II. LOUIS VEUILLOT
Marot, Malherbe, Jean*6aptisle Rousseau, Lêfranc de Pompignan, Lamartine, M. Veuillol a voulu, lui aussi, faire vibrer la harpe de David :
Formez nos résolutions.
Et que, dociles à vos grâces,
Nos volontés, nos actions,
Des saints suivent toujours les traces.
Ceci est une strophe d'un cantique au Saint-Esprit ; dans un autre endroit d'un lyrisme moins élevé, l'auteur s'adresse aux petits enfants :
Dieu vous aime comme une mère , Petit enfant qui m'écoutez, Voudriez-vous jamais lui déplaire?
Et faudra-t-il, ô peine amère !
Qu'il vous retire ses bontés?
Ânrez-vous jamais le courage De faire ce que Dieu détend ?
Voudrez-vous, dans votre jeune âge, Lui prodiguer un tel outrage ?
Oli ! dites que non, cher enfant !
Ces vers rappellent un peu la prose de M. Bouilly, et ne laissent guère espérer que M. Veuillot devienne jamais un grand poète religieux ; nous ne lui conseillerions môme pas de disputer le lis d'argent de V Hymne à Marie au concours des jeux Floraux.
Dans une époque où toutes les témérités réussissent, M. Veuillot a eu l'idée de changer le crucifix en marotte, et de transformer l'autel en tréteau. Gela explique le bruit qui s'est fait autour de lui; il a trouvé d'abord un public tout prêt dans ces gamins du romantisme qui s'amusaient entre eux à reviser
is.
:210 M. LOUIS YEUILLOT.
les jugements de la postérité, qui trouvaient que M, d@ B^lzao était un bien plus grand observateur que La Bruyère, que Molière ne savait pas faire une pièce de théâtre, et que Voltaire manquait de style. Cela s'appelait manier le paradoxe. M. Veuillot a continué ce système de critique à rebrousse-poil ; il a fait des articles à renver$ qui auraient passé inaperçus comme tant d'autres qui valaient bien les siens s'il n'avait eu ringénieuse idée de les faire bénir par l'Église. Il a inventé le paradoxe de sacristie. L'ultramontanisme ne se tient plus aujourd'hui que sur la pointe d'un paradoxe de journal. Les spectateurs font cercle autour de l'équilibriste et le regardent avec curiosité; ils deviennent cependant de jour en jour plus rares, car les tours sont toujours les mêmes, et il n'est pas de jonglerie qui ne finisse par s'user.
La brochure intitulée VUnivers jugé par lui-mêmej de quelle plume qu'elle soit sortie, a porté un coup assez sensible à ces exercices. Le dernier livre de M. Veuillot, Mélanges religieux^ historiques et politiques^ s'en ressent lui-même. L'emphase tranchante de l'auteur ne parvient pas à faire prendre le change sur la versatilité de ses opinions. Tous les chapitres qui composent ce volume ont déjà paru dans VUnivers; ils roulent en grande partie sur les divisions du parti catholique ; il y est beaucoup question de MM. de Montalembert et de Falloux, du Correspondant^ de M. Foisset, de la bulle Nil mirari^ toutes choses auxquelles il est assez difficile d'accorder une autre attention que celle du moment où on les lit imprimées dans un journal.
H. LOUIS YEUILLOT. 211
Dans la préface, M. Veuillot déclare qu'il est bien décidé désormais à prendre sa règle et sa loi dans ces seuls mots : Tu aimeras ! Il aura tort, s*il veut continuer à écrire ; la note tendre n'est pas précisément la sienne; il la donne toujours si à faux que ses élans font sourire. Ma reine ! s'écrie-t-il en parlant de TÉglise, et ce mot d'opéra-comique est pour lui un cri du cœur. Heureusement l'auteur des Libres penseurs n'est pas homme à s'absorber dans la tendresse si elle ne lui réussit pas ; il a l'amour-propre littéraire trop développé pour cela; cet amour-propre le domine même au pied de la croix. « Il y a seize « ans, nous dit-il, lorsque, encore plein des ardeurs « de la jeunesse, l'esprit chargé de projets de livres « comme t arbre est chargé de fleurs au printemps^ (( j'entrai dans ce travail sans repos du journalisme, « je crus bien offrir à Dieu un sacrifice méritoire en (( abandonnant tous ces beaux projets et cette joie « de m'essayer à donner une réalité aux rêves de (( mon imagination. »
S'il faut juger des ouvrages qu'il aurait pu faire par ceux qu'il a faits, il nous semble qu'ici l'écrivain égare le chrétien, et que le sacrifice n'est peut-être pas aussi grand que M. Veuillot veut bien le croire.
[OEuvres complétai*)
Nous sommes loin de la ferveur politique des der^ nières années de la restauration, et, à voir la France d'aujourd'hui, on se douterait peu qu'il y eût un temps encore assez rapproché de nous oix un mot de Manuel, un couplet de Déranger faisaient autant de bruit qu'aujourd'hui la fondation d'un crédit mobilier ou rémission des actions d'une grande compagnie de chemin de fer. Si la jeunesse actuelle n'a pas d'opinion, ce n'est pas tout à fait sa faute, les parents ne lui en donnent guère. Il n'en était pas de môme en 1825. Les pères soufflaient à leurs enfants l'ar* deur politiques dont ils étaient animés. A peine à l'âge de dix ans, on se plaisait à m'entendre réciter d'une voix enfantine les stances sur la mort du général Foy, dont je me souviens encore; je les ai relues dernièrement, gravées sur le tombeau du grand orateur de la restauration. Les bas-reliefs de ce tombeau sont de David. Il y a reproduit les traits de celle qu'on appelait sous la restauration la Muse de la patrie.
MADAUE ÉUILE DE GIRARDIN. 213
Son bras libérateur dans la tombe est esclave; Son front pur s*est glacé sous le laurier yainqueur^ Et ce signe sacré, cette étoile du braye, Ne sent plus palpiter son cœur.
Hier, quand de ses jours la source fut tarie, La France, en le voyant sur sa couche étendu, Implorait un accent de cette toîz chérie....
Hélas ! au cri plaintif jeté par la patrie C'est la première fois qu'il n'a pas répondu !
J'entendais dire autour de moi pendant mon enfance que Tauleur de ces vers était une belle jeune fille de dix-neuf ans, qui avait déjà chanté le dévouement des médecins français k Barcelone et Théroïsme des Grecs. Li tête noble et charmante de la jeune muse aux cheveux bouclés avait pris place au salon de famille entre les portraits de Manuel, de Béranger, de Casimir Delavigne, de Benjamin Constant, de La Fayette, et souvent mes yeux se fixaient sur ces traits purs et poétiques que j'ai souvent entrevus depuis au fond d'une loge de théâtre, beaux toujours, encadrés dans de longs cheveux blonds, mais déjà pâlis et fatigués par les soins et par les soucis de la vie.
Je n'ai point connu madame Emile de Girardin, mais de ces souvenirs d'enfance il m'est toujours resté pour elle une sympathie particulière, alors même que je ne partageais pas ses idées et que je jugeais les résultats de son talent.
