A ALEXANDRE DUMAS
Toulon, 1844.
Nos deux lettres étaient sur le point de se croiser ; vous me recommandiez un voyageur, mon cher Dumas , et je vous recommandais une ville. Vous cherchiez inutilement le nom de ma ville protégée; elle n'est mentionnée ni sur la carte de l'empereur Théodose, l'inventeur des cartes à voyager, ni sur l'atlas portatif de Roger et Girard. Vous me permettrez de vous instruire sur ce point, mon maître , et c'est ce que je vais faire à travers, un labyrinthe de divagations que le mois de mars imprime au style épistolaire , lorsque le soleil fond la neige sur la
montagne et dans le cerveau. En voyage, d'ailleurs, on doit écrire comme on marche; la ligne tortueuse est la seule qui conduise au but. Il n'y a pas douze kilomètres de chemin taillé en I, excepté le chemin qui passe à travers les marais Pontins ; et encore que prouve cela? c'est que le pape Pie VI, qui l'a fait faire, avait peur de la fièvre, ou était pressé d'arriver à Terracine.
Nous aimons, vous et moi, mon cher Dumas, deux sortes de villes : celles qui n'existent plus et celles qui existeront. Vous avez visité comme moi les deux modèles do ces cités adorables, Bouc et Taurentum. Bouc a été fondé par Napoléon en 1809, et ne compte encore qu'un seul habitant et une salle de billard. Le port , les quais et la citadelle sont superbes et dignes de la population qui viendra. Taurentum intéresse davantage; il est situé sur la rive méridionale du beau golfe de la Ciotat. On prend un canot, on traverse le golfe, et on arrive à Taurentum. Il y a deux douaniers qui veillent à la contrebande du sel, en regardant la mer avec une attitude mélancolique : c'est le peuple actuel de Taurentum , cette puissante ville qui fut couverte de sel par ses destructeurs , selon un vieil usage antérieur à l'invention de la douane. M. Marin, l'ennemi de Beaumarchais, a publié un livre sur les ruines de Taurentum; M. Marin a vu ces ruines; elles existaient donc évidemment sous le règne du Mariage de Figaro, Aujourd'hui elles ont disparu, et en disparaissant elles ont rendu un véritable service aux voyageurs, qui , débarquant sur le rivage , étaient assaillis par la tempête d'une formidable controverse, engagée entre M. Marin et la statistique du département. Un préposé de M. Marin était domicilié dans une cuve d'un bain de Diane, et il attendait les voyageurs pour leur exposer les doctrines de son maître. Dès que M. Bremond, le représentant des théories de la statistique, remarquait Une certaine agitation sur le rivage de Taurentum , il partait en canot de la Ciotat, et venait soutenir ses principes avec une voix de mistral. Les voyageurs étaient fort à plaindre pendant ce temps-là.
Enfin la douane vint, et des jours plus doux commencèrent pour Taurenlum. Les douaniers firent d'abord condamner le fils de M. Marin et M. Bremond comme contrebandiers en sel; puis ces mélancoliques préposés, cherchant un remède à leurs ennuis administratifs , égrenèrent pierre à pierre les ruines des temples de Vénus, de Diane, de Neptune, pour faire des ricochets dans le golfe, quum placidum ventis staret mare. M. Bremond publia une satire pleine de sel attique contre les douaniers. Ce fut le dernier effort de la science en faveur de Taurentum. Une génération de douaniers épuisa les ruines en ricochets; toute l'antiquité y passa. On n'y trouva plus, pour la controverse, la moindre pierre d'achoppement. Le rivage reprit sa nudité rocailleuse des jours de la création.
Vous qui avez tout vu et si bien vu, en Italie, mon cher Dumas , vous avez sans doute franchi le seuil d'un portail grisâtre qui s'ouvre pour deux paufc, sur la voie Appia, de l'autre côté des thermes d'Antonin. Il y a dans cette ferme une sibylle qui vous oblige à voir les tombeaux de tous les Sri pions, à 55 centimes par Scipion. Le bon marché engage. On entre dans un souterrain humide, avec une bougie jaune du jeudi saint; la sibylle vous impose six stations, devant six éboulements de terrain , et elle vous montre avec respect les places humides où furent autrefois les sépulcres de Publius et de Cnéius Scipion , de l'Africain, de Lucius, de Nasica et de TÉmilien. Cela coûte 3 francs 30 centimes, monnaie de France, et on s'enrhume ordinairement, parce qu'il fait très-froid dans ces tombeaux invisibles des Scipions absents.
