LES MINISTRES
(c £fiisait donner à un moindre prix étaient punis avec « cruauté, »
Le maximum tant reproché à la révolution avait sa raison d'être dans les nécessités d'une situation désespérée; il ne servait pas, du moins, comme le mintmum de la monarchie, à remplir les coffres d'un roi associé à des traitants; c'était un .moyen de salut illusoire peut-être, mais non une spéculation ignomineuse et impie sur la faim du pauvre.
« Maréchal, premier chirurgien dn roi, de qui « j'ai parlé plus d'une fois, eut le courage et la prof bité de dire tout cela au roi , et d'y ajouter l'opic nion sinistre qu'en concevaient le public, les gens c hors du commun, et même les meilleures têtes. « Le roi parut touché, n'en sut pas mauvais gré à Ma- « réchal , mais il n'en fut pas autre chose. »
Le courage de ce brave chirurgien fut d'autant plus grand que le contrôleur des finances lui-môme encourageait ces désordres jusqu'à la complicité. € Il se fit en plusieurs endroits des amas prodigieux « et avec le plus grand secret qu'il fut possible. Rien < n'était plus sévèrement défendu par les édits aux « particuliers , et les délations étaient également «< prescrites. Un pauvre homme ^ s' étant avisé d'en faire « une à Desmarets, fut rudement châtié. »
Le parlement se réunit pour traiter la question des subsistances, et proposa d'envoyer des conseillers dans les provinces chargés de veiller à la stricte exécution des lois, édits, ordonnances sur les blés. « Le « roi, informé de la chose par le premier président, « s'irrita d'une manière étrange, voulut envoyer une
118 LE DIXHSBPTiftMB SIÈCXE.
c dure réprimande au parlement, et lui commandei « de ne se mêler que de juger des procès. Le cbao- « celier n'osa représenter au roi combien ce que c voulait faire le parlement était convenable, et com- « bien cette matière était de son district ; mais il a appuya sur TaiTection et le respect avec lesquels le ff parlement s'y présentait, et il lui fit voir combien a il était le maître d'accepter ou de refuser ses of- « fres. Ce ne fut pas sans débat qu'il parvint h calc mer le roi, assez pour sauver la réprimande ; mais c il voulut absolument que le parlement fût au c moins averti de sa part qu'il lui défendait de se ce mêler des blés. La scène se passa en plein con- H seil, où le chancelier parla seul, tous les autres « ministres gardant un profond silence ; ils savaient c( apparemment bien qu'en penser, et se gardèrent
< bien de rien dire sur une affaire qui regardait le
< ministère particulier du chancelier. Quelque ac*
< coutume que fût le parlement, ainsi que tous le§ € autres corps, aux humiliations, celle-ci lui fut très* ^ sensible. Il y obéit en gémissant,
c Le public n'en fut pas moins touché , et il n'y « eut personne qui ne sentît que si les finances € avaient été nettes de tous ces cruels manèges, la « démarche du parlement ne pouvait qu'être agréa- « ble au roi et utile en mettant cette compagnie « entre lui et son peuple , et montrant ainsi qu'on « n'y entendait point finesse, et cela sans qu'il en « eût rien coût^ de solide ni môme d'apparent à a cette autorité absolue et sans bornes dont il était si « jaloux. 9
LES HUaStAES. 119
- Comme cela se voit toujours dans les gouvernements despotiques, surtout dans ceux qui durent longtemps , le roi, maître de tout en apparence, était en réalité dominé par ses ministres. L'ordre qu'ils reçurent de travailler avec le duc de Bourgogne fut la première atteinte portée à leur longue omnipotence. « Ce fut en effet un ordre bien amer pour c des hommes qui , tirés de la poussière, et tout à c coup portés à la plus sûre et à la plus suprême « puissance, étaient si accoutumés à régner en plein « sous le nom du roi, auquel ils osaient môme quel- « quefois substituer le leur, en usage tranquille et <t sans contredit de faire et de défaire des fortunes,
< d'attaquer avec succès les plus hautes, et d'être « les maîtres des plus patrimoniales de tout le
< monde, de disposer avec toute autorité du dedans
< et du dehors de TÉtat, de dispenser à leur gré
< toute considération, tout châtiment, toute récom- « pense, de décider de tout hardiment par un : le roi « leteuiy de sécurité entière môme à l'égard de leurs « confrères, dont qui que ce fût n'osait ouvrir la « bouche au roi de rien qui pût regarder leur per- « sonne, leur famille ni leur administration, sous « peine d*en devenir la victime exemplaire pour « quiconque l'eût hasardé , par conséquent en toute « liberté de taire, de dire , de tourner toute chose « au roi comme il leur convenait , en un mot, rois « d'effet et presque de représentation. «
Paut-il s'étonner après cela de voir mourir dans la disgrâce et dans le découragement des hommes comme Vauban et Catinat? Celui-ci, dans sa petite
maison de Saint-Gratien, u déplorait les fautes si- « gnalées qu*il voyait se succéder sans cesse, Tex- (( tinctioû suivie de toute émulation, le luxe, le vide, c( Tignorance, la confusion des états, Tinquisition « mise à la place de la police; il voyait tous les « signes de destruction, et il disait qu'il n'y avait « qu'un comble très -dangereux de désordre qui « pût enfin rappeler Tordre dans le royaume. »