Dans le recueil des poésies complètes de madame Emile de Girardin que j'ai aujourd'hui sous les yeux, le poème de Madeleine ouvre le volume. Ce poème a été composé à de longs intei*valles et d^une façon ir-
régulière. Le premier chant est daté de 1822 ; le second n'a été achevé que trois ans après, c'est-à-dire en 1825. Quatre ans s'écoulent encore entre le troisième et le cinquième chant ; le quatrième ne figure qu'en titre dans le poème. L'auteur n'a fait qu'indiquer la Conversion de Madeleine^ sans traiter cet épisode. Le sixième chant avait été écrit longtemps avant les précédents, il porte la date de 1823 ; le septième, celle de 1826; en 1824, madame de Girardin avait terminé le huitième. Le neuvième et dernier chant a été composé à Rome en 1829.
C'est là un procédé de travail auquel nous ne nous serions pas arrêté, si madame de Girardin n'avait pris soin de préciser elle-même les dates. Voulait-elle mettre le public dans la confidence de sa manière de composer, ou faire excuser d'avance le caractère un peu décousu du poème de Madeleine^ c'est ce que nous ne pouvons dire. Toujours est-il que, malgré le temps écoulé entre l'éclosion des divers chants, la différence dans le style n'est pas trop sensible.
Je ne connais encor que les maux de ma mère.
Dans une sainte erreur mon cœur est demeuré ; Pour chanter MadeleinCi il faut avoir pleuré,
dit Tauteur dans son invocation. Il est certain que le sujet de Madeleine était singulièrement choisi pour une jeune fille qui s'essayait à la poésie pour la première fois. La courtisane de la Bible, mulier omatu meretricio preparata ad capiendas animas^ garrula et vaga, devait échapper au chaste pinceau de la vierge poète ; son cœur innocent ne pouvait exprimer q|
HADAHE EMILE DE GIRAROm. 215
sentir le repentir et la pénitence de Madeleine. C'est pourtant dans ce double moment qu'elle est surtout touchante. Aussi, malgré ces très-jolis vers,
Mais ce cœur ignorait le mensonge des larmes, Car il n'est point d'espoir et point de repentir Pour celle dont les plenrs ont appris à mentir*
Ange de Thyménée, espoir des âmes saintes, toi qui de l'amour bannis les chastes craintes. Et qui, d'un feu dirin sachant nous enflammer. Pour prix de nos vertus nous ordonnes d'aimer!
et plusieurs autres que nous pourrions citer, il faut convenir qu*il règne une certaine froideur dans cette œuvre. Satan y joue ce rôle de convention qu'on lui Voit remplir dans presque tous les poèmes taillés sur le modèle de ceux du dix-huitième siècle. L'intervention de Satan amène pourtant un assez bel effet à la fin du dernier chant, où le poëte, inspiré par les souvenirs chrétiens que la vue de Rome réveille dans son âme, raconte la passion de Jésus- Christ :
Les démons à leur tour connaissent la terreur ; Sur son trône branlé, Satan, plein de fureur, Du serpent favori voit la tête écrasée, La chaîne de la mort entre ses mains brisée; En vain de ses sujets il réclame l'appui, Ses captifs rachetés s'éloignent malgré lui.
Faisant taire leurs chants, les célestes cohortes Du royaume éternel ouvrent déjà les portes ; Vers les cieux attentifs un cri s'est élevé... L'âme du Dieu s'exhale... et le monde est sauvé!
Le dévouement des médecins français et des sœursi de Sainte-Camille pendant la pesle de Barcelone inspira madame Emile de Girardin; l'Académie française avait mis ce sujet au concours pour Tannée J822. «Si Tauteur du n<> 103^ dit le secrétaire perpétuel dans son rapport, en ne traitant qu'une partie du sujet, n'avait donné pour excuse et son sexe et son âge, l'Académie, à la perfection et au charme de plusieurs passages, aurait pu croire que la pièce était l'ouvrage d'un talent exercé dans les secrets du style et de la poésie; mais la simplicité touchante de divers tableaux, la délicatesse, je dirai même la retenue des pensées et des expressions, auraient permis d'attribuer l'ouvrage à une personne de "ce sexe qui sait si bien exprimer tout ce qui tient à la grâce et au sentiment. En se restreignant à l'éloge des sœurs de Sainte-Camille, l'auteur se plaçait en quelque sorte hors du concours, et dès lors l'Académie, qui a jugé l'ouvrage digne d'une mention honorable, a cru juste de lui assigner un rang distinct et séparé de celui des autres mentions, t Nous aurions mauvaise grâce à nous inscrire en faux contre l'éloge officiel; il a, du reste, été prononcé par un juge très-compétent, et habitué à voir toujours respecter ses arrêts. Napoline est le plus important des poèmes de madame Emile de Girardin. Le cœur, le monde et l'argent, voilà ce qu'elle a voulu peindre.
Napoline mourant est le génie éteint.
Énervé par le monde, en ses élans contraint ; Sous un châle de Tlnde ayant ployé ses ailes. Sous un chapeau d*Hcrbaut cachant les étincelles
MADAME EMILE DE GlRARDIIi. 217
Qui trahissent Torgueil de son front lumineux, * C'est un ange, i
L'ange a pour unique parent un vieux marquis.
C'était un de ces gens qu*on nomme bons garçons. De ces vieillards légers qu'on traite sans façons. Un quasi philosophe à petites idées , Aux discours peu décents, aux manières guindées.
Parmi les élégants, il cherchait son modèle ; Au temps de Louis treize, à la mode fidèle.
Le plumet de Cinq-Mars aurait paré son front ; Au siècle de Turenne, il eût singé Gramont, Richelieu sous Voltaire, et Flabaut sous Tempire. 11 imite aujourd'hui.... mais je ne puis le dire.
Fille d'une mère qui mourut jeune par désespoir d'amour, ardente, sympathique à tous les sentiments nobles et élevés, Napoline (le poète veut qu'elle soit fille naturelle de Napoléon, sans que cela ajoute quelque chose à rintérôt du drame) devait beaucoup souffrir avec un tel protecteur. Elle aima jeune, comme sa mère, un marin du môme âge qu'elle. Alfred l'aimait aussi; mais, vaniteux et ambitieux, il visait aux succès du monde et à la fortune. Il sacrifia les plaisirs du cœur à ceux de l'amour-propre et de l'argent; il obtint les bonnes grâces d'une duchesse, et sollicita la main d'une héritière opulente et stupide. Napoline pourtant est devenue riche par un hasard inattendu. Ce soir môme, elle doit voir Alfi;^d dans un bal, et lui apprendre cet événement qui change sa destinée. Elle arrive, elle s'assoit parmi les dan-
SIS MADAME tiHILE DE GIRARDIVr.
seuses; Alfred Ta aperçue, il va sans doute 8*ap« procher d'elle.
Mais ce yaste salon, Alfred l'a traversé,
Et Napoline voit que son regard Tévite...
Et Q*est une autre femme, une autre c[u*ii invite I
Cette femme, c'est la duchesse. Les propos et les médisances de salon retentissent de tous côtés sur le passage du couple :
Regardez
« Cette petite femme aux traits fins mignardés^ « Coiffée en Béarnais avec ce blanc panache; « Voyez-vous?
« — Pas encor, ce gros Anglais la cache.
« Je la vois ! elle est maigre et sèche à faire peur ! « Ce marin défrisé, c'est Alfred?
— Son valseur.
