‹ Les matinées du LouvreChapitre 12 sur 19 · UN ÉCONOMISTE À 31 CSA NT · texte numérisé non relu

UN ÉCONOMISTE À 31 CSA NT

La secte des économistes est très-ancienne : elle a eu pour fondateur Gabélus, qui prêta dix talents d'or au père de Tobie. La gabelle, qui joue un grand rôle dans l'économie du siècle dernier, tire son nom de l'Hébreu Gabélus.

L'économiste Tibérius Gracchus publia son système \î\ ans avant l'ère chrétienne. La garde nationale romaine, que Cicéron appelle Urbis vigiliœ, fut convoquée à domicile et réfuta victorieusement le système du premier des Proudhon , système qui consistait à enrichir tous les citoyens en les appauvrissant tous.

PARADOXES ET RÊVERIES. m

A Pékin, l'économiste Pan-Hei a publié, sous le règne de Ty-Hoang, un système d'économie politique fort simple, qui consiste à noyer tous les enfants pour faire vivre les hommes à leur aise. Hérode a été le pâle imitateur de cet économiste chinois. En 93, un économiste français adopta l'inverse de ce système; il s'agissait de tuer tous les hommes pour faire vivre les enfants.

Dans plusieurs villes d'Angleterre, pays berceau de l'économie politique, les écrivains économistes ont amené un résultat satisfaisant : une moitié de la population demande l'aumône, et l'autre ne la donne pas.

Avec un peu d'habitude les hommes se contentent de tout.

L'autre jour, un économiste avancé a publié à Paris un système qui tend à supprimer deux choses inutiles : Dieu et l'art. C'est la règle de soustraction qui de deux paye deux, reste zéro. Cet économiste a inventé le néant pour éteindre tous les maux du corps social. Il y a de la profondeur dans cette découverte.

Si la France et l'univers avaient été plus économes d'économistes, nous serions tous bien riches aujourd'hui.

La semaine dernière, j'ai rencontré M. Élie Sebron; il m'a !>ermis de le nommer.

— C'est un nouvel économiste.

Après les journées de juin , Paris a vu accourir cent mille hommes des départements au secours de la république. Cette armée de généreux citoyens accomplissait un noble devoir; elle a dissipé les dangers du présent , elle a conjuré les dangers de l'avenir.

Une bonne idée en amène une autre. On peut venir au secours de Paris de toutes les manières. Paris est le cerveau de la France ; si la tète se paralyse, les membres s'engourdiront. C'est toujours l'apologue éternel de Ménénius Agrippa. Notre dernier économiste, Élie Sebron, a envisagé le danger sous un point de vue nouveau.

M. ÉHe Sebron est un riche capitaliste du département de Seine-et-Marne; j'ai foi aux économistes qui sont riches : ils connaissent les chemins où l'or aime à passer.

Au moment où des familles opulentes commettent la faute énorme de quitter Paris sous prétexte de barricades , et confient la garde de leurs immeubles à la légion sédentaire de leur arrondissement, M. ftlie Sebron est arrivé à Paris, avec sa famille et sa caisse, le n juillet 1818.

Notre économiste a loué le rez-de-cliaussée et le premier étage d'un hôtel garni rue de la Paix 7 et là, il mène la vie que vous allez voir.

Il donne trois bals et trois concerts chaque semaine, et il envoie surtout ses invitations aux étrangers qui traversent les hôtels des rues voisines, et notamment de la rue de Rivoli. Les soirs de réception , il loue douze loges à quelque théâtre , et les distribue à sa société.

Grâce à l'intermédiaire d'un ami , j'ai examiné de près ce phénomène vivant de l'économie politique , et nous avons eu un entretien fort curieux , dont il a fait seul tous les frais, par habitude de prodigalité millionnaire; entretien presque monologue qui pourrait être publié en volume, si on publiait des volumes en 4848, et qui mettrait au néant les rêves in-octavo de Say , de Malthus , de Riccardo et autres .avares de toutes les nations.

« De temps en temps, m'a-t-il dit hier, je m'amuse à sauver la France , par des procédés nouveaux , et sans que la France s'en doute. Je serais au désespoir si elle le savait. Je crains l'ingratitude, et, quand je rends un service, je garde l'incognito.

— La récompense est.... »

Il m'interrompit brusquement, et j'en fus bien aise, car j'étais embarrassé pour terminer ma phrase.

« Monsieur, poursuivit-il, en 4845 la France était ruinée, et Paris n'avait pas un écu. Il fallait pourtant payer à Wellington, à Blucher, à Kutusoff, à Tchichakoff , à Bianchi et à l'état-major de TEurope coalisée, une somme énorme comme prime d'en-

couragement pour l'invasion. La France se saigna, et après avoir donné son dernier êcu, comme dit l'histoire, elle donna son dernier sou.

« Cependant, comme le dernier son d'une puissante nation n'est qu'une métaphore métallique , nos ennemis les alliés regorgeaient d'or et de dépouilles opimes , et les principaux chefs méditaient déjà de superbes acquisitions, payées avec notre argent.

