‹ Les matinées du LouvreChapitre 3 sur 19 · G II · texte numérisé non relu

G II

des Sikes au moment même où Allard était introduit â la cour du Lion de la plaine, Rundjei-Sing.

Allard venait de présenter au roi un portrait de Napoléon et une gravure sur bois très - grossière , ayant la prétention de peindre la bataille de la Moskowa. Le roi sike, enthousiaste de Napoléon , ne se lassait pas de regarder la miniature de cet empereur si populaire dans l'Inde , et Allard , s'étant emparé d'un fusil anglais à longue baïonnette , exécutait la charge en douze temps précipités , avec une admirable adresse , pour donner au roi le secret des victoires françaises. Il ne pouvait y avoir aucun doute. Cet «Européen , qui maniait si bien un fusil et expliquait les manœuvres mieux qu'un sergent télégraphique anglais, n'était pas un aventurier et un imposteur, et il ne mentait pas lorsque, désignant du doigt la gravure de la bataille et ramenant ce doigt sur sa poitrine, il disait par ce signe/. « J'ai combattu à la Moskowa. » Quelle bonne fortune pour le roi sike au moment où il se voyait menacé par les soldats du Caboul ! La promotion ne traîna point en longueur dans les bureaux du ministre de la guerre de Lahore; le soldat de Napoléon fut nommé général et reçut les insignes de son grade sur-le-champ.

Maintenant commence une vie qui est toute Une histoire et ne sera jamais écrite. Nous vivons, nous, septentrionaux-,, sur un vieux fonds d'histoires monotones , avec lesquelles nous faisons notre éducation d'écolier et notre érudition politique , sans nous douter qu'entre les monts Himalaya et le cap de Ceylan, depuis la conquête de l'Inde par les Turcs , en 997 , il y a une histoire immense , éclairée par le soleil , encadrée par deux océans , et toute retentissante de batailles furieuses , de chutes d'empires , d'écroulements de pagodes , d'ouragans de feu , d'échos de temples souterrains, de chocs de cavaleries d'éléphants. Modestes dans notre érudition de collège et de Sorbonne , nous nous estimons heureux de lire une douzième histoire de Cromwell ou de la guerre de Sept ans. L'histoire du général Allard ira donc se confondre avec un million d'admirables chroniques indiennes, dans les «cryptes ténébreuses d'Êlora , où les savants ne descendent jamais, de peur de réveiller un tigre endormi ou le serpent cobra-cappel.

Le soir de ce jour, le duc de Choiseul nous fit les honneurs de sa grande loge d'avant-scène aux Italiens. On jouait Scmiramide. C'était ie beau temps de la grande musique et des divines voix. Grisi jouait la reine de Babylone, Tamburini Assur, Ivanoff le roi des Indes , Brambilla Arsace. Le général Allard occupait le devant de la loge , et on eût dit que c'était pour lui qulvanoff , arrivé del Gange, prodiguait dans le temple de Bélus toutes les pierreries de Golconde et les notes de Hossini. Après le grand finale, qui est comme l'écho de la destruction de Ninive, la toile tomba , et le général Allard me dit en langue provençale :

a Voilà un opéra superbe qui sera joué à Babylone. Ne dites pas cela aux voisins; ils me crojraient fou. »

Moi , j'ouvris de grands yeux , et je demandai au général s'il y avait par hasard un théâtre italien sur les rives de l Euphrate.

Attendez . me répondit-il en souriant , attendez... Quand j'ai parcouru à pied ces déserts où Zénobie, Ninus et Sémiramis ont régné, je me suis dit : « Il est impossible que tous ces beaux empires ne ressuscitent pas. » Ce matin , en voyant vos rues de la Tixeranderie , Guérin - Boisseau , Saint- Pierre -aux- Bœufs , et beaucoup d'autres où l'air et la lumière manquent à de pauvres chrétiens civilisés, j'ai pensé aux vastes domaines de Sémiramis et de Zénobie , à ces immenses plaines arrosées par de beaux fleuves et habitées aujourd'hui par le néant. Est-il sensé que des hommes s'étouffent sur un point , lorsque sur un autre il y a tant de place au soleil? Quand vos députés parleront moins et agiront plus, vous mettrez les ruines de Palmyre et de Babylone à vingt pas de la France , au moyen de quelques morceaux de fer. Alors , j'en suis sur , tout l'Orient désert se repeuplera. Dieu n'a pas fait les plus beaux pays pour les chacals et les lézards. Là où tant de millions d'hommes ont trouvé autrefois la vie opulente , le luxe des arts, les générosités de l'agriculture, les bienfaits du soleil, d'autres millions d'hommes doivent retrouver les mêmes choses. Ce n'est qu'une question de temps. La terre va devenir si habitable avec les chemins de fer, que chacun y cultivera son arpent de blé ou de riz

LES MATINÉES DU LOUVRE. ;j|

« Si Dieu me prête vie , je veux faire de l'empire de Lahore une seconde France indienne. Quel admirable pays ! et quel désert ! que de trésors en friche ! que de belles eaux perdues 1 quel paradis terrestre abandonné ! Eh bien ï si mes démarches réussissent , je veux mettre cet Éden aux portes de la France. De Marseille à Suez, il n'y a qu'une promenade. Établissez ensuite un service de paquebots pour descendre la mer Rouge, le golfe d'Aden, et remonter dans la mer d'Arabie, vous arrivez en peu de jours aux bouches de l'Indus et à Hydrabad , vous êtes . chez moi. »

Ces derniers mots me firent tressaillir ; celui qui les disait portait un magnifique costume indo-perse , et j'étais disposé en ce moment à le croire sur parole , s'il eût ajouté, comme Assur de Semiramide :

Il sangue, di Bclo scorre nclle mie vene.

Le sang de Bélus coule dans mes veines.

Un descendant de Bélus parlant le provençal était d'ailleurs moins merveilleux à voir qu'un soldat de Napoléon devenu général des armées de Lahore, balançant l'influence anglaise dans l'Inde, et regardant l'empire de l'Indus comme sa propriété, dont le mur de clôture était l'Himalaya.

La conversation a des arabesques , des caprices , des méandres qui lui donnent un charme particulier et la rendent préférable au discours tout dune pièce, qui se croit obligé, par la rhétorique , d'être fidèle à son point de départ , de garder son unité virginale et de dire à la fin , en d'autres termes , ce qu'il a dit au commencement; selon le précepte d'Horace :

Qualis ab incepto processerit, et sibi constet.

En général , le discours, même le plus beaQ , est saupoudré, çà et là , d'une dose d ennui assez forte. Le jeune Spurius Métellus a été surpris bâillant à la première Catilinaire; cela ne m'étonne point, et nul n'admire pourtant plus que moi le génie et la langue de Marcus Tullius Cicéron. Les hommes écoutent les longs discours pour prouver à un voisin qu'ils sont graves; un auditeur isolé s'endormirait après l'exorde. Nous ne sommes pas nés pour entendre dos monologues de quatre kilomètres; notre vie est trop courte. Nous sommes nés pour le drame découpé, la causerie intime et la conversation.

La plus précieuse qualité de la conversation est celle-ci : *ne jamais laisser soupçonner aux plus habiles ce qu'elle pourra devenir; son point de départ le plus simple va faire éclater, au moyen de quelques ricochets imprévus, des péripéties fabuleuses. La conversation peut se comparer à la Tamise, qui gazouille avec des gouttes d'eau , comme une naïade qui bégaye, dans les roseaux de Richmond, et qui , après une heure de vagabondage , ébranle les arches de Westminster, se hérisse comme une cataracte devant le pont de Londres, soulève trois mille vaisseaux à l'ancre, et se marie avec l'Océan, avec un fracas d epithalame qui agite les rives de Gravesend, comme l'explosion d'un volcan sous-marin.

Un matin donc, pour suivre ce préambule , on déjeunait à la table ronde du Louvre , lorsque M. de .louy, un des plus assidus habitués, entra et s'assit à coté du duc de Choiseul.

M. de Jouy était un homme charmant, un beau vieillard plein de jeunesse, et, chose étonnante ! type du Parisien sédentaire, quoiqu'il eut voyagé partout. M. de Jouy avait visité l'Inde et toutes les îles enchantées de l'Océanie; mais il ne trouvait rien de comparable aux collines de Meudon et à la terrasse de Saint-Germain. Il parlait avec enthousiasme de l'avenue des Champs-Élysées , des jardins des Tuileries et du Luxembourg, et ne dépensait jamais un point d'admiration pour Java, Tinian ou Juàn-Fernandez; le port de la Villette lui paraissait plus vaste que la rade de Rio-Janeiro; le Gange ne valait pas la ^eine

devant le pont des Arts. Paris n'avait rien d'égal sur la carte pour le spirituel ermite de la Chaussée-d'Antin.

Cet enthousiasme exclusif a son bon coté; l'hyperbole du patriotisme ne peut monter plus haut. Le général Allard et Duperray entamaient souvent sur ce point de vives discussions avec M. de Jouy. Allard trouvait que le lac de Cachemire était plus beau que le grand bassin des Tuileries. Aussitôt une formidable controverse s'engageait sur ces deux lacs , et M. de Jouy donnait pour son client d'excellentes raisons. Duperray s'écriait alor6 :

« Avec cet enthousiasme de clocher, mon cher Jouy, vous étouffez dans son germe l'esprit sauveur de la colonisation africaine et indienne. Si tout le monde ne voyait d'autre horizon habitable que la limite de sa paroisse , personne ne passerait les mers et ne recevrait le baptême des tropiques , second baptême de l'homme, et aussi nécessaire que le premier : l'un est religieux, l'autre est civilisateur. Oui, oui, je sais qu'un poète a écrit ces deux vers :

Nescio qua natale solum dulcedine cunctos Ducit , et immemores non sinit esse sui.

Ces deux vers ont fait beaucoup de mal parce qu'ils n'ont jamais été bien traduits, comme tant d'autres. Eh! certainement on se rappelle avec joie

Les lieux témoins des jeux de notre enfance ;

mais, pour goûter cette joie, il faut s'expatrier. Le poëte latin conseillait donc le voyage et la colonisation , et promettait même un bonheur de plus aux colons. Si nous habitions une planète comme Saturne et Jupiter, il ne vaudrait pas la peine de quitter son chez-soi : il y aurait trop à voyager ; mais nous vivons trois jours sur un globe que Charlemagne prétend avoir tenu dans sa main , et notre devoir est de feuilleter les cinq pages de ce petit livre de Dieu. Si le général Allard avait trop admiré le bassin des Tuileries, il n'aurait pas planté le drapeau tricolore sur le lac de Cachemire; il n'aurait pas vaincu à la course Alexandre le Grand. 11 faut, au contraire, propager le goût de l'émigration , 220 c

en exaltant les splendeurs des pays lointains, si vous ne voulez pas subir les nécessités dévorantes de la guerre, ou les émeutes des peuples étouffés dans des bicoques , ou les famines qui désolent tôt ou tard les grands centres des populations. Les courses au clocher sont des courses de paralytiques; il faut franchir les mers comme on saute des ruisseaux. »

A cela M. de Jouy répondait :

« Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Duperray; mais j'aime mieux la Seine que le Gange.

— Eh bien , de Jouy, s'écriait Duperray, puisque vous aimez les citations latines , si Dieu vous rendait vos premières années ,

O mihi pittteiitos referat si Jupiter annos!

vous quitteriez les bords non fleuris que la Seine n'arrose pas , pour revoir encore le Gange , entre Calcutta et Chandernagor.

— C'est vrai ! disait M. de Jouy.

— Ah I vous vous rappelez donc encore avec plaisir, poursuivait Duperray, ce Gange où vous avez apprisà jouer aux échecs? »

M. de Jouv fit un signe de tète affirmatif.

« On apprend donc à jouer aux échecs sur le Gange? dit le duc de Choiseul.

— Oui, monsieur le duc, répondit de Jouy; j'ai conté cela hier au club des échecs, et M. Duperray était à côté de moi. Je dois mon éducation d'échiquier à deux porteurs de palanquins. Lorsque nous faisions une halte sur les rives du Gange , mes deux Indiens traçaient soixante cases sur le sable ; nous simulions ensuite les pions et les pièces avec des cailloux de formes et de couleurs diverses. Le Gange nous prêtait tout le matériel , et nous faisions d'aussi bonnes parties qu'avec un échiquier d'ivoire et d'ébène acheté vingt livres à Hog-\ane y faubourg de Canton.

— Eh bien ! dit Duperray, voilà un récit et un souvenir charmants. Si pareille chose m'était arrivée , je me le rappellerais avec autant de bonheur que la première férule que j'ai reçue à l'ombre de mon clocher natal.

— Et c'est ainsi , dit M. de Choiseul , que vous êtes arrivé à une certaine force?

— Comment donc, dit Duperray, M. de Jouy joue très-bien! Hier, il a failli battre Labourdonnais devant deux cents témoins.

— Rien n'est plus vrai , dit M. de Jouy en riant ; j'ai failli le battre , mais je ne l'ai pas battu.

— Et que vous rendait-il? demanda M. de Choiseul.

— Il ne me rendait rien, dit de Jouy, ni pièce, ni pion, ni trait.

— Seulement, ajouta Duperray, il y a une circonstance atténuante : M. de Labourdonnais jouait le dos tourné à l'échiquier, et il jouait ainsi deux parties à la fois, l une avec M. de Jouy, l'autre avec M. Lécrivain. »

Un mouvement de stupéfaction se manifesta parmi les convives.

« Cette partie impossible est l'événement du jour, poursuivit Duperray; elle a eu lieu avec une solennité digne de son importance. Les témoins et juges du camp étaient M. le vicomte de Vaufreland , le comte de Richebourg, M. Saint- Amant , l'héritier présomptif de Labourdonnais; le docteur Miquel, le général Duchaffault, MM. Bonfil, Sasias et Devinck K L'Allemagne était représentée par M. Schulten , l'Italie par M. Calvi , la Russie par M. le baron de PogogefT, l'Orient par Nouri-ErTendi, ambassadeur de la Porte Ottomane. L'esprit s'alarme lorsqu'il s'efforce d'analyser les ressorts qui font mouvoir l'intelligence dans une pareille partie d'échecs ! La physiologie s'y perd comme dans un abime. Maintenant j'ajouterai , et M. de Barneville sera mon garant, que Philidor a été plus loin encore : il a joué trois parties , le dos tourné à l'échiquier. Deux , c'est déjà l'impossibilité ; il n'y a pas de qualificatif pour trois. Il est vrai que ce tour de force surhumain ébranla le cerveau de Philidor, et j'ai lu la lettre charmante que Diderot lui écrivit pour le détourner de ces problèmes homicides. Hier soir Labourdonnais paraissait bien souffrant après son miracle. M. de Barneville lui a communiqué

1. Aujourd'hui président du tribunal de commerce et député au Corn» législatif.

la lettre originale de Diderot; elle se termine ainsi : a Risquer sa « raison et son talent pour rien, cela ne se conçoit pas... ne « vous exposez pas à devenir ce que tant de gens sont nés. a Encore si I on mourait au sortir d'un pareil effort! Mais son- « gez que vous seriez, vingt ans peut-être, un objet de pitié; et « ne vaut- il pas mieux être, pendant le même intervalle, un « objet d'admiration ? »

Je crus devoir rassurer tous les convives sur l'état de l'illustre maître. J'étais sorti du club avec lui : il était, en effet, un peu souffrant , mais sa vigoureuse constitution avait triomphé du mal. Après deux ou trois heures de promenade sur le boulevard, il avait repris au grand air tout son esprit et sa charmante gaieté.

« Quelle tète! dit Duperray; en voilà un qui administrerait quatre-vingt-six départements comme soixante-quatre cases d'acajou ! je ne m'étonne pas que son aïeul ait si bien gouverné l'Inde au temps de Paul et Virginie ! Les Ubourdonnais ont tous de ces fortes tètes bretonnes qui sont des coupoles d'intelligence et de réflexion.

— Vous croyez donc, demanda M. de Jouy, que la science approfondie des échecs peut s'appliquer aux choses les plus étrangères à ce jeu , mais qui exigent le calcul , la sagesse , la prévoyance , la combinaison?

— Je le crois très-fermement , dit Duperray.

— Je le crois comme vous, dit M. de Jouy.

— Mais ce sentiment se démontre , reprit Duperray : Charlemagne, dont il était question tout à l'heure, passait pour le premier joueur d'échecs de son temps , comme l'atteste la chanson de Garin de Montglave , que vous pouvez lire dans les manuscrits du duc de La Vallière, à la bibliothèque de la rue Richelieu. Don Juan d'Autriche a joué aux échecs avec Boy de Syracuse , et il a gagné la bataille de Lépante. Charles-Quint était aussi fort aux échecs que Philippe H et le grand pape Urbain VIII. Le célèbre Franklin a dû à sa profonde connaissance des échecs la découverte du paratonnerre. La foudre est

une pièce que la nue pousse trop souvent; Franklin opposa pièce à pièce et mata la foudre. Ce grand homme jouait tous les jours avec Mme de Brion , et c'est pour elle qu'il a publié son livre si curieux, the MoraU of Chess. « La vie humaine, dit Franklin, est « une partie d'échecs où nous trouvons des adversaires avec « lesquels il faut lutter. L'habitude de ce jeu donne la pré- <r voyance, la circonspection, la prudence et la persévérance, « quatre vertus avec lesquelles on triomphe de tout. » J'aurais pu , poursuivit Duperray, remonter jusqu'à Alexandre le Grand , qui jouait aux échecs avec Parménion, et même jusqu'à Palaraède, qui mata le roi Priam avec le plus difficile des échecs victorieux, l'échec du cheval de bois ou du cavalier.

— Vous oubliez un nom plus illustre encore, remarqua de Jouy .

— J'en oublie vingt, je le sais, reprit Duperray; j'oublie Tamerlan. L'historien arabe Arabshahide, traduit par Vatier, raconte toutes les prouesses de ce conquérant sur le champ debataille des échecs. H donna au prince son héritier le nom de Sharuch , qui signifie four du roi, parce qu'au moment où on vint lui annoncer sa naissance il donnait un échec et mat avec cette pièce. Tamerlan jouait d'habitude avec les deux plus forts amateurs de l'Orient , Zine le Jardieu et Galaldin. J'oubliais aussi le maréchal de Saxe , qui nous a laissé deux mats admirables , mais inférieurs pourtant à sa bataille de Fontenoy, incomparable partie d'échecs.

— Vous oubliez encore le plus grand des noms , dit M. de Jouy en riant.

— C'est ju9te, s'écria Duperray, m'y voilà! veuillez bien m' excuser, j'oubliais Napoléon I Oui, l'Empereur était d'une force supérieure aux échecs. En Égypte, il jouait avec M. Poussielgue ou M* Amédée Jaubert , deux vaillants amateurs. Pendant l'armistice de Vienne, en 4809, Napoléon jouait beaucoup avec le duc de Bassano. 11 a fait aussi une infinité de parties , sous la tente , avec le roi de Naples , Bourrienne et Berthier ; à Sainte- Hélène, le glorieux exilé a même trouvé des consolations dans ce noble jeu. »

Le duc de Choiseul , qui ne manquait jamais Toccasion de mettre Duperray sur le terrain des hommes de la Révolution, lui demanda très-adroitement si, dans cette longue nomenclature des princes de l'échiquier, commençant au siège de Troie et finissant à Sainte-Hélène, il n'avait pas oublié ses ennemis intimes de 93.

