PARIS PORT DE MER
LETTBE A M. ALEXANDRE DUMAS.
Paris, 25 octobre 1854.
Mon cher Dumas,
Les jours n'ont plus que six heures , et je voulais vous remercier économiquement en six lignes de votre obligeance. Mes éditeurs de Constantinople me chargent aussi d'un surcroit de remercîments à votre adresse; il est très-important pour eux et pour moi d'avoir ce luxe d'annonces dans votre journal , populaire comme votre nom. Or, voyez où la plume peut nous conduire quand on la prend pour écrire votre nom : ce petit billet a voulu s'allonger démesurément, et je l'ai laissé faire; il a eu l'ambition de devenir lettre. C'est excusable : on n'ose pas écrire six lignes à vous, l'infatigable travailleur. D'un autre côté, on m'engageait à rendre public un projet particulier. Je profite de l'occasion, et je poursuis.
Voici la plus belle chose que Paris montrera aux étrangers à la fin de l'Exposition de 4 855 : ce sera le bouquet.
Une compagnie est faite, les actionnaires sont trouvés, l'autorisation ne court aucune chance de refus.
On achète les terrains occupés autrefois par le Pré aux Clercs et la tour de Nesle, et aujourd'hui par l'Institut, la rue Mazarine, la rue de Seine et l'ancienne rue des Petits-Augustins ; on démolira ce quartier taciturne et tumulaire où se réfugiaient les marchands de bric-à-brac , les vendeurs de gravures du dixhuitième siècle , les brocanteurs de faux dieux , les agathophiles du moyen âge, les étudiants logés dans des hôtels dégarnis, les invalides des académies, les peintres octogénaires, les poètes incompris , les sculpteurs dépourvus de marbre , les collectionneurs d'autographes, les cénobites de la pensée, les débiteurs de la rive droit? , les horlogers qui retardent d'une heure, les vendeurs sans acheteurs, les acheteurs sans vendeurs, les libraires sans écrivains , les écrivains sans libraires , le néant pétrifié, le désert numéroté.
Tout ce qui n'existait pas sur cette zone va disparaître sous ce marteau diligent qui a déjà mis en poussière la moitié de Paris pour le reconstruire en granit ciselé.
On creusera un magnifique port dans ce néant Mazarin , et les navires construits comme la Sole et France et Bretagne ne stationneront plus en rivière comme des bains Vigier ; ils ancreront comme à Brest et à Rochefort.
Nous gagnerons d'abord à ce nouvel état de choses la démolition de ce palais de l'Institut, dont l'architecture dépare le quai Conti. On récompensera les vertus de cinq cents francs à l'hôtel Buliion.
L'église Saint-Germain des Prés ne sera pas démolie : elle formera une île, comme l'église Saint-Jean à Venise, et Saint-Borromée au lac de Corao.
Ce que Paris gagnera dans cette révolution est incalculable. Paris deviendra Londres. Le Havre sera un faubourg de transit.
Quatre beaux navires ont ouvert la voie d'eau sur la Seine;
ces quatre précurseurs annoncent des escadres marchandes; sur tous les chantiers du globe , on construit des Soles et des France et Bretagne; tous les capitaines marins veulent naviguer sur les prés fleuris qu'arrose la Seine ; tous les matelots veulent doubler le cap du Louvre; tous les armateurs veulent noliser pour le pont des Arts. C'est une furie universelle. Depuis Christophe Colomb et Améric Vespuce, on n'avait jamais vu tant de proues dirigées sur un seul point.
C'est ce que les créateurs de cette entreprise gigantesque ont admirablement compris, et le succès marche avec ridée; si cela ne réussissait pas, il faudrait défendre à l'invention d'inventer.