« Les économistes se mirent à l'œuvre pour sauver la France. Les uns proposèrent à l'État de faire des plantations de mûriers, et d'autres d'encourager la culture de la cochenille sur le littoral du Midi, et le commerce de la garance dans le Comtat Venaissin. En attendant , Paris mourait de faim , et le pain coûtait vingtquatre sous. Les pauvres gens criaient Vive l'empereur l en pleine rue , pour gagner six mois de prison et vivre avec le pain noir du geôlier.

« J'arrivai à Paris, et je me rendis chez M. Bernard, rue des Bons-Enfants , 4 9. M. Bernard était alors fermier des jeux publics. Je lui donnai des conseils, et il opéra.

« On ouvrit plusieurs maisons de jeu avec un luxe et un attrait inouïs ; on envoya des invitations à Blucher, à tous les généraux et à tout l'état-major des alliés. Une nouvelle bataille s'engagea entre l'Europe coalisée et la roulette et le trente-un. Blucher commandait la charge contre les deux redoutes vertes de la rue Richelieu, pendant que les lieutenants de Wellington et d'Alexandre s'engageaient dans les embuscades du Palais- Royal , des rues Dauphine, Marivaux et Saint-André-des-Arcs. A cette bataille, le dernier allié laissa son dernier écu. La restitution fut complète. L'ennemi perdit même , avec l'aide des banquiers de Vienne et de Londres, cent millions que nous n'avions pas donnés , et qui circulèrent encore dans les mille canaux de l'industrie parisienne , et rendirent la vie au petit commerce et aux arts. Voilà ce que l'histoire n'a jamais dit, parce que cela est vrai. »

J'approuvai fort le plan que M. Élie Sebron avait imaginé pour

faire restituer à la France tant de millions donnés aux Russes,

aux Anglais, aux Allemands. Les hommes d'État, les économistes, les ministres des Finances n'auraient jamais rien inventé de pareil ; et il faut ajouter que les étrangers ayant contracté l'habitude , en 4815, de venir perdre leur argent à Paris, aux tables de Frascati et du Salon Richelieu , ont continué leurs largesses jusqu'en 1837. Paris gagnait par an cent millions à cette générosité de nos ennemis. La mode, les étoffes, l'orfèvrerie, la bijouterie, le théâtre, les restaurants étaient alimentés par l'Europe voyageuse, qui a été chassée de Paris, en 1837, par M. Eusèbe de Sal verte, et qui, depuis, a porté ses millions à Spa, à Hombourg, à Bade, à Londres, enrichis à nos dépens.

C'est aujourd'hui que de pareilles aubaines sauveraient Paris ! Mais les profonds hommes d'État en ont déc idé autrement.

M. Élie Sebron, économiste d'un nouveau genre, donne en ce moment un exemple qui , s'il était suivi , rendrait l'existence et la santé à des malades et à des morts. Le dernier bal que M. Sebron a donné dans son hôtel garni a été très -brillant. On a dansé jusqu'à trois heures et demie du matin. La veille , il y avait eu concert, avec chœurs et solistes, en tout quarante exécutants, qui tous ont été largement rémunérés.

Si chaque département de la république envoyait un économiste fait à l'image de M. Sebron, le bien opéré serait immense. Ces quatre- \ingt-six représentants n'auraient jamais une séance stérile; leur session produirait les meilleurs fruits, et Paris leur élèverait un arc de triomphe à leur départ.

On a bâti souvent des pierres votives à la gloire de ceux qui tuent des hommes; il serait temps d'en élever à ceux qui les font

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Si la reconnaissance des cités prenait ce caractère monumental, les actions généreuses seraient aussi fréquentes qu'autrefois les batailles. Il y a toujours un grain d'amour-propre dans le cœur le mieux fait : le soldat donne son sang pour voir son nom sur un ordre du jour ou sur une pierre; il y a en France, à coup sur, quatre-vingt-six riches qui donneraient la moitié de leur

fortune pour être sculptés par Étex, Préault, David , Pradier, sur un panneau d'arc de triomphe.

Malheureusement , nous avons beau faire des révolutions , nous avons beau remplacer des monarchies par des républiques , nous restons toujours au fond de l'ornière française creusée par Pharamond. Le vieux est toujours refait sous un drapeau qui change. Nous n'inventons rien, nous ne créons rien. Les ministres des Finances et les édilités parisiennes ne font aucuns frais d'imagination pour découvrir des ressources nouvelles. C'est toujours Necker et Sartines qui alignent les mêmes chiffres sur le même tapis. Aujourd'hui , <;e sont d'humbles citoyens qui pensent et trouv ent dans le domaine de l'argent. C'est un capitaliste qui n'a jamais Ju un traité de finances , et qui , plein de foi dans son inspiration , vient à Paris pour donner des fêtes de luxe, afin que son généreux exemple complète le dévouement montré par la province après les journées de juin.

Necker n'aurait jamais deviné cela.

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