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LE MONUMENT DE NAPOLÉON I

Nous voyons surgir à de trop rares intervalles les grandes œuvres d'art; aussi c'est avec une joie bien vive que nous saluâmes l'apparition de ce livre monumental qui est l'Iliade peinte et burinée de l'empereur Napoléon I er . Le monde artiste a regardé ce poème gigantesque avec une admiration mêlée de surprise, car on ignorait à Paris le travail immense accompli au delà des monts , en mémoire des hauts faits d'armes de notre grande armée et de son glorieux empereur. Nous devons cette merveilleuse exhumation au zèle, au patriotisme, à la persévérance de M. Pietro Barboglio, qui a si dignement inauguré l'autre jour son étonnante publication en offrant deux exemplaires des Fastes, reliés avec un luxe inouï, à LL. MM. l'empereur et l'impératrice. D'augustes éloges ont été la première récompense de l'éditeur italien; le succès populaire ne lui manquera pas ensuite. Tout le monde voudra feuilleter cette colonne Vendôme portative, ce poè'me si admirablement gravé sur un vélin colossal.

L'Empereur, qui, dans sa course aux victoires, suivait toujours les traditions des héros antiques et associait la gloire des armes à la gloire des arts , demanda au grand peintre Andréa Appiani une série de tableaux historiques , pour illustrer les galeries du palais impérial de Milan. Appiani avait restauré la peinture en

Italie, à la même époque où David rendait le même semco à Part français. La peinture italienne, dégénérée sous le pinceau de la routine, de l'imitation et de l'afféterie, après le siècle de Raphaël, de Léonard, du Titien et du Corrége, puis ressuscitée dans sa splendeur par la trinité des Carrache, puis retombée encore dans l'impuissance , malgré les efforts merveilleux de Caravage , du Dominiquin et de Salvator Rosa , ne jeta plus de rayons sur ce bel horizon italien, qu'elle avait éclairé en concurrence avec le soleil. Enfin, vers la fin du dix-huitième siècle, la peinture eut sa renaissance; la forte école de Mengs fit naître le David italien, le Yicn du Milanais, l'illustre peintre Andréa Appiani.

L'enthousiasme et la foi , ces deux antiques vertus des artistes italiens, ces deux muses religieuses, inspirèrent Appiani et le soutinrent dans l'œuvre prodigieuse qu'il allait accomplir au palais impérial de Milan, pour répondre aux idées de Napoléon. Le pinceau d'Apollodore, le peintre du Palatin, le favori de César, l'ami de Virgile, fut retrouvé aux bords du lac de Pusiano. Andréa Appiani se mit à reproduire les fastes impériaux avec la fougue de Salvator Rosa et du Michel-Ange des batailles; il chanta sur la toile l'épopée sublime de Napoléon, et fit retentir sous son pinceau tout le fracas des mêlées , toute cette grande voix de la Franco impériale qui remuait le monde et fécondait l'avenir. Notre artiste peignit la bataille de Montenotte , qui vengeait Shérer; les passages des ponts de Lodi et d'Arcole, ces défilés de bois jetés sur des fleuves, défendus par deux volcans et emportés d'assaut par l'épée de Napoléon; il peignit Millesimo , Castiglione , Peschiera , Mantoue, où les champs de bataille étaient des champs de fleurs ; il peignit la prise de Trieste , cette reine de l'Adriatique, cette sœur de Venise, glorieuse conquête qui donnait à la France deux lacs français. Ensuite l'artiste, passant la mer, suivait son héros en Egypte et déployait le draj>eau de Lodi aux cimes des palmiers , sur les corniches des temples d'Isis, sur le dome des mosquées, sur le sommet des Pyramides; il repassait la Méditerranée avec la frégate Muiron, qui portait César et sa fortune, et suivait Napoléon à travers les

précipices du mont Saint-Bernard, chemin triomphal de Ma« rengo. Le pinceau de l'artiste italien , inépuisable dans ses ressources et toujours nouveau devant une nouvelle victoire, s'élevait à la hauteur de ces noms de batailles, de ces noms retentissant* qui éclatent comme la foudre : Austerlitz, où le Moscovite fi>'„ enseveli sous la glace natale par nos boulets fossoyeurs; EyU j, où le colonel Lepic traversa comme un météore toute l'armée russe; Iéna, Friedland, gloire et orgueil de nos pères, journées mémorables où l'héroïsme guerrier s'est élevé si haut, qu'il semble devoir exclure à jamais la guerre sanglante et assurer au monde la paix universelle et la civilisation. Nous ne ferons jamais mieux par l'épée, faisons autre chose aujourd'hui : burinons les fastes de la paix.