Notre Taurentum est aujourd'hui dans la catégorie de ce genre d'antiquités. On y montre l'absence complète de trois temples , de deux thermes , de deux promenoirs comme les aimait Martial , d'un cirque orné d'obélisques sur son épine et d'un camp prétorien. Le visiteur ouvre de grands yeux , et voit deux douaniers assis sur douze arpents de néant pétrifié.
Ainsi , les ruines mêmes s'effacent partout dans le monde des vieux monuments. Nous avons soin toujours de mettre ces
grandes dévastations sur le compte du Temps rongeur, dont la faux est impitoyable. Cela nous décharge de toute responsabilité. Le Temps n'est pas si destructeur qu'on le dit , et , si l'homme n'entrait pas en collaboration avec lui dans son œuvre de ravage, beaucoup de saintes pierres seraient encore debout. En Provence surtout, on devrait renoncer à peindre le Temps avec ses vieux attributs mythologiques. Ce dieu doit être représenté avec l'habit vert et le sabre du douanier.
Si nous enlevons pièce à pièce tous les hochets à notre pauvre monde si enfant , nous allons périr sous l'invasion de l'ennui . cet Attila moral de l'extrême civilisation. Le Turc nous échappe; il y a des marchandes de modes de Paris sur le boulevard d'Athènes; j'ai vu Âtim-Bey passer à Marseille avec un étroit pantalon à sous-pieds; l'autre jour, le sultan de Stamboul, le commandeur des croyants, m'a prié, dans une lettre française, do lui envoyer douze gilets de flanelle semblables à ceux que j'avais expédiés à Alphonse Royer, en 1841, et qui sont fort estimés au sérail. Toute poésie se meurt : le prosaïsme nous déborde, et, pour accélérer sa marche , on lui donne des chemins de fer. Bien plus! on vient de faire un trou à la Chine! Hier, j'ai frémi devant une adresse de lettre, écrite par moi, comme le statuaire devant le marbre de son Jupiter. Le domaine du mystérieux va disparaître de la porcelaine et du paravent. A Toulon, l'autre jour, dans un Cercle, le docteur Marbot m'a adressé, avec un sang-froid désolant, cette question inouïe : Avez- vous quelque commission à me donner pour la Chine? Je m'en chargerai volontiers. Je me suis mis courageusement au niveau de la situation , et j'ai répondu : « Docteur, je vous prie de vouloir bien vous charger d'une lettre pour Pékin. » En rentrant chez moi, j'ai écrit une lettre, et je l'ai cachetée avec le plus grand sérieux , comme je vais faire pour celle-ci , qui dans soixante-cinq heures vous tombera dans votre Chaussée-d'Antin. A mon réveil , le lendemain , j'ai reculé d'effroi devant ma propre écriture : concevez-vous L'effet d'une suscription de ce genre sur les imaginations nerveuses? A M. de Lagrénée, ambassadeur à
îdby
Pékin (province de Pé-ché-li), entre deux parenthèses, comme on écrirait {département du Cantal). Dans cette lettre, je prie M. de Lagrénée de vouloir bien se rappeler qu'à son passage à Marseille il m'honora d'une visite, à cause d'un petit roman chinois publié dans la Prtsse, et qu'il promit de m'envoyer, sur ma demande, un petit morceau du bois rouge qui décore la balustrade de Sschinn-ta quana-min (la vraiment grande et éblouissante lumière), dans la salle impériale de réception, à Pékin.
De prime abord, il semble que le monde pourra s'amuser longtemps avec ce grand joujou de la Chine, et que cette découverte nous consolera de tout ce que nous avons perdu en Orient, devenu occidental ou ennuveux. C'est une erreur. Tant que la Chine était une succursale de la lune sur notre terre , elle était charmante comme une arabesque ou un rêve peint; aujourd'hui , cette illusion de porcelaine est brisée. Avant cinq ans , la Chine sera pour nous ce qu'est le Mexique après Fernand Cortez, un pays de brocanteurs universels portant des chapeaux de feutre à longs poils et des topazes sur le jabot, fumant la cigarette et parlant Babel.
