‹ Les matinées littérairesChapitre 32 sur 56 · L'OISEAU · texte numérisé non relu

L'OISEAU

Quand le bruit s'est répandu que M. Michelet allait publier un livre sur les oiseaax, les amis de riUustre historien n'ont pas été sans inquiétude. Nous vivons dans un temps où la lassitude s'empare facilement des meilleurs esprits, où le poids des grands travaux accable les âmes , où les plus robustes épaules semblent faiblir sous le fardeau de l'idée. L'ennui est la maladie du jour; on veut y échapper par le changement. M. Michelet s'est41 laissé gagner à la contagion? va-t-il fermer le livre de l'histoire pour faire l'école buissonnière, et, grand enfant, se mettre à dénicher des merles?

L'oiseau I Tout ce qui pouvait être dit sur ce sujet, Toussenel ne vient-il pas de nous le dire de la façon la plus spirituelle, la plus charmante, la plus originale?

Toussenel est chasseur , pécheur et voyageur ; il aime les grands bois, les bruyères solitaires, la plaine cultivée, la montagne sauvage ; il s'est promené sur les grèves des lacs et sur les rives des deux mers; il a le coup d'œil du chasseur et l'instinct du poète;

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il a suivi d'un regard curieux la caravane des dseaux de passage ; il sait l'heure et le jour fixe des migrations de la caille , du râle, de la bécasse. Le canard sauvage lui a confié le secret de son existence aven-^ turteuse ; l'aigle et le faucon lui ont raconté leurs aventures de guerre et de chasse. U n'est pas un vo« latile sous notre ciel qui ne connaisse Toussenel. Leur oonfiance va même jusqu'à le consulter sur leurs âinoUf s. H môle le récit à Tobsenration ^ il sait être instructif et àmUlant. Et puis » il a l'avantage d'être un ndvateuri de viser à faire une révolution en histoire naturelle. On dit même qu'il y est parvenu. M. Michelet a bien assez de s'occuper des hommes sans slonge^ aux oiseaux. Ses yeux brûlés à l'éclat de la lâmpé soht trop faibles pour suivre l'alouette dans le ciel, pour distinguer la fauvette dans le feuillage. Qu'il reste dans son cabinet la plume à la main, laissant aux jambes nerveuses de Toussenel la guêtre de cuir et le soulier ferré , trop lourds pour ses pieds débiles. Ainsi parlaient quelques amis de l'auteur de VHistoire de France, Son livre sur Toiseau a paru, et ils ont pu se convaincre que leurs alarmes n'étaient pas justifléeSé

Ne vous est'-il pas arrivé quelquefois » au milieu d'une page entamée ou d'une lecture commencée » d'entendre tout à coup le chant d'un oiseau, le hour-* donnement d'une abeille , de voir un papillon égaré se glisser dai\s votre chambre à travers la persienne entr'ouverte ? Aussitôt la plume s'arrête involontairement, le livre se ferme comme de lui-même, l'espHt prend les ailes de l'oiseau, de l'abeille, du pa^

pillon; il bourdonne, il voltige, ii s'envole, et l'âme part avec lui. On a beau tâcher de le retenir, il vous emporte, il faut le suivre. Le travail entrepris reste interrompu ; on ne s'y remettra qu'en achevant le rêve. L'esprit a besoin de distractions; quand le hasard ne lui en fournit point, il s'en crée lui-môme. Quittant le tableau religieux qui absorbe toute sa pensée, un peintre jette sur la toile une troupe de bohémiens ; entre deux scènes d'un drame terrible , un poète rime une chanson. C'est ainsi qu'entre la Renaissance et les Guerres de religion^ M. Michelet a écrit VOiseau. Un jour qu'il se promenait dans la campagne pour échapper à l'oppression fatale de la Saint-Barthélémy, les buissons lui ont fourni ses bohémiens, les bosquets sa chanson; il a trouvé sa distraction dans un nid qui venait d'éclore.

La nature est la grande consolatrice des cœurs blessés. Grands ou petits, nous souffrons tous plus ou moins d'une blessure secrète. Le destin a déçu nos espérances ; ce n'est pas en un jour qu'elles peuvent renaître. Nous nous sentons presque désintéressés du spectacle du monde, aussi la nature parle-t-elle plus vivement à l'âme. On l'aime davantage, on éprouve plus vivement le besoin de se rapprocher d'elle. 11 semble que l'indifférence , pour ne pas dire plus, qu'on ressent pour les hommes se change en sympathie pour les animaux.

Mon père était oiseau, '

Ma mère était oiselle,

chante la Marguerite folle dans la prison où Faîist va

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venir. Notre époque ressemble un peu à la pauvre fille : elle veut s'enfuir, elle veut s'envoler, elle répète le mot de Marguerite et le mot du livre dont nous parlons : Des ailes 1

Musa aies, disaient aussi les anciens. Il faut en effet que la poésie s'élève dans les régions infinies , et (qu'elle cherche toujours à monter plus haut. Qui rapportera aux hommes le secret de Dieu , qui leur donnera des nouvelles du ciel, si ce n'est elle? La muse est présente dans le livre dont nous nous occupons aujourd'hui. On entend pour ainsi dire le battement harmonieux de ses ailes dans chaque page de ce style qui vit et chante librement comme l'oiseau. Outre ce charme perpétuel de mouvement et de vie, l'ouvrage tout entier est rempli de la poésie pénétrante et douce du ménage, on sent qu'il est sorti de l'union intime de deux cœurs, de la sainte collaboration du foyer conjugal; l'homme et la femme ont mis en commun leurs idées et leurs sentiments, leurs études et leurs impressions. De là le caractère particulier de ce livre, né un peu comme l'oiseau. D'abord le nid b^i par le mâle, qui trace le plan , va chercher les matériaux les plus lourds de la construction, les apporte dans son bec , fait le gros de la besogne; puis l'œuf couvé par la femelle , auquel le mâle aux heures de fatigue de sa compagne communique un peu de sa chaleur ; les petits sont éclos, il faut les défendre , les nourrir, les instruire à se tenir debout, à voler, à chanter ; ainsi dans ce volume la femme écrivait, le mari redressait la phrase, lui enseignait le vol et le chant.

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