieux !
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la Nature.
C'est déjà du Baudelaire, Mais Baudelaire est torturé, tandis que Molière persifle la torture de Tartufe.
Après ce petit tour dans le jardin de Molière, on revint aux comédiens.
France. — Ils sacrifient tout à leur rage de paraître et leur art îi'est le plus souvent que poudre aux yeux,
M^^ M... — Hum ! Hum !
France. ■ — Pardon, chère amie ; mais il 71^ est point question de vous qui êtes un astre sans tache,
... Pourvu que le comédien ait le Jromage sur l'affiche et le rond du projecteur sur la scène, il se moque de la pièce ! Et sans doute a-t-il raison. Car c^est lui que le public vient applaudir et non l'auteur.
Aussi quelle suffisance ! Sardou prenait justetnent par là ses interprêtes. Le rusé compère ! Je le vis opérer à des répétitions de travail.
Pour mortifier les vedettes, et les tenir en main, il feignait parfois d'oublier leur nom.
Au plus fameux acteur, il lui arrivait de dire :
— « Vous, chose, comment vous appelezvous déjà?,,. Enfin, vous qui jouez Napoléon,.., vous êtes exécrable ly^
Et à un méchant cabot de vingt-cinquième ordre y qui tenait un rôle de fifre ou de tam^ bour :
— ({ Bien ! Très bien, M. Evariste Dupont ! Je suis enchaîité ! »
Cet éloge nominal à une mazette piqucAt au vif les seigneurs de la scène et les rendait souples comme des gants.
On parla des privautés que les étoiles prennent avec leur texte.
France. — Oti' importe encore une fois, puisqu^on ne les entend pas. Il leur suffit d'avoir l'air de dire quelque chose.
Ne m'a-t-on pas affirmé qu'une illustre tragédienne entrelardait parfois son rôle d'observations aux machhiistes.
De sa voix d'or, elle psalmodie :
Dieux, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts !
Et soudain avec le même timbre du plus pur métal :
Trois lampes sont éteintes à la deuxième frise. L'électricien sera mis à l'amende.
Puis, sans nulle interruption :
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière I
Le public ne s'aperçoit de rien et l'électricien rallume ses ampoules.
L'anecdote nous fît pouffer.
France. — Un jour, m'a-t-o?i dit, les figurants suivirent l'exemple qui venait de si haut et se mirent, eux aussi, à parler en scène.
C'était à une représentation de /'Aiglon.
Au bal éblouissant donné dans le palais impérial de Vienne, des camelots des Halles chamarrés de passementeries, de macarons, de verroterie et de dorures, avaient personnifié des marquis, des archiducs et des princes.
Malheureusement comme l'usage des cours leur manquait un peu, l'illusion n'avait pas été complète.
Aussi la grande tragédienne à l'entr'acte ne se fit-elle pas faute de les admonester vertement :
— « Vous avez défilé comme des cochons, leur cria-t-elle, comme des cochons, comme des cochons ! »
Le tableau suivant est le champ de bataille de Wagram.
Nos camelots qui avaient dépouillé leurs beaux habits de gala, incarnaient maintenant les morts et les mourants dont la plaine était jonchée. Il leur était enjoint de pousser des plaintes dont le concert junèbre devait monter jusqu'aux nues.
A peine le rideau levé, les voilà donc qui modulent leurs gémissements.
C'est d'abord une rumeur confuse. Mais bientôt des sonorités se précisent : ...onSy ...é, ...omme, ...ons...
Puis les agonisants finissent par rythmer lamentablement une phrase qu'ils prononcent et répètent avec un ensemble parfait :
(nNous avons,,, figuré,,, comme des cochons,., comme des cochons... comme des cochons,..))
La tragédienne qui, de la coulisse tendait l'oreille, craignit qu'une phrase si fortement scandée ne passât la rampe :
— (( Rideau ! Rideau ! » ordonna-t-elle péremptoirement.
Là-dessus, on célébra le génie de M^-^e Sarali Bernhardt.
DE LA VILLA S A ï D 199
France. — Elle fut souvent sublime.
Sans trahir Racine, elle fut une Phèdre toute nouvelle. Chez les grands auteurs^ chaque génération admire des beautés jusqu'alors inconnues, Sarah fut notre Phèdre.
