UN CONSERVATEUR
C'est un homme de cinquante-huit ans , type français tiré à un nombre infini d'exemplaires ; son teint a une fraîcheur virginale; son œil est doux r sa parole calme T son geste absent. Il s'habille avec soin y au goût d'une mode disparue; il se promène de trois à six heures au boulevard r tenant dans sa main gauche gantée le gant de sa main droite nue; il a l'air de sourire aux passants , mais il se sourit à lui-même, en se souvenant, à chaque minute, qu'il est heureux et que les locataires de ses maisons payent leurs termes régulièrement. Il jette de nombreux coups d'oeil aux objets de fantaisie étalés sous les vitres des boutiques , avec l'espoir de se décider à l'achat d'un cadeau pour son neveu. Ce
sera pour une autre fois ; l'autre fois n'arrive jamais : il aime mieux se payer provisoirement une stalle d'orchestre au... Oui, l'idée est bonne. Voilà la colonne des affiches de spectacles : il dit : « Voyons! » et lit les titres de pièces, en les fredonnant sur un air inconnu. Rien ne l'a tenté; il ne prendra pas de stalle; il ira rendre une visite à un ami.
Cet homme a vu passer toutes nos révolutions et toutes nos journées orageuses ; il était membre de la garde nationale en 1 828, et a crié : A bas Villèle! au Champ de Mars. C'était sa conviction. Villèle avait un accent toulousain qui le choquait : il y a des antipathies dont on ne se rend pas bien compte; on les subit. Villèle (Tailleurs était d'une très-petite taille. « J'aime mieux M. Ravez , » disait l'opposant.
Le 27 juillet 4830, il entendit des coups de fusil dans la rue Saint-Honoré , et il entra machinalement dans un café en disant : « Mon Dieu ! mon Dieu 1 où allons-nous? où allons-nous? » Le 5 juin 4832, il entendit le canon vers Saint-Merri, et joignant les mains , il murmura ces mots : « Cela ne finira donc jamais !» et il alla se promener devant ses deux maisons pour voir si elles étaient debout. « Allons, c'est bien! » dit-il; et il caressa ses immeubles d'un paternel regard.
Le 29 juillet 1 835 , en apprenant l'attentat de Fieschi , il frappa du pied la poussière du boulevard , en s'écriant à voix basse : « Est-il possible qu'il y ait des monstres pareils! »
De 4835 à 4848, il n'a pas trouvé d'occasion de s'écrier; il se bornait à dire : « Oui... que vous dirais-je?... Non... ça ne marche pas comme ça devrait.... Les Anglais sont jaloux de nous.... Je voudrais une politique plus forte... un progrès... sage... mais un progrès.... On devrait adjoindre les capacités. »
Le 23 février 4848 , il disait dans un groupe : « Vous verrez qu'avec la réforme nous marcherons. »
Le 25 février, il ne disait rien.
• Le 47 mars, lorsqu'une Niagara d'hommes roula dix heures sur le boulevard, il pensa ceci : « Nous sommes en plein 93, il faut émigrer. »
Un pan d'azur se montra sur l'horizon , il dit : « Moi , j'ai voté pour Caussidière ; vous le croirez ou vous ne le croirez pas , Caussidière me plaît. J'aime ce caractère-là. Il est franc. Je le regarde comme un honnête homme. Mon neveu lui a donné sa voix aussi. »
Le 23 juin, pendant que le canon, le tocsin, le tambour et le tonnerre amusaient la capitale de la civilisation, il était assis dans sa chambre , vitres closes , et ne disait rien.
Il ne s'était jamais abonné au journal rouge Y Ami du peuple, parce qu'il ne voulait pas encourager par l'abonnement une publication anarchique , mais il achetait le numéro de ce journal chaque matin; il le trouvait très-logique et très-bien écrit; voilà pourquoi il l'achetait sans abonnement.
Dans un autre temps , Armand Carrel avait obtenu aussi son admiration. « Je ne partage pas les opinions de Carrel, disait-il, bien loin de là ! mais je le lis à cause de son style ; quel dommage que le parti conservateur n'ait pas un écrivain de cette force -là! »
En novembre 4851, il était fort triste; il redoutait la république démocratique et sociale. Le % décembre lui rendit le calme, la parole et le bonheur. Le 5 décembre il disait : « Voilà le seul gouvernement qui puisse convenir à la France, un gouvernement fort. » • .