Pendant que les intelligences les plus élevées prévoyaient presque une révolution, la Providence mit tout à coup sur les marches du trône le prince qui par ses vertus pouvait le mieux la conjurer. Le duc de Bourgogne, héritier direct du roi septuagénaire, se montra un moment à la France pour la consoler, et lui faire prendre patience. Avec des défauts , des goûts et des passions terribles, irascible, orgueilleux, aimant la table, les femmes, lâchasse, tout cela avec emportement, il semblait né tout exprès pour amener ce comble de désordre d'où devait sortir l'épuration de l'Etat. Il se jeta brusquement dans la dévotion, et par sa piété sèche et farouche il n'inspira pas moins de crainte pour l'avenir que par ses désordres passés. Il était doué d'une grande intelligence ; Fénelon avait pris soin de l'orner; des hommes comme Beauvillier et Chevreuse s'étaient eiForcés de la redresser et de la diriger. Leurs efforts persévérants ne furent pas perdus. Sur la fin de la vie du roi^, une grande et soudaine révolution s'opéra dans le caractère du duc de Bourgogne. Laborieux, attentif, cherchant à plaire, pieux sans austérité, il devint peu à peu cet homme dont Saint-Simon
LUS BnNISTRES. 121
a pu dire : <t La France tombe enfin sous ce dernier « châtiment; Dieu lui montra un prince qu'elle ne « méritait pas. La terre n'en était pas digne; il était « mûr déjà pour la bienheureuse éternité. »
Saint-Simon était initié depuis longtemps par Beauvillier auprès du duc de Bourgogne; il passe tout d'un coup des affres du règne de monseigneur aux solides douceurs du règne anticipé de son fils ; il a des particuliers assez fréquents avec lui, dans lesquels il a la joie suprême de voir le monarque futur s'échaufier sur le monsei^ur que les ministres refusent aux ducs. Il n'en faut pas davantage à Saint- Siraon pour s'échaufi'er à son tour. « Je connus, dit- « il avec certitude, un changement de gouvernement « par principes. J'aperçus sans chimères la chute « des marteaux de l'Etat et des tout-puissants enne- <( mis des seigneurs et de la noblesse qu'ils avaient « mise en poudre à leurs pieds, et qui, ranimée d'un « souffle de la bouche de ce prince devenu roi, re- « prendrait son ordre, son état, son rang, et ferait < rentrer les autres dans leur situation naturelle. Ce « désir en général, sur le rétablissement de Tordre « et du rang, avait été toute ma vie le principal des « miens, et fort supérieur à celui de toute fortune « personnelle. Je sentis donc toute la douceur de « cette perspective, et de la délivrance d'une servi- « tude qui m'était secrètement insupportable et dont « l'impatience perçait souvent malgré moi. »
Ici se montre tout à fait à nu l'incurable faiblesse de cette intelligence, et en même temps celle de son époque. Il ne s'agit ni pour Suint-Simon ni pour le corps
M^ LE DIX-6fiPTlèME SIÈCLE.
qu'il représente de privilèges politiques, il n'en a pas iBÔme la pensée, et personne ne l'avait de son temps, mais d'ordre et de rang ; tout se résume dans une question d'étiquette. Parce que le cérémonial change, il croit que le principe du gouvernement change en môme temps. Étrange* illusion, qui prouve combien le despotisme avait aveuglé les esprits I
Sans vouloir affaiblir Téclat de l'auréole que l'espérance de la France malheureuse et abattue et l'ardente admiration de Saint-Simon ont mise au front du duc de Bourgogne, on p^ut se demander si la politique qu'il, comptait suivre était bien de nature à restaurer les finances et l'administration de TÉtat. Peut-être Saint-Simon voyait-il cette politique à travers le prisme de ses propres illusions ; mais l'idée qu'il nous en fournit, si elle est vraie, n'en donne pas une idée bien favorable au point de vue des nécessités de l'époque et du moment; Saint-Simon dit en parlant des projets du duc de Bourgogne : « L'ace néantissement de la noblesse lui était odieux, et (( son égalité entre elle insupportable. Cette der- « nière nouveauté, qui ne cédait qu'aux dignités, et .< qui confondait le noble avec le gentilhomme, et (( ceux-ci avec les seigneurs , lui paraissait de la der- (( nière injustice et le défaut de gradation, une (( cause prochaine et destructive d'un royaume tout « militaire. Il se souvenait que le monarque n'avait « dû son salut dans les plus grands périls, sous Phi- « lippe de Valois, sous Charles V, sous Charles VII, « sous Louis Xn, sous François ?% sous ses petits* a fils, sous Henri IV, qu'à cette noblesse qui se con-
LES MIKISTRES. 1^3
« naissait et se tenait dans les boràes de ses diffé^ « rences réciproques, qui avait la volonté et le moyen < de marcher au secours de l*Ëtat, par bandes et (f par provinces, sans embarras ni confusion, parce « qu'aucun n'était sorti de son état ^ et ne faisait « difficulté d'obéir à un plus grand que soi. On voyait « au contraire ce secours éteint par les contraires; « pas un qui n'en soit venu à prétendre Inégalité à « tout autre ; par conséquent plus rien d'organisé, « plus de commandement et plus d'obéissance.'
