‹ Les matinées littérairesChapitre 34 sur 56 · L'OISEAU · texte numérisé non relu

L'OISEAU

pour lui pleins d'embûches; la nuit, c'est la dent de ranimai ; le jour, le fusil de l'homme. L'enfant et la couleuvre, deux serpents, guettent sa nichée. Nous voyons au printemps, parure barbare, les petites filles porter un collier d*œufs à leur cou. Si vous voulez que l'homme soit moins cruel^ apprenez à l'enfant à respecter le nid. S'il a échappé au chasseur, à la fouine, à l'enfant, à la couleuvre, d'autres périls attendent l'oiseau. Le temps des migrations arrive, il faut quitter la France, passer eu Italie, franchir les Âlpes, la Méditerranée. L'oiseau de proie le guette au passage, l'attend à l'entrée de la gorge et de la vallée. Il a choisi la route de la mer, il traverse la Provence, il vole à tire-d'aile, mais un chant le poursuit dans l'espace ; ce chant fraternel qui l'appelle, d'où part-t-il? il ralentit son aile, il vole plus bas pour l'entendre, il y répondi Fuis, pauvre voyageur I complice involontaire de l'homme, c'est un prisonnier qui t'a vu passer dans les airs et t'a jeté son cri d'adieu ; le dur Marseillais t'attend dans son poste recouvert de feuillage. De la cage au ciel, du prisonnier à l'oiseau libre s'échange un duo de joie et de fraternité ; ce dernier s'arrête, le plomb l'atteint sautillant et vif sur le cimeau perfide ; il tombe sanglant sur la cage de son frère qui l'a trahi. Cette chasse au poste, que le Marseillais pratique avec fureur, est une des plus cruelles qui se puissent imaginer, et surtout l'une des plus déloyales. Les Marseillais se plaignent de ne plus pouvoir la faire. L'oiseau aurait fini par reconnaître le piège qu'on lui tend? Quoiqu'il en soit, la Provence est punie de

la barbarie de ses enfants. A peine quelques papillons égayent la solitude de ses campagnes : dans son ciel bleu pas une aile, dans ses amandiers pas un chant.

M. Michelet en veut aux rapaces, à ces meurtriers au front déprimé qui n'ont qu'un bec et pas de visage, à ces brigands ignorants et grossiers qui savent à peine se bâtir une aire et ne peuvent pas construire un nid pour abriter leur couvée. Il fait surtout une rude guerre à l'aigle, que la science moderne soumet k de rudes épreuves depuis déjà plusieurs années, et qui risque fort de sortir fort amoindri des grands et menus procès qu'on lui intente. M. Michelet lui préfère comme générosité et comme courage le faucon, sans éprouver cependant pour ce dernier une trop vive tendresse. En revanche le corbeau est son ami, témoin le portrait suivant qu'il trace de cet oiseau, quelque peu calomnié, parait-il, jusqu'ici : a Sans aller jusqu'en Amérique, vous pourrez, au jardin des Plantes, voir l'ascendant des petits sur les grands, de l'esprit sur la matière, dans le singulier tôte-à-tôte du gypaète et du corbeau. Celui-ci, animal très-fin, et le plus fin des rapaces, qui, dans son costume noir, a l'air d'un maître d'école, travaille à civiliser son brutal compagnon de captivité. Il est amusant d'observer comme il lui enseigne à jouer ; Thumanise, si l'on peut dire, par cent tours de son métier; dégrossit sa rude nature. Ce spectacle est donné surtout quand le corbeau a on nombre raisonnable de spectateurs. Il m'a paru qu'il dédaigne de montrer son savoir-faire pour un seul témoin ; il tient compte

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^ de l'assistance, s'en fait respecter au besoin. Je l'ai vu relancer du bec les petits cailloux qu'un enfant lu! avait jetés. Le jeu le plus remarquable qu'il impose à son gros ami, c'est de lui faire tenir par un bout un bâton qu'il tire de l'autre. Cette apparence de lutte entre la force et la faiblesse, cette égalité sima» lôe est très-propre à adoucir le barbare, qui s'en soucie peu, mais qui cède à l'insistance et finit par s'y prêter avec une bonhomie sauvage.

