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LES LETTRES ET LES AFFAIRES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

diminuer. L'amitié aveugle peut produire l'effet contraire; cela s'est vu quelquefois; c'est qu'alors elle est esprit de parti, fanatisme de religion et d'école, amour-propre de famille. L'amitié vraie sait voir les défauts et accuser les fautes ; elle peut plaider quelquefois les circonstances atténuantes, mais jamais elle ne va au delà.

Raconter l'histoire d'un homme mêlé à tous les événements et à toutes les affaires de son temps n'est point chose facile , surtout lorsque cet homme s'appelle Beaumarchais, et que ce temps est la fin du dixhuitième siècle. Beaumarchais a touché à tout avec turbulence : & la politique, à la littérature, à l'industrie. Condamné à la dégradation civique par le parlement Maupeou, il sort du tribunal pour faire jouer le Barbier de Séville , en attendant d'emporter d'assaut, malgré le roi lui-môme, la représentation du Mariage de Figaro; il envoie des vaisseaux au secours de l'Amérique, et on le met en prison dans une maison de correction ; il imprime les œuvres de Voltaire, et son crédit à Tarchevôché de Paris est assez puissant pour que des princes le sollicitent; il a cent cinquante mille francs de rente, il fait bâtir une maison qui ressemble à un palais, et on le voit, à Hambourg, trop pauvre pour acheter des allumettes. Les contrastes dont celte vie est pleine ont fourni matière à plus d'un tableau et excité la verve de plus d'un écrivain.

Trois hommes, à des titres bien divers, ont surtout occupé l'attention publique dans la seconde moitié du dix-huitième siècle : Voltaire, Rousseau et Beau-

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marchais. Nul n'admire plus que nous le beau génie et la grande âme de Voltaire. Ce qu'il y avait de générosité, d'enthousiasme dans son cœur nous frappe encore plus peut-être que la force, Téclat^la finesse, la pénétration , réternelle jeunesse de son intelli* gence ; mais il nous semble que Voltaire n'est pas aussi rapproché de nous que les deux hommes dont nous avons mis les noms à côté du sien. Voltaire et Rousseau , qu'on cite toujours ensemble comme s'ils De faisaient qu'un seul et unique personnage, sont en réalité deux types bien différents. Ils ont pu gravir en môme temps la môme montagne , mais comme deux voyageurs qui s'arrêtent au sommet pour redescendre ensuite du côté opposé. Voltaire reste dans le passé ; Rousseau descend la pente de l'avenir. La vue de Voltaire ne s'étendait pas au delà de l'ancienne société améliorée ; les yeux dé Rousseau apercevaient dans le lointain un monde nouveau. Rousseau est bien plus moderne que Voltaire, quoique son contemporain ; il appartient en quelque sorte aux générations du dix-neuvième siècle. Il est impossible de ne pas convenir que nous vivons plus des idées et des sentiments de Rousseau que des idées et des sentiments de Voltaire. Beaumarchais , comme Rousseau, a été, lui aussi, un précurseur à sa façon. Son influence sur le dix-neuvième siècle est visible. C'est cette influence que nous allons étudier.

Beaumarchais a laissé dans ses papiers une note qui nous frappe; elle est intitulée : État des différents projets soumis aux lumières de M. de Beaumarchais, Ces projets embrassent la plupart des

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questions de finance, d'industrie, de commerce, d'agriculture et môme de politique soulevées à cette époque, Les voici : « Projet d'emprunt par M. le duc de Chartres, 1784. -^ Copie des lettres patentes qui autoriseot M. le duc de Ghoiseul à emprunter 400,000 fr., 1783.— Projet d'un cours universel de législation criminelle. ^— Observations sur les moyens d'acquérir 4çs terrains au Sedato. — Mémoire pour les propriétaires associés de l'enclos des Quio9e*Vingts. -*-^Note i|ur l'existence civile des protestants en France. — Projet d'un emprunt également utile au roi et au public, «— Prospectus d'un moulin h établir à Ha^ fleur. -<- Projet de commerce dans l'Inde par l'isthme de Suez, — - Mémoire sur la conversion de la tourbe en charbon, et avantages de cette découverte. —Mémoire tendant k dpuuer auroi vingt vaisseaux de ligne et douze frégates pour servira convoyer le commerce ^vec les colonies, -— Mémoire sur la plantation de la rhubarbe. -— Prospectus d'une opération de 0nance ou emprunt couvert en forme de loterie d'État. — Projet d'un bureau d'échange et d'une caisse d'accumulation. —Projet d'un pont à l'rÂsenal. » Cette liste ne comprend que le contenu d'un seul cartpn; il y co a plusieurs autres non moins bien remplis. En lisant attentivement ces divers projets, on y trouverait peutdire le germe d'une foule d'idées et d'entreprises exécutées de notre temps. Ce bureau d'échange et cette caisse d'accumulation ne seraient-ils point par hasard une sorte de crédit mobilier anticipé? Il serait curieux de retrouver la fameuse conception financière ïï^^ derne dans un carton de l'auteur de la Folle journée.

