L'AMOUR
Madame,
VOiwau et V Insecte vous ont convertie à Slichelet; c'est votre poète, ajoutez-vous, et, ne voulant pas courir le risque de perdre votre admiration, vous me demandez si vous pouvez lire cet ouvrage nouveau dont le litre vous effraye : VAmour, C'est là en effet
STS lES POIÉSIES EN ?nOSE DE M. MICHELET.
un sujet dangereux, et l'on peut s'y égarer de diverses façons. Métaphysique, galanterie, préciosité, fadeur, que d'écneils à éviter pour l'auteur aussi bien que pour celui qui doit parler de son livre t Mais est-ce bien un livre que nous avons sous les yeux ? Oui et non. C'est quelque chose de plus et quelque chose de moins qu'un livre : un poème étrange où l'&me et le corps, les sens et l'esprit se mêlent à chaque instant; l'analyse dans ce qu'elle a de plus hardi, le cœur dans ce qu'il a de plus tendre, des pages que tout le monde voudra lire, et que peut-ôfre beaucoup ne comprendront pas; une ceuvre de moraliste, de savant, de poète qui instruit, qui charme, qui fait réfléchir, qui n'éveille que les pensées les plus honnêtes au milieu des recherches les plus audacieuses; W tableau plein de chasteté, et dont pourtant il n'est pas facile de rendre compte, tel est ce cantique, cet hymne, ce cri du cœur, ce poème, ce livre, comme vous voudrez l'appeler, que l'auteur de V Insecte et de VOiseau vient de faire paraître.
V Amour n'en est pas le vrai titre ; VArt (Taimer lui conviendrait beaucoup mieux; mais comment ressusciter un titre que la poésie du siècle dernier a rendu si ridicule? Vous vous récriez déjà, madame, rien qu'en l'entendant prononcer. Rassurez-vous pourtant, il s'agit ici de l'art d'aimer... sa femme, de la respecter, de l'instruire, de la distraire, de la consoler, d'être à la fois le père et l'amant de celle qu'on a épousée ; art difficile, le plus élevé et le plus utile de tous les arts, car sans lui il n'y a pas de mariage possible, pas de famille et par conséquent pas de société.
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Vous voyez, madame, que ce livre mérite déjà toute votre sympathie ; il est écrit spécialement dans Pintérôt des femmes, et elles feront bien de le prendre sotts leur protection, car je doute fort que les hommes lui fassent un accueil bien favorable. U nous impose de trop grands devoirs et rend notre tâche de mari beaucoup trop ardue. Plus de club, plus de cigare, plus de salon : il faut être sobre, tempérant, rester chez soi, et encore, avec tout cela, est-on bien loin d'àvoir toutes les qualités nécessaires à un bon mari. J'en pourrais citer vingt autres non moins essentielles.
Je ne sais si elle produira le môme effet surtout le monde, mais la lecture de ce livre m'a endurci dans le célibat. D'abord j'ai passé l'âge que M. Michelet assigne au mariage, vingt-huit ans pour l'homme, et dix-huit ans pour la femme. La proportion est certainement convenable ; malheureusement, mes vingthuit ans se isont envolés; où sont les dix-huit ans qui voudraient de mon front qui se ride, de mes cheveux qui grisonnent? J'ai quarante ans, l'âge où la veuve vous sourit, et l'auteur de VAmour n'est pas d'avis que les veuves se remarient. Le chapitre qu'il con* sacre à Vamour par delà la mort est trop éloquent, trop ému, trop touchant pour qu'une veuve, après l'avoir vu, consente à me donner sa main. Je resterai donc garçon, et vous aller juger, madame, si je n*ai pas raison.
« Que peut-on sur la femme dans la société? Rien.