« Oh ! dit Duperray , depuis Mirabeau jusqu'à Robespierre , je n'ai pas trouvé un seul joueur d'échecs : aussi , comme toutes les parties politiques de cette époque ont été mal jouées ! Un homme qui s'impose à la tète d'une opinion et oblige les gens à se mettre de son côté peut être comparé à un joueur d'échecs qui engage les voisins à parier pour lui. On a foi dans le joueur politique, on le soutient, on arbore ses couleurs; qu'arrive-tril? Cet homme ne connaît pas les premiers éléments du jeu terrible qu'il joue; il n'avance pas une bonne pièce sur l'échiquier gouvernemental. Il perd sa partie. Ses parieurs trompés l'abandonnent. Alors il leur crie : Vous êtes des renégats ! C'est l'histoire des chefs de tous les partis de 89 à 93. Ils n'entendaient rien à leur jeu.

— Au moins, dit M. de Jouy , quand un joueur d'échecs a perdu sa partie, il trouve très-naturel que ses parieurs l'abandonnent et ne le traitent pas de renégat.

— On a commis faute sur faute, poursuivit Duperray, de 1789 à 1794, parce que les chefs ont été dépourvus de ces qualités que Franklin attribue aux profonds calculateurs , à ceux qui veulent faire du nouveau en politique , comme Charlemagne et Napoléon. Ainsi , pour n'en citer aujourd'hui qu'un seul , de ces chefs imprévoyants et imprudents , Hébert a commis une faute énorme qui a poussé la République aux plus atroces extrémités, en lui donnant un caractère odieux et ineffaçable. Vous allez voir... Ce que je vais vous raconter est un de ces mille détails dédaignés par les historiens; aussi je les affectionne beaucoup...

— Les historiens? demanda M. de Jouy.

— Non , les détails , reprit vivement Duperray... Il s'agit d'un léger incident d'une séance à laquelle j'assistais. »

Toutes les fois que Duperray annonçait une de ces révélations de 93 , nous étions saisis d'une émotion subite et nous entourions encore de plus près ce noble vieillard.

a C'était au mois de nivôse , poursuivit-il ; Hébert était à la tribune et proposait de nouvelles mesures contre la Vendée. Robespierre jeune osa interrompre le fougueux tribun du sang, et s'écria : « Hébert , c'est toi qui as fait tout le mal , en pous- «sant les paysans vendéens à la révolte, en proscrivant leurs « prêtres, en fermant leurs églises, en détruisant leurs croix !....» Si ces paroles du jeune Robespierre n'étaient pas dans le Moniteur, vous m'accuseriez d'invention , car elles paraissent impossibles dans la bouche de cet homme... Hébert reçut la bordée à brûle-pourpoint, sans avoir l'air de s'émouvoir; mais il lança au jeune homme un de ces regards paternels qui signifiaient : « Je « te ferai couper la tète demain ! »

« L'aîné Robespierre, qui comprenait mieux que personne le sens mystique de ces regards, s'alarma pour son frère, et, s'élançant à la tribune , il fit un discours très-adroit qui apaisa la colère d'Hébert... Après la séance, je rencontrai les deux . Robespierre dans la rue de l'Échelle, et je serrai la main du cadet, en lui disant : « Tu viens de dire une bien grande vérité. « Oui , Hébert a fait la Vendée. Oui , il a attaché ce brûlot au « flanc de la République : elle n'avait pas assez de ses ennemis a extérieurs; elle s'est donné des ennemis intérieurs. La guerre « vendéenne n'est pas politique, elle est religieuse. Hébert n'a a pas compris tout ce qu'il y aurait de courage et de désespoir « dans ces robustes paysans catholiques , défendus par le terrain « de leur sauvage pays. Hébert est un imbécile; c'est la pire a espèce des tyrans républicains, parce qu'ils sont obligés de « colorer leurs bévues avec du sang pour leur donner l'éclat du « crime... » Les deux frères parurent m'approuver par un trèsléger signe de tète , et Robespierre jeune me donna ce conseil : a Ne parle pas si haut! » et il montrait de l'œil la foule qui sortait de la Convention. Je pris congé d'eux ; ils montèrent la rue Saint-Honoré; je descendis au café de la Régence, où les

joueurs d'échecs étaient tous alors dune force très- faible, excepté M. de Barneville, l'ami de Philidor. »

M. de Barneville donna un certificat de bonne mémoire et d'histoire vraie à M. Duperray.

« Voyez, dit M. de Jouy, le chemin qu'a fait notre conversation. Nous sommes partis du lac de Cachemire pour arriver à Hébert, en passant par les soixante-quatre étapes de l'échiquier. »

Midi sonnait au Louvre; les douze coups du pavillon de l'Horloge semblaient dire : « La séance est levée : à demain ! » On quittait toujours la table à midi précis.

Sous la Restauration, M. de Pradt, archevêque de Malines, a joui d'une grande vogue dans la littérature politique. Son nom était populaire; les conversations et les éditeurs s'enrichissaient avec ses écrits. A la même époque florissait dans le Journal des Débats un critique spirituel et fort redouté , sous son initiale Z . lettre responsable du nom d'Hoffman. Ce critique, aujourd'hui connu par une comédie en un acte et en prose, le Roman d'une heure, joli tableau d'intérieur, émaillé pourtant çà et là de plusieurs fautes de langue, ce critique, disons-nous, avait distribué ses piquantes railleries aux plus grandes célébrités contemporaines, depuis le Génie du Christianisme de Chateaubriand jusqu'aux Orientales de Victor Hugo; il avait un procédé de style fort récréatif et un trésor de petites épigrammes claires, décentes, spirituelles, rappelant la manière de Voltaire en bonne humeur. M. de Pradt ne pouvait donc pas échapper à Hoffman.

On s'occupait alors beaucoup de l'Amérique , et les jeunes gens se coiffaient à la Bolivar. M. de Pradt publiait des brochures dans lesquelles il prédisait toujours l'avènement de quelque nou-

velle petite république lilliputienne, fondée par un Gulliver américain, comme on annonce aujourd'hui l'apparition d'une nouvelle planète microscopique dans la constellation du Taureau. A chaque prédiction américaine de M. de Pradt , Hoffman arrivait avec son Z fulminant à la quatrième page des Débats, et niait, avec une gaieté charmante, les Lacédémones microscopiques du Nouveau-Monde, comme certains aveugles nient aujourd'hui les vingt-trois planètes invisibles récemment découvertes, et qui , réunies aux dix vieilles , complètent un joli total de trente-trois mondes opaques éclairés par notre soleil.

M. de Pradt, silencieux comme M. Leverrier, ne répondait rien à Hoffman , et publiait de nouvelles brochures et de nouvelles prédictions. Tout à coup l'avenir, ce sombre gardien des prophéties, déchira son nuage, se mit au présent, et donna raison à M. de Pradt. Les paquebots et les gazettes annoncèrent une explosion simultanée de républiques imperceptibles : lesmontagnes des Cordillières avaient eu leur enfantement; les mères se portaient bien : voilà tout ; mais c'était assez pour le prophète; il avait vu clair à travers l'Océan, comme Colomb. Alors il fut donné au monde journaliste d'applaudir une chose inouïe dans ses fastes. Hoffman fît amende honorable devant M. de Pradt, en plein Journal des Débats! M. Bertin l'Ancien ne mit aucun obstacle à cet acte généreux, et, dès ce jour, M. de Pradt poursuivit ses prédictions sans rencontrer devant lui le Z si redouté des écrivains.

Le silence de la contradiction n'est pas favorable à tous les écrivains : M. de Pradt se dégoûta bientôt d'un triomphe trop calme ; pas le moindre esclave ne poussait un cri après son char; le prophète planait comme Élie dans cette atmosphère sereine où l'ange trouve le bonheur et l'homme l'ennui. Que fit M. de Pradt? Il se vengea de la critique muette : il n'écrivit plus. Cependant les républiques américaines, greffées sur la tige yankee, marchaient leur petit train aristocratique, entre la tribu de la Tortue et la tribu du Grand-Serpent. Hoffman laissait l'Amérique vivre à sa fantaisie, et combattait l'Attila du mau-

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vais goût, marchant à la tète des Orientales. C'est ainsi que le poète d'Hernani et de Ruy-Blas fut étouffé dans son berceau. Le même malheur précoce était arrivé à Châteaubriand , anéanti à son aurore par Morellet; la même catastrophe de critique avait tué Rossini à son premier bégayement. Le bon goût triomphait sur toute la ligne du pont des Arts , quand 1 830 se leva un pavé à la main, comme l'ours de la royauté nouvelle. M. de Pradt, qui avait prédit tant de républiques , n'avait pas prédit la meilleure de toutes, celle que La Fayette, juste un demi-siècle après la bataille de Brandy-Wine , découvrit sur le balcon de l'hôtel de ville de Paris. Cette république était venue de l'autre monde sur les ailes des chapeaux à la Bolivar.

En 4835, M. de Pradt racontait fort spirituellement lui-même toutes ces choses, et c'est ainsi que je les ai apprises de bonne source. Je me rappelle surtout une discussion très-vive entre l'ancien archevêque de Malines et le secrétaire de Mirabeau , à un déjeuner du Louvre. M. Duperray soutint un de ces paradoxes qui ressemblent à la vérité comme deux gouttes d'eau dans son puits. Il n'y a jamais eu qu'une seule république véritable, celle de Robinson quand il était seul : commencée le lundi, elle finit le vendredi, quand ils furent deux. On passait alors en revue toutes les républiques avec ce charme et cette sûreté d'érudition qui appartiennent à ces Nestors des révolutions, réunis dans une salle du Louvre. On citait Sparte avec ses rois, ses esclaves, ses continuelles séditions; Sparte, qui abrogea si vite les onéreuses lois de Lycurgue , et se révolta quand le roi Agis voulut lui rendre ce fardeau de vertu; Sparte, qui, au lieu de vivre tranquille avec son bon sens républicain , engagea avec Athènes la folle guerre du Péloponèse et la guerre dite Sociale. Malheureux petits États organisés pour vivre peu, et que Philippe, après la bataille de Chéronée , soumit à son joug de fer. On citait ensuite la fausse république romaine, où le peuple et les esclaves étaient toujours écrasés lorsqu'ils réclamaient les plus modestes des droits; où des tribuns comme les Gracques périssaient sur le mont Aventin, sous les glaives des patriciens, et avec eux

trois mille prolétaires; où des hommes comme Spartacus pouvaient remuer toute l'Italie au nom de la liberté, forcer trois cents patriciens à combattre en gladiateurs pour amuser à leur tour les esclaves; soulever la population de la Campanie, du Samnium , de l'Étrurie., et livrer des batailles à Pompée et à Crassus, les plus illustres capitaines de ce temps.

On descendait ensuite aux républiques du moyen âge , toujours exploitées par les patriciens, et ne donnant aux prolétaires que le droit de mourir de faim ou de se faire tuer dans d'interminables guerres : Pise et Florence étaient les modèles du genre; deux villes les plus charmantes du monde , les plus heureuses par le climat' et les arts, et consacrant leur vie républicaine à se déchirer leurs entrailles dans le val divin de l'Arno, ou sur les rives de l'Éra, qui coule dans les fleurs! Quant à Venise, le nom seul de cette république dispense de tout commentaire monarchique. Jamais la dignité de l'homme n'a été plus méconnue que par cette reine de l'Adriatique, cette marâtre de la liberté, quand son pouvoir avait une bouche de fer et son geôlier des cachots de plomb.

Les mêmes vieillards qui avaient vu de près les événements s'accordaient tous pour attribuer la révolution française à la guerre de l'Indépendance américaine. Voltaire et Beaumarchais n'arrivaient qu'accessoirement dans cette œuvre, et bien plus en fournisseurs de fusils qu'en fournisseurs de pamphlets. Ces deux écrivains, peu enrichis par la plume, puisque Voltaire, âgé* «le soixante-dix-huit ans, se trouvait pour vingt-cinq louis le débiteur insolvable d'un pauvre libraire de Rouen, ces deux philosophes se firent armuriers et perçurent d'énormes droits d'auteur à la caisse de l'agence américaine. Voltaire, qui s'était tant moqué de la guerre du Canada lorsqu'il n'en fournissait pas les fusils, poussa de toute sa verve septuagénaire à la guerre de l'Indépendance, qui le rendait millionnaire six aus avant sa mort, et lui permettait de payer ses acquisitions de Ferney et de finir sa longue vie avec le faste d'un grand seigneur. Car jusque-là on s'était abusé sur sa richesse, comme le démontrent très-bien le»

mémoires de ce pauvre libraire de Rouen , qui n'a jamais été payé de ses vingt-cinq louis , même après la réussite du commerce littéraire des fusils américains. La vieillesse rend avare. En même temps, les gentilshommes de Versailles, semblables aux patriciens antiques , qui cherchaient toujours à introduire des nouveautés dans l'État, iv/vissima quœrentes, tressaillirent* de joie au bruit de cette guerre américaine qui , au fond , avait alors un admirable côté politique et national. Tous ces nobles jeunes gens qui, pour créer du neuf contre l'ennui, n'avaient rien trouvé de mieux que la poudre d'amidon pour leurs tètes, l'aiguille de la tapisserie pour leurs mains, les bergères du Lignoa pour leurs intrigues , rencontraient cette fois une merveilleuse occasion d'employer leur courage et leurs loisirs. On partit pour l'Amérique; la France montra son oriflamme aux sauvages de THorican. Noble idée ! noble page ! noble expédition ! Tel est le départ; voici le retour.

Il y avait en ce temps-là — et nous l'avons encore vu — dans la rue Saint- Honoré, près de la rue du Coq , un Café militaire, avec cette inscription sur l'enseigne : Hic virtus bellica gaudet. Ce café , soit dit en passant , nous explique bien des choses de cette époque , et nous démontre surtout une absence presque complète de garnison à la date de la prise de la Bastille. Qui songerait aujourd'hui à établir un Café militaire? Paris était donc alors comme une de ces petites villes du Bourbonnais, où les vingt officiers de la garnison fréquentent exclusivement le café à l'enseigne de Mars ou du général Foy. Le café militaire de la rue Saint- Honoré fit ses dispositions pour recevoir La Fayette et ses compagnons d'Amérique. On dressa un arc de triomphe devant la porte ; on remit à neuf l'inscription Hic tfirtus bellica gaudet; on peignit sur transparent les portraits de La Fayette, de Rochambeau, du marquis de Montcalm et de Washington. Un officier du Royal-Lambesc, nommé Desormes (M. Duperray l'a beaucoup connu) , monta sur une table et prononça, bien avant Bailly et Mirabeau , un discours fort éloquent , et porta un toast à La Fayette , à ses amis et à la liberté améri •

caine. Le volcan du punch alluma le volcan des tètes; tous les yeux se baignèrent de larmes; toutes les mains se serrèrent; tous les cœurs battirent de joie et d'orgueil national. Le jeune La Fayette, encore convalescent de la blessure de Brandy-Wine et le visage glorieusement bruni des feux américains, se leva et porta un toast au roi, l'allié de l'Amérique libre, et au peuple français. A ces paroles du jeune héros les transports éclatèrent avec plus de force; rien n'avait été encore dépensé chez nous en enthousiasme patriotique; toutes les nobles illusions étaient vierges ; tous les généreux instincts ne trouvaient dans le passé aucune de ces tristes leçons qui nous font redouter l'avenir. Au dehors, la foule ravie répondait par ses acclamations; le délire de la joie colorait tous les visages; la guerre américaine allait donner la paix au monde ; l'Angleterre s'apprêtait à nous rendre nos possessions du Canada, perdues en 4763, après la guerre de Sept ans, à la paix de Paris. L'espoir enivrait toutes les âmes , et tous les rêves semblaient déjà des réalités. Le duc d'Orléans écoutait aux portes ; son ralais-Koyal n était pas loin I

A Tingu de tout le monde, le germe des idées républicaines fut déposé ce jour-là dans la rue Saint-Honoré, à deux pas du

Paltiic-Urkirol

raMid*nuy ai.

Les plus généreuses pensées ne tiennent compte de rien. Le raisonnement est la seule vertu qui n'habite pas le cœur. La république venait d'être proclamée en Amérique , et beaucoup de tètes jeunes et ardentes rêvaient déjà pour la France les mêmes institutions. Les Américains fondaient une union républicaine sur une terre vierge , baignée par deux océans et des fleuves immenses; ils avaient pour limites des déserts sans propriétaires , et pour voisins des sauvages armés de lances et d'arcs. La marine de guerre , le man oftvar, manquait dans leurs ports; mais ils avaient déjà une marine marchande , et sur le littoral des matelots intrépides et exercés, qui , s'improvisant corsaires , pouvaient ruiner dans leur commerce les plus puissantes des nations de la mer. Les citoyens de ce paradis terrestre avaient la même opinion , la même pensée , le même but , le même cœur,

LES MATINÉES Dl LOUVRE.

le même drapeau. Un et tous, c'était le même nombre. Ils ne regrettaient rien dans le passé; ils avaient tous apporté leur tribut à l'édifice du présent; ils entraient tous d'un pas égal dans l'avenir. Seulement ils conservaient dans leur république le code de l'esclavage à coté du code de l'égalité ; ils gardaient les préjugés créoles contre les races équivoques , le sang mêlé , les croisements illégitimes, et, en donnant la liberté à tous, ils exceptaient les trois quarts des Américains.

Telle était la république rêvée en France en Mit. La France était entourée de voisins jaloux et belliqueux, avec lesquels elle entretenait des guerres périodiques. Elle avait un passé de soixante-six rois, ce qui lui donnait des mœurs monarchiques invétérées; elle comptait déjà parmi ses enfants une foule de sectes religieuses et philosophiques; elle avait perdu toutes ses colonies; quelques vieux vaisseaux délabrés pourrissaient dans ses ports militaires; un déficit énorme désolait son trésor public; le parlement , la noblesse , le clergé , le tiers état , la cour, étaient en lutte ouverte; la religion et la morale semblaient s'éteindre, et les in-folio de Y Encyclopédie s'entassaient comme les marches d'un escalier de Titans pour détrôner Dieu. Voilà le moment choisi par les imitateurs de l'Amérique. Ils n'établissaient aucune différence entre la terre de Mérovée et la terre de Christophe Colomb; dans leur candide enthousiasme, ils auraient planté des aloès, des bananiers et des catalpas aux Champs- Élysées , et obligé la Seine à imiter la cataracte du Niagara sur la fontaine des Innocents. Jamais chimère ne parut plus raisonnable. Voltaire et Franklin s'embrassèrent au coin de la rue du Bac et chantèrent le cantique de Siméon : Nunc dimittis; c'était la chose la plus aisée des deux mondes : établir une république sur le Mississipi, avec la seule noblesse du commerce et du travail, avec l'aide d'un peuple d'esclaves et malgré les flèches des Mingos , des Muscogulges et des Mohicans ; établir la même république en France, avec notre vieille organisation, en nous donnant tout de suite pour ennemis les rois de l'Europe. Ces deux choses paraissaient faciles au même .degré. La date

seule n'était pas fixée, mais tôt ou tard l'expérience devait s'accomplir. Elle s'accomplit en effet; nous savons comment La Fayette garda sa tète, en l'emportant à l'étranger; mais il revint de l'émigration et plus Américain que jamais. On attendait encore une occasion favorable; les futurs hommes d'État disaient qu'il y avait quelque chose à faire; enfin, le National de 4829 lâcha le grand mot : Si les formes du gouvernement nous paraissent insuffisantes pour k progrès , nous passerons l'atlantique. Un demi-siècle révolu, La Fayette trouve une superbe occasion de passer l'Atlantique , et il ne passe rien ; au contraire , il rétrograde de quatorze siècles et remet Pharamoncb sur le pavois. C'était bien la peine de réfléchir cinquante ans !