« En présence de cette figure d'une férocité repoussante, armée d'invincibles serres et d'un bec crochu de fer qui tuerait du premier coup , le corbeau n'a pas du tout peur. Avec la sécurité d'un esprit supérieur, devant cette lourde masse, il va, il vient et tourne autour, lui prend sa proie sous le bec; l'autre gronde, mais trop tard ; son précepteur, plus agile, de son œil noir, métallique et brillant comme l'acier , a vu le mouvement d'avance ; il sautille, au besoin il monte plus haut d'une branche ou deux ; il gronde à son tour, il admoneste l'autre.

(( Ce facétieux personnage a, dans la plaisanterie, l'avantage que donne le sérieux, la gravité, la tristesse de l'habit. J'en voyais un tous les jours dans les rues de Nantes, sur la porte d'une allée, qui, en demi-captivité, ne se consolait de son aile rognée qu'en faisant des niches aux chiens. Il laissait passer les roquets ; mais quand son œil malicieux avisait un chien de belle taille, digne enfin de son courage, il sautillait par derrière, et, par une manœuvre habile, inaperçue, tombait sur lui, donnait (sec et dru) deux piqûres de son fort bec noir ;. le chien fuyait en criant

260 LES POÉSIES EN PROSE DE M. IflCHELET.

Satisfait, paisible et grave , le corbeau se replaçait i son poste, et jamais on n'eût pensé que cette flgure de croque-mort vînt de prendre un tel passe-temps. » On peut lire le reste dans le livre, et on verra que le morceau tout entier ressemble fort à une réhabilitation. Qu'est-ce d'ailleurs que cet ouvrage, sinon une réhabilitation complète de l'oiseau en général ? M. Michelet a voulu nous faire comprendre et aimer cette créature charmante qui vit si loin et si près de nous en même temps, et qu'on pourrait en rapprocher davantage. Bien mieux que le chien et les autres animaux, l'oiseau est l'ami de l'homme et la joie de la maison. Victor Hugo a dit dans les Feuilles d'automne :

Préservez-moi, Seigneur, préservez ceux que j'aime, Préservez mes amis et mes ennemis même,

Dans le mal triomphants, De voir jamais Tété, Seigneur, sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseau, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants.

L'oiseau est éclatant comme la fleur , laborieux comme l'abeille; de plus que la fleur et l'abeille, il a l'amour, il a le chant. L'oiseau dans la cage chante plus gaiement quand il voit l'enfant; il reconnaît l'aïeule, et vient becqueter la main qui lui donne la pftture. L'oiseau libre entoure l'homme de sa joie ailée et de sa poésie. Bien avant l'hirondelle, le merle de toits, perché sur la cheminée voisine , nous annonce que le printemps va venir; le cri du moineau nous éveille à l'aurore; ce pigeon qui chemine le

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long du trottoir nous apporte un souvenir de la campagne; cette bande lointaine d'oiseaux voyageurs qui passe à Thorizon brumeux nous jette dans une vague et douce rêverie. Il n'est pas jusqu'à la corneille dont le cri triste et rauque n'ait un certain charme quand oh l'entend au coucher du soleil, et qu'il semble donner le signal de la fin d'une longue journée de travail. Pour le captif, pour l'exilé, l'oiseau qui passe c'est le pays, c'est l'espérance. Qu'elle est douce parfois et fortifiante la voix de l'oiseau! J'ai vu autrefois, dans un village des environs de Paris, planter un jeune peuplier en grande pompe. Il est encore debout, caché au milieu d'autres arbres. Sombre et découragé, je passais un soir devant cet arbre ; tout à coup mon cœur se sentit plus gai et plus fort, la brise printaniëre agitait le peuplier oublié, et un rossignol chantait dans son feuillage.

L'mSECTE

Un beau soleil de juin vient de se lever; collée au pampre que la brise balance, la cigale commence sa chanson, l'abeille et le papillon volent aux fleurs entr'ouvertes, la libellule rase les eaux de son aile bleue, la fourmi court dans le sillon. C'est l'heure où tout insecte est charmant dans l'activité qu'il déploie, où la mouche même, que le matin réveille, a sa grâce et sa gaieté dans un rayon. Viennent les heures chaudes et somnolentes , ces bruissements, ces murmu-

res si gais tout à rbeore formeroat une harmome dont la douceur monotoue inYitera l'homme au repos. Quand tout est silence et calme dans les champs, l'in* secte sous rherbe, dans les airs, traYaille et bourdonne. Mais le soir arriTC , le grillon remplace la cigale , le phalène voltige autour des belles de nuit épanouies ; tous deux amoureux de Téclat» le papillon brillant et Thumble moucheron viennent se brûler au feu de la lampe. Il n'est pas d'heure, pas de minute où l'homme ne sente le voisinage de l'insecte ; bien plus que l'oiseau , il est la vie et la parure des champs. L'oiseau s'éloigne davantage de l'homme , qui n'entend que sa voix lointaine , qui n'aperçoit que son plumage ; il a les bois pour s'y cacher, les cieux pour s'y perdre. L'insecte marche, rampe, saute, court , il vole aussi ; mais le vol du papillon le plus robuste n'est pas tellement agile que le filet de gase d'un enfant ne puisse l'arrêter au passage.