« "- Il est plus pâle encor que sa cravate blanche, « Ilaraird'unnoyé....
a ^ Qui valse avec sa planche. »
On comprend ce que devait souffrir la pauvre Na* poline en entendant de tels propos. Heureusement une vieille dame qui lui sert de chaperon a envie de passer dans la serre.
Dans la serre élégante On se promène» on rit. La vieillesse intrigante Soiu des myrtes en fleurs discute le budget ; Un vieux, duc d'une loi déplore le rejet Près d'un jeune ministre, et guette un portefeuille En tournant dans ses doigts un œillet quHl effeuille.
Cette soirée a brisé le cœur de Napoline» Elle prend
MADAME ÉMUiE DE GIRARDIN. 219
la résolution de se tuer dans Tappartement môme d'Alfred, pendant que celui-ci est au rendez-vous que la duchesse lui a donné la veille. L'heure du berger s'est écoulée.
Alfred de chez la belle a disparu sans bruit, Se demandant tout bas ce qui Tavait séduit ; Pressant les longs adieux et les regrets d'usage, Furtif, il est sorti par un secret passage.
Depuis qu'on s'est aimé, jamais amant heureui Après un rendez-vous ne fut moins amoureux.
A peiné a-t-il quitté sa nouvelle maltresse, Alfred d*une autre femme évoque la tendresse. Il songe à Napoline et reconnaît ses torts. Car avec la raison reviennont les remords ; Ce souvenir lui rend d* amoureuses idées :
Il compare soudain à ces grâces fardées , A ces attraits d^ emprunt, si laids sans ornements, Cette beauté native et ces contours charmants. Cet éclat qui faisait admirer Napoline.
Il se la figurait douce, aimante^ câline.
Pendant ce temps-là, l'infortunée Napoline mourait asphyxiée par le charbon sur le lit d'Alfred.
Voilà le poème. Madame de Girardin nous dit que dans la duchesse elle a voulu nous montrer le monde de Paris.
Nature d'opéra, vertu de mélodrame ; Ne donnant rien aux arts, rien à l'esprit, à l'âme, Abreuvant de dégoût ses plus cbers favoris... Voilà coHune j'ai vu le monde de Paris.
L'héritière représente l'argent.
L'béritière n'esl pas un portrait équivoque ; £n elle j'ai montré le vrai dieu de l'époque :
L*argent ! — qui rend Tesprit et le courage nuls, Qui change le génie et Tamour en calculs ; Uargent ! la providence ou plutôt la ressource De runiyers ! dieu saint ! dont le temple est la bourse.
Malbeureusement ces personnages, Alfred luimôtne, dans lequel madame de Girardin fait voir
Ce qu*on est dans le monde Quand on veut que la mode et l'argent tous seconde,
sont mentionnés par Tauteur, mais on ne les voit pas agir, on ne les entend point parler, ils ne vivent pas dans ce poëme ou plutôt dans ce récit, car Napoline est divisé par chapitres. L'héroïne seule a quelque apparence de réalité. Les jeunes demoiselles de la classe de Napoline ont rarement recours au suicide. Autrefois elles avaient le couvent, comment fontelles aujourd'hui? Le suicide n'est pas bien porté, qu'on nous passe cette expression, parmi les femmes bien élevées. Il n'est permis qu'aux filles du peuple de s'asphyxier. On sait presque gré à Napoline d'avoir eu le courage de son désespoir. Sa mort, qui dans le poème semble l'efTet d'une imagination exaltée et presque malade, revôt un autre caractère quand on lit la lettre qu'elle adresse la veille de son trépas à l'amie qui doit le raconter : « Ne pense pas que je meure par amour f tu le croiras peut-être dans ta naïveté I Oh I que je voudrais me tuer par amour I mon dernier soupir serait encore une illusion I Hélas ! non, ce n'est point parce qu'il me trahit que je me tue, c'est parce que moi je n'aime plus... c'est parce que je sens la lèpre d'égoïsme qui me gagne à mon
HADAHB ÉMILB DE OIRARDIN. Î21
tour; c'est parce que je ne veux pas vivre morte comme tous ces êtres que je méprise ; c'est parce que je ne veux pas traîner comme les autres femmes une existence misérable ; m'établir naïvement entre deux mensonges, prendre un mari pour le tromper, un amant pour le partager ; élever mes enfants dans une religion dont je doute, et leur prêcher faussement les devoirs que je trahis. »
Madame de Girardin écrit mieux en prose qu'en vers, elle est plus naturelle, plus vraie, plus éloquente. Ce fragment le prouve, et nous aurons peutêtre plus d'une fois encore l'occasion de le remarquer.
Madame de Girardin, avec infiniment d'esprit et de goût, ne voit pas toujours les choses d'une façon simple et naturelle ; les hommes et les faits lui apparaissent souvent sous un jour ikux et conventionnel qui leur enlève une grande partie de leur effet. Par exemple, dans une pièce de vers intitulée le Vote du 13 avril 1839, morccciu inspiré par un noble sentiment, et qui contient d'ailleurs plusieurs vers beaux et touchants, nous lisons la tirade suivante :
Semblable à ces héros que la Fable a chantés»
Il jura d'étouffer l'hydre d'iniquités,
Le gardien imposteur qui, dans son antre immonde,
Cachait la vérité pour asservir le monde.
Des armes, dans la latte, il n'avait pas le choix.
C'est au cœur qu'il fallait blesser l'hydre aux cent voix l
Il fallait s'abaisser à vaincre par la rase :
ÇéG fut un grand malheur que le martyre excuse.
Il parvint dans son antre en imitant ses cris , Il plongea le regard dans ses secrets surpris, li yit le fea sanglant oti son brandon s^allume, Il vit de quel poison se noircit sou écume.
Terrible, il a frappé le monstre épouvanté ; L'hydre rugit encor... mais le coup a porté.
Qui reconnaîtrait dans ce héros de la Fable, jurant d'étouffer Thydre d'iniquités, l'intelligent et habile journaliste qui venait de fonder la presse à 40 francs? Qui se douterait que dans cette hydre d'iniquités qui cache la vérité dans son antre immonde afin d'asservir le monde, le poôte a voulu personnifier le journalisme d'alors ?
Ces défauts de perspective se montrent souvent dans les œuvres de madame de Girardin. Ils sont, en général, l'indice d'une organisation peu propre au théâtre. L'art dramatique a surtout besoin de perspective, de composition et de réalité. L'auteur de iVapo/me avaitelle la vocation de la scène? Nous ne le pensons pas. Mais cette vocation, qui peut se vanter de la posséder aujourd'hui? Le public ne la demande pas d'ailleurs à ceux qui travaillent pour le théâtre. C'est en dehors d'elles-mêmes et dans les circonstances extérieures que la plupart des pièces contemporaines trouvent leurs causes de succès. Le nom , la position de l'auteur, sa réputation , voilà ce qui exciîe la curiosité, et non pas la pièce. Madame de Girardin se trouvait donc dans d'excellentes conditions pour aborder la scène; elle composa une comédie, V École des journalisteSy qui fut refusée par la censure en 1839.