Le 5 décembre 4853, il no craignait plus rien; ses locataires payaient mieux que sous Louis-Philippe; l'horizon n'avait plus de nuages ; l'émeute ne grondait plus. Les omnibus roulaient sans être renversés par des barricadeurs.
« Oui, oui, dit-il; cela marche assez bien; mais je regrette quelque chose ; il me manque je ne sais quoi ; on aura beau faire, le Français aime l'opposition , non pas une opposition anarchique, mais une opposition vive et sage. Pourquoi n'attaque-t-on pas les ministres? On a toujours attaqué les ministres, sous tous les régimes. Je connais une chanson contre Mazarin. Le Français aime l'opposition. Les discours de tribune nous manquent. C'était un beau temps. Le 1 er mars demandait la parole et pulvérisait
le 1 1 octobre. On s'amusait. Le H octobre parlait ensuite et pulvérisait le 1 er mars. J'avais toujours un billet pour assister aux séances. Je n'en manquais point , excepté lorsqu'il n'y avait rien d'intéressant et de dramatique, lorsqu'il n'y avait à Tordre du jour que des choses insignifiantes, des projets de loi d'utilité publique , des hors-d'œuvr'e enfin. Que voulez-vous? le Français aime l'opposition. »
Notre époque n'a pas inventé ce singulier personnage; on n'invente rien ; le monde est déjà vieux ; on copie toujours le passé sans le savoir. Aussi l'expérience est une vertu en retraite , une chose fantastique, qui tient sa place dans le dictionnaire sous la rubrique exp , comme le mot sphinx , sous la rubrique sph , parce que les classiûcateurs sont forcés de suivre la série des lettres de l'alphabet, pour Y expérience comme pour le sphinx.
Le curieux travail de M. Lambert Sipson , publié dans la revue de Bombay, en 4849, n'a jamais été lu par le personnage dont nous venons d'esquisser la physionomie bourgeoise ; au reste , s'il l'avait lu , ce serait la môme chose. Quelqu'un s'est-il reconnu dans l'admirable étude créée au Gymnase par Geoffroy? Ce chef-d'œuvre d'observation contemporaine, cette comédie si vraie , a diverti tous ceux qu'elle attaquait ; personne n'a dit : « C'est moi ! »
Il y avait donc , selon les traditions du Carnatic , et bien avant la fondation de l'empire mabratte par le fratricide Aureng-Zeb, une institution antique très-vénérée dans le petit royaume de Caveri. Tacite a découvert le gouvernement des trois pouvoirs et le mécanisme représentatif dans la vieille Germanie. Voici ce que la législation du Caveri avait découvert avant Tacite.
Le roi de Caveri n'avait qu'un ministre , suivant l'usage oriental , et les lois permettaient aux administrés de se rassembler quatre fois par mois , sur la place publique , pour censurer les actes de ce haut fonctionnaire, à condition que personne ne fermerait la bouche à ceux qui le défendraient. Au bout d'un mois, invariablement, les ennemis du ministre faisaient le monopole
des auditeurs, et le9 défenseurs ministériels, réunis sur uneautre place publique , prêchaient dans le désert.
L'exaspération suivait la marche ascendante de toutes les symphonies populaires. D'abord Yandante, puis la stretta. C'était toujours le crescendo de la calomnie du Barbiere, le zuzurre arrivant par gradations mesurées au coup de canon. On pourrait écrire les thèmes de toutes les oppositions sur du papier rayé, avec des notes, pour économiser les mots. Les journaux seraient des partitions, et, au lieu de les lire, on exécuterait les premiers-Paris chez soi, au piano. Ce serait plus amusant. Un modèle du genre est l'ouverture de Guillaume Tell ; jamais plus admirable discours n'a été prononcé contre Gessler. D'abord , il fait un temps superbe; les bergers suisses jouent du hautbois ; on chante le ranz des vaches ; on célèbre l'amour dans les chalets; puis l'azur se ternit; des plaintes passent dans l'air; il pleut ; l'orage gronde ; les bergères rassemblent leurs troupeaux ; des fanfares de trompettes éclatent ; les échos des montagnes mugissent ; la voix de l'insurrection domine le fracas de la nature ; toute l'Helvétie crie aux armes ; Gessler est mort !. et quand il est mort , ce pauvre Gessler qui s'amusait avec des pommes , on se rappelle toutes les divines mélodies qui accompagnaient les pas du tyran, comme dit l'auteur, qui croit à Gessler ; on se rappelle son harmonieuse fille qui chantait de célestes romances et des duos d'amour inouïs, appris à l'école de son barbare père; on se rappelle l'entrée en scène du farouche tyran, qui ordonne à tout le monde de s'amuser et demande une tyrolienne de chant et de danses qui ravit l'oreille, les yeux et le cœur; on se rappelle enfin cette belle Mathilde, fille des rois, comme dit le librello, qui s'est éprise d'amour aristocratique pour un pauvre berger, et, narguant tous les blasons de l'Allemagne et les ombres des Césars , donne au prolétaire, son amant , des rendez-vous sur la montagne , à minuit.