Nous avions Herculanum et Pompéi , deux jolis bijoux que le Vésuve avait eu soin de mettre sous cloche pour nous divertir après une guerre de vingt-cinq ans. Hélas! nous en avons abusé ! L'Europe a brossé ces deux cadavres de villes. Nous les connaissons mieux que Pline, qui les vit mourir : nous les avons habitées sous Titus; nous avons diné chez Diomède, rue des Tombeaux , n° 1 ; nous avons assisté à l'hyménée de Plotius , dans la grande rue du Forum , à la maison dite d'Atéon ; nous nous sommes abrités du soleil sous Y impluvium de l'édile Pensa. Si tous ces grands propriétaires de Parthénope revenaient au monde , nous leur servirions de cicérone pour les conduire chez eux. Pompéi et Herculanum ont fait leur second temps; ils sont morts une dernière fois. Paix à leur cendre! Ces deux spectres devaient se fondre au soleil.
Que reste-t-il donc au monde désœuvré , au monde rêveur, au
monde vagabond, aux enfants, aux sages, aux fous?... J'ai vu
le moment où il ne restait rien.
.l'étais arrivé à cette phrase de mon désespoir, lorsqu'on m'annonça qu'on venait de découvrir une ville en cherchant des champignons. « Une ville? — Oui, une ville romaine. — Où? — Là-bas , derrière cette montagne , au bord de la mer. »
Mon ami Cordouan, de Toulon, ce grand artiste qui peint et connaît la mer comme s'il l'avait faite, me montra la ville ressuscitée dans une aquarelle qui est exposée au Louvre en ce moment, et s'offrit de m'accompagner vers la tombe devenue le berceau de cette nouvelle cité.
« Ah ! voilà une ville qui nous arrive à propos ! m'écriai-je; et, si le printemps voulait bien un jour se mettre d'accord avec le calendrier, j irais visiter demain notre Herculanum provençal. »
Il faut vous dire que le temps était humide, froid et pluvieux, température qui me dispensera toujours de visiter les villes mortes ou vivantes, assises ou couchées sur le rivage de la mer.
Comme je gémissais au fond de l'àmo sur la suppression de ce beau et doux printemps, qui, lui aussi, a suivi dans leur néant toutes les poétiques choses de ce monde, je reçus une lettre de vous, mon cher Dumas; elle m'annonçait que le plus jeune , le plus cher et le plus charmant de vos amis courait en poste vers notre Méditerranée pour rencontrer le printemps, saison représentée aux Tuileries par une statue avec des fleurs à la main , et tremblant de tout son marbre entre Méléagre et Spartacus.
Ma douleur fut grande. Je me croyais responsable à vos yeux des iniquités atmosphériques de mon pays. Jamais je ne me trouvai en si cruelle position. D'un côté, Cordouan, à la veille de son départ pour Paris, me faisait d'amicales violences pour m'entrainer vers l'Hen ulanum provençal; d'un autre coté, vous m'ordonniez impérieusement de préparer un printemps d'âge d'or pour votre jeune voyageur, et de ne ménager ni les lilas aux jardins ni les degrés au-dessus de zéro de Réaumur. J'aurais mieux aimé cent fois être ministre des Affaires étrangères.
Un vent humide et froid continuait à siffler un démenti au calendrier. Je me chauffais dans le salon maritime du brave commandant Jacqueminot, à bord du vaisseau l Océan; et sur les flancs du colosse à cent vingt canons les vagues se hérissaient , blanchâtres comme les banquises polaires qui enchaînaient cet intrépide marin aux limites de l'univers glacé.
Que vous dirai-je? j'ai tout un jour désespéré du printemps!
N'approfondissons pas les secrets de la nature; le printemps a peut-être son amour-propre, comme le peintre Redouté, qui faisait si bien les fleurs et qui en était si fier. Le printemps s'est donc ravisé : je m'efforce d'avoir l'orgueil de croire que ma plainte l'a ému. Il s'est levé soudainement sur la pointe des mâts de l'escadre, sur les collines de la rade, sur les créneaux des citadelles, sur la cime des montagnes, avec l'éclat et la sérénité des fêtes du ciel. Les vaisseaux se sont diaprés de tous leurs pavillons, et le Muiron et la Belle-Poule, ces deux navires de l'Empereur, ont arboré leurs flammes pour saluer le véritable soleil du 20 mars.
