‹ Les matinées littérairesChapitre 18 sur 56 · LE CONFESSEUR · texte numérisé non relu

LE CONFESSEUR

res4aiit de la vieille cour, il ne renonce point à servir la régence, et flotte assez misérablemenl-entre les denx partis ; il ne fait pas de l'opposition active ; il boude, disant après Tévénement ce qu'il aurait fallu faire, détaillant avec complaisance les sages avis qu'il eût donnés si on l'avait consulté, ou ceux qu'on n'a pas voulu suivre. Nous le savons par expérience, l'extrême contentement d'eux-mêmes est le faible des militaires ; c'est un peu à l'engouement qu'on éprouve pour eux en France qu'il faut attribuer les reproches assez vifs que la plupart des écrivains qui se sont occupés de Saint-Simon lui adressent au sujet de sa partialité sur Villars. Il a sauvé la France à Denain, nous dit-on, c'est vrai, mais notre reconnaissance ne doit pas aller jusqu'à faire mentir l'histoire. A la fin du dix-huitième siècle, comme à ses commencements, la France eut besoin d'être sauvée. D'autres géuéraux trouvèrent aussi leur Denain sur les bords du Rhin et de la Limmat. Ils avaient, comme Villars, des partiei de capitaine; comme lui, ils arrêtèrent l'invasion. L'historien sera-t-il donc bien coupable si, en rendant justice aux qualités brillantes de Moreau et de Masséna, par exemple, il met également à nu leurs faiblesses ?

Outre Chamillard, dont nous venons de parler, Saint-Simon a encore un ami dans le gouvernement : c'est le chancelier de Pontchartrain, dont le fils (celui avec lequel il se brouillera plus tard, et qu'il traitera de cyclopé) a épousé mademoiselle de Roucy, cousine germaine de sa femme. S'il n'est point parvenu h forcer la porjte du cénacle des duchesses de Beau-

i06 LE DIX-SEPTlfiHB SiftCLE.

villier, de Clievreuse et de Mortemart, «t leur iU"

blimû na pu %* amalgamer ^ il est entré pleinement

'dans rintimité des ducs de Beauvillier et de Ghe-

vreuse; il a l*amitié de Ghamillard, la confiance du

'Chancelier. Tout cela tend k faire de lui une manière

de personnage. Il ne faut donc pas s'étonner que le

père Letellier cherche à entrer en relation avec lui.

Le père et la mère de Saint-Simon le mirent entre

les mains des jésuites pour le former à la religion

(Voltaire aussi fut leur élève). Le choix de ses parents,

•nous dit-il, fut heureux, « car, quelque chose qull

« se publie d'eux, il ne faut pas croire qu'il ne s'y

r« trouve par-^ par-là des gens fort saints et fort

a éclairés, n Le père Sanadon , chargé de former le

jeune duc à la religion , ne réussit qu'à en faire un

-parfait janséniste, ce qui ne l'empécha pas de rester

en fort bons termes avec son néophyte manqué. C6

fut à lui que s'adressa le père Letellier. « Il fallait qu'il

'<i se fût informé de moi au père Sanadon, qui appa*

« remment lui apprit mes intimes liaisons avec les

« ducs de Chevreuse et de Beauvillier, peut-être

« celle que j'avais avec monseigneur le duc de Bou^

ti gogne, qui était alors profondément cachée, et

« avec M. le duc d'Orléans. Il était vrai que dès lors

Pi je pointais fort, mais c'était sous cloche ; et quoi-

« que j'entrasise depuis longtemps àans beaucoup

tt de choses importantes, le gros du monde ne s'en

II apercevait pas encore parfaitement. »

Saint-Simon se fait illusion : l'importance des clioscs dans lesquelles il entre n'est pas si grande qu'il croit. C'est sans doute la faute d'un temps où»

Ll CO^fVKSSEtm. f fi?

