‹ Les matinées du LouvreChapitre 16 sur 19 · ROSSINI · texte numérisé non relu

ROSSINI

Il existe une erreur fort accréditée dans le monde et qui vivra ce que vivent les erreurs , l'espace d'une éternité : il est admis que la musique est soumise aux capricieuses lois de la mode , comme le costume et la coitfure, et que cet art divin, le premier des arts et le plus pur, parce qu'il est dégagé de tout

alliage matériel , peut subir des transformations infinies , selon le goût, les temps, les mœurs, les habitudes, les pays. Ceux qui ont inventé cette erreur sont tombés dans une confusion* étrange : ils ont pris le corps pour l'âme, la matière pour l'esprit, le cuiv re pour le son. La musique change les formes grossières de son enveloppe ; mais son essence immatérielle , la mélodie, ne fait aucune concession aux exigences capricieuses de la mode - r elle- garde son aspiration divine et son inviolable virginité.

Sans la mélodie , ïa musique est te plus intolérable des tumultes humains ; la science des accords- parfaits , c'est la science du bruit organisé ; un orchestre qui se borne à écrire correctement la langue de l'harmonie est un avocat, bon grammairien, qui étourdit son auditoire, parle sans rien dire, et perd son procès. Voilà précisément le genre de musique qui subit des variations et mérite de les subir. Le bruit parle une foule de patois quand il s'agit de donner une titillation voluptueuse à des oreilles de bronze. Gédéon invente un orchestre de trois cents cruches; l'Orphée chinois invente le charivari des gongs; un colonel sourd invente la fanfare des régiments. La mode a pu choisir chez tous les peuples et dans tous les âges ; il y a toujours eu des musiciens ; les mélodistes sont plus rares , et ils appartiennent à chaque époque* et, malgré leur acte de naissance , ils sont toujours nés aujourd'hui.

Mais qu'est-ce que la mélodie? Ah! voilà le mystère! Comment toucher l'impalpable, analyser la brise, voir l'invisible, matérialiser l'air? Ici, nous abordons en tremblant le domaine idéal de la métaphysique de l'art.

La nature, ce compositeur sublime, a inventé la méjodie dans les zones du soleil et de la mer, dans les pays tièdes où les nuits sont de beaux jours ; sur les rijes calmes où l'homme peut rêver, écouter, veiller, sans craindre les périls de la solitude, les embûches de la nuit, les intempéries de l'air. La mélodie est italienne de naissance.

L'Italie , c'est la presqu'île favorisée du ciel entre tous les pays

de la terre : elle appuie sa tète sur les lagunes de Venise , ses pieds sur la Sicile ; elle écoute ce que disent les forêts des Alpes et des Apennins; elle se baigne dans deux mers; tout chante autour d'elle, depuis le Lido jusqu'au golfe de Tarente; l'Adriatique et la Méditerranée lui envoient , comme deux échos éternels , les éclats émouvants de la tempête ou les mélodies lascives de la sérénité. En aucun autre pays, la nature n'a donné aux arbres, aux montagnes, aux vallons, aux jardins, aux rivages, plus de voix charmantes, plus de soupirs amoureux, plus de murmures veloutés; l'Italie est le Conservatoire de Dieu : le petit enfant y chante; il bégaye partout ailleurs. Puis il arrive qu'un des innombrables élèves de cette école péninsulaire a reçu du ciel une vocation spéciale; alors cet enfant d'élite continue à son insu ses études , et se recueille pour écouter jour et nuit les leçons de mélodie qui lui arrivent de tous les horizons

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Poissonnière n'interrompent jamais le professeur. L'enfant écoute les caresses du golfe de Baïa, le frémissement des orangers du Pausilippe , le vent qui souffle sur la mer, la vague qui meurt sur les îles, le Vésuve qui se plaint dans ses arsenaux, lorsque tout est joyeux aux environs. Quel concert divin 1 quel orchestre inouï î quel chœur angélique 1 Toutes ces voix , tous ces bruits , tous ces murmures , toutes ces haleines se croisent et se confondent sans faire une fausse note ; ils com])osent la langue de l'extase, la parole du ravissement, et le cœur, oreille de l'àme, recueille ces merveilleuses confidences comme des trésors d'émotions, et ne les oublie jamais. Ce sont les provisions de l'avenir; rien n'en sera perdu pour l'homme , héritier de l'enfant. Cette première leçon de la nature mélodieuse est entrée dans une mémoire vierge; elle accompagnera l'artiste toute sa vie, comme le chœur invisible des voix du ciel , de la colline et de la mer. .