« Quant aux moyens, il était touché jusqu'au plus « profond du cœur de la ruine de la noblesse , des (I voies prises et toujours continuées pour l'y réduire et l'y tenir, de l'abâtardissement que la misère et « le mélange du sang, par les continuelles mésal- « liances nécessaires pour avoir du pain , avaient « établi dans les courages , et pour valeur , et pour tt vertu , et pour sentimens. Il était indigné de voir « cette noblesse française , si ancienne , si illustre , « devenue un peuple presque de la même sorte que « le peuple même. »
Si ce sont là les vrais sentiments du duc de Bourgogne , et nous n'avons aucune raison sérieuse d'en douter, il faut convenir qu'ils s'éloignaient complètement de ceux de son aïeul. La France , comme puissance militaire , ne s'était jamais élevée si haut que sous Louis XIV ; Y Ordre du tableau établi par Louvois existe encore aujourd'hui , et n'a pas peu contribué à maintenir et à resserrer les cadres de nos armées. Louis XIV redoutait la noblesse; il avait vu sa jeune royauté menacée par les rivalités de l'a-
ristocratie, et des princes de son sang appeler Tétranger au sein du coyaume ; en lui ôtant ses privilèges réels et en les remplaçant par des dignités , en élevant la bourgeoisie aux plus hautes fonctions de l'État , Louis XIV suivait rinlérét de sa politique et remplissait sans s'en douter une mission sociale : il ouvrait plus largement la voie à cette révolution en faveur de l'égalité qui s'est enfin accomplie de nos jours. Le duc de Bourgogne rêvait donc une espèce de restauration de la féodalité. Pour la réaliser, il fallait non-seulement détruire l'œuvre de Louis XTV, mais encore celle de Richelieu et d'Henri IV. L'entreprise était difficile ; elle ne pouvait être conçue que par d'honnêtes gens, pleins de vertu, de générosité, mais par des esprits parfaitement chimériques. On conçoit que des bomnîes comme Beauvillier, Chevreuse , Saint-Simon , aient caressé de tels plans et cru un moment à leur réussite ; mais de la part de Fénelon , cela étonne , de Fénelon du moins tel que nous le montre Saint-Simon, plein d'habileté, de ressources, d'esprit, de connaissance des hommes et des choses.
Louis XIV avait fort sagement enlevé aux seigneurs le gouvernement des provinces pour le confier à des gens de robe. Le duc de Bourgogne ne l'approuvait pas. « Ce dernier ne pouvait s'accoutumer qu'on ne « pût parvenir à gouverner l'Etat en tout ou en par- « tie si on n'avait été maître des requêtes , et que ce « fût entre les mains de la jeunesse de cette magis- « trature que toutes les provinces fussent remises « pour les gouverner en tout genre, et seuls, chacun
LES MINISTRES. # i^
« la sienne , à sa pleine et entière discrétion. » Remettre l'armée et Tadministration du pays aux mains de la noblesse par la création des conseils inventés par Saint-Simon, et que nous verrons fonctionner pendant quelques jours sous la régence , telle était donc la pensée du nouveau règne. Le duc de Bourgogne avait eu cependant une idée plus féconde en apparence, u La comparaison qu'il faisait des pays « d'états avec les autres lui avait donné la pensée de « partager le royaume en parties , autant qu'il se « pourrait, égales pour la richesse , de faire admi- « nistrer chacune par ses états , de les simplifier « tous extrêmement pour en bannir le désordre et « la cohue, et d'un extrait aussi fort simplifié de « tous ces états de provinces en former quelquefois tt des états généraux du royaume. » On a voulu voir là une espèce de tentative , de commencement de gouvernement représentatif. Si le duc de Bourgogne songe à convoquer des états généraux en 1712 y ace « n'était pas quil leur crût aucune sorte de pouvoir ; il « était trop instruit pour ignorer que ce corps, tout « auguste que sa représentation le rende, n'est qu'un « corps de plaignants, de remontrants, et quand il (c platt au roi de le lui permettre , un corps de pro- « posants.» Nous sommes encore loin des états généraux de 1789.
C'eût été une chose intéressante à voir qu'un homme comme le duc de Bourgogne sur le trône, entouré de ministres comme Fénelon, Beauvillier, Chevreuse et Saint-Simon , l'auteur de Télémaque^ des Maximes des saints^ et celui des Mémoires sans cesse
i£6 BE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
en présence. L'épreuve n'eût probablement pas réussi , mais on peut regretter qu'elle n'ait pas été faite. Les nations ne reviennent jamais en arrière. Il est évident que la tentative de ramener la France du commencement du dix-huitième siècle à l'état où elle se trouvait à la fin dn seizième , ou au début du dix-septième, était un rêve ; mais l'homme qui avait tiré de son cœur cette maxime : « Qu'un roi est fait pour les sujets, et non les sujets pour lui, » aurait pu faire un bon roi , à défaut d'un grand roi. C'est ce que le peuple regretta en lui , c'est ce que l'histoire doit regretter également, car les piemiers sont plus rares que les seconds. La Providence lui épargna le poido du sceptre et de la couronne, difficiles à porter dans tous les temps , et surtout le lendemain de la mort d'un roi qui léguait à son successeur la banqueroute et une révolution que ni lui ni ses successeurs ne comprenaient. Cette révolution, c'était l'élévation de plus en plus marquée du tiers état, et le progrès du principe d'égalité, à qui le droit de remontrance rendu au parlement par le régent, et les changemens survenus dans la fortune publique et dans les fortunes particulières , par suite du système de Law , allaient faire accomplir un pas décisif.