Cette digression ne nous a point écartés de M. de Pradt , elle nous y ramène. L'ancien archevêque de Malines gardait secrètement en lui son dernier mot sur l'Amérique. Lorsque ses convives du Louvre l'interrogeaient sur un prochain livre qui ne paraissait jamais, il répondait en souriant :

a Je le publierai un de ces jours. »

Mais avec quelques amis intimes il allait beaucoup plus loin dans ses confidences :

« Je regarde Copernic, disait-il , comme le plus grand philosophe coni

On s'informait alors du secret motif de celte admiration fanatique pour le célèbre Allemand. Il ajoutait :

a Copernic avait fait un pas dans le ciel après Galilée; son in-quarto latin était tout imprimé au nombre de mille exemplaires et enseveli dans sa cave. « Si je le publie de mon vivant, pensait-il, a je vais me mettre sur les bras tous ceux qui ne croient « pas à l'immobilité du soleil, c'est-à-dire tous les habitants de la « terre. Or, comme je tiens avant tout à vivre tranquille, je ne « publierai mon livre que le lendemain de ma mort. » Copernic tint parole ; ce furent ses héritiers qui eurent à soutenir une lutte formidable pour défendre le paradoxe astronomique contre les sa vants contemporains. L'heureux Copernic , pendant ces démêlés orageux, goûtait le calme le plus profond dans une belle tombe

de marbre, entre quatre cyprès. L'hoirie Copernic, pour avoir un peu de repos de son vivant, fut obligée d'abjurer le paradoxe dans une brochure, et de déclarer à la face du soleil que la terre ne tournait pas autour de lui. Cette déclaration de 1" hoirie enlevait au livre de Copernic tout son danger; les mille exemplaires du paradoxe devenu innocent furent mis en vente et non achetés. Lorsque la découverte allemande des premières lentilles télescopiques permit de voir les phases lunaires de Mars et de Vénus, aperçues par Copernic avec les yeux de la pensée, on vint se ranger en foule autour des opinions du grand astronome; on adieta son ouvrage, et on l'admira avec d'autant plus d'enthousiasme que l'auteur était mort.

— Ainsi , disait M. Duperray à M. de Pradt , vous imiterez Copernic : vous direz votre dernier mot sur l'Amérique le lendemain de votre mort, au risque de compromettre le repos de vos héritiers, lesquels seront forcés d'attendre la découverte d'une lunette politique qui permettra de voir le Nouveau-Monde de plus près, avec ses taches et ses rayons. »

M. de Pradt répondait avec un sourire plein de finesse :

« Je n'ai point d'héritiers, moi. »

Un an après, le célèbre archevêque de Malines mourut 6ans avoir publié son dernier mot sur l'Ajpnérique. On comptait sur la révélation posthume de Copernic , mais rien ne parut. Cependant une confidence suprême avait été recueillie par un ami , et , en l'absence du dernier livre, le dernier mot était connu. M. de Pradt faisait les vœux les plus sincères pour la prospérité de l'Amérique; mais il trouvait que le mot union inscrit sur sa bannière était un dangereux défi lancé à l'avenir, cet avenir qui désunit le ciment romain du Colisée de Titus et les assises des pyramides de Pharaon. « Une heure viendra, disait- il, heure mystérieuse marquée à l'horloge du ciel , où le nord et le midi américain entreront en guerre , et après bien des batailles un soldat heureux sera le premier roi de la république de Washington. »

En ce môme temps on jugeait l'affaire Fieschi aux assises patriciennes du Luxembourg; affaire presque oubliée aujourd'hui : les jeunes hommes de vingt^uatre ans ne la connaissent que par l'histoire ; modeste connaissance ! C'est j>ourtant une chose de cet hier qu'on nomme 1835.

Ce procès dura quinze jours. Chaque matin , au Louvre, on demandait à M. de Choiseul quelques détails sur la séance de la veille, et il répondait en quelques mots dont la finesse se dérobait sous la vulgarité de la forme ; ceux-ci , par exemple :

« Vous avez lu cela ce matin dans les journaux. Le compte rendu est exact. Fieschi parait très-content , très-satisfait. »

Et, après avoir dit cela , il laissait tomber la conversation sur un autre sujet; on avait beau vouloir le ramener au Luxembourg pour obtenir quelques-uns de ces détails échappés aux procès-verbaux, le duc s'obstinait toujours dans une réserve très-significative pour ceux qui le connaissaient bien. Ce n'était pas la réserve matoise du diplomate, qui vous regarde dans vos yeux pour vous prévenir qu'il est très-fin : c'était une bonhomie admirablement bien jouée, sous laquelle on ne voyait aucune arrière-pensée malicieuse quand on n était pas averti. Dans la haute position que M. de Choiseul occupait, il ne lui semblait pas permis d'exprimer, chez lui, devant de nombreux convives, la désapprobation formelle d'un fait politique ou d'un acte du gouvernement; mais, à propos de ce fait ou de cet acte , il laissait tomber de sa bouche, avec une exquise nonchalance aristocratique , certaines paroles bien choisies qui amenaient l'entretien sur un terrain où la muette tolérance du gouverneur du Louvre ne bâillonnait jamais l'opposition.

« Ah! disait une voix, Fieschi parait très-content, très-satisfait? »

Le duc inclinait légèrement la tète, sans regarder l'auteur de l'observation , et annonçait que Y Andromède de Puget ne tarderait pas à rejoindre au Louvre le Milon crotoniate du même sculpteur.

Aussitôt M. Duperray, qui était parti avec sa verve pour parler sur le contentement de Fieschi , ricochait dans le sillon adroitement ouvert , et disait :

a Ah ! voilà une chose que je verrai avec plaisir î Y Andromède au Louvre. Quelle idée de mettre des chefs-d'œuvre de marbre dans les jardins de Versailles, parce qu'il y en avait dans les jardins grecs et romains ! Mais il y avait un soleil à Rome et à .Athènes pour chauffer ces pauvres statues et les conserver ! Louis XIV avait beau prendre le soleil pour emblème, on ne se réchauffe pas avec un emblème 1 Des tritons de bronze , à la bonne heure ! des Neptunes et des Amphitrites d'airain massif, je les admets ; on peut les saupoudrer de neige ou les noyer de pluie , ces dieux ne péricliteront pas sous leur épiderme de métal î Mais une pauvre Andromède toute nue, en chair de Carare, exposée au cinquante-cinquième degré de latitude sur un piédestal î voilà de la cruauté stupide ! On ne doit mettre que du bronze dans les jardins du Nord , ou des statues contemporaines et académiques dont on veut se débarrasser.

— Eh bien ! reprenait M. de Choiseul , nous allons mettre Andromède à l'abri ; il y aura même un poêle dans son salon.

— Elle en a besoin , poursuivait Duperray : voilà deux siècles qu'elle grelotte sur un piédestal. On a eu plus de compassion pour l'Hercule crotoniate. Voilà ce qui m'étonne et ce que je . n'explique pas. Le Milon était vigoureux r comme son original T qui tuait un taureau d'un coup de poing ; il était occupé sur son piédestal à se débattre contre un lion , exercice échauffant : on pouvait à la rigueur le laisser dans les jardins de Versailles. Mais cette pauvre Andromède, enchaînée au bord de la mer, sur un roc, les pieds rongés par la mousse et les colimaçons, attendant depuis deux siècles un Persée libérateur! Ah! je ne pardonnerai jamais cette cruauté à Mme de Maintenon , éditeur res-

ponsable de Louis XIV ! Enfin , le mal va être réparé ; n'en parlons plus. Le Français est vif et léger ; mais il lui faut deux cents ans de réflexion pour réparer une sottise ou une injustice. »

Une voix ennemie d'Andromède se levait alors en demandant s'il v avait séance à une heure au Luxembourg pour l'affaire Fieschi.

Le duc faisait un signe aflfirmatif, et disait à M. Duperray : « Votre système commence à s'appliquer au jardin des Tuileries : les bronzes mythologiques et historiques y seront bientôt

— Je n'ai pas compté les votants, disait Duperray, mais il me semble que la minorité du marbre est encore très-majeure aux Tuileries. Les statues de Coustou, de Coysevox et d'autres marbriers vulgaires y ont bien souffert. Le Méléagre fait pitié à voir; les Hercules ont maigri à vue d'œil ; Daphné se désespère de n'être pas changée en laurier, et le pieux Énée regrette le chaud incendie de Troie; Lucrèce remercie Tarquin; les quatre Saisons ressemblent à quatre Hivers; les nombreux lions grelottent comme des chiens.

— Et Spartacus? dit^une voix.

— Ah ! reprit Duperray, celui-là est, de toute manière, trèsmal placé dans le jardin des rois. C'est un dangereux anachronisme de marbre. Pourquoi ce chef-d'œuvre de Foyatier n'est-il pas dans la famille romaine du Louvre? Quelle idée saugrenue de mettre cet inventeur de la guerre sociale devant Louis-Philippe ! J'en parlerai demain à M. Guizot, qui a des raisons pour ne pas aimer Spartacus.

— A propos de Spartacus, dit M. de Pradt , vous devriez bien me conduire, cher duc, à la séance de Fieschi d'aujourd'hui.

— Je veux bien , dit le duc.

— Ah ! je retiens une stalle aussi , moi', dit Duperray.

— Je puis disposer de trois places aujourd'hui, ajouta M. de Choiseul.

— Il me semble , mon cher duc , reprit Duperray , que vous

avez remarqué une certaine satisfaction chez cet abominable Fieschi... Du moins j'ai cru entendre tout à l'heure...

— C'est possible, interrompit le duc... Oui, je crois avoir dit quelque chose dans ce genre... sans trop d'intention... Mais, l'autre jour, je passais avec vous et M. de Giambone sous les arcades de la rue de Rivoli , et nous avons été interrompus par le maréchal Lobau tout juste au moment où vous me parliez d'un autre système sur les statues des Tuileries... Rappelez-vous!

— Ah! oui, j'y suis, dit Duperray... Oui, les statues des Tuileries ont leur bon côté, pour la rue de Rivoli... C'est même un privilège exorbitant et exclusif pour cette rue, privilège renouvelé des Grecs. Lorsque les femmes athéniennes imploraient la protection de Lucine, déesse de la maternité, elles étaient obligées par une loi de se promener dans les jardins publics , tous peuplés de belles statues d'Apollon, d'Hercule et de Bacchus indiens. Aussi rien n'était beau à voir comme les enfants athéniens. Les Parisiennes de la rue de Rivoli ne se doutent pas qu'elles ont hérité du même privilège. Certainement aucune loi ne les oblige à se promener, dans le mois de Lucine, au jardin des Tuileries; mais l'instinct maternel leur fait traverser la rue, et elles vont respirer l'air et la verdure sur les pelouses de l'Olympe voisin. Aussi, le résultat est le même qu'à Sparte. Entrez dans la première maison de la rue de Rivoli , et vous verrez des Méléagres, des Spartacus, des Apollons de douze ans qui jouent au cerceau. Pour établir une égalité parfaite dans les sculptures de Lucine, il faudrait mettre de belles statues dans les douze arrondissements; on enrichirait, ou du moins on ferait vivre les nombreux sculpteurs français , et Paris aurait des générations plastiques d'Athéniens. J'ai remarqué l'effet contraire, et j'en fis part à un homme sérieux , qui a traité cela de paradoxe, comme de raison; j'ai remarqué, en 4829, que les cent cinquante représentations de Jocfco, à la Porte-Saint- Martin, avaient gratifié Paris, trois ans après, d'une collection infinie de jeunes jockos des deux sexes gambadant, en été, sur les portes de leurs maisons, sous les yeux des célibataires railleurs.

— Oh ! quant à ceci , dit un capitaine de la garde nationale du poste du Louvre, je puis l'affirmer ! J'ai connu deux jeunes ménages de la rue Bourg-l'Abbé qui onjt vu le fameux Mazurier dans Jocko, et si vous voyiez leurs enfants!... non, j'aime mieux que vous ne les voyiez pas.

— Cependant, poursuivit Duperray, j'ai observé que le danger des jockos et autres de la même espèce se neutralisent par de bons voisinages. Ainsi la rue de Rivoli ne craint rien. Le beau l'emporte généralement sur le hideux. Les Athéniennes voyaient des faunes sur leurs théâtres, et leurs fils ressemblaient à des Adonis. En sortant de chez Jocko , les spectateurs n'auraient eu rien à redouter pour leur progéniture, s'ils eussent traversé un de ces promenoirs dont parle Martial , où les statues étaient si nombreuses que les débiteurs s'en servaient comme échelons d'éclipsés pour éviter les yeux de leurs créanciers.

— Oui , dit M. de Jouy , à Arles , sous l'empereur Gallus , il y avait un de ces promenoirs peuplés de belles statues.

— Aussi, poursuivit Duperray, les Arlésiennes sont encore aujourd'hui citées pour leur beauté. L'influence du promenoir romain continue. Avec ce système, arrivons au jardin des Plantes de Paris : il y a beaucoup à faire là , et on ne fera rien , toujours à cause des prochaines élections. Ce jardin est très-aimé du peuple voisin. Le quartier Mouffetard trouve là son jardin des Tuileries. La foule y abonde, le dimanche surtout. S'il n'y avait dans ce jardin que des lions, des tigres et des aigles, le danger n'existerait sous aucune forme pour les mois de Lucine ; mais il y a une émouvante collection de monstres, depuis le mandrill jusqu'au rhinocéros, et toujours quelque vagues silhouettes de ces types se reflètent dans le daguerréotype de l'œil féminin et font souche pour l'avenir.

— Il faudrait donc beaucoup de statues au jardin des Plantes? dit un interrupteur statuaire.

— Oui, monsieur, continua Duperray; vous avez deviné ma conclusion... Il y a dans la bibliothèque du monument une statue de Buffon...

— Avec cette inscription , dit M. de Jouy : Majestati naturœ par ingenium.

— C'est du latin français, comme on en fait beaucoup officiellement, poursuivit Duperray... Il y a encore la statue de Cuvier dans la salle de minéralogie; mais ces deux statues de savants sont insuffisantes pour neutraliser l'influence des mandrills, des rhinocéros, des chats-huants , des Jkangourous et autres monstres que la nature sème avec profusion pour amuser les habitants des déserts. Ce qu'il faudrait dans les belles allées de ce jardin , le voici : une succession de demi-rotondes échelonnées dans toute la longueur de ces allées superbes et abritant les images divines , fabuleuses , humaines, des protecteurs zoologiques, en costume de paradis terrestre plus ou moins mitigé.

— La liste serait longue, dit M. de Jouy; vous êtes obligé de commencer par Adam.

— Oh ! je remonte beaucoup plus haut, poursuivit Duperray : je remonte à l'ange qui éteignit les flammes de la terre et prépara le règne des fleurs ; puis les époux de l'Éden avant la chute, Cybèle ou Vesta , un spécimen plastique de l'âge de Saturne et de Rhée, l'âge d'or. Les trois saisons, l'Hiver exclu comme vieillard et comme hiver. Les cinq parties du monde, l'Aurore et la Rosée, Flore, Pomone, Zéphyre; une naïade, une hamadryade, Deucalion et Pyrrha, Psyché ouvrant la boite de Pandore, Hygie, la déesse de la santé, Hébé versant le nectar, les trois Grâces antiques et une Parisienne moderne, quatre Grâces, Diane et Endymion, les neuf Muses, moins Clio, Virgile et Amaryllis, le poëte Lucrèce et 6on aima Venus, la vie de l'univers.

— Ce musée est fort riche, dit M. de Pradt.

— Mais il appauvrirait le budget des beaux-arts, dit un député.

— Ah ! voilà toujours le veto parlementaire ! s'écria Duperray. Eh bien ! continuez à faire gambader des mandrills et rouler des hippopotames tous les dimanches devant les jeunes hyménées du douzième arrondissement, et vous verrez quel beau sexe nous léguerons à nos neveux ! .

— Tout cela, dit M. de Pradt , nous a bien éloignés de Fieschi. . . Le duc de Choiseul allait nous dire quelque chose de fort intéressant sur cet étrange criminel.

— Ah ! oui ! dit l'officier urbain , nies camarades et moi nous serions bien aises de rentrer au poste avec quelque chose de nouveau sur Fieschi. Dans les nuits de corps de garde, on épuise tous les sujets.

— Mais, dit le duc, vous lisez le journal du soir; il y a toujours huit colonnes sur le procès du Luxembourg. Avec huit colonnes on passe une nuit... Monsieur Duperray, votre théorie sur les musées en plein air est satisfaisante, mais ce n'est qu'une théorie.

— Donnez-moi deux millions, mon cher duc, dit Duperray, et ce ne sera plus une théorie.

— En effet , poursuivit le duc , il ne me semble pas juste de favoriser ainsi la rue de Rivoli au détriment du reste de la capitale. Si j'avais deux millions en portefeuille, je vous les donnerais. Deux millions ne sont rien lorsqu'il s'agit de faire vivre tous les sculpteurs de France et de transfigurer toute une population , depuis la Montagne Sainte-Geneviève jusqu'à Bercy ; j'en parlerai au roi ce soir.

— Le roi vous dira que cela ne le regarde pas , reprit vivement Duperray. Le roi est absorbé par Versailles, comme Louis XIV, et Versailles n'a jamais sauvé personne et n'a jamais embelli Paris ! Versailles nous a même pris douze statues colossales, qui se promenaient sur le pont Louis XV. Versailles nous aurait pris Sully, d'Aguesseau, Colbert et Molé, quatuor de légistes assis devant la chambre ; mais ces légistes sont en plâtre, et dans leurs vastes oreilles les hirondelles font leurs nids. Cette considération a permis aux statues et aux hirondelles de ne pas changer de département. La maison de nos députés a des pénates d'argile, comme, la chaumière dont parie le poète latin; il ne s'agit pas de dire à chacun d eux : Aureus esto, ce serait trop cher ; mais le marbre est moins coûteux. Ainsi , comment voulez-vous que des députés qui se contentent de ces

quatre plâtres législateurs, et n'ont jamais demandé qu'on les pétrifie (les plâtres) , votent deux millions pour le musée aérien du jardin des Plantes?