Quelle belle histoire de tyrannie et de révolution ! Eh bien ! c'est T histoire du monde jusqu'à nos jours!... Rentrons dans le petit royaume de Caveri.
La slretta contre le ministre étant arrivée à sa dernière note , les Caveriens se levaient en masse, couraient au palais du ministre , le ravageaient de fond en comble, en se promettant bien de respecter le roi; mais, une fois en train de ravager, ils faisaient une pointe du côté du palais du monarque , et lui demandaient une prompte abdication. Il faut être juste pourtant : on ne tuait personne dans ces crises ministérielles , comme l'affirmait Lambert Sipson.
On nommait un nouveau roi le lendemaiu , et le nouveau roi nommait un nouveau ministre, toujours en conservant intact le mécanisme des mêmes institutions ; ainsi, comme rien n'était changé d'un côté, rien n'était changé de l'autre. La politique n'est pas ingénieuse en fait d'invention. Le nouveau ministre du Caveri était donc salué le premier jour avec enthousiasme. Puis la sourdine fonctionnait, la gamme devenait menaçante; le mineur passait au majeur, et la symphonie traversait toutes ses phases , jusqu'au formidable unisson de la révolte. Le nouveau ministre était encore renversé , le nouveau roi partait pour Java. Il s'agissait toujours de nommer un successeur.
Les marchands, les industriels, les propriétaires, les freetraders même existaient en ce temps-là ; ils se plaignaient avec amertume des bourrasques ruineuses de l'interrègne. Les navires de Canton , de Macao, de Java, n'arrivaient plus à l'embouchure de la rivière de Caveri; on regrettait beaucoup le dernier ministre; les plus ardents regrettaient l'avant- dernier. Il avait du bon. Chacun désirait que le nouveau eut les qualités de l'ancien. Enfin, -une ère nouvelle recommençait encore; le mécanisme des institutions du Caveri replaçait un autre roi sur le trône et un autre portefeuille dans les mains d'un ministre nou\ cou.
Les affaires reprenaient ; il y avait une hausse merveilleuse sur l'ivoire, les écailles, l'ébène, l'indigo et le sang de dragon.
Les marchands , les industriels , les propriétaires se rendaient , selon l'usage du mécanisme, sur la place publique, où il était permis par les institutions de pulvériser les ministres. On con-
tinuait à ne pas se rendre sur l'autre place où ils étaient défendus. 11 était facile de prévoir le dénoùment.
A chaque révolution opérée par cet admirable mécanisme, les impôts augmentaient d'un million et demi de coris. Le balancier marin qui bat cette monnaie aux îles Maldives était en arrière d'un budget.
On rencontrait çà et là de timides et ruinés commerçants qui disaient : « Mais cela prend la tournure de durer ainsi jusqu'à la fin du monde. On nommera toujours de nouveaux ministres, on les pulvérisera toujours; et on en renommera mille de cette façon, successivement pulvérisés ; et les finances, le commerce, l'industrie, doivent périr à la fin, avec toutes ces révolutions intermittentes! »
A cela , les hommes graves répondaient : « Ce sont les insti- . tutions du pays; on ne peut les changer sans s'exposer à une révolution. »
Les hommes qui n'étaient pas graves répondaient à leur tour : a Mais quand il est démontré , par un siècle d'expérience , que les mêmes causes amènent infailliblement les mêmes effets, et qu'il est impossible de changer les hommes , il faut changer les institutions. »
Les hommes graves n'en démordaient pas. Ils avaient, dès leur enfance, approuvé le mécanisme des institutions du Caveri, et ils n'avaient pu se tromper. C'étaient des hommes de conviction. Les autres passaient pour des apostats.
Les apostats disaient : « Mais nous ne demandons pas mieux que de ne pas être apostats. Citez -nous une seule fois qui aura donné raison à votre mécanisme, et nous nous rallions à vous. »
Les hommes graves les regardaient de travers , et se rendaient sur la place publique pour démolir le ministre nouveau. Conviction !