IB COURTISAfr.
Un des premiers actes du duc d^Orléans » devenu régent, fut de transférer le gouvernement à Paris. Jette réforme était presque une révolution. Saint-
Simon s'y opposa de toutes ses forces, feîsaut valoir contre elle les raisons politiques qui avaieiit paotivé son adoption par Louis XTV, les corroborant d'arguments puisés dans la commodité, dans la concentration, dans la facilité de rencontrer sans longues courses, indispensables à Paris, les gens à qui Ton avait affaire. Ainsi cette séparation absolue du roi et de la nation, cette claustration du pouvoir, qui lui paraissaient engendrer tant d'effets désastreux, il les approuve et il les conseille maintenait qu'il est question d'y renoncer. Dans presque toutes les affaires importantes, nous verrons éclater cette contradiction entre l'homme d'État et l'écrivain qui surprend si fort dans les Mémoires de Saint-Simon , et qui est la conséquence de son éducation, du milieu dans lequel il a vécu et de la lutte perpétuelle qui existe entre son esprit et son caractère,
Lorsqu'on essaye de toucher à l'œuvre de LouisXIV, Saint-Simon accourt pour la défendre, Nous venons de Je voir soutenir avec cett^ ardeur qu'il met dans toutes choses la nécessité du maintien de la machine gouvernenjentale à Versailles ; c'est avec une ardeur encore plus grande qu'il 3'élève contre la vente que le régent veut faire de l'ameublement de Marly, aOn de réaliser, en cessant d'entretenir une résidence aussi coûteuse , des économies que la situation rend nécessaires. Dans les grandes comme dans les petites choses, les conclusions de Saint-Simon arrivent presque toujours, sans qu'il s'en doute , à restaurer la politique du feu roi.
Personne n'a parlé avec plus d'éloquence et (ie
J28 LE DIX-SF.PTIÈME SIÈCLE.
tristesse patriotique que Saint-Simon de la révocation de redit de Nantes et de ses désastreuses conséquences. Un jour le régent a l'idée de rappeler dans le royaume ces milliers de bras industrieux dont l'absence appauvrit encore la France. Au premier mot de ce projet, ne s'attend-on pas à voir Saint- Simon, transporté de joie, féliciter son royal ami de sa généreuse inspiration ? C'est précisément le contraire qui arrive. Le fidèle conseiller se déclare ouvertement contre le retour des protestans, et se met à développer à l'appui de son opinion , comme au sujet de Versailles , tous les motifs qu'on avait fait valoir* auprès de Louis XIV pour le pousser à prononcer cet arrêt de proscription d'une partie de la nation sur lequel l'auteur des Mémoires a tant génoî. Saint-Simon se montoe en outre l'adversaire passionné de l'alliance anglaise, que le régent est en train d'inaugurer et qui est devenue une espèce de tradition dans sa famille. Il ne néglige aucune occasion de la combattre soit publiquement, soit lorsque le régent lui en parle dans sa petite loge de l'Opéra; c'était surtout là qu'avaient lieu les entretiens importans, car ce fut une des singularités de la destinée de Saint-Simon d'être toujours une espèce d'homme d'État in partibus^ de n'entrer que dans les conciliabules, de ne faire guère de la politique qxx'en catimini y et cela avec le caractère le moins propre en apparence, par sa hauteur et sa fierté, à accepter un pareil rôle. Saint-Simon, sous le règne précédent, avait vu et signalé les dangers de l'alliance espagnole. On se souvient avec quelle énergie il déplore la rup-
ture imprudente et déloyale du traité de Ryswick , une des fautes nombreuses de la politique de Louis XIV; c'est cette politique qu'il conseille maintenant. Saint-Simon est une de ces grandes intelligences qui ne peuvent malheureusement regarder qu'en arrière, qui réunissent toutes les qualités, hormis une seule, la plus importante de toutes en politique : celle d'être de leur temps. Sous Louis XIV, Saint-Simon reculait jusqu'à Louis XŒ et au delà ; sous le régent, il reyient à Louis XIV.
Ses persévérants refus de prendre une position active, de se mêler directement aux affaires, d'accepter nne responsabilité , semblent prouver qu'il avait la conscience instinctive de son impuissance. Au début de la régence , il peut choisir le poste le plus important; le régent le presse d'accepter la présidence du conseil des finances, que sa réputation d'intégrité lui fait décerner d'avance par tout le monde ; il refuse obstinément, sous prétexte d'insuffisance. II faut convenir qu'un plus intrépide que Saint-Simon aurait pu s'effrayer du fardeau des finances. Pourtant il avait imaginé un moyen bien simple de les rétablir : la banqueroute.
Il est curieux et intéressant de se rendre compte par quelles séries de raisonnements, ou plutôt de sophismes , un des seigneurs les plus droits, les plus honnêtes, les plus vertueux, on peut le dire, de son temps , en était venu à ne voir d'autre remède au mal que le vol des particuliers par TEtat , et à croire à la possibilité de ce remède.