« Dans la solitude ? Tout. »
Admettons que cet axiome de M. Michelet soit vrai, que de difficultés dans Tapplication ! Commençons par
la question du logement, question si difficile à résoudre par le temps qui court. Que de peines pour trouver et pour payer un appartement convenable , à un quatrième étage , dans un quartier à proximité des affaires et du travail 1 M. Michelet me recommande de choisir une petite maison à deux étages, avec trois ]iièccs à chacun; qu'elle soit bien soleillée, avec Verger, jardin, fontaines et bassins d*eau jaillissante. Si elle est située à quelque distance de la ville, ça n'en vaudra que mieux. L'auteur, qui pense à tout, m'engage à pratiquer dans chaque chambre de nombreux placards et armoires ; la femme aime à ranger, à conserver. Des tapis doublés, triplés de moelleuses doublu/es seront continués partout, sur les escaliers mômes. Pas de poêle (moi qui les aime tant), des cheminées. Des tableaux de l'école hollandaise (un peu chers maintenant) orneront les murs du salon. Entre la maison et le jardin pourquoi, pendant qu'on y est, ne pas élever au midi un toit en zinc? quelques piliers, une galerie couverte pour l'hiver, une autre au nord pour y coudre, y lire, pendant l'été, devant un jet d'eau au gracieux murmure.
Tout cela est charmant, mais je tremble pour mon pauvre budget lorsque le tapissier et l'architecte m'apporteront leur note. Que de lignes , que d'articles pour payer ce toit de zinc, ces piliers , cette source domestique! De gros volumes y passeront; et je ne songe pas aux fleurs, car il en faut pour ce jardin d'hiver et pour ce jardin d'été, où ma femme ira goûter tour à tour les douceurs du soleil et de l'ombre. Vous me direz, madame, que j'ai là des
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préoccupations bien vulgaires. Ehl mon Dieu, ne faut-il pas songer aux enfants, aux maladies, au chômage, à l'avenir? L'auteur n'entre pas dans tous ces détails, et il a raison , car c'est au point de vue de l'idéal qu'il se place ; mais moi , il faut bien que j'y songe, je suis un homme du temps présent, et, au prix où en sont les choses aujourd'hui, je crois que le mariage ne sera guère permis aux hommes de lettres avant la seconde moitié du siècle prochain.
Supposons pourtant que j'aie vingt-huit ans et trente mille francs de rente. Me voilà installé dans ma petite maison du bois de Boulogne ou du parc de Neuilly. Il y a une tendance à se porter vers ces localités champêtres et à y construire des chalets qui me semblent d'un heureux augure pour l'avenir des idées de M. Michelet. J'ai du soleil, de l'ombre, des fruits, de l'eau. Dans ma petite maison, fraîche l'été, chaude l'hiver, un nid, comme dit l'auteur, je ne reçois que ma belle-mère et ma bellc-sœur, tout au plus une amie d'un âge mûr, sage et discrète ; une double porte et une antichambre mettent nos conversations conjugales à l'abri de la curiosité des domestiques. J'en ai peu; pas de femme de chambre surtout ; Marton est pleine de périls pour un ménage : je me contenterai de Javotte. C'est une bonne et grosse fille des champs, joufflue, rubiconde, pas curieuse, pas indiscrète, qui se distraira à surveiller le chien, le chat, les poules, comme au village. Si elle est un peu rude de main pour certains soins que réclame la toilette de madame , ne suis-je pas là ? Je m'estirperai fprt heureux de lui servir de femme de
chambre. Là, dans celte solitude , je m'occuperai à quoi? à créer ma femme. Tâche difficile et charmante, car si la femme est égale et même en bien des points supérieure à Thomme , comme M. Michelet le croit et comme je le crois aussi , si elle doit tout savoir, c^est peu à peu , par une initiation insensible et savante qui doit lui laisser la fraîcheur et le velouté de Tâme.
Que de fois , en lisant ces pages , où avec tant de tendresse , de fraîcheur, de velouté, Tftme du poète s'épanche et décrit les charmes de la véritable union conjugale, j'ai fermé le livre avec tristesse, en songeant que je n'avais plus vingt-huit ans , que moa adieu à la jeunesse était depuis longtemps prononcé 1 Inutiles regrets ! notre jeunesse , à nous autres hommes de cette génération , refleurirait encore par un miracle impossible que nous n'en serions pas plus jeunes et plus ouverts à cette nouvelle religion de l'amour dans le mariage. L'ennui, le doute, la lassitude sont présents dans tout ce que nous faisons. Créer une femme ! le découragement nous prendrait à la première épreuve. Nous ressemblons tous au héros du roman de George Sand : Jacques aime sa femme et il se tue, trouvant ce sacrifice plus facile que celui de lui pardonner, de l'instruire, de la relever à ses propres yeux.
