‹ Les matinées littérairesChapitre 3 sur 56 · LA NOBLBSSE, LA MAGISTRATURE · texte numérisé non relu

LA NOBLBSSE, LA MAGISTRATURE

Gomme on parlait beaucoup à Paris de la grande sévérité de messieurs des grands jours^ ceux-ci jugèrent qu'il fallait faire preuve de clémence, et le baron de Sénégas en profita. On aurait pu mieux choisir.

M. de la Mothe-Pintry ne manquait pas de cœur, selon Fléchier ; il crut malheureusement ne pouvoir prouver sa noblesse que par quelque crime. Un paysan ayant refusé de lui obéir, Pintry lui tira un coup de pistolet à bout portant, et le perça de son épée un jour que le malheureux dormait paisiblement sous un arbre. Cet homme de cœur ne fut pas condamné à mort.

Nous voyons paraître maintenant devant les juges un autre Canillac de Pont-du-Château, bien plus coupable que l'autre, au dire de tout le monde, et qu'on aurait dû décapiter à sa place. Il était allié au président de Novion, et se croyait tout permis. En sa qualité de sénéchal de la province, ce fut lui qui harangua messieurs des grands jours à leur arrivée, ce dont il s'acquitta fort cavalièrement. On l'arrêta, on l'interrogea, et quoique chacun fût convaincu qu'il avait bien commis tous les crimes dont on l'accusait, il en fut quitte pour l'admonestation et l'amende. On jugea bien quand on vit M. de Novion président, qui est son allié, et M. de Vaurouy, rapporteur, qui est l'amant de sa belle-sœur, que cela lui vaudrait des lettres de grâce et d'abolition de tous ses crimes. Cette douceur, ajoute Fléchier, n'a pas laissé de décrier un peu les grands jours,

L'Ëspinchal est un gentilhomme qui a tout ce qu'il faut pour se faire craindre des cavaliers et pour se faire

aimer des dames. Cet homme charmant est accusé de tentative d'empoisonnement sur sa femme, et d'avoir pratiqué sur son page, dont il était jaloux* une opération qui le fit mourir civilement, pourftou* servir de Texpression de Fléchier; non content de cela, et songeant qu'il pouvait encore avoir le plaisir d'aimer, ajoute le] narrateur, l'Ëspinchal fit lier le page, et, l'ayant suspendu au plancher, il le laissa mourir dans celte position.

Terminons ces citations par les faits et gestes du marquis de Canillac. C'est le chef de cette illustre maison qui a donné deux papes à Rome, et cinq ou six scélérats aux grands fours. On levait dans ses terres la taille de monsieur, celle de madame et de tous les enfants de la maison. Pour exécuter ses desseins plus facilement, et pour empêcher les murmures, il entretenait douze scélérats dévoués qu'il appelait ses douze apôtres, qui catéchisaient avec l'épée ou avec le bâton ; il leur avait donné des noms fort apostoliques, appelant l'un Sans-Piance, l'autre Brise-Tout, et ainsi du reste. Il s'était fort incommodé pendant ses années de service, et il n'avait pas d'autre voie pour rétablir ses affaires que la tyrannie. Le curé de sa paroisse, pour n'être pas inquiété par son seigneur au sujet d'une servante avec laquelle il vivait, payait les frais d'entretien de son écurie ; on devine avec quels deniers. Nous ne raconterons pas tous les crimes qui le firent condamner à mort. Son fils encourut le même châtiment pour avoir tué un prêtre, qui s'était mêlé peut-être un peu indiscrètement, dit Fléchier, d'une intrigue qu'il avait avec une

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dame. Du reste, il permit à sa victime de faire sa prière, de se confesser succinctement, puis il l'envoya dans Tautre monde, c'est ainsi que s'exprime l'auteur des Mémoires»

Qu'on ne s'effraye pas trop du grand nombre de condamnations à mort prononcées par messieurs dés grands jours; elles ne s'exécutaient guère qu'en efll'gie ; le marquis de Canillac dont il vient d'être question fut efiigié deux fois* La première il assistait à son exécution derrière une fenêtre de la place du Capi«tole à Toulouse , et trouvait fort plaisant d'avoir la tête tranchée en tableau. Il était facile de gagner pays à cette époque, les officiers de justice n'y mettaient pas grand obstacle; on se réfugiait dans les monUir gnes, dans les bois^ ou bien on passait la frontière. Pendant ce temps-là, les amis de la cour, les pa^ rents, les alliés agissaient auprès du roi ou des mi^ nistres, par les confesseurs, par les maîtresses; le coupable finissait par obtenir des lettres de grâce et de rémission , et revenait dans sa province, ok on lui rendait à la longue ses biens ou du moins une partie. Il ne paraU pas que ces arrêts des graïuk jours fussent une tache bien infamante pour le çri«minei ou pour ses enfants, car nous voyons le lils du marquis de Canillac sur le point d'épouser mademoiselle de Ribeyre, qui toucbait de très-près à un des membres les plus importante du tribunal extraordinaire.

Malgré son appareil, la justice des grands jogtrs n'était au fond qu'une comédie. Tout se borna dans les grands jours d'Auvergne à rexéculion asses ia-

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juste de M. de la Mothe-Canillac; Tefûgie fit justice des autres. Pressés par le temps de leur commission qui allait expirer, et craignant qu'on ne la renouvelât^ les juges expédiaient les affaires en masse. Dans une seule audience , vingt et un contumaces furent condamnés , et cinquante-trois dans une autre. Il suffit de savoir que les assassinats, les meurtres, les enlèvements , les oppressions étaient les matières communes des jugements, et qu'il y avait un si grand nombre de criminels qu'on en fit effigier en un jour près de trente à la fois. Fléchier trouve ce spectacle d'autant plus agréable, qu'il y avait de la justice sans qu'il y eût de sang répandu. Les juges étaient d'autant plus pressés d'en finir qu'ils avaient passé le temps de la première session à discuter des questions de préséance, et à s'entendre sur la présidence, qui était fort disputée.

Si les mœurs des prêtres et des nobles laissent beaucoup à désirer, celles des magistrats ne paraissent pas sous un jour bien brillant. Sur leurs sièges, messieurs des grands jours s'acquittent de leur tâcbe avec une légèreté qui n'est guère propre à rehausser la justice aux yeux des peuples ; l'usage qu'ils font du pouvoir discrétionnaire dont ils sont revêtus ne donne pas une bien haute idée de la façon dont ils le comprennent. Des motifs puisés en dehors de la justice dictent la plupart de leurs arrêts, ils consument le temps en frivoles disputes d'étiquette. En somme, ces grands jours, qu'on annonce avec tant de bruit, se réduisent à trente effigies.

On nous parle souvent de cette imposante magis»

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