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Qu'où se représeâtô maintenant Beanmarchaii assis devant èa table, ayant 4'un côté le manuscrit de sa^comédie , de l'autre le projet de commerce dMê llnde par l'isthme de Suez , corrigeant la tirade d# Figaro après avoir calculé le chiffre du transit com« mercial d'Europe en Âsie^ et vous auress* dans lo poôte doublé d'un homme d'affaires ^ un personhage entièrement nouveau, un type inconnu à l'ancienne société française. Les gens de lettres vivaient autre** fois dans une sphère parfaitement isolée ; les plus hardis et les plus heureux s'élevaient jusqu'à la cour; mais la cour elle-même était un monde i part, sans llena directs avec la société ordinaire. Le poète y cherchait à la vérité et y trouvait quel-^ quefois la fortune^ mais une fortune bornée à quel*« ques pensions dont la somme et le nombre étaient fixés d'avance. Molière « le plus entreprenant des poètes de son temps, puisqu'il était directeur de théâtre, n'avait pas, nous en sommes sûr, conscience qu'il exerçait une industrie ; investi d'un privilège royal, il croyait être une sorte de fonctionnaire ou plutôt de courtisan honoré de la faveur du prince et ayant sa part assignée sur les plaisirs du public, comme d'autres l'avaient sur les gabelles. L'idée de s'enrichir autrement que par la faveur n'était pas encore entrée dans la tète des écrivains ; le com-* merce, l'agriculture, la finance n'étaient point choses qui dussent les regarder. On ne se figure guère Ba^ cine rédigeant le projet d'un emprunt couvert en forme de loterie d'État, ni Boileau s'occupant de la * plantation de la rhubarbe. Corneille , par la trempe

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particulière de son esprit, aurait peut-être aimé à se mêler de politique , mais il se serait borné à opiner dans le conseil, et la pensée ne lui serait jamais venue d'organiser un bureau d'échange et une caisse d'accumulation. Cette activité matérielle, cette ardeur à se jeter dans le mouvement des affaires, dans la vie générale; cette foi en la puissance de l'or, cette croyance qu'on arrive plus facilement à la gloire par la fortune, croyance qui de nos jours, a fait tant de progrès, ce besoin de bruit; datent de Beaumarchais. II a créé une classe nouvelle d'hommes de lettres, demiécrivains, demi-industriels, dont il est resté le plus éclatant modèle. Nous parlions tout à l'heure de l'influence de Rousseau ; sur les sentiments et sur les idées, dans la sphère idéale, elle est la plus puissante ; mais dans le monde ordinaire , dans la vie pratique, c'est l'influence de Beaumarchais qui domine. Les fils de Beaumarchais sont de nos jours peut-être plus nombreux que les fils de Rousseau et de Voltaire.

Pour comprendre les changements opérés dans la société du temps du Beaumarchais, il suffit de comparer Gil Blas à Figaro. Tous les deux cherchent à faire fortune; ils ne pèchent ni l'un ni l'autre par excès de scrupule; mais quelle différence dans la façon d'interpréter ces mots : Faire fortune I Gil Blas se contenterait d'une bonne sinécure : il est prêt à entrer dans les ordres si on lui donne une bonne prébende; chanoine ou receveur, intendant ou secrétaire, laquais au besoin, tout lui est égal, pourvu qu'il touche de gros appointements sans rien faire, qu'il ait bonne

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table, bon lit, bons vêlements et une bourse bien garnie de ducats. Uc moment Gil Blas a touché an pouvoir; il a occupé ce qu'on appelle de nos jours une position politique : il n'y a vu que l'occasion degrapiller et de se garnir les poches. Il ii^ nous est nullement prouvé qu'au service du comte Almaviva, Gil Blas eût déployé tant de courage, tant d'esprit, tant de patience, tant d'habileté que Figaro pour lui arracher Suzanne; il n'est point d'un tempérament à faire de grandes folies d'amour. Avec lui, Almaviva aurait facilement trouvé son homme, et une bonne transaction en beaux écus sonnants aurait probablement mis fin à la Folle journée, Gil Blas voit le monde tel qu'il est, et ne songe pas à le changer ; c'est le philosophe pratique par excellence, pour parler poliment.

En faisant de Figaro un domestique, Beaumarchais a obéi à une vieille mode de son temps : le dix-huitième siècle n'avait pas de répugnance pour les, dômes tiques; il les admettait volontiers dans sa familiarité et môme dans son intimité. Marton et Frontin sont les confidents de la comédie. Dans une époque d'inégalité sociale, la position de valet semblait plus naturelle et moins choquante. La liberté s'était réfugiée sous la casaque; le valet pouvait tout dire, on ne s'en fâchait pas. Figaro d'ailleurs ne porte pas la livrée; sous la veste andalouse il a plus de grâce, plus de naturel, plus de fierté; on sent qu'on a vraiment affaire à un homme. Comme son compatriote Gil Blas, après avoir tout tenté sans réussir, il a trouvé un château de Leiria où il peut

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