Maintenant votre charmant voyageur peut venir. Nous répondons du printemps.
Nous sommes donc partis pour visiter la ville morte, héritière d'Herculanum et de Pompéi. Nous avons côtoyé un rivage sans égal au monde pour la grâce et la beauté. Malheureusement ce rivage n'est pas en terre étrangère : il a commis en naissant la faute d'être français; aussi les dessinateurs au long cours ne le connaissent pas , et il n'est consigné par livraisons dans aucun album de voyageur. Cette admirable promenade entre la mer et des forêts de pins et de chênes conduit à lllerculanum provençal. Un homme de beaucoup d'esprit et de science, M. Ferdinand Denis, a mis en lumière les premiers massifs de cette grande relique romaine connue aujourd'hui sous le nom de Pomponiana.
Le paysage est superbe : il a toutes les conditions exigées par l'artiste, les collines boisées, les montagnes arides , les horizons infinis, la mer, les îles, les vaisseaux et le soleil. Le premier
*0i PARADOXES ET RÊVERIES.
Romain qui a passé sur ce rivage devait y bâtir une ville, c'était inévitable. Jamais peuple n'a mieux connu les convenances d'un terrain pour y asseoir des pierres et y faire vivre des hommes. Quel bonheur si Pharamond eût été Romain! Paris serait à Hyères ou à Pomponiana ; mais il ne serait pas à Paris.
J'ai fait un système; pardonnez-moi cette erreur, mon cher Dumas. J'ai voulu savoir quel était ce premier Romain qui avait dit : « Il fait bon en ce coin de terre; bâtissons-y une villa , un temple et des bains. » Vous savez que les auteurs latins sont entrés dans ma mémoire à mon insu , et qu'ils y sont restés malgré moi; or je me suis rappelé un passage de Pline assez assorti à la circonstance. L'amiral romain de ce nom , surpris par l'éruption du Vésuve en 79, ordonna à son pilote de voguer vers Stabia, où était la maison de campagne de Pomponianus. Verte ad Pomponianum. Pline se mit au bain en arrivant; mais Pomponianus , dit l'histoire, abandonna lâchement sa famille et s'enfuit dans la campagne, où il trouva la mort. Il avait une fille d'une rare beauté, qui périt le même jour. On ne parle pas de ses fils; ils se sauvèrent probablement. Les bains de Pomponianus, où Pline fut étouffé par la cendre du Vésuve , étaient bâtis sur lo rivage de la mer. Ils étaient conformes au plan que Vitruve donne des bains du Pausilippe , au dixième chapitre de son cinquième livre. Vhypocauttum , ou fourneau pour chauffer l'étuve, était soutenu par de petits piliers en briques assez rapprochés pour qu'on pût y poser des briques de deux pieds.
C'est la première chose qui vous frappe en abordant les ruines de Pomponiana en Provence. La mer couvre de ses vagues les bains et les fourneaux , tels que Vitruve les a décrits d'après les modèles des maisons de plaisance de la Grande-Grèce : on peut donc hasarder qu'un des fils de Pomponianus, l'hôte de Pline, émigra vers 79, chassé par le Vésuve et par le souvenir de ses malheurs domestiques, et vint fonder un établissement sous un ciel et devant une mer qui lui rappelaient si bien le pays natal. Afin que l'illusion fût complète, l'émigré romain rebâtit la villa
paternelle sur le plan primitif. Il mit fa maison sur la colline , dans un bois de pins, de chênes et de lentisques, et les bains au bord de l eau. 11 avait ainsi sous les yeux un autre cap Misène, une autre Caprée, une autre lschia, un autre Pausilippe; il n'avait perdu que le volcan. C'était autant de gagné.
Les siècles, qui font tant de poussière en passant, et qui ont amoncelé à Rome , sur la voie Sacrée , tant de débris , que vous avez pu, comme moi, vous précipiter du Forum sur la roche Tarpéienne ; les siècles ont enseveli la villa et la cité de Pomponianus. Il faudrait cent mille écus pour exhumer ce trésor. On a donné cent louis; avec cette aumône, faite à la prodigue antiquité, on a découvert les quais d'une ville, les thermes, les fourneaux, les murs et le sommet de la rotonde d'un temple : fort peu de chose certainement, mais assez pour faire deviner tout un monde souterrain, qui n'attend pour jaillir au soleil qu'un vote de la Chambre des députés. Nous avons dépensé quelques millions avec l'obélisque de Luxor, qui appartient au département du Nil, et nous hésitons à donner cent fois moins pour une ville entière , qui appartient au département du Var !