Cette date n'est point indifférente. Par suite de
MADAME ÂMILE DE GIRARDIIT. 223
divers motifs puisés à une source respectable, madame de Girardin ne se trouvait pas, en 1839, en état d'écrire une comédie intitulée VÉcole desjouma' listes. Le journalisme Tavait blessée dans ses affections ; elle ne le jugeait, elle ne le voyait môme pas. Le journalisme était encore pour elle cette bydre d'iniquités dont nous parlions tout à Theure, et qu'il fallait écraser dans son antre immonde. Les dispositions d'esprit dans lesquelles se trouvait madame de Girardin étaient mieux faites pour inspirer la mordante hyperbole de Juvénal que la verve de Molière, pu reste, selon l'auteur, cette pièce est d'un genre tout à fait nouveau ; la comédie ne dure que pendant le troisième acte. Le quatrième acte est un drame , le cinquième une tragédie. Le premier et le second acte sont un vaudeville et une charge. L'auteur a voulu construire une tour de Babel dramatique. A la représentation, la tour se serait probablement écroulée. Le premier acte, où l'on fonde , au milieu d'une orgie, le journal la Vérité^ se termine par ces vers :
Voilà donc le pouvoir que Ton nomme un journal ! Royauté collective, absolu tribunal :
Un jugeur sans talent, fabricant d'ironie, Qui lue avec des mots un homme de génie; Un viveur enragé, s'engraissant de la mort; Un fou qui met eu feu TEurope et qui s'endort ; Un poëte manqué^ grande âme paresseuse Qui se fait sans amour gérant d'une dauseuse#.. Tous gens sans bonne foi, l'un par l'autre trabis ! Ce sont là tes meneurs, 6 mon pauvre pays !
Ces vers, qui résument tout l'esprit de la pièce, ont
224 MADAME EMILE DE (TlRARDm.
été écrits cependant dans la maison môme d'un journaliste, à côté de lui , auprès de son foyer, par une femme qui vivait entourée de journalistes , qui avait parmi eux ses meilleurs amis. Nous ne voulons défendre ici ni lejournalismeni le régime parlementaire; mais est-il bien vrai qu'en 1839 et aune époque quel< conque notre pays ait été mené par de pareilles gens, et qu'on ait jamais tué avec des mots des hommes de génie? Le mal dont souffre le grand peintre Morin, le héros de la pièce , et dont il meurt de jour en jour, d'heure en heure, ce n'est pas au journalisme qu'il le doit, mais à lui-même. C'est le mal qui cittacha une pierre au cou de Gros, qui brisa la tête de Nourrit sur le pavé de la rue de Tolède. Les attaques comme les louanges des journaux n'y peuvent rien. Nourrit, le front chargé de couronnes , l'objet des éloges et des regrets de tous les journaux de son pays, Nourrit, pour lequel travaille l'un des plus illustres maîtres de la musique moderne^ et devant qui s'ouvre une nouvelle carrière de succès , Nourrit ne peut supporter l'idée d'avoir un rival plus jeune, plus heureux que lui, et se jette par la fenêtre. Amour-propre ! vanité ! mais aussi sentiment de sa décadence, auquel se mêle chez l'artiste une idée amère de combat et de défaite. Lorsque Gros, avant d'attacher à son cou la pierre fatale, jeta un dernier regard en arrière, ce ne fut pas sur les journaux qu'il l'arrêta : les journaux sont toujours plus cléments au grand homme déclinant que le monde ; il songea à son salon vide, aux amis, aux connaissances qui le délaissaient^ aux élèves qui cherchaient
MADAME JËMILB DE GIRAEDIIV.
un autre maître , aux honneurs qui s'arrêtaient sur d'autres têtes, à l'influence qui l'abandonnait. Que pouvaient être à côté de cela quelques articles de journaux? Pas même la goutte qui fait déborder le vase. Il y a des natures d'artistes qui ne sauraient survivre à la perte de leur talent ni voir en face la gloire d'un rival. Gros devait-il sentir bien vivement la piqûre d'un journal lorsque, le jour même, le ministre avait enfoncé dans son cœur l'humiliation d'un refus de commande? En mal comme en bien , on exagère l'influence des journaux. Comme les louanges les plus vives, les plus ardentes devaient sembler ternes et décolorées à Nourrit au moment où il venait de lire les mêmes éloges accordés à l'heureux débutant de Guillaume Tell!
Madame de Girardin s'essaya ensuite dans la tragédie, et fit représenter successivement Judith et Cléopâtre. On n'a jamais rien pu faire de bon avec ces deux personnages; le dernier surtout n'inspire aucun intérêt. Qette femme sans cœur qui passe tour à tour dans les bras de tous les généraux de Rome , qu'on est toujours sûr, au lendemain de la bataille , de retrouver dans le bagage du vainqueur, cette courtisane royale qui reçoit sa couronne des mains de la force comme le salaire du plaisir, excite plutôt l'étonnement que la pitié. L'aspic caché sous les fleurs , qu'on nous passe cette comparaison, ressemble à une ficelle dramatique. La mort de Cléopâtre rappelle celle de Sardanapale, la mort du voluptueux, ne laissant après elle aucun exemple, aucun enseignement, rien qui élève et raffermisse l'âme.
Après ces deux essais, madame de Girardin revint
SfiO HADAIIB EMILE DB GIRARDITT,
à la comédie de mœurs et essaya de peindre la so^ ciété moderne dans Lady Tartufe,
On a dit que madame de Girardin avait hésité longtemps avant d'intituler sa pièce Lady Tartufe. Nous le croirions assez volontiers. Lady Tartufe est un titre marqué au coin de l'esprit des salons. C'est tto mot à décocher du fond d'un fauteuil, au milieu d'un petit cercle d'amis intimes , et qui vole droit comme une flèche à l'adresse de madame X... ou de madame ***. On l'applaudit alors sans en étudier scrupuleusement la portée. Mais au théâtre, on exige qu'une étiquette tienne tout ce qu'elle promet , et l'on ne se contente pas d'une épigramme quand od comptait trouver le dessin d'un caractère.
Un esprit délicat et fin comme celui de madame de Girardin ne pouvait s'y tromper; elle n'a pas eu probablement la force de sacrifier un joli titre , mais elle a dû sentir que son héroïne ne le justifiait pas. Madame de Biossac estnclle réellement digne de ce sobriquet de lady Tartufe que les salons lui ont dé* cerné? A la vérité elle est perfide, insinuante et cruelle ; d'une fausseté à transporter d'aise les mat^ très dans l'art du mensonge ; elle n'éprouve aucun scrupule à déshonorer une charmante jeune fille la veille de son mariage pour régner en souveraine ab* solue sur l'esprit et sur la maison d'un vieux maréchal de France qu'elle prétend épouser. Toutes ces coquineries sont d'un bon cru, on n'en saurait disconvenir, et on voit que madame de Biossac a étudié les modèles ; mais où on ne la reconnaît plus, c'est lors* qu'au moment de réaliser le rêve de sa vie ^ de tenir
MASAira ÉMILB DB GIIARDIIT. 227
cette toFtane, ce titre, ce nom illustre qui la portent tout à coup au plus haut rang de la société , on la Yoit compromettre le firuitde dix années d'hypocrisie et d'intrigue par une absurde passion pour un homme qui la déteste, et qui le lui déclare en termes positifs. Madame de Girardin a si bien senti cette contradiction, qu'elle essaye de la justifier au dernier acte. Je suis fille d'une bohémienne et d'un gentilhomme , dit madame de Blossac , aussi y a-t-il deux femmes en moi. Tantôt c'est la bohémienne qui l'emporte ayec ses mauvais instincts , ses vices et ses ruses ; tantôt c'est le sang pur d'une noble race qui coule dans mes veines, et je me sens transportée d'enthousiasme pour le grand et pour le beau. Une telle femme, avec sa double nature, peut devenir l'objet d'une étude physiologique intéressante, et donner lieu à de beaux effets dans le roman; mais, faute d'unité dans l'esprit et dans le caractère, elle répond mal au théâtre à l'idée que le nom de Tartufe, le caractère le plus logique qui ait existé, réveille en nous. Tartufe, nous dira-t'^on , malgré toute sa prudence , devient pourtant amoureux d'Elmire. La situation et le3 personnages sont bien différents. D'abord Tartufe ne ressent pas une passion enthousiaste comme ma-^daine de Blosaac, il est amoureux comme le sont les gem de son espèce, sans exaltation et sans tendresse; ce qu'il éprouve pour El mire , c'est de la concupis- Qeuce, De plus, il a tout intérêt à séduire la femme d'Orgon; une fois à sa merci, elle devient un instrument de domination , et le bonhomme de mari se trouve dominé et dompté.