Âhl madame, que votre fils sera heureux, ou plutôt votre petit-fils 1 Hélas! j'ai bien peur que le premier ne puisse se soustraire encore aux dangers qui l'attendent. Le dogme de la pluralité des femmes est si facile à pratiquer en Occident. Les esclaves
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coûtent si peu, et sont si peu esclaves; exempt des soucis du harem , des embarras de la paternité , l6 jeune homme peut promener partout sa polygamie irresponsable et nomade. H arrive au mariage , usé, blasé, détruit en quelque sorte moralement; pour créer une femme , il faudrait qu'il se recréât lui* môme d'abord. Ce miracle, l'amour peut l'accomplir, mais il n'y faut pas trop compter. A la douce et mystérieuse influence de la lune de miel, la pureté semble renaître ; c'est Péclat de la fleur après la ro^ sée, elle se relève un moment, mais lever l'a piquée, elle mourra avant la fin du jour.
Vous me trouverez peut-être bien sévère pour la génération qui nous suit. Que voulez-vous? madame, c'est la faute des temps. Quand on ne croit pas à soimême, on croit difficilement aux autres. Vous voyez pourtant que je ne désespère pas tout à fait de l'avenir, puisque je m'arrête à la deuxième génération, et que j'excepte votre petit-fils de l'anathème. Enfant d'une société régénérée, jeune comme elle, Adam du siècle prochain, je le vois époux, amant, précepteur, femme de chambre, nouant les cheveux, agrafant la robe de son Eve, lui révélant les mystères de la science et de l'amour dans l'Éden aux tapis moelleux de M. Michelet.
Les demoiselles de dix-huit ans attendront long-* temps encore, je le crains bien, le mari de vingt-huit ans tel qu'il est décrit dans le livre de V Amour, Ce livre, néanmoins, avance la solution de la question du mariage, en la posant sur le terrain de la réhabilitation de la femme. Vous le savez, madame, la femme a été
fort maltraitée jusqu'ici. Des conciles, dit-on, lui ont refusé une âme ; mais le fait n'est pas bien prouvé. Ce qu'il y a de très-certain, c'est qu'aux yeux de l'Église la femme est la fille du démon, la tentation incarnée. Je vous fais grâce des textes. L'Église tolère le mariage ; mais l'état de sanctification , c'est le célibat. Pour l'État, la femme est placée sous le coup de l'interdiction ; éternellement mineure, elle a pour tuteur son mari. Voyez cependant la contradiction : si elle commet une faute, la femme devient responsable ; elle n'est plus une chose, mais une personne. La loi religieuse et la loi civile, la théologie et le Code traitent la femme avec une égale sévérité. Vous vous croyiez du moins, madame, quitte de la persécution théologique ; eh bien I pas du tout. Un philosophe à tous crins, adversaire impitoyable des cas et des casuistes , a ramassé dernièrement le vieil anathème des docteurs et vous l'a lancé à la face; vous voilà de nouveau déclarée impure, à la barbe de la science. M. Micbelet lui répond vertement là-dessus, et ce n'est pas la partie la moins intéressante de son livre; mais la physiologie ne nous regarde pas; restons dans la morale et le sentiment. Sachez seulement que si le théologien Proudhon vous taxe d'impureté, M. Michelet vous trouve pures de tout point, et pour ainsi dire immaculées.