Du pont des Arts, ce sera un tableau merveilleux ; nous verrons une forêt de mâts , une immense arabesque do pavillons , un horizon de vergues se dérouler sur ce quartier de bouquinistes, d'antiquaires et de bric-à-brac; des matelots de Naples, de Gènes, de Livourne, chanteront des barcarolles et des stances du Tasse, et donneront des leçons au Conservatoire; les étudiants se feront marins, les antiquaires se feront choristes aux Italiens, les marchands de tableaux regarderont de vraies ma- » rines, les académiciens chanteront Neptune et Amphitrite; la garde qui veille aux barrières du Louvre apprendra l'art de la navigation , et les pères de famille n'habilleront plus leurs petits enfants en gardes nationaux : ils leur donneront la veste bleue et le chapeau plat goudronné. Le goût naval fera fureur; on criera Vivent les marins! comme en Angleterre; on ne criera plus Vive la Ligne! comme en 4830. Le trident de Neptune et le sceptre du monde seront à nous. Paris marin doit être le roi de l'univers. On ne regrettera pas la démolition de l'Institut.
La compagnie demande un an pour accomplir ce travail. En octobre 1855, ce port sera terminé; il contiendra deux mille navires à mâts brisés. Les entrepreneurs demandent à l'État un faible intérêt sur le droit d'ancrage , et ils auront un énorme bénéfice sans léser le fisc.
Par une de ces bizarreries qui suit aussi la destinée des monuments, le théâtre de l'Odéon va devenir le théâtre le plus vi-
no n
vant de Paris. Il se trouvera tout à coup dans la position du
Carlo-Felice à Gènes et du San-Carlo à Naples. L'Odéon sera naval. Les petites places et le parterre seront chaque soir encombrés de marins; c'est l'ancre de salut de Melpomène. On ne connaît pas encore Mêrope, Zaïre, Œdipe, Irène, Venceslas , Ninus , Asdrubal , Clovis, Frédégonde, à Calcutta, au Brésil, au cap de Bonne-Espérance, à Pondichéry. Les marins de ces pays porteront le dimanche au caissier de l'Odéon des flots de piastres, de gourdes, de guinées, de coris, de sequins. Il y aura un bureau de changeur de monnaies au bureau de location.
Admirez comme la nature se venge toujours des maladroits qui entravent ses desseins. Un jour, Napoléon , qui n'avait qu'une faiblesse de grand homme , la faiblesse de croire à l'infaillibilité des savants, pose un point d'interrogation devant l'Institut. Il demande à ses sphinx hydrophiles ce qu'ils pensent de l'invention de la vapeur appliquée à la navigation , à New- York, en i 806. Les sphinx de l'Institut n'avaient jamais ri de leur vie; mais, à cette interrogation impériale, ils éclatèrent comme des dieux olympiens devant les filets de Mars et de Vénus. Jamais on ne vit tel ouragan de gaieté dans les catacombes mazarines. La vapeur! une vapeur concentrée ! 1 faisant mouvoir des roues 1 ! ! se riant des fureurs d'Éole ! ! ! ! Oh ! les savants n'en revenaient pas î Ils riaient toujours à se détraquer le mécanisme du rire; ils croyaient que la folie était descendue sur la tète de Napoléon, et que Minerve venait de déménager des Tuileries en léguant son hibou à l'Institut.
Au reste, mon cher Dumas, vous avez admirablement raconté cette histoire des savants, de Napoléon et de la vapeur, dans les cent représentations de votre beau drame , la Barrière de Clichy.
Napoléon s'inclina devant ce rire homérique de la science , et renonça aux essais de la vapeur. Voyez-vous d'ici le changement opéré dans l'histoire, si les savants n'eussent pas trouvé la découverte si saugrenue? Avec la vapeur, Napoléon trouvait le levier d'Archimède; il soulevait le monde.
Le châtiment vient tard, pede claudo, mais il vient. La vapeur va emporter l'Institut comme le zéphyr emporte un brin de paille. Il sera vraiment curieux de voir un paquebot fumer à la place même où les savants ont ri de si bon cœur, lorsque Napoléon les interrogea pour savoir leur avis sur la découverte de Fulton.