Ainsi parlent les partisans de l'insecte, et ils ont soin d'ajouter :

L'insecte ne redoute pas l'homme ; la fourmi travaille à ses côtés, le bourdon entre familièrement chez lui , l'abeille se pose sur le bouquet de fleurs qu'une femme porte à son sein, la guôpe suspend sa ruche mobile à ses plafonds. Tout cela a son côté vrai; cependant cet être téméraire et familier ne s'apprivoise jamais, un seul excepté, laid, timide, renfrogné, l'araignée. C'est la musique qui fait ce mira» cle : (c On a souvent parié, dit M< Michelet, de Tarai* « gnée musicienne de Pellisson. Une autre anecdote « moins connue n'est pas moins frappante. Une de

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CI ces petites victimes qu'on fait virtuoses avant l*àge, o Bertboine, célèbre en 1800 , devait ses étonnants « succès à la réclusion sauvage où on le faisait tra- « vaillér. A huit ans , il étonnait, stupéfiait par son « violon. Dans sa constante solitude, il avait un ea- « marade dont on ne se doutait pas, une araignée.;. « Elle était d'abord dans l'angle du mur, mais elle H s'était donné licence d'avancer de l'angle au pu- « pitre, du pupitre sur l'enfant, et jusque sur le bras u si mobile qui tenait l'archet. Là , elle écoutait de « fort près , dilettante émue , palpitante. Elle était € tout un auditoire. Il n'en faut pas plus à l'artiste « pour lui renvoyer, lui doubler son âme. L'enfant « malheureusement avait une mère adoptive qui, un « jour, introduisant un amateur au sanctuaire, vit le « sensible animal à son poste. Un coup de pantoufle « anéantit l'auditoire. L'enfant tomba à la renverse, «t en fut malade trois mois, et il faillit en mourir. » Je plains sincèrement cette pauvre araignée, mais est-il bien sûr qu'elle fût apprivoisée ? Au son du violon elle sortait de son trou, venait se poser sur le bras de l'enfant; eût-elle reconnu sa voix, eût-elle obéi à un autre signal qu'à celui de la musique? le concert fini elle courait vite à sa toile , et le pauvre virtuose restait seul. Un chien, un moineau, un lézard, un rat même ne l'aurait point abandonné, et, le plaisir fini , se serait attaché à lui par reconnaissance. Pas la moindre reconnaissance à attendre de l'insecte. Sauvez une fourmi qui se noie, à peine revenue à elle-même, vous la verrez s'enfuir avec une vitesse incroyable , comme si elle avait peur que

VOUS lui demandiez le prix du bienfait. Le quadrupède et l'oiseau s'adressent quelquefois à rhomme dans leur détresse , Tinsecte jamais. L'oiseau reconnaît la main qui l'a nourri , le sein qui l'a réchauffé, la voix qui l'a consolé. N'attendez rien de l'insecte. Sauvez de la poussière , des attaques de la fourmi , du pied des passants, un papillon traînant sur le chemin son aile déchirée ; faites-lui en rentrant un lit de fleurs sur lequel il puisse reprendre des forces; les forces revenues et la fenêtre ouverte, le papillon ingrat quitte son asile, qu'il ne saurait plus retrouver, La pie, le corbeau, le sansonnet, reconnaissent les enfants, et se laissent prendre, caresser par eux ; mais non pas le grillon, hôte aussi de la maison sans être membre de la famille : blotti bien chaudement au fond de l'âtre, s'il chante c'est pour lui, son chant est le refrain sensuel du bien-être, de l'égoïsme satisfait. L'oiseau au contraire chante parce qu'on l'écoute, parce qu'il sent qu'il fait plaisir aux autres. On a rempli des livres et des livres avec des traits de dévouement, de générosité et de reconnaissance du quadrupède et de l'oiseau envers l'homme; on n'en cite pas un seul de la part de l'insecte. Les premiiers ont un cœur, le second n'en a pas.