Telles que les cent louis de gratification nous les ont faites, ces ruines fraîchement écloses donnent au paysage un caractère merveilleux. La mer se brise sur les quais romains; les pins et les chênes fendent les ruines avec leurs racines; il y a des voûtes de pierre et de mosaïque, voilées pudiquement par des voûtes d'arbres; il y a de gigantesques massifs de ciment d'airain, tapissés de pervenches, d'immortelles, d'iris, d'aubépine, de myrte, de thym, enlacées tige à tige avec une confusion adorable et un luxe digne du soleil. Par intervalles, lo bois vous montre des recoins mystérieux et recueillis , où des frontons croulants se hérissent d'un panache de lentisques et semblent vous proposer l'énigme de leur antique destination. Autour des ruines, la plaine est jonchée , avec une profusion incroyable , de la neige des marguerites, et c'est ravissant de voir l'écume folle de la mer venir jouer avec ces charmantes fleurs. Rien de capricieux comme ce rivage! il mêle le sable à la verdure, l'algue vile au
velours du printemps; il se festonne, il se creuse, il se nivelle, il s'élance vers la haute mer, en promontoire aigu, tout chargé de pins qui semblent courir avec lui pour voir passer les vaisseaux. A l'horizon opposé, on distingue sur les collines de l'aurore les cimes des palmiers du jardin dllyères, cette exquise miniature de l'Orient.
A dix pas des ruines, on trouve une cabane isolée; on entre dans cette cabane du désert avec l'espoir d'y rencontrer un de ces heureux campagnards qui connaissent leur bonheur... il y a deux douaniers! Le passé de Taurentum me fait trembler pour L'avenir de Pomponiana. C'est que celte plage a déjà vu dévorer d'autres ruines par des dents inconnues, et le goût de la dévastation vient en dévastant. Il y avait au-dessus des thermes de Pomponiana un couvent de saintes filles, le couvent d'Almanare. C'était un superbe édifice, couronné de bois et penché sur la mer. Un jour les Sarrasins débarquèrent sur cette plage et ravagèrent la pieuse maison. Les religieuses disparurent, les ruine? restèrent, et nous avons ensuite achevé l'œuvre des Sarrasins, toujours en accusant l'impitoyable faux du temps rongeur. Les bergers de Provence ont aussi une hypocrisie champêtre qui cache des siècles de méfaits. Après les Sarrasins, il n'y a pas chez nous de plus grands Sarrasins que les bergers. Vous les croyez couchés à l'ombre des hêtres, enflant de rustiques pipeaux , et ils incendient des forêts entières pour donner de bons pâturages à leurs chères brebis, et ils démolissent des pans de murs antiques pour rappeler au bercail les chèvres vagabondes ou pour abriter leur troupeau contre les ardeurs du solstice, selon le précepte : Solstitium pecori defendite, jam venit œstas torrida. Virgile nous a fait bien du tort.
Ainsi, mon cher Dumas, à votre première velléité de migra- • Won, verte ad Pomponianum, et prenez sous votre protection puissante cet Herculanum que nous voyons poindre à travers son immense linceul bordé de penenches et de thym fleuri. Allez au Louvre pour voir l'aquarelle romaine de notre compatriote Cordouan; dites à Théophile, qui prodigue en ce moment tant de
science spirituelle et originale autour des tableaux, d'ajouter un rayon à ce dessin lumineux dePomponiana, qui est suspendu dans les giboulées de la place du Carrousel. Vous tous qui travaillez là-haut pour le succès de toutes les richesses souvent si pauvres de l'étranger, songez un peu à nos trésors enfouis sous le sol national. Nous avons chez nous une ville morte qui ne demande pas mieux que de ressusciter, tendons-lui la main; tendez-lui la vôtre, mon cher Dumas , et exhumez un peu de poésie nouvelle de notre prosaïque terre , où Ton ensemence tant d'ennuis pour la récolte de nos neveux.
Votre ami dévoué, etc.