Selon Saint-Simon , le trône est une propriété qui
i30 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
se transmet par fidéicommis. La puissance des rois est absolue, mais essentiellement viagère. Les transactions financières sont soumises aux mêmes règles que les transactions politiques ; elles n'engagent point le successeur. « Tout engagement pris par le « roi prédécesseur périt avec lui, et n'a aucune u force pour le successeur , et nos rois payent le « comble du pouvoir qu'ils exercent durant leur ^e it par l'impuissance entière qui les suit au tombeau.
« Ces raisons prouvent avec évidence que le
f( successeur à la couronne n'est tenu à rien de tout a ce dont son prédécesseur Tétai t, et que, par le fldéif( commis et la substitution , la couronne lui a été ré- « servée pure, nette, franche, libre et quitte de tout <( engagement précédent, n Ce qui peut se résumer de la manière suivante : Le régime de la Franqe ^Bt un gouvernement absolu, tempéré parla banqueroute. Nous avons donné la théorie de Saint^Simop sur les états généraux. Ils n'ont, selon lui, que voix consultative sur toutes les questions soumises h ^^^^ appréciation. Cependant, comme la responsabilité pourrait en paraître lourde à un particulier et à un gouvernement, Saint-Simon veut bien leur laisser le soin de déclarer la banqueroute ; il ne doute pas un seul instant qu'ils n'y consentent, pourvu que le régent tienne ferme et méprise toutes les clameurs, « car jes états généraux sont presque touscompott ses de gens de province de trois ordres , surtout « du premier et du dernier; presque tous ceux sur n qui porte cet immense fardeau des dettes du roi « sont de Paris ; la noblesse de province n'^o & P^^^^
u coimnsAN. 131
Il on pj'eÉqaé point fait hors de son pays , et ne tient *« point aux créanciers du roi, qui sont tous llnan- « ciers établis à Paris et roturiers richards de la a même ville, gens à n'être point députés pour le c tiers état. Par conséquent ^ la grande pluralité des a trois ordres aura un intérêt personnel et pour « leurs commettans à préférer la banqueroute à la « durée et à toute augmentation possible des impo- « sitionsi et comptera pour peu les ruines et les cris « que causera la banqueroute, en comparaison de la déliyrance de toute sorte d'impôts qui ruinent les « familles avec les particuliers. »
Ce système naïf de spoliation des richards de Paris par les hobereaux de province n'est point sans quelque analogie avec cet impôt sur les riches, proposé, dit-on , par quelques personnes à Tépoque de la révolution de Février. On voit que ce prétendu socialisme qui consiste à dépouiller les uns pour enrichir les autres ne date pas d'aujourd'hui» Ce qu'il y a de bizarre , c'est que de pareilles illusions pussent en^trer dans l'esprit des gens les plus connus par leur honnêteté et leur désintéressement personnel. Cependant cela n'est pas très-rare , Saint-Simon en est la preuve » et nous en trouverions aisément d'autres à toutes les époques de notre histoire. Comparons le raisonnement précédent de Saint-Simon à ceux qu'il tint au régent dans une circonstance où celui-ci le pressait de faire comme tout le monde , et brodait de toutes les fleurs de sa rhétorique le thème répété depuis : Enrichissez-vous I Le régent était venu plusieurs fois à la charge : « Enfin, un jour qu'il m'a-
(( vait donné rendez-vous à Saint-Gloud où il était « allé travailler pour s'y promener après, étant tous * (( deux assis sur la balustrade de l'orangerie qui a couvre la descente dans le bois des Goulottes , il « me parla encore du Mississipi , et me pressa infinice ment d'en recevoir de Law. Plus je résistai , plus il « me pressa, plus il s'étendit en raisonnements; à « la fin , il se fâcha et me dit que c'était être trop (f glorieux aussi, parmi tant de gens de ma qualité (( et de ma dignité qui couraient après , de refuser « obstinément ce que le roi me voulait donner, m (( nom duquel tout se faisait. Je lui répondis que cette « conduite serait d'un sot et d'un impertinent encore (( plus que d'un glorieux ; que ce n'était pas aussi la « mienne; que puisqu'il me pressait tant, je lui (( dirais donc mes raisons : qu'elles étaient que , de- « puis la fable du roi Midas , je n'avais lu nulle part « et encore moins vu que personne eût la faculté de « convertir en or tout ce qu'il touchait ; que je ne « croyais pas aussi que cette vertu fût donnée à Law ; <( mais que je pensais que tout son savoir était un «jeu, un habile et un nouveau tour de passe-passe, (( qui mettait le bien de Pierre dans la poche de « Jean, et qui n'enrichissait les uns que des dépouil- (( les des autres ; que tôt ou tard cela tarirait, le jeu « se verrait à découvert , qu'une infinité de gens dece meureraient ruinés, que je sentais toute la diflQ- « culte , souvent l'impossibilité des restitutions , et, (( de plus, à qui restituer cette sorte de gain; que (( j'abhorrais le bien d'autrui, et que je ne m'en vou' tt lais charger , même d'équivoque. »
Et le môme homme conseillait la banqueroute ! ' Le régent recula devant cette mesure extrême ; il oe lui paraissait pas aussi facile qu'à son conseiller de la faire décider par les états généraux; son I grand sens politique lui faisait envisager le rôle de I ces grandes assemblées sous un point de vue plus - vrai et plus pratique ; il prévit les conséquences possibles de leur convocation , et il y renonça. Ce fut Law qu'il chargea de faire la banqueroute. Celle-là du moins convenait à ses vues et à $a politique. Quand on voit l'appui que le gouvernement du régent donna tant qu'il put à ce qu'on appelait alors le système, il n'est guère permis de douter qu'il ne vit dans l'agiotage un dérivatif puissant et nécessaire. On a vu plus d'un gouvernement être plus tard de cet avis. Le régent avait à redouter l'opposition des princes du sang, les menées incessantes du parti de la vieille cour mené par le duc du Maine. Law ouvrit une nouvelle carrière aux esprits et les détourna de Ja politique. On se jeta avec fureur dans l'agio- ^ge; la famille royale donna l'exemple à la noblesse, et elles se déshonorèrent de compagnie. Bombardé malgré lui du comité spécial formé pour aviser aux , moyens d'opérer la liquidation du système , Saint- Simon raconte la triste séance où le duc de Bourbon vient rendre ses quinze cents actions et demander qu'on les brûle : « M. le prince de Conti prit alors ^ la parole, et dit que tout le monde savait bien que ^ depuis longtemps il n'avait point d'actions ; que ce << qu'il en avait eu , il l'avait rendu à Law , et qu'il « offrait de remettre le duché de Mercœur qui en