M. Michelet va se récrier, car il juge l'insecte beaucoup plus favorablement que moi, et il a une bien plus grande autorité pour le juger; il Ta vu de près, il a vécu dans son intimité, il a assisté à tous les actes de sa vie privée et publique, il le connaît à fond ; cependant, malgré le poids d'un pareil témoignage en faveur de l'insecte, je ne suis pas très-con-

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vaincu de la générosité de ses instincts ; il a à un degré assez haut le sentiment de la famille, mais ce sentiment quelquefois n'est que Tégoïsme de la race, le besoin de se reproduire et de se perpétuer. L'insecte ne comprend pas Thumanité; d'une fourmilière, d'une ruche à l'autre, nul rapport à échanger, nul secours à attendre. C'est la cité antique dans toute sa rudesse primitive, (c Hors de mes murs, ditelle, je ne reconnais plus personne ; au delà de mes remparts et de mes fossés, il n'y a que des barbares.» La cité, il est vrai, peut être considérée comme un progrés sur la famille, mais le génie politique de l'insecte ne va pas jusqu'à comprendre la nation. Voici deux fourmilières à côté l'une de l'autre : un grand danger menace celle-ci, celle-là se gardera bien de se déranger pour défendre sa voisine; comme au moyen âge, la commune laissera périr la commune, et méprisera la hutte, la cabaùe, tout ce qui n'a pas pignon sur rue, tout ce qui n'est pas bourgeois. Regardez au contraire ces nids suspendus à votre toit : ce n'est point une cité (l'esprit politique, j'en conviens, n'est point aussi étendu chez l'oiseau que chez l'insecte), c'est un assemblage de chaumières, de huttes, un village, un hameau suspendu ; là il n'y a ni bourgeois, ni citoyens ; quelques manants seulement, quelques paysans. Cependant dans un de ces nids le père et la mère viennent de mourir : aussitôt toutes les hirondelles du irillage accourent pour porter secours aux petits et les nourrir. Regardez là-bas, à l'horizon, celle noire nuée d'ailes et de becs qui s'acharnent sur un épervier. L'hirondelle qui

rase îa rive d'une aile tranquille entend ces cris, et tout & coup tend son vol vers le Heu du combat où «ont engagées ses compagnes; je suis hirondelle, semble-t-elle dire, et rien de ce qui concerne les autres hirondelles ne m'est étrangère

Voilà ce qui fait la supériorité de l'oiseau sur l'insecte ; à ce dernier l'instinct de la famille, de la race, an premier l'idée de la fraternité.

Les cités de fourmis me sont odieuses, puisqu'on y a découvert des esclaves. Oui, la fourmi a ses ilotes, M. Michelet a constaté leur présence dans une fourmilière. Il n'y a ni esclaves, ni serfs, ni ilotes chez les oiseaux. Quel est le maître de son espèce pour qui travaille le pic, quel est le haut baron emplumé devant lequel le rossignol doive s'incliner? Là fauvette a-t-elle à redouter le droit du seigneur? Y a-t-il des alouettes obligées d'aller à la picorée pour d'autres alouettes? L'oiseau de proie les mange, dirat-on ; d'accord ; mais s'agit-il ici de fourmis de proie? Pas le moins du monde : de simples founnis en r6> duisent en esclavage d'autres qui leur sont en tout semblables, hormis en grosseur et en couleur ; les premières, rousses et hautes de taille, les secondes, noires et petites, de véritables fourmis-nègres travaillant, suant dû matin jusqu'au soir pour le planteur, qui les regarde faire les pattes croisées. Les fourmis rousses fbnt la traite des fourmis noires ; elles descendent un beau matin sur la côte, bouleversent les cases, s'emparent des jeunes fourmis adultes et les transportent loin de leur patrie. De môme qu'il y a des navires négriers composés en

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grande partie de matelots noirs, les voleuses de boi$ d'ébène se font soutenir dans leurs expéditions par des escouades de fourmis noires ; démoralisées pai^ l'esclavage, elles deviennent les complices et les pour^* voyeuses de leurs maîtres ; tout sentiment de famille et de nationalité leur est devenu étranger ; ce sont les valets et les sbires des marchandes de chair de fourmi. On dresse bien, il est vrai, dans le Midi, certains oiseaux à appeler de leur voix trompeuse leurs frères ailés dans le filet du chasseur ; mais on a soin auparavant de leur crever les yeux.