ÔppoQvairt trouver des occapatiôtis dignes d'elles « des intelligences comme celles de l'auteur des Mé^ moires sont obligées de prendre le change, de tromper leur activité; mais la vérité est qu'il perd son temps ed petites intrigues. Tout le monde et) faisÀît liutant. Pétiétrer dans le sanctuaire de madame de Hainieooo, si bien gardé par les damêi familières^ flatter dans la Choin la Maintenon du futur règne , s'introduira dans la coterie formée autour de mon* têigneuri courir à Metidon au^-devanC de l'avenir^ être des parvulo^ voilà à quoi chacun songeait, sans cependant négliger le roi , autour duquel jésuites^ sulpiciens , Jausétiistes , ourdissaient chaque jour de nouvelles trames. Saint-Simon n'a rien à espérer du côté de madame de Maintenon, la coterie de Meu* don lui est hostile; il est suspect au roi^ qui ne rsime pas. Pour se distraire, il fait des projets, il écnt des mémoires sur des sujets de politique; il vé de Beauvillier à Chevreuse, bourdonnant tin peu il la façon de la mouche du coche. Faute de mieux, il ne craint pas quelquefois de se faire entrendetteur efftcieux; il veut marier les uns, réconcilier les au^ kes. On le voit s'épuiser en vaines conibinaisons pour sauver Cbamillard; il réussit mieux à réconci* lier le chancelier Pontchartraih avec Beauvillter, et Koailies avec ce dernier et Chevreuse; il amène Jeduc d'Orléans à rompre avec madame d'Argenton,>' sa maîtresse; il travaille sourdement au mariage de. mademoiselle sa fille avec le duc dé Berrié Voilà les cboses importantes dans lesquelles il entre. Quant aux ufrairea véritables , il est obligé de s'en tenir à «

IÛ8 LK DIX-SRFTli^.llK SlICLC.

Vécorce, k ce qu'il en peut écumer^ pour nous servir d'expressions qui lui sont familières.

Le 2 novembre 1780, le roi Charles II d'Espagne meurt en laissant son trône au duc d'Anjou, petitfils de Louis XIV. Il y avait dans le conseil un parti pour qu'on n'acceptât pas le testament; il faisait valoir d'excellentes raisons à l'appui de son opinion. Mais pouvait-on attendre de Louis XIV qu'il renonçât à mettre la famille des Bourbons à la place des descendants de Charles-Quint? Au moins fallait*il suivre une politique conforme aux circonstances, et ne point rompre le traité deBiswick, en reconnaissant, par une magnanimité d'apparat, comme roi d'Angleterre, le prince de Galles à la place de Jacques II, son père, tandis que ce traité avait pleinement reconnu les droits de Guillaume. C'était commencer la guerre par un acte de déloyauté. Cette date de 1700 « glorieuse pour la maison de Bourbon, ouvre la série des malheurs de la France. Vauban et Catinat sont en disgrâce. Le roi ne pardonne pas au premier de voir les misères du pays, et d'oser proposer des moyens pour les soulager; la vertu du second l'effraye; à la place de généraux véritables, des généraux de cour commandent les armées ; Tallard se fidt battre à Hocbstett, Villeroi à Ramillies, la Feuillade devant Turin ; il faudra bientôt s'humilier devant la Hollande , et solliciter humblement la paix. Un caprice de la reine Anne cause la disgrâce de Marlborough : Villars triomphe à Denain, Vendôme à Villaviciosa, et le traité d'Utrecht est enfin signé. En même temps que les malheurs publics vien-

us CONFESSEUR. 109

neiit les malheurs domestiques; le roi en est accablé.

En 1711 la mort du Dauphin ouvre la liste funèbre des trépas royaux; la duchesse de Bourgogne meurt l'année suivante, précédant son mari de quelques jours; un mois après le duc de Bretagne leur fils succombe; trois générations disparaissent en un an; les dernières espérances de la monarchie reposent sar un faible enfant de cinq ans, le duc d'Anjou, que sa gouvernante sauve en lui redonnant le sein d'une nourrice. Pour distraire Louis XIV, car il lui faut toujours des distractions , on lui donne le spectacle d'une ambassade apocryphe ; il monte une dernière fois sur son trône pour ^écouter la harangue que lui débite un jésuite portugais en persan de Molière^ et le grand règne finit par une mystification.