434 LE DIX-SEPtIÈMB SIÈCLE.
« était le bénéfice. M. le duc répondit assez bas que a des offres vagues ne suffisaient pas, qu'il en fallait (( la réalité et Teiécution. » Imagine-t-on quelque chose de plus honteux que ce doute exprimé par un prince qui, du reste, ne courait pas grand risque de fiiire preuve de désintéressement? Lui et sa maîtresse, madame de Prie, gardaient par devers eux de quoi se dédommager.
a Les paroles du duc d'Orléans ne furent jamais que des paroles , c'est-à-dire des sons qui frappent l'âir. » Saint-Simon a cependant beaucoup de peine à prendre son parti des nombreux manques de parole du régent. Le gouvernement de ce dernier, qu'il entrevoyait autrefois comme l'ère des grandes réparations , n'a rien changé à la situation , du moins dans les choses qui sont pour Saint-Simon les plus essentielles. Le parlement est plus puissant que jamais, les bâtards le précèdent toujours, et n'ont point été remis à leur rang de pairie ; ces fameux conseils, chef-d'œuvre de ses combinaisons politiques , de son art pour remettre le pouvoir aux mains delà noblesse, n'ont produit que l'anarchie, lieu accuse a l'ambition , l'astuce , les persévérantes (( adresses de Noailles, qui n'épargna rien pour « mettre le plus grand désordre dans l'économie « des districts. » Mais les conseils avortèrent d'euxmêmes, et non par la faute du duc de Noailles, devenu la bête noire de Saint-Simon , le bouc émissaire de toutes les fautes de la régence.
Si Saint-Simon avait été un esprit politique , il aurait compris la difficulté de restreindre le pouvoir du
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parlement au moment môme où, par la cassation du testament de Louis XIV, il donnait pour ainsi dire la régence au duc d'Orléans. D'ailleurs celui-ci, penchant déjà vers Talliance anglaise, envisageant en gros les principes du gouvernement anglais et les interprétant à sa manière , devait chercher à s'appuyer sur le parlement de Paris , dans lequel il voyait une sorte d'imitation du parlement de Londres. Une opinion publique se formait, symptôme évident de l'influencé de jour en jour plus sensible que prenait la classe moyenne dans la société , et le parlement qui la représentait y puisait une force plus grande. Quant aux bâtards, non-seulement le prestige du féu roi les couvrait, mais encore ils possédaient des établissements administratifs et militaires dont il était impossible de les priver sans prétexte , et qui leur donnaient une puissance avec laquelle il fallait compter, surtout au début d'un gouvernement. Saint-Simon d'ailleurs savait mieux que personne quel puissant et ardent auxiliaire les bâtards avaient dans la famille môme du régent. La duchesse d'Orléans préférait les intérêts de ses frères à ceux de ses propres enfants ; elle avait l'orgueil, on pourrait môme dire le fanatisme de la bâtardise. Saint-Simon en eut la preuve une dernière fois, lorsque, chargé par le duc d'Orléans, qui ne fit pas preuve d'un grand tact en choisissant un pareil messager dans une telle circonstance, d'aller rendre compte à sa femme de ce fameux lit de justice dont il nous a fait savourer avec lui les ineffables délices, il fut témoin des larmes, du désespoir de la fille de madame de Montespan. L'altière du-
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chesse ne pardonna pas au porteur de la fatale nouvelle. Elle en resta à jamais brouillée avec lui.
Une préoccupation constante obscurcit et rétrécit rintelligence de Saint-Simon : celle des rangs, des préséances, des minuties de l'étiquette. Il n'attache guère d'importance qu'à ces puérilités. L'idée seule d'une alliance avec la robe le met en fureur : « Tract vaillant une après-dlnée seul avec M. le duc d'Or- (( léans, il m'apprit que le premier président lui avait (( demandé son agrément pour le mariage de sa fille « avec mon beau-frère le duc de Lorges. La surprise « et la colère me firent lever brusquement et jeter « mon tabouret à l'autre bout du petit cabinet d'hi- « ver où nous étions. » Gomment s'étonner que cet homme, qui reçoit d'un cœuv pantelant et incisé tous les coups portés à sa dignité, songe à se retirer dès les commencements de la régence, parce que les conseillers d'État appelés au conseil de régence y précèdent les gens de qualité, et que le grand maître des cérémonies Dreux refuse de saluer les ducs avant le parlement?