Tant qu'on ne sera pas parvenu à abolir la traite parmi les fourmis, Tinsecte n'aura pas, et ne saurait avoir l'estime el la sympathie des philanthropes. M, Michelet a beau chercher à l'excuser sur ce fait, il est certain que l'esclavage est inconnu des oiseaux et des animaux; les poissons eux-mêmes s'avalent entre eux, mais ils ne se réduisent pas mutuelle* ment en esclavage. II y a un grand rôle à prendre en ce moment, celui de Wilberforce des fourmis rousses« Peut-être les amènera-t-on à consentir à l'abolition de la traite des fourmis noires, mais il &udra pour cela beaucoup de dévouement et d'éloquence. La traite existe depuis si longtemps que les rousses ont fini par la considérer comme un droit, et que les noires s'y sont résignées. M. Michelet, cherchant des compensations au mal, prétend que les négrillonnes en trouvent dans le plaisir de faire tout le travail de l'habitation, dans l'orgueil de se sentir supérieures à leurs maîtres. L'esclave en général goûte peu ces compensations. Que M. Michelet y prenne garde.

son raisonnement ressemble beaucoup à celui des partisans de Tesclavage. « Le nègre, disent-Us, est bien plus heureux chez son maître que dans son pays ; on ne le mange plus, on le nourrit, au contraire; on l'habille, on lui donne du tafia, il a une femme et des enfants ; aussi voyez comme il chaule» comme il rit, comme il est heureux I » Et quand tout cela serait vrai, ce que je suis loin d'admettre, l'esclavage satisfait et qui s'ignore n'en est que plus triste aux yeux des amis de l'humanité, et le contentement que M. Michelet prête un peu trop bénévolement peut-être aux petites fourmis noires n'enlevé rien au crime des grosses fourmis rousses.

Cette abomination de la traite me gâte un peu, je l'avoue, les vertus de la fourmi. Je ne saurais pourtant sans injustice les passer sous silence. Toutes les fourmis d'ailleurs ne sont pas des négrières ; il est des fourmilières où l'esclavage est complètement in* connu, et où l'égalité du travail règne dans toute la cité. Je ne demande pas mieux que de ranger les fourmis rousses dans la classe de ces insectes interlopes qui ne sont d'aucun pays, d'aucune nation, qui vivent de trafics honteux, de vols, de déprédations, et qui finissent par tomber sous la rude main du juge Lynch. Si je rencontre jamais quelques fourmis rousses, je me propose bien de leur appliquer cette législation sommaire. Quant aux fourmis noires , il faudra, je le crains, beaucoup de temps et de patience pour les rendre au sentiment de leurs droits et de leur dignité ; ceci regarde le philanthrope qui se chargera de cette mission de dévouement. Quant

à nous, qui sommes de simples curieux, pénélrons dans la fourmilière à la suite de M. Michelet , qui en connaît tons les détours : là sont les greniers à blé, ici les greniers à orge, plus loin les greniers à avoine; aucune espèce de grain n'est mêlée ; il y a de ce côté des magasins, et des silos où Ton enferme les sub« stances végétales et animales. Voici les crèches et les salles d'asile où Ton garde les fourmis en sevrage et les fourmis adultes. Ces petits enclos circulaires sont des parcs à pucerons ; les fourmis ont des troupeaux de pucerons qu'elles engraissent pour leur lail, et aussi quelque peu pour leur chair. M. Michelet a vu Ae% fourmh pastoures gardant ces troupeaux bondis* sants; il a vu d'autres fourmis traire les pucerons. Il doit y avoir par là un endroit où on fait le beurre et le fromage ; nous le visiterons un autre jour, on ne peut pas tout voir la première fois.