— C'est évident ! dit un député sincère.

— Au reste, poursuivit Duperray, les députés, en exceptant les députés de Paris et plusieurs autres , ont peu d'obligeance financière pour la capitale, et cela est fort naturel, soyons justes ; chacun d'eux aime son clocher et regarde de travers Notre- Dame. Ils devraient pourtant savoir que, lorsque Paris sera beau , calme et heureux, la province sera belle, calme et heureuse. Souvent Paris a pris l'initiative de la folie; mais s'il prend un jour l'initiative du bon sens , une admirable contagion circulera dans les veines de tout le pays.

— Ce n'est pas douteux ! dit l'auditoire.

— Ma théorie paradoxale sur les statues en plein air, poursuivit Duperray, peut s'étendre encore plus loin , et avec un air de vérité plus évidente. Ainsi, l'égalité dans la respiration n'existe pas à Paris depuis les rois chevelus. Allez voir les ménages de la rue Guérin-Boisseau et ceux du faubourg Saint- Martin , et comparez. Vous trouverez deux peuples différents . deux races plus opposées que celles de Cham et de Japhet. Qui sépare ces deux races? un mur, la porte triomphale de Saint- Martin. On respire dans le faubourg de la Villette : on ne respire pas dans la rue Guérin-Boisseau.

— Et on paye relativement les mêmes contributions directes et indirectes dans les deux quartiers , dit M. de Pradt.

— On devrait donc jouir de la même respiration , continua Duperray : la rue Guérin-Boisseau , et tant d'autres , ne connaissent le soleil que de réputation; elles ne l'ont jamais vu. Quand le peuple de ces rues se mutine, les hommes d'État disent : « Il «n'aime pas les jésuites; il déteste les traités de 4815; il est « furieux contre M. de Villèle; il demande une revanche de Wa- « terloo ; il est gêné par l'article 1 i de la charte. Les hommes d'État se trompent. Ces raisons politiques sont des prétextes. Le peuple s'agite comme un fiévreux dans ses léproseries; il n'a

pas besoin de politique; il a besoin de bien-être, de respiration et de soleil.

— Toutes ces raisons ne sont point parlementaires , dit le député en souriant.

— L'heure du Luxembourg sonne au Louvre, » dit M. de Pradt . On se leva , la voiture du duc de Choiseul était avancée dans

la cour. J'eus l'honneur d'être le quatrième et d'accompagner M. de Pradt et M. Duperray au Luxembourg, où on jugeait Fieschi. L'énigme que le duc avait tenue sur notre tète allait enfin donner son mot.

Les spectacles gratuits sont toujours en grande faveur chez nous; les personnes aisées principalement ont, en général, le privilège d'avoir de bonnes loges de faveur au théâtre , et de bonnes places aux cours de haute et basse justice. En entrant au Luxembourg, nous trouvâmes une foule très-brillante, un public d'élite , et nos trois stalles me rappelèrent le balcon de l'Opéra. C'était la première et la dernière fois que j'entrais dans une salle d'assemblée délibérante , et j'apportais à cette foule blasée le visage épisodique d'un provincial ébahL

On lira dans l'histoire ces lignes : « Le 29 juillet 1835, Fieschi fit éclater une machine infernale sur le passage de Louis-Philippe. Dix-sept personnes furent tuées, entre autres le maréchal duc de Trévise, et une jeune fille de seize ans, nommée Remy : l'assassin fut condamné à mort et exécuté. »

Nous lisons aussi dans l'histoire ancienne ces autres lignes :

a Érostrate incendia le temple d'Éphèse , une des sept merveilles du monde : il fut condamné à mort et exécuté; une loi défendit de prononcer son nom. »

Au moins, ces derniers mots nous initient dans un secret antique , et nous font réfléchir sur le bon sens des magistrats

d'Éphèse. Leçon perdue, comme toutes les leçons que le présent s'av ise de donner à l'avenir !

Comme il nous serait précieux aujourd'hui, le compte rendu détaillé du procès criminel d'Érostrate! Avec quel intérêt nous lirions les mémoires d'un Éphésien qui nous peindrait cet illustre criminel devant ses juges! et comme nous comprendrions mieux alors le sens profond du décret qui voulait couvrir de ténèbres le nom de cet incendiaire immortel! Les chroniques et les mémoires nous donnent la clef de bien des choses que l'histoire , ennemie des détails et annotatrice des faits accomplis , laisse dans une profonde obscurité.

Un quart d'heure après notre entrée au Luxembourg, M. Duperray me dit à voix basse :

« Comprenez-vous maintenant le mot et les réticences du duc de Choiseul ? »

Je fis un signe affirmatif et j'ajoutai :

« Oui, le duc a raison, Fieschi parait très-content, trèssatisfait. »

Duperray, qui suivait ce curieux spectacle avec une attention que soixante ans de scènes révolutionnaires n'avaient pas altérée, ne laissa tomber qu'un mot, un nom; mais ce nom était celui de la situation : il renfermait tout un volume de philosophie politique: Érostrate!

Ceux qui n'ont pas vu ces assises du Luxembourg ne s'en feront jamais une idée. Érostrate ressuscitait sous un autre nom , et illustré d'un crime nouveau.

Fieschi était un de ces parias que la civilisation parisienne mêle à la foule 6ur ses trottoirs : il s'en allait, par estaminets et guinguettes, glaner des chargements de pipe, des primes de petits verres, des gratifications d'absinthe, des tronçons de cigares avariés. Son costume avait la prétention de faire croire à une primitive opulence dévastée par des malheurs industriels ; il marchait sur des bottes à claire-voie; il portait un pantalon sans couleur classée en draperie ; un habit ex-bleu , boutonné sous le menton et dissimulant l'absence du linge; un col de soie

éraillé , un chapeau défoncé par les pluies et rachetant par l'insolence de sa pose oblique les stigmates gluants de sa vétusté.

Sous cette enveloppe se cachait une organisation paresseuse et énergique, ambitieuse et insouciante, avec des penchants modérés pour le bien et des tendances fougueuses pour le mal ; un de ces êtres humains ou inhumains qui démentent tous les systèmes de la physiologie , toutes les théories de la classification ; une sorte d'anomalie vivante , qui ne paraît pas dangereuse parce qu'elle est reconnue impossible par les observateurs de cabinet.

Cet homme avait des passions vives, toujours aiguillonnées par la misère et par le voisinage des heureux. La débauche et la faim, ces deux mauvaises conseillères, criaient sans cesse à ses oreilles; il ne craignait ni de recevoir ni de donner la mort; un coup de stylet était facile à sa main ; il logeait sur les rives solitaires du quai Valmy, espèce de Chersonèse Tauride parisienne, où la surveillance nocturne manque au crime : donc, par une belle nuit bien noire , Fieschi pouvait attendre quelque bourgeois sorti des drames du boulevard , le dévaliser et lancer son cadavre dans les eaux du canal Orfano. Eh bien, nonl cette idée si simple ne pouvait venir à Fièschi. 11 ne se sentait pas né pour commettre un de ces crimes vulgaires qui ensevelissent la mémoire d'un scélérat dans le greffe banal des cours d'assises et lui donnent pour juge un tribunal somnolent, des jurés anonymes et un public d'occasion. Érostrate n'aurait pas incendié une chaumière de l'île de Samos. Hasarder un crime grandiose dont le résultat heureux ou fatal sera la fortune ou l'illustration , telle était la pensée nourrie avec complaisance dans le cerveau de Fieschi. En lisant les séances des cours d'assi6es, il souriait de pitié devant les criminels stupides qui dévalisent un bourgeois attardé pour s'enrichir de sa bourse indigente et de sa montre de similor; mais quel feu d'enthousiasme brillait dans ses yeux, lorsqu'il lisait dans les gazettes l'histoire d'un sublime scélérat, qui , triomphalement posé devant ses juges , semblait les humilier du haut de sa future grandeur historique , et leur dire : « La

postérité se préparera demain à* oublier vos noms, et elle se souviendra éternellement du mien I » — « Comme il est beau, pensait-il, d'être le héros du jour dans cette grande ville de Paris, qui sait illustrer tous les noms qu elle prononce! Comme il est beau d'être le mot initiatif de tous les entretiens, d'occuper toutes les pensées, d'être rêvé par les femmes excentriques, d'avoir son portrait sur les boulevards, sa complainte légendaire, sa biographie en format d'Épinal, et son nom dans ce pandémonium populaire , plus brillant qu'un Panthéon! Au fond, quelle vie est la mienne? Est-ce vivre, d'ailleurs, ce que je fais? Désirer toujours et jamais avoir ; regarder les heureux et pleurer sa misère; passer devant les festins et mourir de faim et de soif; traverser les joies des familles et rester dans son isolement ! Voilà l'intolérable ! Le travail me donnerait un peu de ce que j'envie; mais ne travaille pas qui veut; je ne sais rien faire; je sais lire, voilà tout; cela me sert à connaître les procès criminels. Oh! vienne une bonne occasion de courir deux chances, celle de m'enrichir par le succès ou de m'illustrer par la défaite, et je suis prêt pour toutes les deux ! »

Les peuples, sans le savoir, donnent une prime d'encouragement à ces idées. Nous, par exemple, nous ignorons le nom du colonel qui , le premier, arrêta les Prussiens dans les défilés de l'Argonne, en 4792, et le nom de l'héroïque marin qui fit le glorieux lendemain de Trafalgar; mais les noms de Mandrin et de Cartouche sont dans toutes les mémoires et sur tous les étalages des libraires en plein air !

Au fond des repaires alcooliques où il s'abritait de la pluie et du froid , Fieschi exerçait souvent sa fougue méridionale contre la tyrannie de Louis -Philippe, et laissait découvrir sous ses haillons l'étoffe d'un Brutus d'occasion, aux veux de ses voisins muets et intelligents. Un jour, il se trouva un homme qui le prit au mot, et Fieschi, trop avancé dans ses hâbleries pour reculer, accepta; et l'immense assassinat , l'hécatombe du boulevard s'accomplit.

En voyant fonctionner Fieschi à la barre du Luxembourg, on

devinait ainsi le caractère de ce criminel , et on avait le droit de blâmer ce mauvais système politique qui donnait satisfaction à l'orgueil de cet homme en le plaçant sur le piédestal de la solennité judiciaire , et en év eillant ainsi les mêmes convoitises de gloire immonde dans le cœur de ses pareils : la leçon des magistrats d'Éphèse était donc perdue, comme toutes les leçons données par les anciens , nos maîtres éternels et jamais écoutés.

Fieschi dirigeait les débats; il était superbe d'arrogance et d'aplomb; il parlait fort mal, mais, comme il parlait toujours, on pouvait croire qu'il parlait bien. Semblable à ces grands acteurs qui n'aiment pas les pièces d'ensemble et voudraient jouer un monologue en cinq actes, Fieschi n'avait pas l'air de soupçonner l'existence de ses complices , assis à côté de lui ; il ne les regardait jamais; il ne leur adressait jamais la parole; il ne leur répondait pas; il se tenait à distance, il s'isolait; il voulait être le centre de tous les regards et ne partager sa gloire avec aucun subalterne. A tout propos, il disait emphatiquement ma machine; et il montrait à gauche sa propriété homicide, en la désignant par un geste arrondi et un regard paternel. II développait des théories de Nemrod sur le tir au vol, le tir au repos, le tir au jugé; tous les privilèges de la défense lui étaient accordés; il pouvait dire, — je l'ai entendu, — en s' adressant à un côté de la chambre des pairs : Si je tire sur un vul de canards, je suppose que vous êtes les canards, je dois tirer en éventail, comme cela, jx>ur en abattre davantage. (On riait.) Liberté de la défense 1 c'est un axiome de droit français. Un homme tue dix-sept personnes , en plein midi , dans un jour de fête; il pouvait en tuer deux cents, si Dieu n'eût fait un miracle; les pairs se rassemblent pour le juger ; l'assassin les compare à des canards; il n'y a rien à dire; liberté de la défense, piédestal , illustration : cela durera quinze jours ; quinze jours de fête pour un homme qui a mille fois songé sérieusement au suicide, qui regarde sa vie comme un fardeau, qui vient de la jouer sur une chance; qui passe d'un cloaque sous les lambris dorés du Luxembourg , cause familièrement avec les patriciens ,

joue un premier rôle dans le plus émouvant des drames en action, excite la curiosité des hommes illustres et des jolies femmes, pérore sur un piédestal , interroge le président de la chambre des pairs, et redresse fièrement la tète, en songeant que l'Europe écoute ses paroles et tient ses regards fixés sur lui.

crostrate ae samos a iait absolument la même enose ; rieseni Ta copié, mais instinctivement. Voyez comme certaines natures se ressemblent; vingt-cinq siècles n'ont pas changé l'esprit du mal et les fantaisies bouffonnes ou tragiques de l'orgueil humain î Érostrate sortit de son île , débarqua sur le rivage voisin , et promena sa misère à Éphèse , en rêvant une illustration quelconque. L'ile d'Icare n'est séparée, dans la mer Icarienne, que par un détroit de l'île de Samos ; il songea d'abord à son voisin et aïeul Icare , qui avait trouvé un moyen de passer à la postérité sur des ailes de cire; mais l'imitation lui répugnait; il voulait se créer un genre d'illustration. Trois villes , les plus rapprochées d'Éphèse , lui proposaient encore trois beaux modèles à imiter, Smyrne, Milet, Halicarnasse , patries d'Homère le poè'te, de Thalès l'astronome, de Denys l'historien. Érostrate voulut être quelque chose de mieux. Il brûla donc le temple de Diane, et se garda bien de prendre la fuite, de peur de ne pas être arrêté. Un pareil crime se produisait pour la première fois; on fit donc au criminel l'honneur de le juger avec une pompe digne du temple d'Éphèse. Au jour fixé , les voyageurs arrivèrent de toutes les villes qui s'étendent du golfe d'Iasus aux frontières de la Mysie ; le concours des curieux fut immense ; on vint voir le procès d'Érostrate , et des vallons du mont Tmolus , et de la riche Mylasa, et de Magnésie , et d'Athymbra , qui bordent les rives du. Méandre, et de toutes les île* de l'archipel voisin. Érostrate était fort joyeux de ce concours ; il regrettait même de n'avoir pas brûlé la tombe du roi Mausole par-dessus le marché , et se réservait ce crime supplémentaire en cas d'acquittement.

Les juges, enfants de cette belle Ionie où la limpidité du ciel donne la clarté à l'esprit , ne se doutaient pas encore de la faute

qu'ils avaient commise en consacrant, à cause de l'importance du crime, la solennité du criminel. Le procès rendit la faute sensible à tous les yeux , et on trembla pour le sort des autres merveilles qui restaient debout dans le monde ; on redouta la venue des scélérats plagiaires, les contrefaçons du crime, et les penseurs se recueillirent pour trouver un remède au mal.

Les incidents du procès confirmèrent toutes ces légitimes appréhensions.

Les juges voulurent connaître la pensée d'Érostrate, l'incendiaire du temple de Diane : on lui demanda s'il avait des griefs personnels contre celte déesse; s'il était jaloux d'Endymion; si son enthousiasme pour le soleil lui faisait mépriser la lune; s'il était architecte et jaloux ; s'il désapprouvait le cumul des fonctions de la triple Hécate ; s'il avait été blessé par un sanglier de Mysie au clair de lune; on épuisa toutes les questions, celles même qui nous paraissent étranges aujourd'hui , à cause de notre indifférence pour la lune. Érostrate répondit à toutes négativement, et s'acharna dans une réserve mystérieuse, comme fit plus tard Mme Manson , pour prolonger des débats si glorieux et si solennels. On fit des sacrifices à Diane chasseresse, à Phébé, à Hécate , en priant la triple déesse intéressée au procès de délier la langue d'Érostrate; le criminel garda son système; sa gloire grandissait à chaque séance ; de nouveaux curieux arrivaient encore, per arnica silentia lanœ, de Ténédos, d'Alexandrie, de Troade, du golfe d'Adramy tte, de Lesbos, de Mitylène, des rives de la Propontide et de l'Euxin. Érostrate regrettait encore plus d'avoir fait si peu. Le pauvre ilote de Samos n'aurait pas échangé son incendie contre l'Iliade ; jamais le poète d'Achille et d'Ulysse n'avait fait autant de bruit dans le même pays. Chose inouïe, et croyable pourtant! les jeunes et belles Ioniennes, vêtues dea riches étoffes de Milet, témoignèrent les plus vives sympathies à Érostrate , sans doute par jalousie contre Diane et par amour pour Apollon.

Enfin la clarté se fit dans la procédure , et il fut évident pour tous qu' Érostrate avait commis son crime uniquement dans le

but de faire parler de lui et d'immortaliser son nom. Alors une loi sage fut promulguée, sage dans son principe conservateur, mais qui devait rencontrer un écueil dans l'application. 11 fut défendu, sous peine de mort, de prononcer le nom d'Érostrate, afin de dérober ce nom exécrable à la connaissance de l'avenir. Tous les chefs de famille commencèrent alors à répéter à leurs enfants cette phrase : Ne prononcez jamais le nom d'Érostrate , et ils le prononçaient. On s'abordait en se disant à l'oreille : Ne prononçons pas le nom d'Erostrate , les dieux nous en préservent ! A son lit de mort, le père disait à ses fils : Au nom des immortels , ne prononcez jamais le nom d'Érostrate. Chaque génération , en s'éteignant, recommandait la même chose à la génération nouvelle, et c'est ainsi que le nom proscrit est arrivé jusqu'à nous , à cause de la loi qui l'anéantissait.

La sagesse antique avait l'heureuse habitude de se corriger lorsqu'elle commettait une faute. On assure que le colosse rhodien a été abattu , au moyen d'une excavation pratiquée sous le môle du port, par un imitateur d'Érostrate; cette fois, les juges de l'Ile des Roses ont instruit l'affaire à huis clos, et l'histoire nous apprend à tous que cette autre merveille du monde a été renversée par un tremblement de terre. Érostrate II a manqué son coup. Chez nous, la philosophie, l'observation et l'expérience ne sont jamais entrées dans les cerveaux exclusivement politiques. Si en 1847 un autre Fieschi eût encore épouvanté Paris d'un crime érostratique , on lui aurait encore accordé la satisfaction de quinze jours de piédestal solennel. D'ailleurs, Fieschi, après 1835, n'a-t-il pas trouvé des imitateurs en miniature? Et ces petits plagiaires ont-ils fait changer la jurisprudence de l'époque? non. Trois Érostrates auraient brûlé, en 1847, les Tuileries, le Louvre et le Luxembourg, et ils auraient tous été l>erchés triomphalement sur le stylobate de la chambre des pairs. Est-ce que ces hommes d'État pouvaient se tromper? leur cataracte politique n'a pas même trouvé un oculiste dans le coup de foudre de 18481

MU

« On a fait de la politique la vie de la France, disait un jour Duperray, et c'est un grand malheur! Lorsque, dans une nation, les arts, les lettres, les sciences, deviennent secondaires et sont couverts par les bruyantes voix des partis, la nation touche à sa décadence et à l'abrutissement. Le parlementarisme a été inventé dans la tour de Babel. »

Une grande question d'art était à l'ordre du jour de nos réunions du Louvre. M. de Choiseul, qui a\ait la haute main dans la direction de l'Opéra, avait invité Ilabeneck, et la présence de ce grand artiste exilait cette fois les questions du domaine de la politique et de l'histoire.