Savez-vous que je collaborai jadis avec elle.
Hé oui ! Il y a de cela longtemps, elle m'invita à venir chez elle causer d'un scénario qu'elle avait imaginé.
Dans le studio où elle me reçut, Maurice Bernhardt, encore enfant, folâtrait avec un grand chien danois.
La divine tragédienne parlait. Maurice^ qui voyait luire l'œil du chien, étendait sa menotte pour saisir cet objet brillant. Naturellement, la brave bête trouvait ce jeu dépourvu d'agrément. Elle se détournait, et, sans inteîttion méchante, d'un léger coup de reins, elle e7ivoyait roider Maurice sur le tapis. Maurice criait. Sa mère s'interrofnpait pour le relever et le consoler.
Après quoi, pour être sïire d'être comprise y elle recommençait le récit.
Maurice cherchait de nouveau à attraper la prunelle du chien. Le danois jetait encore Maurice par terre. M'"' Sarah Bernhardt essuyait derechef les pleurs de sa progéniture et reprenait son exposé.
Maurice tomba quatre fois et sa mère narra autant de fois le début du scénario.
Peu de jours après, elle devait partir pour VAjîîérique.
— « Adieu notre belle collaboration^ » lui dis-je.
— (( Point du tout, répondit-elle : nous continuero7is notre pièce par correspondance, »
— « Par lettres ? » demandai-je.
— « Par télégrammes. »
— (( Mais vous passez l'Océan. »
— « Les télégrammes deviendront des câbiogrammes, voilà tout ! »
— « Mais, fis- je encore, vous voyagerez en Amérique. On m'a assuré que vous aviez dessein de pousser jusqu'au Far -West. »
— « Vous êtes bien renseigné. Cela ne 710US empêchera pas de poursuivre notre collaboration, A travers les solitudes du Far-West^ je vous dépêcherai des Peaux-
Rouges^ quiy 7nonta7it à cru des chevaux indomptés, porteront ventre à terre jusqu'à la cité la plus proche le texte de mes câblogrammes..,))
— a Mais... y)) hasardai-je.
— « Vous vous embarrassez d'un nen, »
s'écria-t-elle en riant.
Je pris congé d'elle.
Malgré sa bonne volonté et la mienne^ notre correspondance ne s'établit pas aussi aisément qu'elle l'avait dit. Notre collaboration cessa.
J'en eus grand regret. Je soupçonne ces damnés Peaux-Rouges d'avoir égaré les missives de M'"'' Sarah Bernhardt.
— Maître, dit M^^ M..., vous êtes charmant. Mais votre ironie va certainement dégoûter du théâtre ce jeune auteur qui vous a confié ses espoirs
France. — Ce n'est point mon intention. Et même, pour lui prouver ma sympathicy je vais lui donner un précieux conseil.
Mon jeune ami, si vous voulez vous faire jouer, cherchez pour votre principal rôle une très mauvaise actrice.
Le jeune auteur. — Ah ! par exemple...
France. — Mais oui. Toute la difficulté pour un auteur, c^est de trouver une très mauvaise actrice en renom.
Comprenez-moi, Pour suppléer au talent, il faut qu'elle soit très belle. Si elle est très belle, le ciel lui envoie des protecteurs magnifiques. Si elle a des protecteurs magnifiques, elle peut jouer toutes les pièces dont elle s'entiche. Cherchez donc une très mauvaise actrice.
Ce disant, M. Bergeret taquinait un livre qu'il venait de recevoir.
C'était la Pisanelle de Gabriele d'Annunzio.
Ses yeux tombèrent sur la dédicace qu'il lut tout haut :
A Anatole France, à qui tous les visages de la Vérité et de l'Erreur sourient pareillement. Gabriele d'Annunzio.
C'est un coup de patte, fit-il, mais très joli?nent lancé, ma foi !
Puisqu'il in'égratigne, voici, pour ma vengeance, une anecdote qui me fut contée hier.
Au moment où Von répétait la Pisanelle, au Châtelet, un reporter vint interviewer V auteur qui se prêta de bonne grâce à l'interrogatoire,
Par hasard, le journaliste remarqua à un doigt du poète un camée antique :
— (( Quelle admirable pierre /» s'écria-t-il,
— (( Elle vous plaît ? fit Gabriele dVbinunzio. Elle est à vous, »
Et retirant aussitôt cette bague de sa phalange, il la passa lui-même royalement au doigt du visiteur qui cherchait en vain à refuser un si généreux présent.