Cette cilé d'honnêtes travailleuses a pourtant, comme Rome, son jour de saturnales : a Les folies u les plus folles, comme on sait, sont celles des sages. c( L'honnête , l'économe , la respectable république a donne alors (un seul jour il est vrai par année) un u prodigieux spectacle , d'amour? de fureur? on ne c( sait, mais plein de vertige, et, tranchons le mot , n de terreur. M. Huber y voit une fôte nationale. u Quelle fête ! et quelle scène d'ivresse! Mais non, n rien d'humain ne donne l'idée de cette tourbillon-> « nante effervescence. Je l'observai un jour d'orage

a entre six et sept heures du soir Sur un toit bas

« et incliné, je vois d'une même averse tomber tout c< un déluge d'insectes ailés qui semblaient étourdis,

(( ahuris, délirants. Dire leur agitation, leurs courses « désordonnées, leurs culbutes et leurs chocs pour « arriver plus tôt au but, serait chose impossible, c Plusieurs se fixèrent et aimèrent. Le plus grand ff nombre tournait, tournait sans s'arrêter. Tous m étaient si pressés de vivre que cela môme y faisait tt obstacle.... A travers ce peuple éperdu de fiancés ce qui ne connaissaient rien, erraient d'autres fource mis sans ailes qui s'attaquaient surtout aux gens c( les plus embarrassés , les mordaient , les tiraient c( si bien que nous pensâmes les voir croquer les « amoureux. Mais point. Elles voulaient seulement c( s'en faire obéir et les rappeler à eux-mêmes. Leur (( vive pantomime, c'était le conseil de la sagesse (( traduit en action. Les fourmis non ailées étaient les n sages et irréprochables nourrices, qui, n'ayant (( pas d'enfants, élèvent ceux des autres et portent tu tout le poids du travail dda cité.

(( Ces vierges surveillaient les amoureuses et pa^ a resseuses, inspectaientsévèrementlesnocescomme « l'acte public qui chaque année refait le peuple; a leur crainte naturelle était que ces fous envolésn'al- « lassent faire l'amour ailleurs , vers d'autres peuci plades , sans souci de la mère patrie, n

Où êtes -vous, chastes amours de la colombe, amours pudiques et cachées de tous les oiseaux? Plus j'avance dans la lecture de ce livre, plus je songe à toi, plus je te regrette, être ailé , être chantant, fils de l'air et de la lumière. L'insecte sort de la terre, et y vit ; autour de lui tout est ténèbres et silence; il ne nous parle pas , il ne nous voit pas le plus sou-!

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vent ; c'est la vîe souterraine , aveugle , défaisant et refaisant à chaque instant le monde. Des provinces, que dis-je , des royaumes , vignes, forêts , moissons, reposent sur des bancs de coquilles, dépouilles pulvérisées d'un insecte. Le banc de craie qui s'étend de Paris à Tours a cinquante lieues de longueur; la Champagne tout entière n'est qu'un vaste banc de craie. Levez la tête vers les pics des Apennins, mesurez la hauteur des Cordillères : ces montagnes énormes ne sont qu^un prodigieux entassement de rhizopodes , un insecte imperceptible. Imaginez un être d'une petitesse telle qu'il en faille 187 millions pour peser un grain. Cet être a existé , ses carapaces juxtaposées forment ce dur caillou dont on se sert pour polir les métaux. A l'heure où nous écrivons, d'autres insectes vivants , non moins invisibles , non moins insaisissables que les morts, jettent dans les profondeurs de l'Océan les fondements de nouveaux continents qui surgiront un jour. Il y a là de quoi épouvanter l'imagination la plus forte , et M. Michelet a bien eu raison de prendre ces mots pour épigraphe à son livre : L'infini vivant! Oui, l'insecte c'est l'infini ; mais l'infini n'a pas de grâce , il étonne, il confond ; l'infini attire comme l'abime, mais il ne charme pas. M. Michelet a beau nous vanter le sens social de l'insecte, son ardeur d'amour et de maternité; il a beau aller jusqu'à le douer du sentiment de la fraternité, on sent qu'il a ppur lui plus de pitié que de tendresse véritable ; s'il l'aime, c'est par réflexion, et non d'instinct , d'inspiration , comme il a aimé l'oi* seau : « La vue de tant de travaux , nous dit-il, d'ef-

« forts pour le bien commun , le spectacle de ces « vies méritantes , impose à la conscience , et rend « de plus en plus difficile de traiter comme une chose « l'être qui veut , travaille et aime. » Donc plus de scalpel, plus d'aiguille » plus de chloroformisation: M. Micbelet renonce à ses études et à ses expériences, par respect pour la vie. Les vertus de l'insecte l'ont converti à la religion des brahmes , et pourtant cet être qu'il entoure d'une vénération presque religieuse, il nous conseille de le manger.