Habeneck était un Allemand-Français, doué d'une forte tendresse pour les chefs-d'œuvre de la grande école italienne. Cette organisation mixte, ou pour mieux dire complète, mettait les interlocuteurs à leur aise; on pouvait faire devant lui de l'éclectisme musical, louer Beethoven, Mozart, Uossini ou Bellini, les fugues de Bach ou le plain-chant grégorien ; Habeneck écoutait tout et ne murmurait pas comme un v ioloncelle organisé ou un musicien voué exclusivement au dieu du mont Adule ou à sa femme, la naïade du Rhin.

Habeneck avait des états de service à faire env ie à un général allemand; il avait mis au monde Beethoven; l'Allemagne bégayait encore l'admirable langue de ce maître , lorsque l'armée de notre Conservatoire entonna la symphonie en ut mineur, dans ce glorieux concert où Habeneck enleva toute la salle à la pointe de son archet. Ce jour-là, Beethoven fut naturalisé Français; ses symphonies se vulgarisèrent comme des chansons , et jamais elles n'ont trouvé dans le monde de plus vaillants interprètes, une plus merveilleuse traduction. C'est encore Ha)>eneck qui a puissamment contribué pour sa part aux succès des chefs- 2*0 c

d'oeuvre révélés sur notre première scène lyrique dans une période de vingt ans. Il est mort à la tète de sa glorieuse armée , sur le champ de bataille de l'orchestre; il n'a point de statue; il n'en aura jamais ; c'est bien le moins de donner en passant ce souvenir à cet illustre général oublié.

La discussion était vive. Habeneck soutenait toujours qu'il y aurait beaucoup de facilité à faire pour l'Opéra ce qu'on avait fait pour le Théâtre-Français.

« Mon cher Habeneck , dit Duperray, rien n'est facile avec une chambre. L'art , c'est de l'argent. Trivulce disait qu'il fallait trois fois de l'argent ^pour faire la guerre ; chose inutile , la guerre! il n'en faut qu'une fois pour faire de l'art; chose utile, l'art!

— Je ne comprends pas trop , dit M. de Choiseul , la nécessité d'une subvention extraordinaire.

— Vous allez le comprendre, cher duc, dit Duperray. Voici le plan proposé, résumons la question. On joue en ce moment à l'Opéra des chefs-d'œuvre , c'est incontestable. Mais avant ces chefs-d'œuvre , il y en avait d'autres , et ceux-là on ne les joue plus, on ne les jouera jamais; l'Opéra est un théâtre de vivants. Ce n'est pas un mal ; j'aime assez les vivants, il faut même qu'ils vivent ; il ne faut pas les tuer avec les morts, ce qu'on fait quelquefois ; mais les grands musiciens morts ne doivent pas être tués par les vivants. Tout peut s'arranger.

— Avec de l'argent, dit Habeneck.

— - Est-ce qu'il y a une autre manière d'arranger les choses? poursuivit Duperray; toute la question est là. Si M. de Choiseul appelle demain au Louvre M. Duponchel , et s'il lui dit : « Vous « devriez monter Armide, Orphée ou la Vestale, » M. Duponchel reculera comme un homme devant une tuile qui tombe; M. Duponchel répondra ceci : « Monsieur le duc, je suis un industriel ; « j'ai une responsabilité de commerce. Un directeur d'Opéra est « sujet à Clichy comme un épicier. Je fais dix mille francs de re- « cette avec Robert le Diable, la Muette, la Sylphide , la Fille du « Danube, la Révolte au sérail; avec Armide et Orphée, je ferai

« six cents francs. Imposez-moi deux ou trois chefs-d'œuvre de « Gluck, et je suis ruiné dans six mois. »

— C'est évident , dit Habeneck.

— Mais, dit M. de Choiseul, au Théâtre-Français, on joue tout le vieux répertoire contemporain de Gluck , et même antérieur.

— Ah! voilà où je vois une anomalie! poursuivit Duperray, et nous devons chercher le remède. Il est très-facile de monter une comédie en cinq actes du vieux répertoire; cela ne coûte presque rien : mais il en coûte énormément pour monter Orphée avec toute la pompe convenable. L'Opéra ne doit pas lésiner; il doit faire pour Gluck ce qu'il fait pour Meyerbeer. Malheureusement, Gluck ne lui rendra jamais ce que lui rend Meyerbeer : il faut donc que le gouvernement paye à ses frais la glorieuse exhumation des chefs-d'œuvre anciens.

— Alors, dit M. de Choiseul, vous ne trouvez pas la subvention actuelle suffisante?

— Non, si vous voulez faire pour l'Opéra ce que vous faites j>our la Comédie-Française. Les frais de l'Opéra sont énormes et hors de toute proportion avec les dépenses de la Comédie-Française. Un directeur, pour joindre les deux bouts, ne peut sacrifier aucune recette à des caprices d'art , à des tentatives de fantaisie , pas plus qu'à de glorieuses reprises de chefs-d'œuvre inhumés.

— Mais pourquoi supposez- vous , dit une voix, que la reprise de la Vestale, par exemple, ne ferait pas de l'argent? pour nous servir de cette expression juste mais triste.

— Je ne suppose pas , j'affirme , dit Duperray ; demandez à Habeneck.

— 11 a raison, dit le maître, la Vestale ne ferait pas le sou.

— Comment! s'écria M. de Giambone, cette Vitale qui a soulevé Paris et la province , qui a eu deux cents représentations, qui a fait la gloire de Mme Branchu , qui a mérité le prix décennal, qui a été honorée de deux parodies, cette Vestale ne ferait

plus le sou aujourd'hui ! Et pourquoi? voyons, pourquoi? Est-ce un chef-d'œuvre, oui ou non?

— C'est un chef-d'œuvre, dit Habeneck; il y a d'admirables récitatifs. Au premier acte , un beau duo , un superbe chœur de triomphe , un magnifique chœur de vestales ; tout le second acte est magnifique. Le troisième renferme encore de très-belles parties , le chœur funèbre surtout. Les airs de danse , faits de main de maître, sont classiques, et on les exécute tous les jours encore dans les exercices d'élèves.

— Eh bien! dit Duperray, malgré tout cela, vous ne feriez pas deux recettes aujourd'hui. C'est contre toute espèce de logique , je l'avoue , mais il n'y a pas de logique dans le flux et le reflux du public; le public des théâtres semble affilié à une immense franc-maçonnerie , qui se fait par signes de courtes confidences sur toute la ligne des boulevards. On va voir une pièce ou on reste chez soi , selon que les signes maçonniques disent d'aller ou de rester. Souvent on court au mauvais et on délaisse le bon, en sens inverse de la direction donnée par les journaux. Les signes maçonniques opèrent. On a mis l'ongle du pouce sur le nez ou sur le cœur; qui sait? personne ne connaît le public ! nous n'en sommes pas membres, nous; personne de connu n'appartient au public. C'est une corporation pleine de mystères, une intelligence céleste ou un monstre que Buffon n'a pas classé. Le public est un peuple à part au milieu du peuple. Le public regarde passer le peuple dans les révolutions; il achète les gravures de la Bastille, mais il ne la prend pas. On a sondé la profondeur du cœur de l'homme, le cœur du public, jamais. Addison, La Bruyère, La Rochefoucauld, Honoré de Balzac, qui ont tant sondé , ont été sondés par le public , et ne l'ont pas connu. Très-souvent le public accomplit une chose juste : il donne un triomphe à Robert le Diable ou à la Muette ; puis il laisse tomber Guillaume ÏWI 1 , Moïse et le Siégé de Corinthe.

1. Cette scène du Louvre eut antérieure à 1837, c'est-à-dire aux débuts de Duprez, auquel on doit la glorieuse exhumation du Guillaume Tell complet. On jouait un acte de ce chef-d'œuvre, comme lever de rideau.

Pourquoi? Ah! demandez-le à Protée, quand vous l'aurez enchaîné, comme fit le pasteur virgilien î

— Et pourquoi , s'écria fougueusement M. de Giambone . pourquoi , si vous n'avez pas enchaîné Protée , connaissez-vous ses secrets au point de dire qu'il n'irait pas à la reprise de la Vestale?

— D'abord, dit M. Duperray, parce que c'est une reprise : le public n'aime pas les reprises ; parce que la Pestak a trois actes: le public en demande cinq aujourd'hui; parce que l'intrigue n'est pas compliquée : le public aime les labyrinthes dramatiques; parce qu'il y a des Romains dans la Vestale: le public n'admet les Romains qu'en tragédie. Guillaume Tell n'a pas réussi , parce qu'il y a des Suisses, des soldats habillés en valets de carreau , des chalets, un tyran orné de plumes et une pomme. Le public n'aime rien de ces choses-là. Il les aimera peut-être un jour. Le fils d'un public ne pense pas souvent comme son père. A la première de Guillaume Tell, lorsque-Gessler fit retentir cet alexandrin normand :

Sur la tête du fils qu'on place cette pomme ,

un éclat de rire immense couvrit la musique de Rossini; toutes les lorgnettes se braquèrent sur cette pomme pour la juger. La pomme perdit le chef-d'œuvre, comme elle avait perdu le paradis terrestre et Ilium. Les pommes n'en font jamais d'autres; allez prévoir que le public laissera tomber Rossini pour une pomme! Voilà pourtant le public !

— Pourquoi le public n'aime -t-ii pas les reprises? demanda M. de Choiseul.

— Parce qu'une reprise n'est pas une nouveauté, dit Duperray. Le public consent à payer 40 francs pour une loge , G francs de fiacre pour l'aller et le retour après minuit , deux paires de gants pour lui et sa femme, deux glaces au foyer, une collerette, une garniture de chapeau, une paire de souliers de satin frais, une visite de coiffeur, enfin tous les frais énormes d'une soirée d'Opéra , à condition qu'il verra un ouvrage dont tout le monde

parle , que tout le monde admire , et dont personne ne s'occupait le mois dernier. « Avez-vous vu Robert? — Oui, j'ai vu Robert; « c'est superbe ! il y a des religieuses qui dansent très-bien ; la a supérieure a une croix. Elles sont couchées sur des tombeaux ; « il y a un clair de lune comme à la Place-Royale ; le diable vient, « leur dit : Levez-vous! elles se lèvent. Les chevaliers jouent au « passe-dix. Il y a une église avec des lampes et un curé. La trappe « s'ouvre, avec des flammes; le diable tombe dans l'enfer. C'est « très-beau !...» Cette analyse isolée donne trois publics au théâtre le lendemain. Cela se gagne de proche en proche. C'est une nouveauté. Les reprises n'ont pas le même avantage. On dit : « La « Vestale!... Oui, mon père m'en a parlé quand j'étais enfant. On « enterre une femme qui a laissé éteindre le feu , et son amant la . « délivre...» Ainsi tout le monde connaît la Vestale, à cause de son père; on n'en parle pas : à quoi bon aller la voir? Et puis personne ne peut remplacer Mme Branchu! les pères ont cité Mme Branchu jusqu'à leur dernier jour. On ne chante plus comme cela aujourd'hui. Lainez et Laïs ont été les derniers chanteurs de Paris; à leur époque, on venait exprès de la province pour entendre le premier coup d'archet de l'ouverture de la Caravane. Ce coup d'archet ébranlait la salle. Il n'y a plus de coups d'archet comme cela; les pères l'ont entendu. Heureux pères ! ils ont toujours entendu ce qu'il y a eu de mieux. Les fils viennent toujours trop tard. Regrets stériles! le passé est toujours supérieur au présent; les anciens sont toujours des géants , les nouveaux toujours des nains. Quel malheur que personne n'ait jamais pu être son père !

— Vous conviendrez pourtant, dit M. de Choiseul, qu'il y a encore beaucoup de vrais amateurs qui voudraient voir la Vestale, même sans Lainez, Laïs, Derivis et Mme Branchu.

— Et c'est précisément pour ceux-là, dit Duperray, que je voudrais voir toutes les reprises des chefs-d'œuvre , et payées par le gouvernement. Paris est encore la ville du monde où on trouve le plus grand nombre de connaisseurs intelligents en matière d'art. Ceux-là, par malheur, ne peuvent enrichir un

théâtre, mais ils peuvent enrichir l'art, ce qui vaut mieux. C'est pour eux surtout que les reprises seraient nécessaires. Nos vieux grands maîtres de mélodie et de chant sont dignes encore d'être écoutés. Il y a grand profit pour les élèves. Ensuite, qu'il serait curieux de suivre la marche triomphale de l'art, depuis Castor et Pollux jusqu'à Robert le Diable ! Quelle émouvante filiation de chefs-d'œuvre ! et comme il serait bien employé, l'argent consacré à nous exhiber, sur la noble scène de l'Opéra, toutes les merveilles françaises , qui commencent à Lulli et finissent à Aubert 1

— C'est incontestable, dit Habeneck; il y aurait plaisir et profit pour tout le monde dans l'exécution de cette idée.

— Mais j'irai plus loin , continua Duperray. Le public, comme je le disais tout à l'heure, se trompe quelquefois; mais les vrais connaisseurs en musique ne se trompent jamais. 11 faudrait donc que le gouvernement prit en considération l'avis des grands connaisseurs et réparât les injustices du public, lequel finirait l>ar être de l'avis des* grands connaisseurs. Ainsi, mon cher Habeneck , que pensez- vous de Guillaume Tell ?

— C'est un chef-d'œuvre ! dit le maître.

— Eh bien! reprit Duperray, ce chef-d'œuvre a fait huit cents francs à sa douzième représentation. On l'a réduit à trois actes, puis en deux , puis en un , pour amuser les banquettes. Trois sacrilèges... Que pensez-vous de Moi se?

— Un chef-d'œuvre inouï , répondit Habeneck.

— Bon! poursuivit Duperray; ce chef-d'œuvre inouï s'est arrêté tout court à sa seizième représentation. Le troisième acte est resté pour amuser le lever du rideau... Que pensez-vous du Siège de Corinthe?

— Un chef-d'œuvre inconnu , dit Habeneck.

— Et de trois! reprit Duperray; ce chef-d'œuvre inconnu vient d'être repris. Rossini en personne avait dirigé les répétitions. L'Opéra- s'est mis en frais de décors et de costumes. On Fa joué trois fois. Le public n'aime pas Corinthe; et, comme on le disait à la troisième, U n'a pas été permis aux omnibus d'aller

li LES MATINÉES DU LOUVRE.

à Corinthe, non licet omnibus adiré Corinthum. Rossini est parti pour Bologne, en secouant la poussière des coulisses, et il a bien fait... Et vous verrez que bientôt on rencontrera des gens naïfs qui vous diront : « Ah çà ! pourquoi Rossini ne tra- « vaille-t-il plus? » Cette candide demande va se perpétuer à Vinlini. Vous comprenez donc qu'on doit même faire, pour certains chefs-d'œuvre contemporains, ce que nous conseillons pour Lulli, Gluck, Piccini, Sacchini et d'autres. Quant à moi, si j'étais riche , je donnerais volontiers cent mille francs à M. Duponchel pour me donner la reprise d'Adèle de Ponthieu.

— Ah ! dit Habeneck , voilà un opéra que je ne connais pas !

— C'est étonnant, dit M. de Choiseul.

— Demandez à M. de Giambone , reprit Duperray ; nous avons vu ensemble la première représentation.

— Et nous étions jeunes et superbes ! dit M. de Giambone.

— Il cite toujours Voltaire, lui , continua Duperray. Adèle de Ponthieu, de Piccini, a été jouée pour la première fois en 1781 , le jour de la naissance du Dauphin. C'était la haute-contre Legros qui chantait : on n'avait pas encore inventé les ténors. Il y a dans cet opéra des mélodies ravissantes; je vous les recommande , mon cher Habeneck ; faites une fouille dans les catacombes de la bibliothèque du Conservatoire.

— Comment donc! dit Habeneck, c'est mon devoir; mais je ne vous promets pas de faire reprendre Adèle de Ponthieu à l'Opéra.

— Oh ! dit Duperray, nous ne sommes pas si exigeants.

— Maintenant, dit M. de Choiseul en se levant, où est l'obstacle?

— L'obstacle, reprit Duperray, M. de Trivulce vous l'a déjà nommé; mais de son temps, le roi de France savait d'un mot renverser l'obstacle . et aujourd'hui nous avons la chambre des députés : allez leur demander cinq cents francs pour ressusciter Gluck , Lulli et Sacchini, ils vous répondront que les contribuables ne doivent pas payer les folies aristocratiques de l'Opéra... C'est bien , messieurs les députés , continuez à nous donner vos

LES MATINÉES Dl LOI V li E. ' 7;i

barbarismes à l'eau sucrée, étouffez la musique sous vos coups de sonnette, et vous verrez où nous irons, quand nous serons suffisamment ennuyés. L'ennui a créé Attila. »

On croyait avoir épuisé la discussion sur une question d'art aussi importante; mais les discussions n'ont jamais de fin . voilà leur mauvais côté. Deux hommes placés dans une île déserte . l'un soutenant que les vagues de la mer ont quinze pieds de hauteur au 75 e degré de latitude nord , l'autre qu'elles n'en ont que dix , discuteraient cette question d'hydrographie marine toute leur vie, et celui qui survivrait à l'aulre irait tous lis jours sur la tombe de son ami pour lui jeter quelques fleurs en lui disant : « Oui , les vagues ont quinze pieds ! » Si cette discussion sur la hauteur des vagues a trouvé une fin , chez nous, en 1846. dans les recueils savants, c'est qu'il y avait des auditeurs et des témoins , lesquels se sont écriés : « Oh ! ceci commence à devenir intolérable d'ennui! Laissez-nous tranquilles avec vos vagues! » Sans cette interruption officieuse, la dispute durerait encore , durerait toujours , et nous ne serions pas fixés sur la hauteur de quinze ou dix pieds. La Sagesse a écrit : « Dieu a livré le monde aux discussions , » et c'est fort heureux. L'âge d'or a été très-court, parce que tout le monde était d'accord. L'ennui a mené l'homme au déluge. Deucalion et Pyrrha , seuls habitants du monde, ont compris la faute des Agédoriens; ils se sont mis a se disputer tout de suite , l'un jetant des pierres derrière lui, l'autre devant. Cette contradiction a repeuplé l'univers, nous dit le génie de la Fable, ce seul véridique historien.

Ce même jour, après déjeuner, on passa dans la salle de billard, et , comme nous traversions le vestibule, M\ Duperray aperçut à travers le vitrage M. de Jouy qui passait dans la four

7i LES MATINÉES DU LOUVRE.

du Louvre, pour se rendre sans doute à la bibliothèque, dont il était le conservateur.