228 lUDAMB ÉMILB DE GIBARDIir.
La donnée de Lady Tartufe est invraisemblable ; le caractère de cette femme est dépourvu de logique ; il ne faut donc point s'étonner de trouver beaucoup d'incohérence et de faiblesse dans l'ensemble de cette pièce. On reconnaît dans les détails la plume qui a écrit les Courriers de Paris. Nous ne dirons pas de madame de Girardin qu'elle peint à merveille, mais qu'elle invente à merveille la vie des salons dans une époque qui n'en a plus et qui n'en peut plus avoir; elle intéresse à des riens; elle colore de mille reflets des bulles de savon. Elle donne un esprit, parfois un cœur à des poupées de gaze. Personne ne comprend mieux qu'elle ces beaux enfants blonds aux jambes nues et roses qui courent dans les allées sablées des grands jardins ; elle les montre parfois plus jolis que nature.
Il y a dans Lady Tartufe une jeune fille , une pensionnaire d'une grftce, d'une candeur qui touchent un peu à la manière. Si notre mémoire est fidèle , cette ingénue sauva la pièce , dans laquelle jouait cependant mademoiselle Rachel. U faut prendre garde à ces enthousiasmes de première représentation, et se méfier des enfants et des jeunes filles en littérature. Il y a dans ces créatures faibles, naïves et charmantes, un moyen presque sûr d'attendrir le public qui voit et qui écoute. Le public qui lit y échappe plus facilement. La pensionnaire de Lady Tartufe ne nous a point semblé justifier à la lecture l'effet qu'elle avait produit à la représentation. Déjà madame de Girardin depuis Marguerite avait la spécialité des enfants ; on y ajoutait libéralement la spécialité des jeunes
MADAME ÉMILB DE 6IRARDIN. S29
filles. Rien de plus fâcheux que ces spécialités qui subdivisent Thomme à Tinfini. Tel auteur /atV le vieillard mieux que personne, tel autre est inimitable dans les quadragénaires; «elui-ci est spécial pour l'homme de trente ans, comme Balzac pour la femme du môme âge; il y en a qui ne peignent que les jeunes gens. Voilà bien des hommes, il nous semble y mais dans tout cela que devient l'homme?
Nous ne parlerons pas des deux dernières pièces de madame Emile de Girardin, quoiqu'elles aient beaucoup réussi toutes les deux. Mais le Chapeau de r Horloger Qi la Joie fait peur sont surtout des succès de comédiens.
Le talent de madame de Girardin nous semble mieux approprié aux conditions particulières du roman qu'à celles de la comédie ou du drame. On a fait trop souvent remarquer la différence qui existe entre les deux genres pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point. Le roman se prête plus facilement que le théâtre au laisser aller de la fantaisie , l'esprit individuel y est mieux à sa place, et le lecteur souffre plus volontiers que le spectateur que l'auteur prenne la parole au nom de ses personnages. Aussi préféronsnous les romans de madame de Girardin à ses pièces.
Le mieux réussi, le plus agréable de ces romans, c'est sans contredit Marguerite ou les deux amours , histoire délicate , touchante , spirituelle avec une pointe de paradoxe qui ne lui nuit pas. Une femme peut-elle aimer deux hommes à la fois? Cette question est difficile à résoudre ; mais comme lorsqu'une femme aime deux hommes dans un roman , il y a
toujours un de ces deux qui se fait moine oirqni se brûle la cervelle, il est permis de supposer qu'il a ses raisons pour cela. Évidemment, celui qui se tue n'est pas aimé. D'ailleurs, comme il faut bien que la femnxe finisse par choisir entre les deux hommes qu'elle aime, ce qu'elle fait toujours assez promptement, on peut conclure que celui qui reste est préféré à celui qu'on met à la porte. Si deux amours vivent à la fois dans le cœur d'une femme, c'est pendant un marnent si rapide, si court, qu'on peut dire presque qu'ils n'ont pas existé ; mais qu'importe? reste toujours la lutte entre la passion et le devoir, entre les sentiments qu'on éprouve et ceux qu'on voudrait éprouver, entre l'amour et l'amitié. Le spectacle d'une lutte pareille intéresse, émeut, touche, instruit, lorsqu'il est retracé par l'esprit fin et délicat d'une femme de cœur. Il n'y a pas autre chose dans Marguerite, et cela suffit.
Robert de la Fresnaye et Etienne d'ArEae aiment tous les deux madame de Meuilles, qui croit lesaimer également, et qui, dès la première entrevue avec Robert, le préfère malgré elle à Etienne. Autant ce der« nier est simple, vrai, autant son rival manque de naturel. Il est fait de cAtc, si l'on peut user de ce terme, et une femme de beaucoup d'esprit qui habite le Poitou écrivait à une de ses amies, au sujet de ces deux personnages : « Je le répète bien haut, et je le soutiendrai envers et contre tous, une femme intel* ligente, fière, sensible comme madame de Meuilles, ne saurait aimer un homme comme ce la Fresnaye. Fascination et rouerie, me répond l'auteur. Qu'est-ce
XA9AHE ÉHILE DI GIRAROIIT. S3)
k dire? et Tondrait-on nous ramener aux don Juan de l'époque du romantisme? Le cœur des femmes a marché depuis ce temps-là. Revenir à la fascination, bon Dieu! à quoi songe donc madame de Girardin?
Il Ici, le Robert de la Fresnaye a de nombreux partisans; cela ne m'étonne pas : la province en est toujours aut modes littéraires d'il y a quinze ou vingt ans ; mais à Paris il doit en être autrement. Ce la Fresnaye est mortellement ennuyeux avec toutes ses perfections. On n'est pas plus parfaitement beau, plus parfaitement spirituel, plus parfaitement courageux, plus parfaitement mélancolique, plus parfaitement adoré, plus parfaitement machiavélique et plus parfaitement héros de roman de 1832 que ce la Fres» naye, Sôye^ franche, ma chère : est-ce qu'on sauvé encore la vie du fils de celle qu'on aime ? Ceci est d'un suranné, d'un Poitou à faire frémir. Pour moi, je ne saurais aimer d'amour une personne qui m'a rendu un tel service ; la reconnaissance empêche l'amour. Est-ce qu'on trouble encore le cœur des pauvres femmes en leur jetant un de ces regards indéft-nissableif étranges ^ vagues ^ qui jouaient un si grand rôle dans les fascinations d'autrefois ? »
U y â quelque chose de vrai dans cette lettre. Madame de Girardin met souvent tm côté de mode dans ce qu'elle écrit, et cette mode n'est pas toujours celle du jour. Le danger de l'actualité, d'ailleurs, c'est qu'elle vieillit plus vite que toute autre chose. Où trotive trop souvent dans ses romans des phrases danë le genre de celles-ci : « On voyait à l'élégance de sd c&t)dte Qu'elle sortait des ateliers de Herbeau.