Tels sont les événements que Saint-Simon raconte avec une verve, une vivacité, une éloquence que peu d'écrivains ont égalées. Quels accents pour dire les coups redoublés que la mort frappe sur la famille royale I Quelle grâce fine et charmante dans le portrait de la duchesse de Bourgogne ! Quelle douleur dans les pages qu'il consacre à son mari ! 11 attendait beaucoup pour lui de son règne et tout pour la France. On sent que le patriote (un mot qui se trouve parfois sous sa plume) est plus touché par cette mort inattendue que le courtisan; aussi cette douleur sincère et éloquente remue-t-elle le cœur. C'est une chose à remarquer que les plus beaux morceaux de Saint-Simon, ceux dans lesquels il se montre observateur vraiment profond et dramatique du cœur hu*

liO LE DIX-^EPTlin 8lta.E.

main, sont des récits de mort. U y en a trois principaux dans la partie des Mémoires que nous avons parcourue jusqu'ici : la inort de Monsieur, la mort de monseigneur et la mort du roi. Le premier est une comédie véritable, où l'on voit les deilz frères aux prises i l'un se sentant dupé dans le marché du mariage de son fils avec la fille naturelle du roi , marché dont les conditions n'ont pas été te« nues, boudant et cherchant à faire acheter sa bouderie; l'autre plus à son aise la chose faite, et ne voulant rien lâcher, désireux cependant que Monsieur use de son influence sur son fils pour le forcer à mettre un terme à ses galanteries et à vivre convenable* ment avec sa femme, mais sans que cela lui coûte rien. Le duc de Chartres aurait voulu servir, mais le roi était buté à ne lui confier aucun commandement. Là^dessus, Monsieur, répondant < qu'il ne s'entenc dait point à l'empêcher de s'amuser (le duc de c Chartres) pour se consoler, il ajouta qu'il ne voyait a que trop la vérité de ce qu'on lui avait prédit ; c qu'il n'aurait que la honte et le déshonneur de son c( mariage, sans en tirer jamais aucun profit. Le roi, c( de plus en plus outré de colère, lui repartit que la c guerre l'obligerait bientôt à faire plusieurs retran- « cbements, et que, puisqu'il se montrait si complaic sant à ses volontés, il commencerait par ceux de < ses pensions avant que retrancher sur soi-même» ' Quelle menace pour Monsieur! Aussi le voit- on languir et dépérir jusqu'au moment où une apoplexie subite le frappe à table, dans son palais de Saint- Cloud, où son frère ne le retrouve plus que privé de

LB G0NPXS8BU1. 111

vie sur oe lit de repos où il « demeura exposé aux « marmitons et aux bas officiers, gui la plupart, par « affection ou par intérôt , étaient fort affligés. Les a premiers officiers et autres qui perdaient charges « et pensions faisaient retentir l'air de leurs cris , « tandis que toutes ces femmes qui étaient à Saint- « Cloud, et qui perdaient leur considération et tout « leur amusement , couraient çà et là échevelées comme des bacchantes. La duchesse de la Ferté , « de la fille de qui on a vu l'étrange mariage , entra « dans ce cabinet, où, considérant attentivement ce « pauvre prince qui palpitait encore : « Pardi ! s'é- « criaitrelie dans la profondeur de ses réflexions , « voilà une fille bien mariée ! » Ce fut là l'oraison funèbre de Monsieur. Le surlendemain, à Marly, le duc de Bourgogne demanda au duo de Montfort s'il voulait jouer au brelan, a Au brelan ! s'éeria Montt fort dans un étonnement extrême, vous n'y songez c donc pas, monseigneur I Monsieur est encore chaud. « —-Pardonnez-moi, répondit le prince, j'y songe fort tt bien ; mais le roi, qui ne veut pas qu'on s'ennuie à « Marfy, m'a ordonné de faire jouer tout le monde, tt et de peur que personne ne l'osât faire le premier, « d'en donner l'exemple. »

La mort de monseigneur est un récit plus intéressant encore, parce que le narrateur lui-môme y joue un rôle important. Saint-Simon n'avait rien à espérer du côté du Dauphin ; mademoiselle Choin le détestait autant que madame de Maintenon. La duchesse d'Orléans , pour des motifs qu'il serait trop long de rapporter, redoutait le règne de ce prince, qui ve-

113 l,E DIX-SEPTIÈHE SIÈCXE.