Dans ce vaste musée impérial peint par Appiani , tout n'est pas exclusivement réservé aux batailles , aux prises de villes , aux passages de fleuves , aux conquêtes sanglantes : il y a des repos pour les yeux, l'esprit et la pensée. Napoléon n'avait pas toujours l'épée à la main , et même il aurait bien voulu la re mettre pour toujours au fourreau, succéder comme empereur de la paix à l'empereur de la guerre , et réaliser tous les rêves qui charmaient ses rares loisirs, lorsque, du balcon des Tuileries, il regardait le Louvre enseveli dans un cloaque de carrefours lépreux ; rêves pacifiques si religieusement recueillis , comme le plus précieux des héritages impériaux, par Napoléon III, ce glorieux architecte couronné qui renouvelle la face de Paris, et donne au pauvre la lumière , l'air et le soleil , ces bienfaits de Dieu. Le peintre des batailles, Andréa Appiani, a voulu aussi représenter Napoléon dans ses fastes civils ; nous voyons cette grande figure moderne, antique déjà, présider ces réunions solennelles où furent reconnues l'union de la France et de la Lombardie et la Confédération de la république cisalpine ; et nous assistons, devant une vaste toile, au couronnement de Napoléon à Milan. Ces tableaux calmes forment un contraste nécessaire et complètent l'idée que la postérité devra se faire de Napoléon , guerrier, administrateur et législateur. L'homme mérite le titre

de grand par la réunion de toutes les qualités surhumaines; triompher par le glaive ne suffit pas. Un historien a dit qu'Annibal avait mérité la gloire, et le divin Jules l'apothéose : deux grands hommes à degré différent; l'un n'avait su faire que la cuerre, l'autre savait faire la paix.

En peignant les batailles do la république en Italie, Andréa Appiani s'est trouvé plaeé en face d'une difficulté très-grande pour un peintre enthousiaste des formes plastiques de l'antiquité grecque et romaine. Dans les pays naturellement artistes , comme Athènes et Rome , les inventeurs de costumes ont voulu répondre aux exigences et aux délicatesses futures des sculpteurs et des peintres ; ils se seraient bien gardés de donner aux vêtements et aux coiffures des bizarreries qui auraient contrarié la reproduction plastique des guerriers et des héros. Dans les pays où la mode , qui n'est souvent que l'inconstante fantaisie du mauvais goût , domine tyranniquement les sévères exigences de l'art , on trouve des époques où le peintre et le statuaire sont contraints à idéaliser, à dénaturer, à supprimer les costumes et les coiffures, pour donner à leurs œuvres le cachet de distinction héroïque indispensable dans les lignes austères de l'art. Le peintre Appiani a lutté avec tout le bonheur du génie contre les difficultés sans cesse offertes par les costumes et les coiffures des héros de la république. Sans avoir recours à l'audace académique de David , qui habille Romulus d'un bouclier dans le combat des Sabines, Appiani prend des moyens termes, selon la situation, sans jamais s'asservir exactement aux lois du code modiste de l'époque : quelquefois il donne à nos cavaliers de la république le galbe équestre romain; dans d'autres tableaux, il ennoblit » l'enveloppe trop bourgeoise de l'héroïsme français par des procédés linéaires fort ingénieux; souvent même il reproduit costume et coiffure dans toute leur vérité native, et, grâce à des adoucissements de formes ménagés dans les perspectives avec un art infini, il poétise l'accoutrement vulgaire de nos soldats, et les fait, ressembler quelque peu à ces émouvantes ligures de Daces qui décorent l'arc de triomphe de Constantin. Mais ce

qu'on ne saurait trop louer, dans ces batailles républicaines ou impériales, c'est la vie, le mouvement, le feu, l'impétuosité militaire, le fit via vi de cette épée de Napoléon qui emporte tous les obstacles à sa pointe, et donne des ailes à la victoire Aptère des Athéniens. Toutes ces mêlées d'Appiani sont chaudes , tous ces champs de bataille sont en ébullition ; les fantassins ont un élan qui donne le vertige, les cavaliers sont emportés par des hippogriffes; tout ce monde de combattants et de démons incarnés semble descendu des fresques ardentes du Vatican : et partout domine l'antique figure de Napoléon, âme et tête de ce grand corps armé qui est la France militante, reine républicaine ou impériale , labourant l'Europe avec l'épée pour y semer la civilisation.

Que d'années il a fallu aux premiers artistes de la gravure italienne pour traduire avec le burin ce musée d'Appiani ! On sent vivre dans ces magnifiques gravures l'école contemporaine de l'illustre Morghen, l'immortel auteur de la Cène de Léonard de Vinci. Que de peines, de soins, de labeur opiniâtre, de patience assidue il a fallu dépenser pour conduire ainsi l'œuvre d'Appiani aux étalages de Rittner et Goupil, sur le boulevard , et la livrer à l'admiration du public parisien, comme le premier joyau de l'Exposition de 4 855 !

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