— Ce jour-là la duchesse était vêtue d'une robe de chambre dont les plis majestueux ne pouvaient avoir été drapés que par les doigts de Palmyre, la grande statuaire en satin. ))
Écoutez ensuite la conversation suivante : il s'agit des invités à une soirée.
— Aviez-vous Méry? demanda Etienne. Quel esprit merveilleux I
— Il n'est pas à Paris, sans cela... Mais nous avions Cabarrus, un esprit charmant, plein de vivacité, de trait, de finesse.
— Je le connais : c'est un homme fort distingué. Nous souscrivons très-volontiers à ces éloges, et
nous croyons que les deux interlocuteurs ont raison; mais ce Méry et ce Cabarrus nous rappellent un peu le Flahaut du poème de Napoline.
Des juges sévères ont reproché aux romans de madame de Girardin de n'être pas des romans, mais de simples récits entremêlés d'observations souvent ingénieuses et spirituelles sur les sujets qu'amène le fil de la narration. Le grand défaut de ces récits, ajoute-t-on, est de manquer de conclusion philosophique. On a dit particulièrement qu'il y avait dans Marguerite trop d'esprit pour un roman de cœur, et trop de cœur pour un roman d'esprit ; mais ce n'est là qu'un jugement de bel esprit, et qui n'a pas luimême d'autre mérite. Marguerite se recommande par des qualités sérieuses d'analyse, par \m ton de naturel et de simplicité qui donne une grande apparence de réalité aux développements d'une situation morale presque impossible. Un des principaux ca-
MADAME ÉMILB DE 6IRÀRDIN. 233
ractères du talent de madame de Girardin, c'est la
distinction; elle la cherche toujours; dans Jfar^ue-
riiCy elle la trouve. C'est par là surtout que ce roman
est supérieur aux autres romans de madame de Gi*
rardin, et qu'il est digne de leur survivre.
Nous ne dirons rien de la Canne de M, de Balzac^
de Mademoiselle de Fontanges^ ni des Nouvelles de
madame de Girardin, parce que nous avons bâte
d'arriver à celui de ses livres qui a fait le plus de
bruit et obtenu le plus grand succès, aux Causeries parisiennes*
Les trois volumes de Lettres parisiennes^ comprenant les feuilletons publiés dans le journal la Presse^ sous le titre de Courrier de Parisy et signé le vicomte CHARLES delaunat; ils embrasseut une période de douze ans, de 1836 à 1848. Quoique déjà fort affairée, la société d'alors accordait encore une assez grande attention aux œuvres de l'esprit. Le journalisme n'avait presque rien perdu de son prestige. On peut dire, en se servant d'une expression peut-être un peu exagérée, qu'un simple feuilleton faisait événement. Ceux du vicomte Delaunay obtenaient souvent cet honneur ; on en parlait, on les discutait, on les désirait quand ils se faisaient attendre, ils étaient devenus une puissance ; plus tard, et c'est là un grand signe de force, ils luttèrent de vogue avec le roman-feuilleton.
Maintenant ces feuilletons forment un livre, ils n'ont plus le charme et l'attrait de l'improvisation,
S3i HADAVB ÉMILH be girabdin.
la société qu'ils dépeignent n'eûste plus, nous sovûfmes tous bien loin des hommes et des choses qu'ils racontent, on peut se demander s'ils ont survécu à l'actualité qui les faisait vivre.
Non-seulement ils vivent encofe, mais il semble que réioignement lésait rajeunis; ils résument dans un cadre étroit mais élégant l'histoire de nos mœurs sous la monarchie de Juillet. Il serait difficile d'écrire quelque chose môme de sérieu:^ sur cette épo^ que sans les consulter. On a comparé les Lettres pa^ risiennes aux lettres de madame de Sévigné. Je trouve que c'est aller un peu loin. Quoiqu'elle écrive avec finesse et élégance, le style de madame de Girardin manque de ces tours ingénieux et piquants, de cette allure originale et primesautière qui distinguent le style de madame de Sévigné. Les caractères ne se* ressemblent pas non plus. Il est impossible d'ailleurs de comparer des lettres écrites pour le public, en présence du public, avec une correspondance intime, qui ne doit point voir le jour, ou tracée tout au plus avec la préoccupation d'un cercle restreint. Madame de Sévigné causait au milieu de sa famille et de queU ques amis, madame de Girardin parlait à tfeûte mille abonnés. Cela fait une différence. L'auteur des Let-» très parisiennes et l'auteur des lettres à madanie de Grighan ont cela de commun cependant qu'elles fournissent, sans s'en douter, d'utiles matériaux à l'histoire, que leur causerie jette des lueurs vives et charmantes sur la société de leur temps, et qu'il faut les lire toutes les deux si on veut bien connaître le dix-septième siècle et le nôtre.
MADAMB iviLÈ DE GIRARDIN. 235
Je ne voudrais pas commettre à mon tour le péché d'exagération, et mettre en parallèle deux esprits entre lesquels il y a si peu de proportion ; mais, sans comparer madame de Girardin à Montesquieu, on me permettra de trouver que les Lettres parisiennes ne sont point sans quelque analogie avec les Lettres persanes. Sous le pseudonyme de ses Persans, Montesquieu a voulu faire la critique des mœurs et dès institutions de son siècle; c'est aussi le but que s'est proposé madame de Girardin en endossant le frac du vicomte Delaunay. Tous les deux se sont sentis plus à l'aise sous un déguisement pour dire la vérité.
Madame de Sévîgné n'est point, à proprement parler, un écrivain moraliste. Montesquieu et madame de Girardin (j'insiste pour qu*on ne perde pas de vUe la distance qui les sépare) méritent ce titre à des degrés différents. Ce que l'un a fait pour le dix-huitième siècle en homme sérieux, en philosophe qui se délasse un moment dans l'observation des mœurs, des travers et des ridicules, l'autre l'a accompli pour le dix-neuvième siècle en femme spirituelle qui s'élève parfois en se jouant jusqu'à la philosophie. La critique des Lettres persanes est sans contredit bien autrement profonde et incisive que celle des Lettres parisiennes ; elle secoue les abus d'une main plus solide et plus vigoureuse, si solide et si vigoureuse qu'elle est parvenue à en ébranler plusieurs , mais pourtant madame de Girardin fait ce qu'elle peut, elle s'escrime avec audace et vaillance contre les vices de son temps> et tant pis pour le dix-neuviéme siècle en définitive.
s'il n'a mérité qu'un Montesquieu en robe de gaze, avec des fleurs dans les cheveux.