nait d'échapper à une maladie grave. Tous les deux, madame de Saint-Simon en tiers, causent de cette maladie : « Elle me vanta les soins et la capacité des « médecins qui ne négligeaient pas jusqu'aux plus « petits remèdes; elle nous en exagéra le succès, et « pour en parler franchement et en avouer la honte, « elle et moi nous lamentâmes ensemble de voir (( monseigneur échapper à soo âge et à sa graisse H d'un mal si dangereux. Elle réfléchissait avec ce « sel et ces tons à la Mortemart qu'après une dépu- « ration de telle sorte, il ne restait plus la moindre « petite espérance aux apoplexies , que celle des « indigestions était ruinée sans ressources depuis la « peur que monseigneur en avait prise, et l'empire <' qu'il avait donné sur sa santé aux médecins; et ce nous conclûmes plus que langoureusement que ce « prince vivrait et régnerait longtemps. De là des « raisonnements sans fin sur les funestes accompa- (c gnements de son règne, sur la vanité des appa- « rences les mieux fondées d'une vie qui promettait . « si peu et qui trouvait son salut et sa durée au .« sein du péril et de la mort. En un mot, nous ;« nous lâchâmes, non sans quelque scrupule qui « interrompait de fois à autre cette rare conversa- « tion, mais qu'avec un tour languissamment plai- « sant elle ramenait toujours à son point. Madame « de Saint-Simon dévotement enrayait tant qu'elle <c pouvait ces propos étranges, mais l'enrayure casce sait et entretenait ainsi un combat très-singulier if entre la liberté des sentiments humainement pour « nous très-raisonnables, mais qui ne laissait pas

LE CONFESSEUR. il3

<v de nous faire sentir qu'ils n'étaient pas selon la « religion. »

N'est-ce pas là une scène de comédie délicieuse et suivie d'une étonnante péripétie? Pendant que cette conversation a lieu, monseigneur, que l'on croit sauvé, se meurt à Meudon. La nouvelle s'en répand à Versailles. Le roi est parti. Saint-Simon accourt chez la duchesse de Bourgogne. La mort de monseigneur, c'est presque son règne qui commence. Tout ce qui n^a pas suivi le roi à Meudon, où le spectacle est aussi curieux qu'à Saint-Cloud, est chez la princesse. Saint - Simon est là un des premiers : ^i Ma délivrance particulière me semblait si grande , si inespérée , qu'il me paraissait avec une évidence encore plus parfaite que la vérité que l'État gagnait en une telle perte. Parmi ces pensées, je sentais malgré moi nn reste de crainte q^ue le malade en réchappât, et j'en avais une extrême honte.

« Enfoncé de la sorte en moi-môme, je ne laissai pas de mander à madame de Saint-Simon qu'il était à propos qu'elle vînt, et de percer de mes regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, d'y délecter ma curiosité...» Tout Saint- Simon est dans ce passage, son style et son caractère. Il faut lire attentivement tout ce chapitre pour le bien connaître et pour connaître la cour. Ce qui rend Saint-Simon sympathique malgré tout, c'est la franchise de ses sentiments; s'il dévoile les autres sans pitié, il ne craint pas de se montrer lui-môme tout entier; la haine comme la tendresse, le sarcasme et l'éloge sortent de son cœur sans effort; il

n*est pas jusqu'à son égoïsme qui ne ressemble parfois à de la poésie. « Madame de Saint-Simon et moi, « au sortir de chez M. et madame la duchesse de (( Berri , nous fûmes encore deux heures ensemble. « La raison plutôt que le besoin nous fit coucher, (( mais avec si peu de sommeil, qu'à sept heures du « matin j'étais debout; mais, il faut l'avouer, de tella n insomnies sont douces et de tels réveils savoureux. » Heureusement pour la gloire de Saint-Simon , cet homme, si, foncièrement ambitieux, gavait comprendre aussi le dévouement et le sacrifice. D le prouva en restant fidèle au duc d'Orléans, en le couvrant de son honnêteté à l'époque où l'absurde accusation d'avoir fait empoisonner les membres de la famille royale planait sur sa tète. Il ne recula ni devant la crainte d'être chassé par le roi , ni devant l'opinion publique déchaîné^, passant ainsi dans les périls d'un grand devQir courageusement accompli les trois longues années qui le séparent du moment où, par l'avènement du duc d'Orléans à la régence, il va pointer tout à fait, pour nous servir de ses expressions, et sortir de dessous cloche.

Page 1