Arrive l'âge où les tendresses de l'amour, les charmes de la rêverie , les joies mystiques de la religion donnent à l'artiste italien des sensations nouvelles, et lui révèlent un monde inconnu. Alors éclate dans son cœur une fête perpétuelle, pleine

d'hymnes et de chants : ses pèlerinages à travers les villes et les Apennins sont des révélations de mélodies ; il écoute la vague ligurienne devant les gerbes d'eau du palais Doria, et sous l'ombre flottante de la nymphée, où chantent les conques de marbre et les oiseaux; il traverse le val d'Arno, où chaque bruit est un souffle de Dante; il visite les quatre merveilles de Pise, où lo cimetière n'a pas même pu faire de la mort une chose triste, car le murmure d'une vie éternelle résonne incessamment autour des quatre édifices de Dieu; il gravit les sentiers des montagnes, et prête l'oreille aux confidences majestueuses des solitudes de l'air; c'est le torrent de Riccorsi, qui secoue les roseaux et donne des plaintes à l'écho de ses vallées; c'est le lac de Bolsena, qui caresse ses deux îles de verdure et joue avec les cailloux de ses grèves; c'est la forêt sublime de Viterbe, qui couvre toute une montagne de ses arbres toujours agités par le vent ; c'est la cascade de Terni , qui anime un paysage immense et lui fait parler toutes les voix de l'infini; et au bout de cet orchestre apennin, c'est Rome, Rome dont le silence même est une mélodie éternelle; Rome, la noble institutrice des arts, terre bénie dont la poussière même est harmonieuse, quand elle s'élève dans le soleil pour couvrir des ruines ou des tombeaux. La religion, la rêverie et l'amour, ces trois grandes choses dignes de la vraie musique, retentissent dans toutes les voix aériennes de la campagne de Rome : du sommet du Janicule, où la cascade Pauline chante dans les airs, jusqu'au tombeau de la Ule du Crétois, toujours plein de bruits mystérieux sous son énorme couronne de lierre, tout brin d'herbe, tout grain de pierre, tout atome lumineux a son souffle et sa respiration; le passé se lamente dans des touffes de saxifrages aux vomitoires béants du Colisée, et sous les voûtes des aqueducs et des arcs de triomphe ; les thermes d'Antonin secouent leur pluie de mosaïques sur les hautes herbes; le Tibre réveille les hymnes de la rotonde de Vesta ; le néant parle dans la poussière grise de la voie Appienne ; des plaintes intermittentes descendent du mont Aventin; les ruines de la région palatine s'agitent sous d'immenses linceuls

de genêts, de câpriers et de figuiers stériles; et toutes ces harmonies naturelles s'exhalent à l'unisson avec la voix lointaine de la cloche de Saint-Paul , dans ce désert où depuis quinze siècles le vent du Soracte ébranle les remparts auréliens. Tristesse, mélancolie et désolation sur cette zone ; l'oreille et le cœur apprennent là des secrets de mélodie qu'aucun maître ne peut donner ailleurs. Ensuite, la grâce se révèle dans ces villas tranquilles où passèrent tous ceux qui ont aimé, et où ils ont laissé quelque chose de leurs âmes, précieux héritage toujours recueilli avec soin. Torquato Tasso chante encore ses amours à la villa d'Est; Raphaël soupire encore à la villa Pamphili; et l'amoureux duo de ces grands hommes se continue dans ces calmes élysées du soleil , où les pins unis aux cyprès devant les fontaines ont des notes suaves comme les lèvres de l'homme n'en connurent jamais. Tibur est la station dernière de ce Conservatoire italien; nuit et jour un divin concert s'y fait entendre; les cascatelles, l'Anio, les pins, les ruines du temple de la Sibylle, les échos des vallons, les voix joyeuses de l'air forment un orchestre inouï, où les lois humaines de l'harmonie sont même observées; car cette grande institutrice italienne, nommée la Nature, connaît les susceptibilités méticuleuses de son auditoire, et ne heurte jamais cette suave délicatesse d'oreille , qui est le plus court chemin du cœur. L'artiste choisi de Dieu pour donner des adoucissements à la terre; l'artiste, privilégié entre tous, qui a saturé sa mémoire et son âme de tous ces mélodieux accents de tendresse , de rêverie , de mélancolie et d'amour, doit les traduire bientôt dans une autre langue et les naturaliser dans le domaine de l'homme; et selon l'âge des civilisations, selon l'instrument que son siècle remet en ses mains , cet élu de Dieu s'appellera Virgile ou Rossini : il sera la mélodie incarnée et l'écho vivant des voix du ciel.