<t Bon, me dit-il, voilà l'auteur du po'éme de la Vestale qui nous a fait faux bond aujourd'hui. Je vais le faire arrêter. »

Et Duperray prit à part mystérieusement les deux officiers de la garde nationale du poste voisin , nos convives habituels , et leur dit :

« Vous voyez bien ce superbe vieillard qui passe : courez à lui et amenez-le ici. C'est un député de l'opposition extrême gauche, et le gouverneur du Louvre vous ordonne de l'arrêter, mais très-poliment. »

Les deux naïfs officiers ouvrirent de grands yeux et murmurèrent les mots de liberté individuelle et de constitution. M. Duperray leur lança un regard d'aigle de 4789 et leur fit signe d'obéir. M. de Jouy fut donc arrêté, et arriva au Louvre en riant aux éclats. Les deux officiers riaient beaucoup aussi , mais sans savoir pourquoi. Le rire est contagieux.

« Pendez-vous I lui. dit Duperray; nous venons de nous battre pour votre fille, et vous n'y étiez pas !

— Ma fille! dit M. de Jouy; laquelle?

— Madame Licinius, enterrée de son vivant pour le plus grand des crimes qu'on puisse commettre en hiver, a dit M. Méry, celui de laisser éteindre le feu.

— Ah î s écria M. de Jouy avec un accent paternel, vous me faisiez l'honneur de parler de cette pauvre oubliée ! de ma Vestaie ! Elle a été enterrée aussi par l'Opéra !

— Justement! poursuivit Duperray; c'est sa seconde inhumation qui nous occupait. Y a-t-il dans l'administration des pompes funèbres un article qui s'oppose à l'exhumation des opéras?

— Non, dit M. de Jouy, et je suis en instance auprès de l'Opéra depuis neuf ans, non-seulement pour la Vestale, mais encore pour Fernand Cortez.

— Et que vous répond l'Aehéron de la rue Lepelletier, mon cher de Jouy?

— 11 est plus avare que l'autre : il ne rend jamais sa proie;

il n'a jamais rendu Eurydice. Le premier Achéron l'avait rendue une fois, c'était beaucoup. *

— Et quelle raison vous donne le nautonnier du Stvx de Wpéra?

— Il dit que les morts ne rendent pas une obole à la caisse du Stvx.

— Et que pensez-vous de cette opinion du Styx, vous, monsieur de Jouy, amour-propre de père à part?

— Je suis , moi , de l'avis d'Orphée : je pense que les lyres harmonieuses retirent les morts des tombeaux et adoucissent les tigres, les lions et les aiministrations.

Dictus ob hoc lonirc tigres rabidosque leoncs.

— Vous voyez , dit Duperray, que le poète latin qui a fait ces beaux vers sur les lions et sur les tigres ne parle pas des administrations.

— Les administrations, reprit de Jouy, sont une invention moderne. Le premier théâtre a été bâti à Athènes 562 ans avant Jésus-Christ; on y joua une sorte d'opéra intitulé Agamemnon de retour. Un siècle après, cet ouvrage était encore représenté, comme lever du rideau, par ordre des archontes, à Athènes, et des prytanes , à Corinthe. Pour donner aux amateurs une idée des progrès de l'art, les archontes et les prytanes payaient les frais des théâtres; il n'y avait pas d'administrations. La tragédie lyrique de Prométhét a été représentée au commencement du cinquième siècle avant Jésus-Christ : eh bien , cent ans après , Prométhée a été joué sur le théâtre de Taorminum , en Sicile, à la lueur des flammes de l'Etna; tous les frais, moins l'éclairage, étaient payés par le gouverneur de la Grande-Grèce. Le théâtre de Taorminum n'avait pas d'administration.

— Ainsi dans la Grande-Grèce, dit Duperray , la Vestale aurait été encore jouée en 4 908 ?

— Certainement, dit M. de Jouy, puisque ma première a eu lieu en 1808 , un siècle révolu.

— Et on ne la joue déjà plus en \ 835 , reprit Duperray.

— Et on ne la jouera jamais ! ajouta de Jouy. A quoi sert donc de faire des chefs-d'œuvrfren France? Je parle pour Spontini.

— Et nous parlons pour vous, nous, » dit M. de Choiseul. M. de Jouy s'inclina et sourit.

Au reste, le poème de la Vestale est le meilleur ouvrage de M. de Jouy, et il a été d'un très-grand secoure au compositeur. Depuis la Vestale , si on excepte le Siège de Corinthe , Stradella , Benvennlo Cellini, Lucie, la Favorite t la langue du poème lyrique a été fort négligée; on a tout sacrifié aux situations; le public entend toujours les mêmes choses : « A la souffrance, douce espérance, mon cœur s'agite, il l>at plus vite, il s'élance et palpite, je tremble et soupire fc funeste délire, mon cœur se déchire, fatal mystère, je tremble et j'espère, quel est ce mystère? ô destin contraire! ma flamme répond à sa flamme, d'où vient le trouble de mon àme, sèche tes larmes, calme tes alarmes! ah! quel plaisir! quelle fête! en ce beau jour sapprète ! extrême malheur, mortelle douleur, tes desseins perfides, tes coups homicides. » ïl y a trente ans que le public entend cela , toujours en cinq actes ; mais il y a toujours trois belles situations : Arthur se poignarde, Émilie s'évanouit; on ne se marie pas à la fin; il y a des pervers cachés dans l'ombre qui trament de terribles fins de quatrième acte; le compositeur s'inspire de ces belles situations et de ces méchants pervers. Cela suffît ; le public est content.

On dit qu'on a fait de la très-belle musique sur ces libretti; cela est vrai ; mais figurez-vous alors la musique qu'on aurait faite sur d'autres libretti. Il est incontestable que Spontini et Donizetti. sans les excellents poèmes de la Vestale et de la Favorite, auraient pu faire une belle musique, mais jamais les admirables chefs-d'œuvre que nous connaissons. Le libretto italien de Norma est un vrai poème; on croirait entendre du latin d'Horace et de Tibulle : aussi voyez comme cette exquise poésie a servi le compositeur ! Avec» le cœur qui palpite et qui s'agite, et la souffrance et l'espérance, Bellini aurait sans doute pu faire quelque chose de bien, il n'aurait jamais fait Costa diva, —

Miro Norma, — Vient in Roma, — Norma di tuoi impnweri, ' et tous les chants de ce poème divin qui excite toutes les tendresses du cœur et semble avoir épuisé le mélodieux vocabulaire de l'amour . Si le poëte qui a écrit, en se jouant, le merveilleux libretto lYEsmeralda, eût donné aux théâtres lyriques une douzaine de diamants de la même eau, la musique serait arrivée chez nous à une hauteur qu'elle n'atteindra jamais. Rossini même , ce géant de l'art , n'a pu donner son dernier mot français. 11 lui a manqué la pléiade des sœurs (ÏEsmeralda, ou, à défaut, un poème de Théophile Gautier, d'Emile Deschamps ou d'Alfred de Vigny.

Cette longue parenthèse fermée, rentrons au Louvre, où Habeneck ravit d'aise M. de Jouy, en lui faisant l'analyse détaillée des merveilles musicales et poétiques de la Vestale et de Fernand Cortez. En voyant Habeneck plongé dans la tristesse, M. de Jouy croyait que cet artiste germain allait lui faire une querelle d'Allemand sur sa Vestale. Qu'on juge de son bonheur, lorsqu'il entendit cette critique magistrale, qui était le meilleur et le plus décisif des plaidoyers en faveur de la reprise des deux chefsd'œuvre de Spontini.

« Cependant, lui dit-il, mon cher monsieur Habeneck, vous ne parlez pas avec autant de chaleur devant l'administration, lorsqu'il s'agit de cette affaire d'art.

— Je suis chef d'orchestre , voilà tout, reprit Habeneck; je ne commande qu'à mes musiciens, et encore.... il y a certaines contre-basses qu'il est difficile de mettre à la raison.

— - Après tout ce que vous venez de dire si bien , poursuivit de Jouy, je me crois très-fort. Voici mon raisonnement; ditesmoi s'il est juste...

— Nous le croyons juste avant de l'avoir entendu , dit Duperray.

— Mais vous l'entendrez, reprit de Jouy : la Vestale a eu cent représentations à Paris ; on l'a jouée des milliers de fois en province. Avec la Vestale j'ai acheté ma maison de la rue des Trois- Frères. . . Voilà donc un opéra qui a remué toute une génération ;

que tous mes contemporains savent par cœur; qui n'a pas uni» ride , qui n'a pas vieilli d'une note, comme l'affirme Habeneck : eh bien ! pourquoi voulez-vous que la génération actuelle abandonne aux banquettes un chef-d'œuvre tout neuf, un chef-d'œuvre que les jeunes gens et les jeunes femmes ne connaissent pas , et qu'ils admirent sur sa réputation?

— Nous persistons, dirent plusieurs voix en chœur.

— Je persiste aussi , dit Habeneck.

— Dans quoi persistez-vous? demanda de Jouy.

— A la troisième représentation, reprit Habeneck, on offrirait des billets sous le péristyle, et on n'en voudrait pas. Il n'y aurait pas deux cents francs de location.

— Et pour Fernand Cortez? demanda de Jouy.

— Ah ! ce serait bien pire pour Fernand Cor Lez ! dit Duperray .

— Et pourquoi?

— Parce que le public n'aimfc pas Fernand Cortez, reprit Duperray.

— Il l'adorait en 1812 \ s'écria de Jouy.

— Avec modération, mon cher de Jouy; le public n'aime pas à consacrer par le même enthousiasme deux chefs-d'œuvre consécutifs du même auteur. Fernand Corttz a eu un succès que j'appellerai militaire...

— Militaire! s'écria de Jouy.

— Oui, militaire, reprit Duperray avec calme.

— Mais je n'ai pas voulu faire un opéra militaire, reprit de Jouy avec feu ; j'ai fait un opéra historique; je me suis servi de tout ce qu'il y a de bon dans les Incas de Marmontel; je lui ai même pris son Champ des Ottomis, qui n'existe pas sur la carte du Mexique ; j'ai consulté l'histoire ; j'ai lu l'histoire de Cortez par Antonio de Solis, et les expéditions de Pizarre....

— Avez-vous fini? demanda Duperray.

— A peu près ; je veux vous démontrer que mon poème est purement historique.

— Eh bien, le public la fait militaire, ajouta Duperray en

riant; vous allez voir... je puis vous faire à vous-même plusieurs citations; une seule me suffira...

— Voyons la citation, Duperray.

— La voici , de Jouy.

Marchons , suivons les pas du guerrier invincible ; Cortez va nous conduire à des succès nouveaux :

A la valeur il n'est rien d'impossible,

Et l'univers appartient aux héros !

Vous vous rappelez mieux que personne, mon cher de Jouy, l'enthousiasme que ce chœur magnifique excitait à l'Opéra, surtout lorsque l'Empereur honorait la représentation de sa présence.

— C'est vrai! dit M. de Jouy avec une bonhomie naturelle et charmante, c'est vrai 1 il y avait en ce moment un enthousiasme incroyable ; le parterre se levait en masse en battant des mains et en criant : Vive V Empereur!

— Là, continua Duperray, je ne le lui fais pas dire !

— Mais je n'avais pas écrit ces vers pour servir d'allusion , dit M. de Jouy.

— Cela est bien égal au public ; ce n'est pas l'auteur, c'est le public qui crée les allusions : or, il y en avait pas mal dans Fernand Cortez. L'époque était tout enthousiaste , toute militaire, et, dans le conquérant de Mexico, elle applaudissait avec frénésie le futur conquérant de Moscou. Cette réserve faite, je reconnais que Fernand Cortez est un superbe opéra ; mais aujourd'hui le héros espagnol , dépouillé de ses anciennes allusions, chanterait dans le désert, comme Moïse.

— Et comme Orphée aussi? demanda de Jouy.

— Comme Orphée, Castor, Pollux, Didon, lphigénie, Clytemnestre, Achille, Agamemnon et les autres. 11 faut en prendre son parti. Co ne sont plus des archontes, des éphores, des timouques , des prytanes , qui payent la reprise des œuvres dramatiques séculaires ; c'est le public; et le public français, qui, en beaucoup d'occasions, affectionne ou fait semblant d'affectionner le vieux, ne demande que du neuf à l'Opéra.

— Alors, dit M. de Jouy, pourquoi les archontes ne payeraient-ils pas, ou les prytanes?

— Vous rentrez dans notre refrain de tout à l'heure , reprit Duperray; c'était juste la question que nous venions de mettre non pas sur le tapis, mais sur la nappe. Seulement il ne s'agissait pas des archontes et des prytanes : votre charmante érudition est arrivée à propos pour nous faire connaître ces généreux magistrats d'Athènes et de Corinthe... 11 ne me reste qu'à vous faire des excuses , mon cher de Jouy : c'est moi qui ai prié ces

J^leux officiers de vous arrêter dans la cour du Louvre. Vous me pardonnerez en faveur de la Vestale et de Femand Cortez...

Vous marchiez d'un pas assez rapide : où alliez-vous donc si lestement?

' — Je sortais de la bibliothèque du Louvre, et j'allais devant la rue de l'Oratoire prendre une voiture... *

— Pour vous rendre à la Chambre? interrompit Duperray.

— Vous l'avez deviné , reprit de Jouy. La séance sera , dit-on , fort curieuse aujourd'hui.

— Eh bien ! ajouta Duperray en accompagnant de Jouy , puisque vous allez à la Chambre, profitez de l'occasion, dites aux archontes et aux prytanes de vos amis de voter cent mille francs supplémentaires pour les reprises des opéras de Lulli , de Gluck , de Spontini et de Rossini; on ne les jouera que le lundi. Priez ces messieurs les prytanes du Palais-Bourbon de vous rendre ce service par égard pour Lucinius, le vainqueur des Gaulois, et pour Fernand Cortez, le vainqueur des Mexicains.

— Tiens ! voilà une idée ! dit M. de Jouy.

— Une idée, reprit Duperray, qui tombera dans l'eau , comme toutes ses bonnes sœurs, en passant sur le pont de la Chambre des députés. »

Le parlementarisme a donné à la France le goût des questions ; il nous faut toujours une question depuis 1830, et, quand nous en possédons une , nous sommes heureux. Nous en avons dévoré déjà bon nombre, scilicet, la qw.stion des frères Moraves, la question monténégrine, la question du Texas, la question du droit de visite, la question de l'indemnité Pritchard, la question bolivienne , la question du Tage , la question Saint- Jean-d'Ulha , et une foule d'autres plus oubliées encore. Lorsqu'une de ces questions s'est levée sur V horizon politique, les astronomes perchés sur la plus haute colonne d'un premier-Paris l'ont toujours signalée comme une comète de sinistre augure. Cette question a toujours été grosse d'avenir, surtout si elle se levait dans les dernières quinzaines de juin et de décembre , époques des renouvellements. « Ne plaisantez pas avec cette question , disaient les astronomes : elle ne paye pas de mine ; mais attendez la première quinzaine de juillet 48... ou de janvier 18..., et vous verrez ce que va devenir cette question ! Le sort du monde est dans cette tour, disait Bonaparte en 1799; le sort du monde est dans cette question 1 » Alors un interpellant de profession montait à la tribune et demandait des renseignements sur cette question incendiaire ; un ininistre se dirigeait lentement vers la tribune, échangeait des paroles avec M. Dupin et disait, avec cette euphonie qui caractérisait l'éloquence parlementaire : « Quelles qu'aient été les intentions de l honorable orateur; quels qu aient été ses projets, quel qu ait été son but; quel que soit notre désir de jeter quelques éclaircissements sur une question qui, toute menaçante quelle parait être au point de vue qu'il a plu à l'op- |K)sition de la présenter... le gouvernement ne parlera pas. »

En descendant de la tribune 1 , le ministre recevait les félicitations de ses amis, qui le félicitaient d'avoir si bien parlé. Déci- 220 /

dément la question à Tordre du jour était une boite de Pandore , un cheval d'Ilium , la pomme de Thétis et de Pélée , le nuage noir de la Pentapole maudite, le levier d'Archimède, la tache d'encre du cap des Tempêtes, les ides de mars du grand Jules, le duo de Charybde et Scylla, le parasol de cendres qui s'éleva sur le Vésuve en 79 ; cette question allait changer la face du vieux monde et du nouveau. On tremblait et on s'abonnait. Le temps faisait un pas , la question incendiaire tombait dans l'eau ; personne n'en parlait plus. Il est déplorable de songer que les plus beaux jours d'un pays ont été follement perdus dans ces niaiseries graves, dont il ne reste plus rien aujourd'hui, pas même les noms, dans la mémoire des inventeurs. Le seul bénéfice qu'on ait retiré de cette série de questions, c'est un retard de vingt ans dans l'œuvre des chemins de fer, irréparable perte pour une génération tout entière, la nôtre, celle qui a jeté tant de questions dans les roues de l'industrie, et qui a parlé vingt ans, et mal parlé, pour se dispenser d'agir, et de bien agir. Voilà pourtant avec quels hochets on amuse les hommes ! Il y a dans le passage de l'Opéra une boutique où se vendent des jouets d'enfant cent fois mieux faits , et moins chers.

Sur la nécropole des questions mortes et oubliées , une seule se montre encore debout, et si bien empaillée qu'on la croirait vivante : c'est la question d'Orient. Nous avons eu le bonheur de la voir naître, cette question, dans le berceau d'un journal. Le directeur cherchait une question dans l'arsenal du néant; il trouva celle-là ; on la prit, on la mit en germe. dans un sablier; on l'arrosa d'encre, on l'exposa au midi, et l'humble hysope se fit cèdre du Liban. Ce procédé de végétation forcée est souvent employé en France, et, lorsque le cultivateur y met un certain acharnement , le cèdre arrive toujours. Le plus bel exemple de cette horticulture politique a été donné par M. de Genoude. Le 31 juillet 1830, il inventa la réforme et la planta sur le jardin de son balcon ; tous les matins , M. de Genoude arrosait son arbuste et offrait sa réforme aux passants. Tout Paris était sourd. Il fallut six bonnes années pour trouver un second cultivateur

de réforme. Les plus libéraux riaient aux larmes de l'idée absurde, du Hobby-Hone de M. de Genoude. M. Guizot, Louis- Philippe , son ministre , les ministres ses commis , disaient d'un ton badin : « Si nous ne sommes jamais renversés que par le cheval de bois de M. de Genoude, nous serons toujours debout. » M. de Genoude, né dans un pays de montagnes, était obstiné comme un insulaire; il arrosait toujours sa réforme et gagnait chaque jour un pépiniériste. Le duo devint trio, puis quatuor, puis quintette , puis chœur général. 11 ne s'agissait , pour le créateur grenoblois, que de répéter son mot dix -huit ans sur tous les tons. Enfin, le 23 février 4848, le deuxième arrondissement lui-même se leva, cria : Vive la réforme! et croisa la baïonnette aux soldats. Le lendemain, on avait la république; le deuxième arrondissement ne croisait plus rien. Telles sont les mœurs politiques de notre pays.