Notre reporter comptait garder ce rare bijou en souvenir du grand écrivain.
Mais il lui tardait d'en connaître la valeur.
Il entra chez le beau premier lapidaire et lui montra la pierre gravée.
Le joaillier ne prit même pas la peine de s'armer de sa loupe :
— «C'a, dit-il dédaigneusement, c^est un morceau de verre. Ça vaut bien quatre sous. »
D'où je conclus que Gabriele d'Annunzio est un excellent auteur dra?natique.
M^^ M... — Maître, c'est entendu.
Le Théâtre est le royaume des apparences trompeuses et souvent grossières. Tout n'y est que déception pour les esprits délicats.
Mais la vie est-elle si différente du théâtre ?
Mon métier me mit en présence des personnages les plus huppés de la terre. Il faut que je vous raconte mes entrevues avec eux.
A Berlin, après une soirée où j'avais joué devant le Kaiser, je lui fus présentée.
Vous savez qu'il s'y connaît en stratégie, en peinture, en politique, en architecture, en diplomatie, en musique, en théologie, en danse, en couture, en cuisine.
Il s'y connaît aussi en littérature française.
— (( Ach ! jfit-il, j'aime beaucoup la France. (Il l'aime, sans doute, comme le loup aime le mouton). Ach ! je raffole surtout de votre littérature. Je raffole ! Je raffole I Vous jouissez en ce moment
d'un grand génie. Je lis beaucoup ses œuvres. Je raffole ! Je raffole ! Nous n'avons pas l'équivalent en Allemagne.»
— « De qui donc Votre Majesté veut-elle parler } »
— (( De Georges Ohnet. Ach ! Georges Ohnet ! On n'a jamais rien écrit de plus colossal que le Maître de Forges, »
Vous voyez que le Kaiser s'y connaît en littérature française.
En somme, ce monarque, qui fait trembler le monde en retroussant sa moustache, n'est qu'un parfait imbécile.
M°^^ M... continua :
— Au Théâtre Impérial de Pétersbourg, je fus conduite à la loge du Tsar.
Il désirait, paraît-il, me féliciter.
Au moment où l'on m'introduisait devant lui, il se trouvait, je ne sais pour quelle cause, pris d'une indigestion. On lui tendait un bassin de métal. Il me reçut néanmoins, tourna vers moi des yeux blancs, et la Nature qui n'est pas plus clémente pour les potentats que pour les mendiants, fit exécuter à cette triste ma-
2o6 LES MATINEES
rionnette une pantomime fort peu ragoûtante.
Je sortis sans attendre ses compliments, je vous prie de le croire.
Voilà sous quel aspect m'apparurent, au faîte de leur grandeur, les plus puissants souverains du monde (^). Chameau et bâtons flottants :
De loin, c'est quelque chose et de près, ce n'est rien.
Eh ! bien, dites-moi, après cela, si le théâtre est plus trompeur que la réalité.
M. Bergeret prit en souriant la main de M^^ M... et il y posa ses lèvres.
— Merci de la leçon, chère amie, y ai eu tort de médire du théâtre. Il est beaucoup moins mensonger que je ne le prétends^ et il ressemble assurément à la vie, puisque la vie ressemble tellement au théâtre,
(i) Au moment oii M^ M... parlait de ces deux fantoches comwmés, elle les prenait pour des perso?inages de comédie. Elle ne se doutait pas que bientôt ils appartiendraient au drame. Mais comédie ou drame^ n'est-ce pas toujours du théâtre ?
Anatole Trance chez J\.odi
ou
le oéjettner de JVleticlon
-A^natole ïrance chez ILcaiii
ou
le déjeuner de jVi.euaon
ANATOLE France alla visiter un jour Auguste Rodin à Meudon.
M^e de N... l'y conduisit.
C'est une noble Polonaise, entre deux âges, petite, souriante, boulotte et qui zézaye avec volubilité un français fort assaisonné d'accent.
Elle adore les génies. Elle les aime platoniquement, mais passionnément. Elle se fait leur très humble servante. Elle avait donné son âme à la fois à Rodin et à M. Bergeret.