Chose rare et précieuse, il y a un écrivain moraliste dans madame de Girardin. Les pensées suivantes extraites des Z^^^re^joûmï^ne* suffiront à le prouver.
a Gomme les habits , les vertus suivent la mode. Gela ferait croire qu'elles ne sont que des parures. »
« Une conversation qui languit est un déshonneur pour une maltresse de maison. Il faut qu'elle la réveille à tout prix. Dans un si grand péril, tout lui est permis, tout lui devient secours. Elle ira jusqu'à se compromettre, elle racontera ses souvenirs les plus intimes, elle trahira son secret , elle dira ce qu'elle pense.... plutôt que de laisser tomber la conversation.
« Une véritable égoïste ne sait pas être fausse.
« Les femmes sont un ornement dans la vie, et la loi de tout ornement est de paraître léger, fin, délicat, coquet, ce qui ne l'empêche pas d'être en cuivre ou en or, en pierre ou en marbre.
— - «Un grand poète est l'expression de son époque; maudissez l'époque qui le fait naître si ses œuvres révoltent votre esprit, mais ne vous en prenez pas au poôte. »
-» « Les méchants ne sont pas seuls à faire des méchancetés. »
— « Nous connaissons de nouveaux mariés qui nous ont sérieusement avoué qu'ils ne désiraient point d'enfants parce que leur appartement était trop petit.
-» « Ce qui nous empêche d'avoir de l'imagination,
hadahb Emile de girardin. 237
c'est notre égotsme, car Timagination est toujours une distraction de soi-même. »
— « Les prétentions tiennent lieu de passion en France. »
— « Nos amis sont si exigeants pour nous qu'ils ont bien de la peine à se contenter de notre bonheur. »
— « Tout Français déteste la femme qu'il aime. » — • « Un Français n'aime beaucoup que la femme
qu'il méprise un peu. Les femmes d'un monde fantastique sont celles qu'il préfère ; comme elles sont dans sa dépendance par la misère de leur condition, il ne s'aperçoit pas qu'il est dans la leur par la pauvreté de son caractère, et il daigne leur obéir parce qu'il ne leur reconnaît pas le droit de lui commander. Ce sont les seules femmes à qui il daigne pardonner d'avoir plus d'esprit que lui, »
La forme de ces pensées , de la dernière surtout , est un peu négligée ; les Lettres parisiennes n'ont pas été revues avec tout le soin nécessaire, mais le fond en est vrai. Madame de Girardin a pu voir lesjfemmes du monde fantastique (on dit aujourd'hui demimonde) étendre peu à peu leur empire et régner à la fois sur la société et sur la littérature. La France est le pays du monde où l'on trouve, dit-on, les courtisanes les plus spirituelles et les plus charmantes; cela prouverait qu'on n'y aime plus guère que par désœuvrement et par vanité. La faute n'en est pas tout entière aux hommes, s'il faut en croire ces pensées de madame de Girardin.
— a L'ambition est toute la vie des femmes. Avoir
338 UADAIIB ÉUILE DE GIRARDIN*
de rimportance, c'est tout leur rêve^ L'amaat n'est pour elles qu'un succès. Être aimée , c'est prouver seulement que l'on est aimable.
-» « L'unique passion qu'elles puissent ressentir et comprendre, c'est la passion de la maternité, parce que l'amour maternel est une ambition sainte , un orgueil sacré. »
Là, où les femmes n'ont que de l'orgueil, leshommes n'ont bientôt que de l'indifférence; les quelques extraits pris çà et là (peut-ôtre d'autres feront-ils un meilleur choix) dans les Lettres parisiennes suifûsent à faire comprendre le talent de l'auteur, et à expliquer pourquoi ses causeries ont obtenu plus de suo ces que ses autres ouvrages, que ses pièces surtout* Au théâtre les digressions ne sont guère de mise. Pas de gentillesses qui n'aient rapport à l'action, de bro^ deries qu'on détache à volonté. Le spectateur est vite fatigué de ces fantaisies; la route est longue, il faut aller au galop , môme à la montée. Le chemin du feuilleton au contraire peut suivre tous les détours ; on gravit la colline à pied, on cueille des fleurs, oa chasse aux papillons* Madame de Girardin est pres« que toujours heureuse dans cette chasse, sa freloche amène sans cesse des insectes rares et brillants. Elle excelle à piquer les ridicules d'une fine aiguille d'acier, et à les ûxer dans ses livres , où on les admire sans oser les toucher, de peur que leur éclat ne s'évanouisse. Il y a des talents réels qu'il ne faut pas approfondir, celui de madame de Girardin est de ce nombre; il n'est ni très-profond ni très-élevé, mais il a de la justesse parfois , et toujours du brillant. On
HADÀini tXI£B DB «IBAHDUr. t39
petit le comparer à un livre doré sur sa tranohe» le filet d'or est mince sur chaque feuillet, mais de loin tsa vue est éblouissante.
Madame de Girardin ne s'accommodait pas trop du grand succès de ses Lettres parisiennes. « U est ar- « rivé eecii dit-elle dans sa lettre du 30 mars 1844 : a Un éditeur audacieux a imaginé de réunir en voit hime ces feuilletons éphémères, griffonnés à la I* hâte, et que nous croyions voués au plus favorable « oubli. Cette collection de commérages a obtenu un il succès inespéré. Un homme d'esprit, après l'avoir « parcouru, en a fait un éloge mémorable. C'est « étonnant comme ça supporte la lecture, a-t-il dit ; M et l'on n'a jamais rien dit de plus flatteur sur un « livre.
« Mais si le moi est flatteur pour un livre, il est a moins agréable pour l'auteur. Et nous découvrons « tristementcette affreuse vérité : c'est quedetousnos a ouvrages écrits avec soin, avec prétention , le seul « qui ait quelque chance de nous survivre, estpré- « cisément celui dont nous faisons le moins de cas
« On nous a donc métamorphosé malgré nous en une Cl espèce non pas d'historien, mais de mémorieny un c de ces écrivains sans valeur que les grands écri- « vains consultent , un de ces mauvais ouvriers qui « ne savent rien faire par eux-mêmes, mais qui ser- « vent à préparer de l'ouvrage aux artistes de talent; V nous sommes à l'historien ce que l'élève barbouil- M leur est au peintre, ce que le clerc est au procureur, ^ ce que le manœuvre est au maçon , ce que le mar*
240 HADAMB EMILE DE GIRABDIX.
€ miton est au chef. On appelle le premier» rapin; le « second 9 saute-ruisseau; le troisième, gâcheur; le « quatrième, gâte-sauce. Nous ne connaissons pas < le surnom dérisoire qu'on donne au gàte-sauce « historique : ce métier infime doit avoir aussi quel- « que sobriquet ; nous ignorons le mot , mais il doit (( exister, peut-être que c'est : journaliste. »
N'est pas journaliste qui veut, surtout journaliste comme madame de Girardin. On ne trouverait pas dans la littérature une œuvre plus difficile à accomplir que cette histoire au jour le jour des mœurs, de la littérature , du théâtre, des modes, des plaisirs d'une société élégante et polie. Il n'en est point qui demande plus de délicatesse, plus de pénétration , plus de légèreté et plus de sérieux dans l'esprit. Prolonger au delà de la minute qui les voit naître et mourir ordinairement l'existence de ces riens éphémères dont se compose ce qu'on appelle l'actualité, c'est accomplir un des plus rares miracles de l'art de l'écrivain.
