‹ Les matinées littérairesChapitre 15 sur 56 · LE MHUECIN, LE VALET DE CHAMBRE · texte numérisé non relu

LE MHUECIN, LE VALET DE CHAMBRE

Saint-Simon obtint dans sa vie trois on quatre audiences du roi. Toutes sont de véritables scènes de comédie. Si Louis XIV attache une grande importance à toutes les distinctions de cour qui émanent de lui, Saint-Simon il 'en met pas moins à toutes celles qui, selon lui, sont attachées à la pairie. Le roi tenait aux siennes , et il n'aimait pas qu'on leur fit concurrence ; c'était pour lui une espèce de monnaie de singe dont il se servait pour payer ses courtisans; faute d'argent, il leur donnait le bougeoir. Maintenir ses distinctions à un taux élevé était pour le roi une affaire politique. Rien de semblable dans toutes ces questions d'eau bénite, de quête, de tabouret, de carrosse, de bonnet, pour lesquelles Saint- Simon prend feu à chaque instant avec une éloquence souvent très-grande , mais que son sujet même finit par rendre comique. Résolues selon le gré de Saint- Simon, ces questions de préséance et d'étiquette n'ajoutaient rien à la dignité dont il était revêtu, et n'y faisaient pas d'un fétu, pour nous servir d'une expression de Louis XIV. L'importance politique de la pairie était perdue, et il n'était au pouvoir de personne (le la restaurer. Sans son respect pour la royauté, on sent que Saint-Simon raillerait presque le bougeoir, le justaucorps à brevet , tous ces vains honneurs de cour. Gardez-vous cependant de toucher à la moindre prérogative honorifique de la pairie. Là tout lui parait sérieux, important, affaire d'État. Les plus graodes douleurs et les plus grandes joies de sa vie lui viennent des atteintes que l'on porte à la majesté de son titre et des réparations passi^ères qu'elle re-

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çoit. Rappelez-vous plutôt le fameux compte rendu du lit de justice aous la régence : « Je gouvernais mes « yeux avec lenteur et ne regardais qu'horizontale- « ment pour le plus haut. M, le. duc m'avait jeté un « regard triomphant qui pensa démonter mon se- <( rieux, qui m'avertit de le redoubler et de ne m'e:^- (( poser plus à trouver ses yeux sur les miens, Goii- « tent de la sorte, attentif à dévorer l'air de toue^» tt présent à tout et à moi-même , compassé de mon .« corps, pénétré de tout ce que la joie peut inapri- <( mer de plus sensible et de plus vif, du trouble le c( plus charmant , d'une jouissance la plus démesuf( rément et la plus persévéramment souhaitée» je « suais d'angoisse de la captivité de mon transport* a et cette angoisse même était d'une volupté que je n'ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce \m\i « jour. Que les plaisirs des sens sont inférieurs h tt ceux de l'esprit, et qu'il est véritable que la pro- (c portion des maux est celle-là même des biens qui a les finissent I »

Cette joie est vraiment effrayante; on dirait que l'âme de celui qui l'éprouve est sur le point d'éclater; elle a aussi quelque chose d'humiliant pour la nature humaine. Quoi I tous ces transports parce que le président du parlement sera obligé tout à l'heure de lever son bonnet d'une certaine façon I Un tel hosanna parce que le duc du Maine et le comte de Toulouse vont être réduits à leur rang de pairie et que lui, Saint-Simon , ne sera plus précédé par eux!

' Il faut s'en prendre moins à l'homme luirSOÈtùC

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qu'à rinflneBce de son époque. Le despotisme pesait sur toutes les intelligences; celles qu'il ne parvenait pas à écraser, il les faussait; toutes les issues étaient fermées à l'actiyilé humaine; ne pouvant mettre son ardeur, son énergie dans les grandes choses, Saint- Simon la dépensa dans les petites. II passa les plus belles années de sa vie à la poursuite de la faveur, non sans doute pour la faveur elle-même, mais parce qu'en dehors d'elle il n'y avait que l'isolement et le vide. Il nous montre Fénelon voulant atteindre le Ofttoie but^ et cherchant pour cela à plaire à tout le monde, même au laquais. Tel fut Saint-Simon avec moins de penchant naturel et de grâce. Sous la moniutehie, le confesseur, le médecin et le valet de chambre étaient les trois pouvoirs de l'État. Tout le monde s'inclinait devant Fagon. a II avait accoutumé « de malmener les autres, et d'en être respecté jus- « qu'au tremblement. » Quant au valet de chambre, c'était bien autre chose : « C'était par lui que pas- « saient tous les ordres et messages secrets, les au- « diences ignorées qu'il introduisait chez le roi, les « lettres cachées au roi et du roi, et tout ce qui « était mystère ; c'était bien de quoi gftter un « homme. » Un valet de chambre honnête homme est un bienfait de la Providence, sa mort devient un malheur général* Aussi Saint*Simon a-t-il pu dire ^ parlant de Bontemps : a Sa perte causa un deuil tt public; chacun en fut affligé comme d'une perte «particulière, et il est également innombrable et ÎDouï ce qui fut volontairement rendu à sa mé- V moire, et des services solennels célébrés partout