Toujours irrité, toujours en lutte contre quelqu'un ou contre quelque chose, détesté du parlement, afjoyé de la noblesse , qui l'accuse de vouloir se nietlre au-dessus d'elle et de faire de la pairie une caste dans une caste, Saint-Simon devait être pour ses amis un embarras plutôt qu'un appui. Son insuffisance comme homme d'État dut tout de suite siiuter aux yeux du régent. Aussi Saint-Simon fut-il peu consulté sur les questions de politique extérieure ; ce qu'il nous en fait connaître n'est qu'un exlrîiit assez
languissant des Mémoires de Torcy, qui ne sont pas eux-mêmes d'une bien grande exactitude. Tout se traitait entre le régent et Dubois, et par Dubois seul. Le régent ne songe à Saint-Simon que lorsqu'il s'agit de remplirun de ces postes pour lesquels il faut surtout un honnête bomme, comme la place de garde des sceaux ou de gouverneur du roi. Saint-Simon refuse ces fonctions, selon son babitude invariable; les liens créés entre eux par une intimité de jeunesse, par un dévouement éprouvé, se relâcbent quelquefois, mais ne se brisent jamais. En cessant d'être le conseiller du prince, Saint-Simon reste celui de l'homme, et il remplit cette fonction avec une francbise et un attachement qui l'honorent. Le régent écouta les conseils de son ami et les dédaigna presque toujours; il aurait pourtant gagné beaucoup à les suivre.
n ne parait pas que le déclin de plus en plus marqué de son influence politique ait beaucoup touché Saint-Simon. Les atteintes redoublées portées à la pairie, l'incurie du régent pour tout ce qui a rapport au cérémonial, au rang, à l'ordre des préséances, voilà les choses qui ont le pouvoir de l'émouvoir jusqu'au fond des entrailles; avec l'âge, son culte pour son titre et pour sa dignité a redoublé de ferveur; il brûle pour la pairie de tout le feu de la jeunesse. Il a deux fils, et son ardente préoccupation, son grand but sont de brancher. Une occasion se présente de réaliser ce désir par le double mariage d'une fille du régent avec le prince des Asturies et du roi avec l'Infante. En apprenant de la bouche même (Ju duc d'Orléans ce coup surprenant de la politique
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et de l'habileté de Dubois, et songeant qu'il faut un seigneur de titre et de marque pour faire la demande solennelle de Tlnfante et signer le contrat de mariage, Saint-Simon supplie le régent de lui donner cette ambassade , avec sa protection et sa recommandation auprès du roi d'Espagne pour faire grand d'Espagne le marquis de Ruffec, son second fils. Cette ambassade, purement honorifique, est en définitive le seul emploi un peu important qu'ait pu remplir cet homme d'une valeur si réelle , qui vit si bien les petitesses et les défauts de ses contemporains en restant aveugle sur les siens. Une instruction solide, un caractère élevé, une grande pénétration, beaucoup d'esprit, une ardente ambition secondée par une activité merveilleuse, tout cela aboutissant à brancher, quel résultat final d'une telle existence, quel prix de tant d'effprts, de patience, d'épreuves, d'émotions de tous les j;enres I
Avec l'ambassade d'Espagne se termine la carrière active de Saint-Simon. Uq court espace de temps sér pare son retour de la mort du duc d'Orléans. Nous Yôici à la fin de ces longs Mémoire et de cette comédie du dix-septième siècle dont nous avons essayé de résumer les principaux tableaux. Le nom de drame leur conviendrait mieux peut-être , si l'on considère les événements plutôt que les hommes. On commence à 3'apercevoir que l'histoire a singulièrement surfait, au point de vue moral, ce siècle qui porte le nom de Louis XIV, et les Mémoires de Saint-Simon ont particulièrement contribué à ce résultat. Dans plusieurs années, lorsque cet ouvrage aura complètement porté
ses fruits , lorsqu'une instruction plus indépendante et plus vraie aura dégagé les générations des préjugés qui nous asservissent encore, si le ciel envoie à la France un Shakespeare (il n'est pas défendu de l'espérer), il trouvera dans ces Mémoires un des plus beaux canevas historiques que puisse broder un poète. Ce que, par un accord tacite, les historiens ont caché jusqu'ici, les vices de la cour la plus polie et la plus dévote que le monde ait jamais vue, l'adultère, la sodomie, l'hypocrisie, l'avidité, l'égoïsme, la lâcheté des maris, la bassesse des fils vivant de la honte de leur mère , toutes les faiblesses et tous les travers de l'époque paraîtront au grand jour. Saint- Simon a fait déjà la moitié de la besogne du poôte; les caractères du drame sont tracés, ses personnages vivent; on pourra tout lui prendre, excepté ce style qui n'est pas un style, mais Thorame lui-même pensant, agissant, transporté pour ainsi dire sur le papier. Mais laissons en finissant l'époque et le drame qu'elle peut fournir; bornons-nous au caractère de Saint-Simon et au rôle qu'il a joué. Nous l'avons montré au prologue arrivant à la cour, cherchant à s'y faire des appuis ; nous l'avons suivi dans les vicissitudes de sa carrière difficile et laborieuse, passant du découragement le plus profond aux plus hautes espérances, toujours la main tendue vers le pouvoir et le voyant disparaître au moment où il croit le saisir, las un moment, et recommençant bientôt après sa vaine poursuite. L'heure de la retraite a enfin sonné pour lui. La compagne de toute sa vie , celle qui fut sa joie, son bonheur, son appui, sa