C'est ainsi qu'a germé la question d'Orient . Quand elle a surgi , tout le monde a ri aux éclats. On commence toujours par riro en France; après, tous les nez politiques s'allongent démesurément, quand rugit te canon du 2i juin. On ne rit plus. La question d'Orient , comme le phénix , son compatriote , est souvent brûlée sur un bûcher de journaux , mais elle renaît de ses cendres.

A l'époque de sa naissance, lorsque tout Paris lisait sur tous ses murs des affiches colossales, ainsi conçues : Question d'Orient, par Théodore Benazet, j'osai profiter de l'ignorance à peu près générale qui entourait cette question naissante, pour écrire sur elle , dans la Revue de Paris , un article où se trouve cette phrase :

« 0 sultan ! le colosse du Nord vous menace de toute l'envergure de ses ailes; j'ai vu Saint-Pétersbourg; je connais les boyards : ils regardent le Bosphore avec des yeux de convoi- « Use; ce climat leur sourit! Les Russes aiment le soleil , et ils maudissent Pierre I er , qui leur a bâti étourdiment une ville inhabitable et les a condamnés aux prisons de la fourrure et de la glace. Le czar actuel comprend la justice de ces plaintes ,

et H a dit ce mot profond : « Je veux donner la Turquie pour « sérail à mes boyards. »

Un homme grave , un homme rompu aux affaires , un fossoyeur de deux gouvernements , un homme d'État , enfin , avait lu le matin la Revue de Paris, et se trouvant, par hasard, dans les salons de M. de Choiseul, il me fit l'honneur de me dire : « Vous avez écrit là un fameux paradoxe sur ce qu'on appelle depuis deux jours la question d'Orient. » Je m'inclinai, d'un air confus, comme tous ceux qui font des- paradoxes devant les hommes d'État.

Je regrettai bien de n'avoir pas la facilité d'élocution des hommes parlementaires, pour défendre mon paradoxe; heureusement mon vieil ami Duperray vint à mon secours.

« Monsieur, dit- il à l'homme d'État, je ne connais pas la question d'Orient : elle est née d'hier; mais je connais la question d'Occident : elle est née aujourd'hui.

— Ah! il y a aussi une question d'Occident? dit l'homme d'État. t

— Oui ! reprit Duperray : ce sont deux sœurs jumelles; je vais vous présenter la cadette.

— Voyons la cadette , dit le fossoyeur des monarchies.

— Je ne sais pas, reprit Duperray, si le colosse du Nord va enjamber le Bosphore, comme le colosse de Rhodes, pour donner une arche de mollets aux vaisseaux; mais je sais fort bien qu'il médite d'enlever à l'Occident toutes les primeurs de l'art. Ce matin, le général W...off a signé l'engagement de Mlle Taglioni. La divine sylphide nous quitte pour Saint-Pétersbourg. Et ce n'est là qu'un commencement de la question d'Orient. Notre Théâtre-Italien menace ruine : le czar ou tzar veut avoir tous nos premiers sujets pour son hiver , c'est-à-dire pour toute l'année , car chez lui l'hiver dure treize mois tous les ans. La Comédie-Française et les autres théâtres de Paris sont aussi menacés. Le colosse veut ne rien nous laisser pour nous amuser le soir.

— Eh bien ! dit l'homme d'État, quel grand mal voyez- vous là-dessous ?

— Je vois l'ennui, dit Duperray ; c'est beaucoup.

— L'ennui , monsieur ! Un peuple grave comme le nôtre trouve toujours à s'occuper sérieusement; il a les débats des chambres , les études d'économie politique , les cours en Sorbonne , les crises ministérielles , les devoirs électoraux...

— Et vos discours , ajouta Duperray.

— Maïs , dit l'homme d'État , il me semble que mes discours sont assez favorablement accueillis par les esprits sérieux.

— Oui ! reprit Duperray. Mais je crois être sérieux, moi ; je crois à la salutaire influence de vos discours : mais je vous avoue que j'aime mieux voir danser Taglioni ou entendre chanter Rubini que lire le meilleur de vos discours, et, perte pour perte, si le colosse du Nord nous proposait d'enlever ou vos discours ou Taglioni et Rubini, je n'hésiterais pas, et le public sérieux aussi. On laisserait partir vos discours pour Saint-Pétersbourg.

— Vous me permettrez de ne pas être de cet avis, dit l'honorable fossoyeur des couronnes; mais puisque vous tenez si fort à des baladins, pourquoi ne les retenez- vous pas?

— Mais c'est vous, monsieur, dit Duperray, qui nous empêchez de les retenir! Une danseuse ne danse pas toujours, un ténor ne chante pas toujours ; et Mlle Taglioni et Rubini , trouvant que les roubles sont plus larges que les centimes , vont au pays des roubles; et il y en aura beaucoup, et il y en aura trop qui les suivront! Vous autres, messieurs les politiques, vous poussez des cris de détresse toutes les fois qu'on demande à votre avare budget un peu d'or pour les beaux-arts. Vous avez à tous les théâtres des loges et des billets gratuits, pour vous, vos amis , vos ennemis et les amis de vos ennemis. Si vous donnez une subvention à un théâtre , vous lui en soutirez quatre fois la valeur, en bonnes places données. Vous ruinez vos théâtres en ayant l'air de les secourir. Vous ne secourez que vous-mêmes , en économisant la location.

— Il m'est impossible, dit l'homme grave, de voir dans ceci

quelque chose de personnel, parce que les heures et la nature de mes travaux me détournent des théâtres.

— Cependant, dit Duperray en souriant avec malignité, cependant je vous ai vu l'autre soir aux Funambules; on jouait le Bœuf enragé , qui paraissait vous divertir beaucoup.

— Ah! tiens 1 dit l'homme sérieux en souriant faux, vous m'avez vu !

— Oui...

— Que voulez- vous?... je fais une étude sur le théâtre au temps des Médicis... dans mes, loisirs. Vous savez que c'est Mazarin qui a introduit les farces italiennes, et que Molière... dans les Fourberies.,, dans Sjanarelle... tout ce que nous voyons aux Funambules... avec Debureau... c'est Mazarin... un ministre calomnié, très-calomnié... né un siècle trop tôt, comme dit Voltaire.... Avez-voûs étudié à fond cette grande figure de Mazarin?

— Enfin , vous avez beaucoup ri aux Funambules , dit Duperray sans se préoccuper de Mazarin , et même je suis sur que vous n'aviez pas payé votre loge... A Saint-Pétersbourg, les hommes d'État, les hommes graves, les nobles font d'énormes dépenses pour le théâtre, et bientôt, si cela continue, si les pauvres payent seuls leurs billets , nous ne pourrons pas soutenir la concurrence avec les boyards. Voilà une question d'Occident qui mérite d'être étudiée; jusqu'à présent, les Russes ne nous ont rien pris à Constantinople , mais ils nous prennent pas mal de choses en France. Déjà ils nous ont pris la bataille de la Moskowa ; ce sont eux qui l'ont gagnée sous le nom de Borodino. Leur historien Bourtoulin l'affirme, et, après lui, tous les historiens russes l'affirmeront encore plus. La Moskowa prise , ils nous prennent aujourd'hui Terpsichore et Orphée, excusez cette citation mythologique , et ils font très-bien , je les approuve fort ; c'est de bonne guerre. Nous enlever Taglioni et Rubini, c est nous enlever deux monuments de Paris. On vient à Paris autant pour voir le Louvre et la colonne Vendôme que pour voir nos deux Opéras français et italien , deux merveilles incompara-

bles. On vient peu pour voir votre chambre de députés, qui nous coûte quinze cents millions de subvention et nous traduit les discussions des séances de la tour de Babel dans des langues moins harmonieuses que les langues de lEuphrate et de tout FOrient. Si au moins la Russie nous prenait aussi la chambre des députés ! mais vous verrez qu'elle n'en fera rien , la matoise ! elle nous écrémera tous nos théâtres; elle nous prendra même notre Debureau, fils de Mazarin; elle nous prendra tout, et nous laissera pour toute musique la sonnette de la chambre des députés. Telle est la question d'Occident. Pour mon compte, j'aimerais mieux que la Russie descendit à Constantinople pour y prendre les cent mille chiens malades qui aboient éternellement à la lune de Mahomet , dans cette ville de cimetières et de cyprès. »

L'homme d'État salua d'un air froid M. Duperray , avec cette pantomime contenue qui signifie : a Toute discussion est impossible avec vous, monsieur ; v ous n'êtes pas un adversaire sérieux. »

Pour certaines gens , les adversaires sérieux sont d'abord ceux qui ne sont pas adversaires , et qui , ensuite , répètent flasquement les niaiseries banales que le ruisseau de chaque jour porte à la rivière.

Elle arriva trop tôt, la première soirée qui se rattachait à la question d'Occident. Cette soirée illustra le n° I de la rue Grange- Batelière, où se rendirent toutes les illustrations de Paris. On venait protester contre la Russie tout en l'approuvant. Jllle Taglioni déployait ses ailes dans la direction de la Néva; elle était liée pour trois ans, esclavage doré par un million.

Le général russe, Yimpresario impérial, était rayonnant à cette soirée d'adieux, plus rayonnant que Bourtoulin le jour qu'il nous prit la bataille de la Moskowa. Le sculpteur Barre distribuait à tous ses merveilleuses statuettes de la Sylphide; Meyerbeer, Auber, Adam, ces trois maîtres qui avaient écrit tant de délicieuses notes pour les pieds div ins de la transfuge , assistaient à ce triste départ, et chantaient un sublime trio de regrets , accompagné par l'orchestre de la foule.

Victor Hugo présentait à la déesse un magnifique exemplaire de Notre-Dame de Paris , avec cette dédicace charmante : Sub umbra alarum tuarum ! Mme Dorus-Gras , Adam tenant le piano, chantait une admirable mélodie de circonstance, intitulée la Fille de Vair, écrite par l'auteur de Robert le Diable.

Jamais de plus touchants et de plus illustres adieux ne furent faits à un artiste, depuis le jour où la belle Lampsaca partit de Rome pour la Grèce, avec une escorte de peintres, de poètes , de sculpteurs , de musiciens, qui tous l'accompagnèrent jusqu'au môle de Rrindes, où les trirèmes du Pirée attendaient toujours les grands artistes voyageurs.

Au moment où la Russie nous enlevait nos gloires et exploitait ainsi avec beaucoup de succès la question d'Occident, l'homme d'État qui avait traité de paradoxe la question d'Orient avait complètement déserté les Funambules et ses études sur Mazarin , pour prolonger ses méditations dans le Bosphore : il suivait la marche du colosse du Nord ; il le voyait descendre les échelles du Pont-Euxin jusqu'au Bosphore de Thrace , mettre un pied sur le pays des mélinophages , l'autre sur le pays des Bithyniens, et planter la croix du grand Yvan sur le dome de Sainte-Sophie. En ce moment on vint lui proposer, à ce grand économiste , de commencer l'étude d'un chemin de fer de Lvon à Avignon.

« Vous êtes fou î s'écria l'homme des Funambules : comment voulez-vous qu'on s'occupe de chemin de fer? Nous n'avions pas assez des élections, voilà maintenant la question d'Orient qui nous tombe sur les bras î Le colosse du Nord marche sur Constantinople! Tenez! regardez-le! le voilà! sur la carte! il fait des pas de sept lieues! Vous ne le voyez pas l dois-je m'écrier comme Talma dans Hamlet ! »

Dix-sept ans se sont écoulés! voilà la même histoire qui revient! La bourse baisse encore, comme elle baissait alors sous la pression de l'orteil du colosse. Décidément, toute réflexion farte, je crois qu'on spécule , à Saint-Pétersbourg, sur la hausse et la baisse, et à jeu sur, mais dans de louables intentions : c'est

ï>our payer les énormes appointements des artistes enlevés à Paris par la question d'Occident.

Écrit en 1852.

Cette question d'Orient , qui revient périodiquement comme une comète , mérite , puisque nous sommes obligés de vivre avec elle encore une quinzaine de jours, et puisqu'elle a renversé les tables tournantes , mérite , disons-nous , un article tétrastyle de plus. Quatre colonnes supplémentaires ne suffisent pas, mais il faut savoir se borner.

Toutes les fois que la question d'Orient montre sa queue à l'horizon septentrional , la jeunesse belliqueuse et le crédit pacifique se réjouissent ou tremblent devant les probabilités d'une guerre européenne. Après quelques mois, on voit flotter beaucoup de bâtons sur la Méditerranée, et on ferme le temple de Janus. En 1840, par exemple, la question se leva dans la constellation des îles Ioniennes, et tous les télescopes d'État furent braqués sur cette zone; les fortes tètes de 1840 se courbaient dans la même direction; à la chambre on interpellait tous les jours, à deux heures et demie, après la psalmodie nasale du procès-verbal. Deux flottes se promenaient sur la mer qui vit tomber Icare; l'amiral Lalande et l'amiral Napier s'observaient et ne parlaient pas. Les mèches fumaient auprès des bronzes muets , comme dit Châteaubriand. Un journal prédisait la fin de la moitié du monde , en prouvant que l'année 1840 était climatérique , ce qui embrouillait encore plus la question d'Orient et la rendait presque synonyme de la vallée de Josaphat , qui sera une question d'Orient aussi sous le ministère de l'Antéchrist. Paris lui-même commençait à ne plus plaisanter ; dans le jardin des Tuileries , les cannes des vieillards serpentaient sur la poussière et traçaient les champs de bataille où les flottes françaises et anglaises allaient s'anéantir avec des Paixhans, des fusées à la Congrève, des

bombes asphyxiantes, des catapultes pneumatiques, des boulets ramés et autres ingrédients destructeurs que la chimie de Bellone a inventés depuis qu'on ne se bat plus. Tout à coup, une épaisse fumée monta devant Beyruth; il se fit un bruit affreux de ce côté; l'Angleterre commençait le feu; nous regardions, nous, et M. Guizot aussi. La bourse baissait de 40 francs sur le trois; elle baissait de tout sur le reste. On bombardait Beyruth; le consul de France cherchait un asile sur les hauts lieux , comme Jéhu du même pays. « Où allons-nous? où allons-nous? » s'écriaient le journal et l'abonné.

La fumée de Beyruth se dissipa , on lava la trace des bombes; on rebâtit quelques cheminées; le consul de France redescendit en ville. L'amiral Lalandc et l'amiral Napier prirent le thé , à bord de l'Océan. « C'est donc fini? » demanda-t-on. Oui, c'était fini. Comment? pourquoi? Ah! devinez 1 Les plus têtus soutinrent que c'était mal fini. Le journal de Jérémic avoua noblement son erreur; ce n'était pas Tannée 1840 qu'on devait appeler c/tma/erique, mais l'année 1841. Il est permis de se tromper de douze mois dans ces mystérieux calculs d'où le sort du monde dépend : le 3 0 0 remonta à 84, mais les ruinés ne remontèrent pas.

Au reste , tant que la France et l'Angleterre resteront unies pour repousser les prétentions russes et maintenir les traités, tant que les flottes britanniques surtout pourront naviguer librement de Gibraltar à Alexandrie, le czar serait bien embarrassé de sa conquête s'il réalisait un jour son vieux rêve, la possession de Constantinople : car ce qui donne à cette ville une si grande importance , c'est le commerce libre de la Méditerranée. Avec quatre de ses vaisseaux en croisière devant les Dardanelles , l'Angleterre ferait de Constantinople une prison éternelle pour lo czar. Il faut une flotte puissante devant Tophana pour être réellement maître de Constantinople , et ce n'est pas av ec les vénérables reliques à deux ponts mouillées à Sébastopol qu'on peut doubler le cap Sigée, attaquer la formidable Angleterre dans l'archipel Ionien , où arriveraient encore les flottes de Malte et de Gibraltar, et au besoin les trois cents vaisseaux de

tout bord qui promènent the lion and the unicorn sur les océans connus et inconnus , depuis le cap de Horn jusqu'au détroit de Behring, depuis London-Bridge jusqu'aux bouches du Gange, à Calcutta. Quand le czar Pierre, qui s'est surnommé le Grand pour avoir bâti une ville dans les glaçons , commençait le rêve chaud de Conslantinople , la marine anglaise de Jacques II et de Guillaume III d'Orange ne valait pas même la flotte actuelle de Sébastopol ; le czar Pierre se fût bien gardé de rêver un printemps de Bosphore s'il avait vu flotter le flag d'Albion sur Corfou , Malte et Gibraltar ; il aurait même conseillé à ses successeurs d'aller chercher le soleil dans une autre question d'Orient. Ce czar avait certes commis la plus grande faute qu'on puisse commettre : sur cette terre où l'Orient éclaire tant de déserts, tant de continents vierges et splendides , d'archipels tièdes , de solitudes chaudes et fécondes , ce czar imprévoyant avait fondé une ville sur le soixantième degré de latitude î Cette insulte au soleil nous préparait la question d'Orient et M. Menschikoff. 11 est cruel pour nous, sages méridionaux, de nous voir ruiner à la Bourse et troubler dans notre quiétude par la froide étourderie de Pierre le Grand î Toute la question est là.

Les successeurs hyperboréens de Pierre ont entretenu ce plan à mesure que la terre se refroidissait. Au palais de Péterhofr , Versailles russe , lo printemps , l'été , l'automne régnent vingtquatre heures le 40 du moi» d'août. C'est peu; mais pourquoi avez-vous bâti ce Péterhofï dans ce climat? Maintenant, vous aimeriez assez avoir

C ette maison UVté qui se mire aux flots bleus D'un golfe de Cyrénaïque ,

comme dit le poète de la question d'Orient; vous aimeriez mieux avoir deux Trianon, l'un à Sestos, l'autre à Abydos, dans ce beau pays où Léandre se baignait toutes les nuits dans les eaux tièdes du Bosphore ; vous aimeriez mieux échelonner des kiosques sur les domaines maritimes de Dardanus et planter des roses dans les champs où fut Troie, ca7npos uhi Troja fuit,

comme dit Virgile. On comprend très-bien toutes ces hautes fantaisies samoïèdes; elles sont naturelles; elles descendent en droite ligne du czar Pierre le Transi ; par malheur, les Anglais ne vous permettront pas de vous asseoir à leur soleil. Pierre le Grand n'avait pas prévu les Anglais de 1853.