Aussi les écoles, les théories, les systèmes et tout l'arsenal de la musique matérielle tomberont, la mélodie seule vivra. Trois siècles se sont éteints depuis le pape Marcel 11 , et la première fleur de mélodie , éclose dans les jardins du Vatican , au

souffle de Palestrina , a conservé jusqu'à nos jours sa fraîcheur et son parfum ; et si on chantait demain à Notre-Dame la messe du pape Marcel , composée en \ 554 ; si le Deus rex cœlestis de Palestrina éclatait sous nos vieilles ogives , il éveillerait encore ces douces extases qui ravirent les artistes de la chapelle Pauline, ces artistes si noblement protégés par le successeur de Jules III. Dans la musique improprement nommée profane, — la musique sérieuse est toujours une chose sainte , — les exemples d'éternelle vitalité abondent chez les maîtres mélodistes. Il y a telle aspiration du cœur, un souffle , une haleine , un rien , qui traversera les siècles, toujours remuant les cœurs, toujours jeune, toujours vierge, et qui resterait seul intelligible, même dans la confusion des langues d'une nouvelle Babel. Voilà donc, pour conclure , voilà ce qui assure la pérennité de la gloire au prodigieux artiste contemporain dont l'œuvre est une longue mélodie que les voix humaines rediront toujours : Sine fine d*centes. Merveilleux privilège de ce pays italien! il lui a été donné de dire le dernier mot de tous les arts et d'en entretenir éternellement le monde : il règne depuis dix-huit siècles par la poésie, la statuaire et l'architecture; il a créé Virgile, Raphaël, Michel- Ange, Bramante; il lui manquait encore un demi-dieu sur l'autel de la mélodie : le Moïse de Buonarotti a mis ses deux rayons de flamme sur le front d'un compatriote, et Rossini a paru! Benedetto sia il giorno! comme dit Pétrarque; béni soit le jour où cet astre se leva sur l'horizon italien ! Quel service la terre ingrate avait donc rendu au ciel ce jour-là , pour être ainsi récompensée? Depuis la venue du Cygne de Mantoue et de l'Ange d'Urbin , notre terre n'avait donc fait que deux bonnes actions I Oui , quand naissent de pareils hommes , il semble que les colères d'en haut s'apaisent et que le cri Borate, cœli, desuper, poussé par ce pauvre monde , a été entendu au firmament ; il semble que l'ère de la civilisation fraternelle descend du ciel avec la rosée de la mélodie , et que l'argile des Attila et des Genseric a été perdue dans les arsenaux de l'enfer!

Ainsi la mélodie incarnée qui a reçu le nom divin de Rossini

traversera les siècles en dépit des dissidents, comme la foi évangélique. Ce grand maître n'a pas donné aux hommes le trésor complet qu'il avait reçu du ciel, la faute en est aux hommes, mais son œuvre est immense; elle embrasse le monde; elle répond à tous les besoins des âmes d'élite, à toutes les exigences de l'esprit et du cœur. Hors la chose vulgaire , qu'il abhorre comme son compatriote Horace , Rossini a tout abordé , en triomphant partout, et avec cette distinction suprême qui seule fait les véritables chefs-d'œuvre, phénix si rares dans tous les arts, quoi qu'en disent les rhéteurs. Rossini a touché, avec un bonheur égal, les deux antipodes de la création. Dans Guillaume Tell, il a chanté la terre, avec ses joies, ses amours, ses douleurs, ses plaisirs, ses lamentations, ses triomphes, ses grâces, ses horreurs, ses rayons, ses ténèbres, et l'hymne prodigieux ne laisse plus rien à dire à ceux qui viendront après. Dans Moïse y il a chanté le ciel avec ses extases, ses miracles, ses victoires, ses mystères; il a pris l'antiquité biblique, cette pyramide à l'invisible sommet; il la fouillée dans ses cryptes et ses arcanes les plus profonds , et il en a tiré toute la poésie sublime des prophètes de Jérusalem. Moïse seul fait de Rossini un musicien sans égal; l'impossibilité du point de départ constitue la supériorité d'un ouvrage; on peut faire, et même on a fait un chef-d'œuvre avec un libertin qui poursuit des jeunes filles; mais prendre le divin législateur des Hébreux, cette colossale figure qui touche au ciel , et nous émouvoir jusqu'au fond de notre âme, pendant trois heures, toute notre vie, avec cette austère musique dont le cœur est friand; avec ces notes graves qui nous viennent du Nil, du désert et de l'oasis; avec ces mille échos de l'antiquité biblique, dont le foyer est dans lé puits des pyramides et les vallons du Sinaï , voilà le plus étonnant des miracles de la mélodie! voilà le chef-d'œuvre impossible! L'homme est insuffisant pour l'accomplir; il faut l'association d'un esprit céleste; il faut que dans un rêve d'Orient le musicien écrive un pareil poème sous la dictée immédiate de Dieu ! Si Rossini n'eut fait que Moïse et Guillaume Tell , il serait