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femme est descendue dans la tombe, où ses deux fil? la suivent. Cet homme qui a voulu brancher ne laissera pas de postérité directe ; cette pairie qui fut Torgueil de sa vie entière, qu'il aima, on peut le dire, et dont il fut jaloux comme d'une maîtresse , s'éteindra après sa mort. Tout change chaque jour autour de lui : la France de Louis XIV devient peu à peu la France de Voltaire ; lui seul ne change pas : ses idées, ses passions restent les mômes; il leur accorde la seule satisfaction qu'il puisse leur donner désormais, rimmortalité d'une vengeance littéraire. On a dit que Saint-Simon n'a écrit que pour lui, qu'il n'a jamais compté sur le succès de ses Mémoires. Un tel désintéressement ne se conçoit guère d'une nature telle que la sienne. De son temps , on n'ignore pas , dans le monde, quel travail occupe ses derniers loisirs. Dans sa solitude de la Perte, il écrit sa vie, et pendant qu'il la voit se dérouler devant ses yeux, rien ne lui en fait voir le vide ; il se peint sans se connaître; on sent que s'il avait à recommencer son existence , passée tout entière à la poursuite de chimères stériles , il la consacrerait encore aux mêmes efforts. Après la perte de ses affections, la chute de ses espérances , il retrouve assez d'amertume dans son âme pour gémir sur la suppression de ses grandes entrées ; ne pouvant renoncer complètement ni à la cour ni aux affaires, il se contente du semblant de la politique et court après les vains entretiens du cardinal de Fleury, où la politesse remplace la confiance, et dont il comprend lui-même le néant. Cette retraite sans calme, ce repos agité, tel est l'épilogue
de cette comédie dont Saint-Simon est le héros, et qu'on pourrait intituler le Courtisan ^ en élevant ce mot à la hauteur de Thomme , car, cela est triste à dire, Saint-Simon, malgré ses instincts généreux, son talent, son honnêteté^ ne put pas être autre chose au dix-septième siècle.
LES LETTRflS ET LES AFFAIRES AU PIX-HU)TIÈMS SIÈCLE
Les biographies de Beaumarchais ne sont pas rares, mais elles portent toutes le cachet de la passion, de la haine , du dénigrement ou de la spéculation qui cherche à satisfaire la curiosité du public, excitée en mille sens divers sur un homme fameux à tant de titres; les plus innocentes sont des ana contenant des bons mots, des reparties, des anecdotes de salon, des cancans, si on veut nousr passer le mot, de rues et de coulisses. Rien de sérieux, de lié, de suivi, n'avait été essayé sur un personnage qui, tour à tour négociant, homme de lettres, banquier, pamphlétaire, musicien, diplomate, a rempli son temps du bruit de son nom, de son esprit, de sa fortune, de ses malheurs, et a obtenu la célébrité sans pouvoir atteindre à la gloire. Beaumarchais a beaucoup lutté et beaucoup souffert ; il a rendu de grands services à ce que nous appelons aujourd'hui la cause du progrès ; il a été emprisonné, forcé de s'expatrier, ruiné, sans faire naître autre chose qu'une curiosité sans bienveillance, une surprise sans sympathie, un éton-
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neiâênt sans admiration. Aujourd'hui encore ces sentiments subsistent. Qu'une citation, par exemple, amène soit dans un livre , soit dans un article , soit dans une chaire publique, la liste des écrivains illustres nés à Paris, Molière , Boileau , Voltaire , etc., le nom de Beaumarchais vient rarement à la plume de Fauteur ou à la bouche du professeur. Beaumarchais est le plus oublié des hommes dont on parle, le plus iK^gligé des hommes dont on s'occupe ; il n'a pu parvenir à prendre possession de la gloire courante et familière dont jouissent tant d'autres qui ne le valent pas. Il lutte après sa mort comme pendant sa vie, quoiqu'on ne l'attaque plus , et que môme de temps en temps on le réhabilite.
Il y a un peu de ce sentiment de réhabilitation dans l'ouvrage de M. Louis de Loménie sur Beaumarchais, et nous ne nous en plaignons pas. Un véritable biographe^doit aimer son héros. Comment sans cela s'enfermer des années avec un homme , vivre de sa vie, fouiller ses manuscrits, lire ses correspondances, parcourir et noter ses moindres billets? La haine aussi, dira-t-on, inspire cette patience. Mais la haine ne donne pas le talent; au contraire, elle le supprime ; la haine s'égare en mille détails ridicules; elle fait le bilan d'un grand homme et non pas sa vie; elle vérifie son livre de recettes et dépenses, l'emploi de son argent, les comptes de cuisinière et de * blanchisseuse. Elle perd son temps , par exemple , à prouver que Voltaire était riche et savait en général placer convenablement ses fonds. Presque toujours la naine se trompe et augmente la gloire qu'elle croit