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a pour lui. » Bloin, son successeur, ne dul pas câu^ ser les mômes regrets : a C'était un homme dé beau- (( coup d'esprit qui était galant et particulier, qui « choisissait sa compagnie dans le meilleur de la « cour, qui régnait chez lui dans l'exquise chère <c parmi un petit nombre de commensaux grands (( seigneurs, ou de gens qui suppléaient d'ailleurs (( aux titres , qui était froid , indifférent , inabor- « dable, glorieux, suffisant, et volontiers imperti- « nent. »

Quand un valet de chambre peut choisir sa com* pagnie dans le meilleur de la cour, c'est-à-dire dans l'élite de la noblesse française, il ne faut pas s'étonner des faiblesses qui déparent le caractère et l'intelligence des hommes les plus fiers de la fin du dix-septième siècle. Saint-Simon était certainement de ce nombre; cependant on sent au portrait de Bloin qu'il s'est approché de lui et qu'il a vainement tâché de l'amadouer; Fagon non plus n'a pas dû se laisser apprivoiser; repoussé par le médecin du roi, il est plus heureux auprès de son chirurgien, et nous venons de voir le service que Maréchal lui rend de lui faire obtenir une audience de Louis XIV. Bientôt nous verrons poser le confesseur, et dans la laideur du portrait du père Letellier nous devinerons la ran-* cune du peintre qui se venge en secret de la con* trainte qu'il est obligé de garder devant le modèle. Dans cet abaissement de la vie de cour, Saint-Simon, au milieu de cette fausse activité du courtisan , s'est énervé, perdu pour l'action véritable; il le comprend parfois : on sent l'impatience de sa position pétiller

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dans sa phrase ; sa raison lui montre l'inutilité de ses effbrts. Dix fois il songe à quitter Versailles ; mais , né pour raconter et pour observer, il s'oublie dans le plaisir d'être spectateur, et sans s'en douter, le speclacle loi suffit. C'est ce qui explique sa force comme moraliste et sa faiblesse comme homme d'!État. Nous la sentirons bientôt lorsqu'un hasard inespéré, le mettant tout à coup sur la scène , il se trouvera dans la nécessité d'appliquer ses idées politiques sous la régence. Appelé au pouvoir, il s'y noiera dans les petitesses ; il s'épuisera en harangues pour forcer le régent à acheter, malgré la pénurie du Urésor, le diamant qui doit porter son nom ; il ne comprendra pas mieux au temps de Law la révolution qui s'opère au profit des classes moyennes qu'il ne Ta devinée sous le grand roi , ce règne de vile bourgeoisie; il côtoiera pour ainsi dire les grands événe-» ments politiques sans y être mêlé directement, et quand nous voudrons trouver la trace de son passage aux affaires, c'est au garde-meuble qu'il faudra la chercher.

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Avant le médecin et le valet de chambre, nous aurions dû mettre le confesseur. Son influence ne se bornait pas aux affaires des particuliers, elle embrassait aussi celles de l'État. Le confesseur était un ministre : il disposait d'une des sources de faveurs les plus abondantes de l'ancienne monarchie : il distribuait les évéchés et les bénéfices. Denuis Henri IV,

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ce ministère étiit resté entre les mains des jésuites. Ce roi et ses successeurs leur confièrent la direction de leur conscience, ce qui ne fait pas tout à fait l'éloge de la morale de ces religieux. Louis XIV eut trois confesseurs pendant son règne, tous les trois jésuites. Quelques phrases de Saint-'Siinon expli-^ quent assez cette préférence : u Maréchal ^ premier n chirurgien du roi, qui avait sa confiance , bottime a droit et parfaitement vrai, que j'ai cité plus d'une « fois, nous a conté, à madame de Saint-Simon et à H moi, une anecdote bien considérable, et qui mé^ « rite de n'être pas oubliée. Il nous dit que le roi « dans rintérieur de ses cabinets , regretitaot le père « de Lachaise, et le louant de son attachement k sa K personne , lui avait raconté une grande marque f( qu'il lui en avait donnée : que peu d'années avant H sa mort, il lui avait dit qu'il se sentait vieillir, qu'il k arriverait plus tôt qu'il ne pensait qu'il faudrait « choisir un autreconfesseur; que l'attachement qu'il « avait pour sa personne le déterminait uniquement « à lui demander en grâce de le prendre dans sa « compagnie; qu'il la connaissait; qu'elle était bien « éloignée de mériter tout ce qui s'est dit et écrit V contre elle, mais qu'enfin il lui répétait qu'il la Il connaissait; que son attachement à sa pei-sonne et « à sa conservation l'engageait à le conjurer de lui tt accorder ce qu'il demandait; que c'était une corn- « pagnie très*étendue, composée de bien des sortes « de gens et d'esprit, dont on ne pouvait répondre, a qu'il ne fallait point mettre au désespoir, et se met- (( tre ainsi dans un hasard dont lui-même ne lui pou-

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