L'astronome Lalande trouvait que la chenille a le goût d'amande, et l'araignée de noisette; les Romaines de l'empire étaient fort friandes de cossus, sorte d'insecte qui avait, disait-on , la vertu de développer l'embonpoint; aujourd'hui les Turques avalent tous les jours force blaps à la môme intention ; la Brésiliennc mange des pastilles de fourmis ramassées et confites à l'époque môme des saturnales. L'Orient tout entier raffole de sauterelles. On disait un jour à Omar : — « Que pensez-vous des sauterelles? — Que (( j'en voudrais un plein panier. » La sauterelle est une des friandises de l'Asie ; on en va manger chez les Suisses, et on en met au dessert sur les meilleures tables. Eu Amérique, certains vers blancs, qu'on nomme termites, construisent des cités de plusieurs pieds qui leur servent d'habitation : les Américains font la chasse aux termites et s'en régalent ; les Chinois, plus avancés que Lalande qui les mangeait crues, assurent que les chenilles frites sont un mets exquis» Malgré les communications de plus en plus fréquentes entre l'Orient et l'Occident^ je doute que

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l'Asie parvienne jamais à nous faire partager ses goûts gastronomiques. Le plus intrépide mangeur d'escargots de la Bourgogne et de la Provence reculerait épouvanté devant une friture de chenilles; offrez un plat de blaps ou de cossus à une Française, et vous la verrez frissonner de dégoût ; cependant la même femme avalera sans sourciller plusieurs douzaines d'huîtres. Ce sont là des préjugés, sans doute, mais l'homme en est pétri, o L'insecte nous dévore, disait un professeur d'agriculture cité par M. Michelet, mangeons-le!» Et, joignant l'exemple au précepte, il croquait à belles dents un certain nombre d'insectes ravageurs des récoltes déposés dans une assiette sur la chaire.

n est peu probable cependant que nous tirions jamais de grandes ressources de l'insecte pour notre alimentation ; mais il est un autre genre de service qu'il peut nous rendre : celui de renouveler nos arts industriels. « En général, au lieu d'aller directement «'à la nature, à l'intarissable fontaine de beauté et « d'invention , on a demandé secours à l'érudition, <( aux arts d'autrefois, au passé de l'homme. On a c( copié les vieux bijoux , parfois ceux des peuples (( barbares qui les tiraient de nos marchands. On a (( copié les vieilles robes, les étoffes de nos aïeules. « On a copié surtout les vitraux gothiques, dont les « formes et les couleurs ont été prises au hasard > c( transportées sur les objets qui pouvaient le moins « s'y prêter, par exemple sur les châles. » M. Michelet invite nos intelligents marchands de Paris à laisser là les copies de vieilleries, et à deman-

der conseil à la nature elle-même , aux grandes col« lections d'insecles, aux serres du Jardin des plantes : « La nature, qui est une femme , lui dira que, pour parer ses sœurs, au tissu doux, léger, de l'ancien « cachemire, il faut inscrire , non pas les tours de tt Notre-Dame , mais cent créatures charmantes» -^ c( si vous voulez, ce petit prodige si commun de la « cicindèle, où tous les genres sont môles;-— moins (( que cela, le scarabée de pourpre glorifié de son (( lis ; — ou la verte çhrjsomèle que ce matin j'ai a trouvée voluptueusement blottie au fond d'une a rose.

tt Est-ce à dire qu'il faille copier ? Point du toui« « Ces êtres vivants et dans leur robe d'amour ont par « cela seul une grâce, je dirai une auréole animée, « qu'on ne traduit pas. Il faut les aimer seulement, « les contempler, s'en inspirer; en tirer des formes (( idéales et des iris toutes nouvelles, de surprenants « bouquets de fleurs. Ainsi transformés, ils seront, « non pas tels que dans la nature, mais fantastiques a et merveilleux, comme l'enfant qui les désire les ft voit en dormant, ou la fille amoureuse d'une belle tt parure, ou comme la jeune femme enceinte dans « ses envies les a rêvés. 9

Je regrette néanmoins, après mûre réflexion, que l'homme ne se décide pas à manger quelque peu les insectes. Il y en aurait moins, et ce ne serait pas un. mal. L'insecte se multiplie chaque jour davantage ; l'oiseau diminue. Je sais bien qu'un naturaliste d'Amiens a soutenu devant l'Académie de cette ville que si la pomme de terre et la vigne élaient malades, il