Mais aussi pourquoi les Russes s'obstinent-ils avec cet acharnement sur Constantinople , aujourd'hui que l'antagonisme de l' Angleterre leur est bien démontré? Il y a, dans certains cerveaux politiques , des idées fixes qu'il est iinj^ssible de mobiliser. Ainsi, chez nous, on rêve les limites du Rhin comme agrandissement territorial , et on ne songe pas à notre département d'Afrique , que nous pouvons élargir du cap Vert au golfe d'Aden, et élargir d'Alger à Darkolla. Les Russes, ayant cloué leur idée sur le Bosphore de Thrace , n'ont pas songé à chercher ailleurs le soleil et le commerce dont ils ont tant besoin. Une bonne fois, qu'ils en finissent avec leur éternelle guerre du Caucase, et ils s'ouvçent la route de la mer Caspienne et de Téhéran. La Sibérie est à eux jusqu'à la grande ville d'Okostk. Pourquoi ne descendent-ils pas de tous les ports de l'immense presqu'île de Kamtchatka pour fonder des établissements dans la mer du Japon et de Corée, où des fourmilières d'iles incultes attendent des bras européens pour se changer en jardins? Pourquoi , enfin , les Russes , qui trouvent tant de prétextes moldav es , valaques, syriens, grecs et latins -pour tracasser les sultans , ne trouvent-ils rien pour tracasser les empereurs de la Chine ? Cela leur serait bien aisé. Les Chinois ont été conquis par les Tartares : donc les Russes doivent avoir des droits moldaves sur le Céleste Empire. En bien cherchant, on trouverait ces droits dans une tour de la grande muraille, du côté de Zhé-Holl. Voilà un pa*vs à exploiter! d'abord, il est impossible de le démembrer; le moindre fragment qu'on en ôterait serait aussi vaste qu'un royaume d'Europe, et l'amputation ne compterait pas, tant le corps est immense. La Chine est destinée, par sa position et l'invasion tartare, à devenir russe sur quelques-uns de ses points. Eh bien ! que le czar, dans ses moments d'ennui , trans-

porte donc en Chine la question d'Orient, et nous laisse en repos construire nos chemins dé fer. Le Turkestan oriental est sans contredit un fief de Saint-Pétersbourg. La petite Bukharie , voisine du Turkestan , nous paraît être aussi dans le cadastre russe. De ces deux pays, plus russes que les provinces danubiennes, il n'y a qu'un pas à faire pour atteindre les monts Khoten , frontière chinoise. Là se déroule un vaste pays , dont personne ne veut, un pays arrosé par de larges cours d'eau et doué de tous les éléments de la fécondité tropicale. Depuis Tak , depuis Kantchou jusqu'au Thibet , les Russes , même sans trop gêner l'empereur de la Chine , peuvent fonder un empire charmant, très-connu du soleil, ombragé par de beaux arbres, baigné par des fleuves tièdes ; les Anglais n'ont aucune escadre de ce côté, parce qu'il n'y a pas de mer. C'est une immense jachère sur laquelle la diplomatie européenne ne s'est jamais exercée. Les diplomates ne sortent pas des Dardanelles.

Aucun casus belli de ce côté ; point d'ultimatum à donner ; point de Menschikofî. On entre dans cet Éden comme à Péterhofl' , mais on y est beaucoup mieux : on y est chauffé gratuitement par le soleil ; on y trouve même un été de douze mois par an, douze de plus qu'à Saint-Pétersbourg. C'est à considérer. Si le czar est sage, comme il Ta toujours été, s'il renonce, lui si conservateur, à donner le signal des émeutes quand l'Europe est calme , il détournera ses convoitises impossibles des rives du Bosphore, et, puisqu'il trouve enfin la Russie trop inhabitable, ce qui est juste, il cherchera derrière le Caucase une autre question et un autre Orient.

L'esprit parlementaire, antérieur à l'invention de l'esprit, a découvert et popularisé des mots qui ont tour à tour ébranlé la France, passionné les esprits, soulevé les populations, et qui se sont subitement évanouis sans laisser la moindre trace , comme la neige qui tombe au vent du sud. Aujourd'hui , si on demandait la signification de ces mots parlementaires à ceux mêmes qui les ont inventés , on embarrasserait étrangement ces inventeurs , tant la mémoire est une faculté étrangère à l'homme politique.

Nous composenions sans peine un volume avec ces mots de tribune et de gazettes, avec ces appellations orageuses qui ont compromis cent fois la paix du monde, et dont peu d'archéologues se souviennent aujourd'hui. Quelques exemples suffiront. Qui se rappelle Y amendement Doin ? ce formidable amendement Boin, qui secoua notre pays comme une convulsion géologique 1 Que de visages ont pâli d'effroi ou se sont colorés de fureur devant l'amendement Boin ! Il y a eu trois duels pour cet amendement; on a versé pour lui un lac d'encre sur le papier; on s'est enroué au forum , aux rostres, à l'agora, aux comices, aux curies , au Champ de Mars, partout. Il y eut à cette époque une apparition d'œuvres remarquables dans toutes les branches de l'art; personne ne les vit passer à l'horizon : Lamartine et Rossini chantaient , Ingres et Delacroix peignaient , Pradier et Foyatier sculptaient; bagatelles! On n'avait des yeux et des oreilles que pour l'amendement Boin; tout le reste n'était que vanité ! Aujourd'hui, l'honorable M. Boin doit être un modeste septuagénaire, retiré dans un château lointain; eh bien, si on lui demandait à lui-même des nouvelles de son amendement dévastateur, il ne se souviendrait plus des ingrédients chimiques dont il a composé son brûlot parlementaire dans le silence du cabinet 220 a

Que de fois la France s'est ainsi agitée avec des mots et des chiffres ! Nous avons eu les convulsions géologiques du droit de visite y du Texas, de Pritchard. Le monde tremblait tous les matins sous le poids de quarante journaux parisiens qui renfermaient ces syllabes fulminantes, ces Manè, Thécel, Pharès de la politique , annonçant une invasion de Cyrus et le bouleversement du genre humain. Avons-nous eu des prophètes en \ 830 , 31 , 32 , qui sont montés sur le trépied de la chambre pour nous montrer du doigt l'avalanche des Barbares tombant sur nous du sommet des plateaux de l'Asie l L'honorable M. Mauguin (voir le Moniteur) a traduit en style parlementaire toutes les lamentations de Jérémie, pour nous dépeindre cent fois notre capitale s'écroulant au souffle d'Attila. Tous les matins , Paris se dressait sur la pointe de ses clochers pour voir arriver le colosse du Nord par la barrière du Roule , tant était {p-ande la foi qu'on avait alors dans les paroles d'un homme d'État ! Aucun colosse n'a paru ; nous en avons été pour nos frissons. Le Moniteur seul se souvient de ces prophéties ; il a bonne mémoire , lui ! Et n'avons-nous pas aussi oublié, nous, les luttes du premier mars et du onze octobre? Quelles dates acharnées! Achille et Hector traduits en chiffres arabes ! Chaque matin , le onze octobre sortait de sa tente et engageait un duel parlementaire avec le premier mars. Les populations se mettaient aux fenêtres pour voir ces deux chiffres héroïques se lançant à la tète une grêle de que, de qui et de quels qu'aient été. Les uns pariaient pour le premier mars, les autres pour le onze octobre. C'était superbe et bien amusant 1

Quelques voix timides s'élevaient en disant : « Mais si vous songiez un peu aux chemins de fer, à la colonisation de l'Algérie, de Mayotte et de Madagascar; aux seize mille lieues carrées qu'on nous offre à Montevideo, dans le plus riche pays du monde ! » Bah ! il s'agissait bien de ces accessoires oiseux ! Les joutes parlementaires , voilà les richesses et la gloire d'un État ! Le I er mars et le 4 1 octobre , voilà ce que veut la France ! Ces deux dates prétendaient absorber exclusivement toute l'at-

tention publique; hors du 1 er mars et du H octobre, il n'y avait que néant. Les écrivains mêmes n'existaient plus ; la langue française même était morte ; il n'y avait plus de langue ; un ministre du roi écrivait cette phrase incroyable, et malheureusement impossible à démentir : la belle langue française a disparu

AVEC FONT ANES DANS LES ABIMES DU XVIII e SIÈCLE l Ainsi ,

Lamartine, Hugo, Georges Sand, Dumas, Balzac, Sandeau, et vingt autres écrivains qui seront l'éternel honneur de la forme et de la pensée , ont écrit leurs chefs-d'œuvre dans une langue barbare! Fontanes est le dernier écrivain français : son ami intime, Chateaubriand, parlait bas-breton; les Martyrs et René sont écrits en iroquois.

Après cet anathème tombé de la plume d'un ministre protecteur des lettres françaises, Louis-Philippe régnant, il n'y avait plus qu'à fermer tous les livres contemporains et ne se nourrir que des discours du fl octobre et du 1 er mars. En attendant, Paris était devenu la ressource du monde , le pourvoyeur des besoins universels de l'esprit. Les peuples vivaient du grand festin parisien ; sous les zones les plus lointaines , on applaudissait la France dans ses drames , ses opéras , ses vaudevilles , ses romans, ses poésies, ses histoires; la merveilleuse activité des productions de l'intelligence étouffait la voix creuse du parlementarisme; 4846 arrivait au monde avec le réveil de l'industrie, au milieu du bruit joyeux des lettres et des arts; le \ cr mars et le 4 1 octpbre rentraient dans les colonnes de Talmanach. La politique stérile éteignait son dernier premier -Paris sous les feuilletons de Balsamo, des Parents pauvres, de Monte-Christo , des Mousquetaires. Les orateurs politiques s'endormaient avant leurs discours; il n'y avait plus de queue au péristyle de la chambre ; les contremarques s'y vendaient gratis , et on ne les achetait pas. Tout marchait vers un avenir calme, industriel, artistique, prospère. On se mettait même à l'œuvre sur le chemin de fer de Lyon et de Bordeaux, lorsque les hommes d'État, ces fossoyeurs de toutes les monarchies, trouvèrent que cela était mauvais et se mirent à inventer quelque

chose de bien émouvant pour ramener la politique vdans 1 arène. Le 1 rr mars et le 11 octobre avaient une peur énorme d-ètre oubliés. On inventa donc, pour les besoins du moment, les fameuses maximes : Le roi règne et ne gouverne pas. — Le roi gouverne et ne règne pas. Ces deux bannières furent arborées aux rostres. Les premiers -Paris remontèrent sur les feuilletons pour les écraser. Le roi règne-t-it? Le roi gouverne-fc~il ? Les rhéteurs de Constantinople agonisante revinrent au monde pour discuter ces questions. Mahomet II campait aux Champs-Élysées et préparait un festin de veau maigre à deux francs le couvert. Le 1 er mars et le 11 octobre discutaient toujours sur le Bosphore du pont Louis XV. Mahomet II teignait son bonnet de chambre en bonnet phrygien. Oh ! qu'ils sont forts les hommes d'État , les hommes positifs ! et comme ils ont le droit de regarder en pitié les hommes d'imagination ! Le roi règne et ne gouverne pas ! le roi gouverne et ne règne pas ! Encore deux brillantes joutes parlementaires, et le roi ne gouvernait pas et ne régnait plus ! et la belle langue française se perdait une seconde fois dans les abîmes du dix -huitième siècle; on allait nommer Battur !

Et le 1 er mars et le 11 octobre rentrèrent de nouveau dans le calendrier pour y attendre un autre roi et le servir encore avec ce zèle parlementaire qui démolit la royauté.

Voilà donc où les mots nous conduisent en France; on s'est agité , on s'est ruiné , on s'est perdu par de petites phrases qui nous paraîtraient ridicules aujourd'hui si elles n'étaient oubliées. Sauf quelques archéologues constitutionnels, qui se souvient aujourd'hui du 11 octobre et du 1 er mars? Demandez quels noms propres sont représentés par ces chiffres , on vous répondra , le calendrier en main, que deux grands saints sont fêtés à ces dates, deux saints qui n'ont joué aucun rôle dans un gouvernement représentatif : saint Aubin le 1 er mars, et le 11 octobre saint Gomer.

Tous les mots et toutes les dates n'ont pas été oubliés pourtant; il y a une phrase antique, contemporaine des traités im-

posés sur la Saône par Jules César à Vercingétorix ; une phrase qui revient encore chaque jour sur des lèvres ardentes, une phrase exhumée toujours du muséum des fossiles , et toujours menaçante dans ces éternelles exhumations ; tes traités de 4845 ! (Ici on frémit, enter ghost.) Pritchard, le droit de visite, le Texas , le 1 er mars , tous les fantômes parlementaires , ont vendu leurs linceuls aux fripiers du Temple et se promènent en frac bourgeois sur le boulevard; mais les traités de 4845 montrent leurs cornes menaçantes sur les rives du Rhin et terrifient les passagers des bateaux à vapeur. L'été dernier encore, un Cuvier parlementaire nous montra les traités de 4815 du haut du pont de Kehl , et les chevaux de THippolyte allemand qui nous conduisait en calèche secouèrent leurs crins et rongèrent leur mors. Nous cherchâmes tous un asile dans un temple voisin.

. Les traités de 4 84 5 î c'est-à-dire la guerre à recommencer pour ajouter deux pouces de sable rhénan à la carte de France î Ce rêve pouvait encore avoir une ombre de sens commun lorsque la blessure de Vercingétorix était saignante , lorsque la géographie n -était pas découverte, lorsque nous regardions la mappemonde au point de vue du concierge parisien qui ne voit sur la carte de sa loge que Paris et la campagne : mais aujourd'hui , n'est-ce pas une vraie folio constitutionnelle de convoiter deux pouces des limites du Rhin, lorsque nous pouvons défricher et coloniser les limites de l'Afrique , ce paradis du globe? Louis IX et Bonaparte ont donné à la France ce quatre-vingt-septième département, qui est bien plus notre limite naturelle que le saJble du Rhin.

Les traités signés par notre sang à Damiette, à Mansoura, au Thabor, aux Pyramides , sur tous les orteils de l'Atlas , valent mieux que les traités de 4815 ! Ces premiers nous donnent nonseulement les limites africaines de la Méditerranée, fleuve plus grand que le Rhin, mais encore toute la Sénégambie , où le port Saint-Louis semble nous appeler pour accomplir un magnifique travail de colonisation sur une terre qui est à nous.

D'autres limites réclament encore nos charrues sans nosépées : le golfe d'Aden, qui nous ouvre les marchés de Gondar, d'Amhara

et toutes les routes jusqu'au Sennar; l'île May otte, déjà remplie d'une avant -garde de travailleurs français; Nossi-Bé, notre propriété inconnue, notre port de Madagascar, île française et parfaitement saine et féconde , depuis les sources du Menabé jusqu'au cap d'Ambre , en traversant le pays des Sakalaves , insulaires nos vieux amis , qui n'attendent que nos charrues pour faire avec nous de Madagascar la nouvelle France de l'Océan africain.

Les traités de 1815!... après quarante ans de paix! lorsque nous avons acquis par la guerre tant de gloire que nous n'avons plus rien à gagner de ce côté; lorsque Dieu, voulant rajeunir le monde , lui ouvre providentiellement deux immenses écrins : la Californie et l'Australie , afin que l'or paye le fer qui doit défricher les dçux Indes , et des îles aussi nombreuses sur les océans que les étoiles au ciel ! Il s'agit bien des traités de 1815, aujourd'hui! 11 s'agit de faire, sur d'autres points, ce que font les Anglais en Australie, les Hollandais au Port-Natal, les Russes en Crimée, les Américains partout.

Si nous restons dans nos vieilles ornières du représentatif, dans nos anciens tics parlementaires, dans notre fétichisme pour les discours , nous deviendrons une puissance de troisième ordre", représentée par un brick à Pondichéry et à Chandernagor. Dans ces innombrables discours prononcés, depuis vingt-trois ans, par les amis et les ennemis du \ 1 octobre , il n'y en a pas un seul qui nous dise ce que les Anglais ont accompli dans la cinquième partie du monde, depuis le cap York jusqu'à Melbourne, depuis le cap Sandy jusqu'à la terre d'Indracht. Les Anglais ont couronné de tous leurs noms héraldiques la circonférence de cette Australie qui ressemble à une planète tombée au milieu de l'Océan. Et aujourd'hui, à l'heure où nous écrivons, où en sont-ils de cette colonisation gigantesque? Au lieu de lire les traités de ! 8 1 5 , lisez leurs chroniques australiennes. Pendant que vous chantiez faux :

Non, non, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera !

pour vexer les Pritchardistes, l'Anglais, lui, ne chantait rien, il colonisait. Aujourd'hui, dans la Nouvelle-Galles, il y a telle ville comme Victoria , bâtie d'hier, et dont la douane rapporte 75,000 livres. On a établi une banque à Adélaïde, sous la direction de sir Francis Young ; les travaux les plus rudes sont entrepris par les colons, entre Moreton et Ralaret , sur une étendue de mille milles , et , pendant que la culture des terres est en pleine faveur, les plus intrépides des ouvriers , agissant sur le chantier des montagnes aurifères, ont extrait de l'Australie, en 4852, 700,000 onces d'or, ce qui ne fait aucun préjudice à l'agriculture , au commerce , à l'industrie , comme on le pense bien ; et le travail d'exploitation des mines est à peine commencé! Jugez de l'avenir! Les Anglais n'ont pas montré, en cette occasion , cet égoïsme qu'on leur reproche tant : car un journal de Sidney appelle en Australie des ouvriers et des agriculteurs étrangers t recrutés dans toute l'Europe, et leur offre des avantages que l'Europe à coup sûr ne peut leur donner. Nous lisons dans un numéro très-récent du Quarterly-lieview qu'un travailleur australien gagne aisément une livre (25 fr.) par jour.

En présence de ce développement prodigieux de la puissance anglaise , on en conviendra , nous avons autre chose à faire que de demander l'abolition des traités de 1815. Nous nous souvenons du temps où chaque session parlementaire commençait par une discussion d'un mois sur l'adresse au discours de la couronne ; ce mois ramenait invariablement les mêmes soixante discours et la môme adresse. Nous perdîmes ainsi , en écoutant ces discours , une admirable occasion de planter notre drapeau sur la terre des États-Unis de la Plata , et de nous créer des comptoirs à l'embouchure du grand fleuve qui tombe à la mer devant Buenos- Ayres, et à la baie de Tous les Saints. Un illustre général américain était venu à Paris pour traiter cette affaire; mais le I er mars et le ï 1 octobre se trouvaient encore aux prises , en ce moment, à cause de l'adresse, et nous fumes exclus du paradis terrestre américain avant d'y avoir mis le pied. 11 est

vrai que nous y gagnâmes trois beaux discours, dont personne ne se souvient aujourd'hui. L'éloquence parlementaire est de sa nature très-jalouse : lorsqu'elle 6e pavane à la tribune, elle n'aime point qu'on lui parle de la Plata , cela distrait les auditeurs. Nous ne sommes plus au temps de ces puérilités stériles ; l'action remplace la parole maintenant. Nous avons perdu vingt années en fautes de français oratoire; c'est trop. Notre pays^a une mission à remplir, mission antérieure aux traités do 4815. Les prédicants méthodistes de la compagnie anglaise n'ont pas pris l'initiative de la civilisation chrétienne dans les deux Indes : la France catholique prêchait avant eux devant les tribus sauvages. Deux prêtres ont ouvert à notre drapeau deux sillons où nous devions les suivre tôt ou tard. François Xavier nous a montré le chemin de l'Inde; le P. Marquette a ouvert le premier la route des forets vierges de l'Amérique. Rome a devancé Genève dans cette œuvre de civilisation universelle ou catholique ; la France doit continuer l'œuvre de Rome avec les deux seules armes bénies de Dieu : la charrue et la croix!

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