Cet état de choses aurait probablement subsisté jusqu'au règne d'Aureng-Zeb , lorsque dans le Caveri survint un incident que n'avait pas prévu le mécanisme des institutions.
Pendant qu'on était en train de pulvériser un ministre , toujours en regrettant le dernier, selon l'usage de ces temps barbares , le prince de Gazna débarqua sur la côte avec une armée de ravageurs, et somma le roi de payer un énorme tribut. Le mécanisme des révolutions ayant ruiné les finances de ce pays , ■ on ne trouva pas en caisse mille coris pour apaiser le prince de Gazna. Le royaume fut alors envahi, et la dynastie des Gaznevides fut fondée , en 4000, dans ce coin de l'Asie. Les plus compromis parmi les Caveriens se réfugièrent dans les souterrains d'Éléphanta, où ils écrivirent des livres sur la sagesse des institutions du royaume de Caveri. Si le prince de Gazna les eût rappelés, en reconstituant l'ancien mécanisme, ils auraient recommencé le lendemain.
Cette histoire ressemble à un apologue du fabuliste indien Pilpay ; mais un apologue est inutile lorsque l'histoire de l'homme devance partout la fiction. A quoi bon inventer ce qui existe depuis quatre mille ans? L'humanité tourne dans le cercle de Popilius. Moïse a tout dit avant nous : après avoir peint les rois aveugles qui marchent à leur perte à travers sept prodiges célestes qui ne les arrêtent pas , il peint les peuples qui , comblés des bienfaits de Dieu , se révoltent contre Dieu pendant quarante ans. Abraham ne trouve pas dix justes dans la Pentapole maudite, et Caleb et Josué, deux justes, entrent seuls dans la terre de promission. Étonnez -vous ensuite des aveuglements modernes , lorsque les voiles de l'orgueil obscurcissaient les intelligences à ces époques primitives, où la terre était en communication immédiate avec le ciel !
L'ancienne monarchie française est aujourd'hui pour nous une glorieuse légende, qui a des saints, des martyrs, des grands hommes , des héros. 11 n'y a pas au monde une histoire plus respectable, malgré ces pages sanglantes ou néfastes, qui, par
m PARADOXES ET RÊVERIES.
intervalles, en obscurcissent l'éclat. Comment cette puissante monarchie s est-elle écroulée? quomodo cecidit potens? pour parier selon la Bible; quelle force a renversé ce chêne druidique, dont les racines quatorze fois séculaires étaient rivées sur toutes les couches du vieux
Cette question a été souvent posée devant beaucoup de réponses plus ou moins satisfaisantes. Il est cruel de le dire, et plus cruel de le prouver, la monarchie française a toujours été renversée par ses amis, soit qu'elle fût absolue et aristocrate, comme sous Louis XVI, ou constitutionnelle et bourgeoise, comme sous Charles X et Louis-Philippe. Les ennemis ne sont arrivés que pour écrire son épitaphe et recueillir la succession.
Croire que l'irréligion et la pensée impie datent de l'avénement de Voltaire au trône philosophique, c'est croire à une erreur : Voltaire n'est pas si coupable ; les dégâts qu'il a commis dans l'ordre social sont bien assez vastes : ne surcliargeons pas trop son bilan. Lorsque Voltaire souillait de honteuses facéties la mémoire sainte et nationale de Jeanne d'Arc; lorsqu'il traitait Jésus-Christ d'ouvrier lâche et vil; lorsqu'il parodiait dans une prose sacrilège les j»oétiques versets de la Bible , ce livre sublime qu'il n'a jamais compris, Voltaire faisait beaucoup moins qu'un autre philosophe royal, son prédécesseur : il suivait des exemples sacrilèges venus d'en haut; il n'inventait pas.