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tallalt s*en prendre à la fatale loi de 1844, qui, en protégeant l'oiseau, lui a livré rinseote sans défense^ l'insecte destructeur infatigable des animalcules microscopiques, des végétations parasites qui détruisent depuis dix ou douze ans l'espoir de nos récoltes I La multiplication de Toiseau par suite de la loi de 1844, quel paradoxe 1 Ah I monsieur E. Gand, que ne faitesvous un voyage dans le Midi? vous verrez comme l'oiseau a multiplié. Entrez, par exemple, dans cette bastide des environs de Marseille; il y a au moins sept ou buit fiisils dans la maison ; le propriétaire cbasse, ses enfants chassent; même fureur de chasse chez le paysan : le grand-père, le père, le fils, trois générations, font la guerre aux petits oiseaux, y compris rhîrondclle, excellente à la fin de septembre, et qu'on fait passer pour un becfigue en lui coupant les pattes et la tête. Maintenant voici, au milieu d'un bouquet de pins ou au milieu d'une vigne^ ce qu'on nomme le poste. Un chasseur est là, sous une cabane couverte de rameaux verts, attendant pour faire feu l'instant où l'oiseau voyageur, attiré par de perfides appeaux^ viendra se poser sur un cimeau dressé à vingt pas de distance.

Ce n'est pas tout encore ; regardez sous chaque arbre, olivier, figuier, amandier, vous verrez une brique soutenue par un quatre, de chifiTre en roseau; l'oiseau voit la proie, s'y précipite, la brique tombe et l'écrase. On cite un amateur qui fait la chasse en grand et qui a quatre mille de ces briques dans sa propriété. Chaque buisson, chaque touffe d'herbe, pour ainsi dire, cache un piège; ici c'est un arc qui

se détend à mesure que Toiseau s'y pose» et le saisit par la patte, et le tient suspendu les pieds en Tair, la télé en bas Jusqu'à ce qu'il meure asphyxié; lace sont des collets en crin qui l'arrêtent au passage et l'étranglent. Que l'oiseau se multiplie donc au milieu de toutes ces embûches ! Depuis longtemps on ne voit plus d'oiseaux en Provence, et pourtant la vigne est toujours malade, que dis-je, la vigne ! les arbres ëux-mémes sont atteints. Cette année, j'ai vu arracher de jeunes peupliers qui, au commencement de l'été dernier, croissaient vigoureux à la fraîcheur des eaux de la Durance. Un insecte avait pénétré dans leur tronc et le dévorait. Chaque été une nouvelle espèce d'arbre est attaquée. Qu'on y prenne garde, ou les insectes achèveront de déboiser le Midi ; mais comment en venir à bout, si on ne permet pas à un seul oiseau de vivre ?

Il ne faut pas se le dissimuler, on a de graves griefs contre l'insecte. Je me dispenserai de les énumérer, cela nous conduirait trop loin. Aussi, je crains bien que les efforts de M. Michelet pour réhabiliter l'insecte n'aient pas tout le succès désirable. J'estime la fourmi, je rends justice aux qualités privées de l'araignée, le hanneton trouve en moi un juge impartial, la guêpe même, j'en conviens, a des vertus que je ne lui connaissais pas ; pour aucun de ces êtres^ pourtant, même pour l'abeille, je ne me sens animé de cette sympathie qui me pousse vers l'oiseau ; il m'est impossible de fraterniser avec eux, d'être l'ami des coléoptères et des lépidoptères. Cela viendra peut-être. Dans ces pages éloquentes, tendres, poéti-

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ques sur Tinsecte auxquels les récits d'une femme viennent ajouter de temps en temps leur grâce calme et pénétrante ; dans ce profond respect et ce grand amour de la nature ; dans cette défense ingénieuse et pathétique de tant de créatures laides, faibles, méprisées jusqu'ici, il y a un charme et une force qui opèrent sans qu'on s'en doute. Déjà je ne puis m'empécher de regarder la mouche d'un œil moins défa- Yorable; je sens que je n'écraserais peut-^tre plus une araignée ni une fourmi (à moins que ce ne soit une grosse rousse par exemple). Toute créature a sa poésie qui se révèle peu à peu à celui qui la cherche. Cette imperceptible fourmi qui sort au mois de mars des fissures de ma cheminée, et qui court si rapidement sur le marbre, ne me dit-elle pas que les froids sont finis? Cette moucbe qui bourdonne à mon plafond ne m'annonce-t-elle pas le printemps aussi bien que rhirondellé ?

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