Madame de Girardin dédaignait trop la gloire du journal. Journaliste elle-même , mariée à un journaliste, par une de ces inconséquences qui choquent moins dans une femme, elle n'aimait pas le journalisme. On a vu dans V École des journalistes jusqu'où elle poursuit sur ce point l'aveuglement , on peut le dire, et la passion. Dans ses lettres, elle ne perd pas non plus une occasion de s'en prendre aux journaux.
c II y a quelques jours, un des plus francs mo- « queurs entre les journalistes, spirituel et barbare i\ s'il en fut, rencontra chez un jeune député de ses
UADAHB ÉUILE DE GIRAKDIIT. f4l
« amis M. Vat..., qu'il a longtemps poursuivi de ses <( épigrammes, mais qu'il ne connaissait point. La a conversation était fort animée ; les questions étaient a fort importantes, et chacun par la sympathie des « idées se trouvait entraîné à dire sa pensée avec uue « franchise dont il était surpris. C'était une de ces c( conversations où les hommes se jugent, tant parce c qu'ils osent dire, que par ce qu'ils ne disent pas. « Après une grande heure, M. Vat... se retira. A « peine avait-il fermé la porte : •— Voilà, ma foi, un (f homme qui me plait ! s'écria le journaliste, toutes € ses idées sont les miennes... C'est un homme d'es- « prit; comment l'appelez-vous? -» C'est M. Vat... « — Quoi ! c'est là Vat... sur qui j'ai dit tant de fo- « lies !... Et le journaliste se mit à rire; puis il ajouta finement : -» £h bien I ce n'est pas du tout comme « cela que je me le serais figuré d'après le portrait... « que j'ai fait de lui. » Cette fois la raillerie est piquante et spirituelle, mais madame de Girardin ne raille pas toujours aussi doucement le journalisme et le régime parlementaire qui est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la seconde bête noire de l'auteur des Lettres parisiennes.
Le talent de madame de Girardin est surtout un talent de femme, elle est restée la plus femme de toutes les femmes qui ont écrit de notre temps ; on pourrait donc placer aussi au chapitre complaisant des inconséquences féminines cette haine du régime parlementaire si fréquemment exprimée, et si peu explicable chez la femme du rédacteur en chef de la Presse et du député de Bourganeuf. Il n'est sorte d'é-
têlÈ VADAire <MIIB DB GIRA1IDIN.
pigrammes dont elle ne poursuive ces pauvres représentants des éleeteurs à deux cents francs ; toute occasion lui est bonne pour se moquer de la Chambre et du régime constitutionnel. Madame de Girardin était peutrétre moins inconséquente qu'il le semble au premier abord. Malgré ses apparentes hardiesses, l'auteur des Lettres parUienneSy et ce faX là une des causes de son succès, n'était souvent que l'écho fidèle des sentiments et des idées de la bourgeoisie. Cette haine irréfléchie du journal et de la tribune prenait sa source dans un certain instinct d'appréhension et de crainte. La société supportait la liberté plutôt qu'elle ne l'aimait réellement; elle en usait tout en la redoutant. Cette alliée récente lui paraissait peu sûre, et la société d'alors s'appuyait sur la liberté, tout en s'apprôtant à la sacrifier à la première circonstance. Aussi, comme nous l'avons dit, les attaques contre les journaux et contre les chambres qui reviennent si souvent dans les feuilletons de madame de Girardin eontribuèrentelles beaucoup à les faire lire avec empressement. La politique des Lettres parisiennes était bien la politique des salons de l'époque. Il est bien difficile, par exemple, de dire en quoi elle consistait, cette politique. Les opinions de madame de Girardin sont peu aisées à démêler. Elle attaque et elle défend tour à tour Charles X et Louis-Philippe, la branche cadette, le pouvoir royal et les chambres, la monarchie et la démocratie. Elle est un peu comme la bourgeoisie elle-même, ennemie à la fois de l'autorité et de la dberté.
MA&AIIB ÉMUiE Dl 6IIURDIK. 343
Quand vient la république, on sourit de voir cette femme intelligente, distinguée, généreuse, se mettre à la remorque du Constitutionnel ^ servir à ses lecteurs la purée d'ananas^ crier à Taristocratie, parce que Armand Marrast donne une fôte à l'hôtel de la présidence, et au retour de 93, parce que quelques personnes s'appellent citoyen au lieu de monsieur. Rendons-lui pourtant cette justice : madame de Girardin eut elle aussi en Février son moment d'entraînement et d'enthousiasme le jour où elle reprocha à la république d'oublier les femmes, de faire des lois qui refusaient le droit de voter à l'auteur de Mauprat^ de Valentine^ de la Mare au Diable^ et qui l'accordaient à son laquais; et le jour encore où elle écrivit, la veille des funestes journées de juin, ces lignes touchantes : «Il n'y a que les femmes des deux partis menaçants qui puissent, par leur éloquence avant le combat, forcer le» hom* mes à être généreux, et par leur amour après le sacrifice, les consoler de l'avoir été. »
Quoiqu'il y ait beaucoup de politique dans les Let^ très parisiennes^ ce n'est point par là qu'elles vivront, mais par l'analyse des sentiments et la peinture des mœurs modernes, par la critique littéraire, par les portraits, par l'observation fine, spirituelle, enjouée des caractères et des événements, par un mélange de mélancolie et d'esprit sensible surtout depuis le commencement du second volume en 1844. Madame de Girardin entrait alors dans l'âge où l'on regarde au-^ tour de soi et où l'on souffre de se sentir seule«
244 MADAME iUÏLE DE GIRARDIK.
G*est le jonr où Marie Enfiinta le Sauveur, C'est le jour où je prie Avec plus de ferveur.
D*un long chagrin mon âme Ce jour-là se défend.
Vierge! je suis femme, Et je n*ai point d*enfant.
Ce fut la souffrance constante de madame de Girardin; on le sentait pour ainsi dire en la voyant belle et triste partout. Il y a dans les vergers des arbres qui lui ressemblent. Le tronc est droit, la branche forte, la feuille touffue ; pourtant l'aspect de Tarbre est sombre, ses fleurs ont été gelées, il n'a pas de fruits. A l'heure où la jeunesse s'en va, cette souffrance de l'isolement doit paraître plus poignante. Mais les grandes douleurs sont comme de hautes montagnes d'où l'on découvre mieux la vérité. Le talent de madame de Girardin aurait ressenti cette salutaire influence si la mort n'était point venue le briser, et peut-être, dans le roman et au théâtre, se serait-il élevé, agrandi et étendu; ses lettres, si elle eût jugé à propos de continuer sa correspondance avec le public, auraient gagné en profondeur et en élévation. De son vivant on se plaignait de son silence. Ses éditeurs nous l'ez* pliquent dans un avant-propos qui précède le tome premier des lettres. « Où la compression a tous les (( droits, la raillerie n'en a plus aucun. Alors i'his- <( toire qui plaisante et qui passe, l'histoire vivante, « n'a qu'à se taire pour laisser passer l'histoire qui « juge et qui reste.»
(( Telle est l'explicalion que madame Emile de Gi- (( rardin donnait elle-môiue de son silence dans l'avis <( placé en tête du volume intitulé le vicomte de lau- « NAY réimprimé en 1853, alors que nul ne préce voyait et ne pouvait prévoir que deux ans après, le (( 23 juin 1855, à ce silence temporaire succéderait « le silence éternel. »
Ainsi, après avoir chanté la liberté au début, madame de Girardin, qui semblait l'avoir oubliée, a protesté pour elle k la fin de sa carrière.