encore létonnement des Ages à venir; mais il ne s'est pas contenté de cette antithèse sublime; il a voulu remuer toutes les touches du clavier humain ; il est descendu du Sinaï pour enchanter tous les ennuis de notre vallée de pleurs; il a quitté le buisson ardent pour s entretenir face à face avec l'homme, et toujours dans une langue inouïe, charme de l'oreille, délices de l ame, fête éternelle du cœur. Il a exhumé des lagunes cette lamentable histoire de jalousie et de passion furieuse où les rugissements du tigre africain se marient aux plus suaves accents de l'amour; il a exhumé des ruines de l'Euphrate cette sombre légende de Ninus, où les cris du remords, les hymnes des mages , les terreurs des apparitions , les voluptés des reines adultères, les épouvantements des sépulcres , s'unissent aux mélodies des fêtes babyloniennes dans les jardins aériens de Sémiramis; il a retiré des deux mers qui baignent Corinthe, bimaris Corinthi, un poëme magnifique qui vint s'évanouir dans l'immense oreille des sourds ; puis il a créé trois femmes merveilleuses et prises dans les extrêmes conditions du contraste, Ninetta la villageoise, la Dame du lac et la Cendrillon des contes bleus; les trois Grâces de la musique, les trois éternelles amantes de l'univers; il a créé les trois expressions du rire humain , les trois gaietés de la vie , les trois sages folies de ce monde triste , Yltaliana , le Barbier de Sévi lie, le Comte Or\j; trois chefs-d'œuvre sans tombe, où l'hilarité homérique, l'ivresse amoureuse, l'orgie aristocrate, éclatent avec une verve qui change l'orchestre en feu d'artifice olympien. Et l'amour! ce bien-aimé de la mélodie! l'amour, en a-t-il semé à pleines mains , ce maître adorable , dans son jardin des Hespérides ! A-t-il prodigué les nuances do cette passion qui est la vie et jette la flétrissure de la vanité sur tout ce qui n'est pafi amour! Comptez les duos d'amour de Rossini, réunissez-les tous en faisceau , et ils vous donneront la mesure de teut ce qui a été dépensé , depuis la création , en extases , en tendresses , en molles langueurs , en aspirations pures , en caresses exquises , en ravissements divins! Tout ce que le cœur de l'homme et la lèvre de la femme ont exprimé d'angélique ou de sensuel pal-

pite dans ces duos d'amour; voilà la vraie histoire universelle! elle commence sous les palmiers de Memphis, et finit sous les orangers de Séville , en passant par le castel de Noirmoutiers. Enfin, de même que Corrége, le peintre des Amours, a peint la Cène de l'Annonciade de Gênes, Rossini a écrit son Stabat, immortel comme le souvenir du Calvaire. Par un coup de génie , digne de lui seul, Rossini n'a pas confié à i'ennui«et aux basses le soin de psalmodier la plainte de la Mère des douleurs; Rossini a chanté, dans ce S t abat, les grâces de la rédemption, les joies de l'espérance , les rayonnements de la porte du ciel , ouverte par le sang de Golgotha ; il a fait flotter sur cette page de désolation toutes les fleurs du jardin céleste, toutes les guirlandes de Sârons , toutes les perspectives de la terre promise ; il s'est souvenu du mot si chrétien d'Augustin : « La mort, c'est la vie, » mors viva ; il a écrit sa divine élégie dans ce Campo Santo de Pise, où les tombes se baignent dans l'azur, se couronnent de lis et rient au soleil. Et maintenant, après tant de travaux accomplis , Rossini , qui pouvait nous dire encore tant de merveilles, a le droit de chanter pour lui seul et de se taire pour nous; son exegi monumer*tum , quoique incomplet, grâce à nous , sera l'étonnement de l'avenir ; la postérité ne demandera pas si Rossini aurait pu faire davantage; elle regardera ce qu'il a fait comme l'œuvre la plus merveilleuse du génie humain. Nous serions trop accusés aux assises futures, si la postérité savait tout !

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