Neuf ans après l'invasion de Luther en Allemagne, en 45217, un prince , le connétable de Bourbon , donna au monde catholique un de ces exemples qui consistent les fidèles, et dont les funestes effets, loin de s'éteindre avec la cause, rebondissent de siècle en siècle, comme les échos de monts en monts. Ce prince, fils aîné de l'Église, partit à la tète d'une armée de reitrcs huguenots, de condottieri athées, d'Espagnols renégats, et s'associa par l'épée à la parole de Luther. Un Bourbon , baptisé à la chapelle de Fontainebleau, se mit à ravager l'Italie, à piller les monastères, à abattre les croix, à souiller toutes les choses saintes, et, de sacrilège en sacrilège, cet Attila chrétien vint assiéger Rome et établir son quartier général sous le por-
tique vénérable de Saint-Paul extra muros. Son artillerie abattit la corniche de la rotonde funèbre de Cécilia , respectée par les siècles et les Vandales , ravagea tous les édifices païens de la voie Appienne , et les églises des saints Nérée et Aquilée et de Saint-Théodore, sur la lisière occidentale du Forum; puis, quand ses soldats impies eurent forcé la porte Saint-Sébastien , Rome entière fut incendiée , dévastée , pillée , violée avec mille fois plus de rage qu'au temps de Théodoric , et le vénérable pontife Clément VII , menacé de mort dans le Vatican , se réfugia dans la galerie qui conduit du Bourg-Neuf au château Saint-Ange , et, déguisé en paysan, il gagna le village de Baccano, par la Storta, et trouva un asile dans la cabane d'un vigneron.
L'histoire n'a jamais fait une remarque assez naturelle pourtant, et qui explique les violences religieuses de cette époque. L'initiative de la persécution et de l'intolérance n'appartient pas au catholicisme. La dévastation de l'Italie et le sac de Rome en font foi. Urbain Grandier n'est pas antérieur aux incendiaires et aux iconoclastes du connétable. Les journées de la Saint-Barthélemy sont d'affreuses représailles , mais des représailles. Le souffle de la réforme avait allumé le bûcher de Rome , lorsque sonna la cloche de Saint-Germain l'Auxerrois. Les plus coupables sont ceux qui commencent. Toute attaque injuste provoque malheureusement une répression : Suum cuique. Cette réserve épisodique faite à l'endroit de l'initiative des persécutions religieuses, il est douloureux d'admettre une vérité fort négligée par l'histoire, et qui est démontrée dans une lettre écrite à Paul III par le chroniqueur et le témoin oculaire de la violation sacrilège de Rome, le marquis A. Bonaparte : « Je regarde , dit-il , le connétable de Bourbon comme le plus puissant auxiliaire de Luther. » Il est évident que le crime d'un prince français, rebelle à son Dieu et à son roi , dut jeter la perturbation dans le monde catholique, à une époque où la discussion essaya de délrôncr la foi; quand on vit un prince de la religion romaine frapper un souverain pontife, la confusion se mit dans la grande famille chrétienne; les ouvriers de Babel reparurent; les saintes tribus 220 h
se divisèrent comme sous Jéroboam , et le connétable de Bourbon» put s'appliquer la prophétie de révangéliste : Je frapperai-le pasteur, et les brebis seront dispersées : Percutiam pastorem, et ditpergentur oves gregis K Ce germe du mal devait donner une ample moisson.
Voyez le progrès que la France a fait dans une mauvaise ornière, de 12i9 à 4527. Certes, en 1249, les grands vassaux avaient parfois l'humeur assez turbulente, et le prétoire royal de l'arbre de Vincennes retentissait tous les jours de graves ac cusations contre la noblesse; mais un signe du roi entraînait tous ces héroïques gentilsliommes au tombeau de Jérusalem , et les méfaits des vieux blasons conquis en Palestine , sous Louis VII et Philippe-Auguste , s'effaçaient alors dans un baptême de sang ou devant le pardon de Nazareth. En 1527, François I er aurait trouvé beaucoup de barons rebelles à une septième croisade , et son proche parent , sous prétexte d'unç querelle de famille , détruisait Rome , éteignait les lampes qui brûlent sur le tombeau de saint Pierre, soutenait de son épée la cause de la réforme, et chassait du Vatican le vicaire de Jésus-Christ ! Peu de temps après, Marguerite de Navarre, sœur du roi, encouragée par l'exemple du connétable, protégeait l'invasion naissante des sectateurs de Calvin I Quel progrès !
La fidélité des serments et le respect de la royauté ne furent plus désormais des vertus vierges. L'antique foi, prisca ftdes, n'avait plus qu'un pied sur notre terre. On discutait, on no croyait pas.
En 1614 déjà, pour remédier aux malheurs politiques et aux catastrophes du schisme, on assemblait les états généraux, par édit de Louis XIII , et on discutait. Le parlementarisme se montrait à l'horizon ; les fronts ne se courbaient plus devant le Dieu le veut des bannières; on discutait Dieu et sa volonté. Les thèses et les discours épuisaient les parchemins du royaume. Le mal faisait toujours son chemin , avec l'aide des thèses et des discours qui voulaient l'arrêter. La hache d'un ministre intervint et fit