Voilà donc la femme non-seulement relevée du vieil anathème théologique, mais encore vengée de ces accusations de mobilité, de légèreté, de caprice que la médisance masculine fait peser sur elle depuis si longtemps. On prétend, madame, que les persoi^-
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nés de votre sexe ont quelquefois des caprices; point du. tout. Une. crise périodique les rend plus nerveuses, plus sensibles à Tétat de l'atmosphère, plus impressionnables. La crise passée, si elles se sont montrées un peu bizarres, elles en demandent pardon. ' En dehors de cela , leurs caprices , quand elles eu ont , ne sont que le produit d'un pervertissement causé par l'homme. « Souvent femme varie, » disait : François !•'; être ondoyant et divers, changeant comme l'onde ; vaines phrases que tout cela. La femme mobile ! elle est au contraire l'élément de fixité dans le monde, au dire de M. Michelet. Il vous fait la part belle, mais ne cherchez pas à l'agrandir ; n'allez point vous imaginer que vous êtes destinées à gouverner le monde, à vous mêler de politique et de diplomatie. Vous ne devez point sortir de votre ménage, où vous êtes reine, où votre travail consiste à faire l'enfant et l'homme , la force , la beauté des races, la civilisation des sociétés. Quelqu'un demandait à madame Beecher Stowe comment elle avait fait VOncle Tom : «Je l'ai écrit, répondit*elle,.en soignant seule le pot-au-feu de la famille, o Le voilà donc réhabilité , ce terrible pot-au-feu , effroi des deux sexes; le tombeau, dit-on, de l'amour et du mariage; il ne fera plus reculer personne maintenant.
Aux gens qui veulent se marier, M. Michelet conseille de choisir de préférence une Française. L'Allemande est toute douceur et pureté; l'Anglaise, chasteté, solitude , rêverie ; l'Espagnole , ardeur et passion ; l'Italienne, candeur et morbidesse ; raison.
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amour, vivacité, gaieté, courage, la Française a ton* tes ces qualités à la fois : elle rend étincelle pour étincelle , pensée pour pensée. Je crains que beau* coup de nos aimables compatriotes ne s'effarouchent un peu de la mission que l'auteur de V Amour impose à la femme , mission qui consiste à aimer, aimer un seul, aimer toujours, et vous le trouverez bien hardi d'effacer d'un seul trait de plume tous les préjugés que l'éducation, l'exemple, l^s livres, la conversation ont pu mettre dans le cœur des femmes actuelles contre la constance; mais, hardiesse bien plus grande, M. Michelet supprime le temps. L'âge, qui emporte, n'apporte-t-il pas aussi et ne donne-t-il pas à la femme môme des moyens, des puissances nouvelles? Beaucoup de choses charmantes et jeunes sont im« possibles encore à la jeunesse. C'est un trésor de grâces réservées pour un autre âge. La vieillesse cesse donc d'exister ; à partir d'aujourd'hui il n'y a plus de vieilles femmes. Les jeunes se plaindront peut-être des nouvelles et dangereuses rivales qui leur sont suscitées. Agnès n'aura-t-elle pas raison d'être un peu jalouse de Ninon?
Je parle en homme du dix-neuvième siècle ; il est évident que dans l'avenir il n'y aura plus d'Agnès ni de Ninon, mais une femme éternellement jeune, Agnès et Ninon à la fois, toujours la même dans ses perpétuelles métamorphoses; la polygamie sera détruite parla polygamie elle-même; on aura vingt femmes dans une seule femme. L'amour, de plus en plus vif pendant la vie , durera même par delà la mort. Rêves touchants, dira-l-on, mais rêves cepen-
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dant. Et pourquoi toutes ces choses ne se réaliseraient-elles pas, puisqu'il y a un homme qui les sent et qui les exprime avec une éloquence si profonde? Que de pages remuent le cœur dans ce livre, qui est une utopie sans doute au point de vue du temps « mais non au point de vue de la rabon 1 Faites-le lire à votre mari ; nous appartenons tous les deux à une génération un peu sceptique, il y a au fond de notre esprit une pointe d'ironie qui se fait sentir ^ même aux heures d'attendrissement et de poésie. Comme mol» il sourira en lisant certains passages de l'Amour, il en notera trois ou quatre qu'il eût voulu supprimer, mais il ne méconnaîtra pas la portée sociisile de cet ouvrage. Les questions qui se rattachent au mariage, c'estrà-<lire à la base môme de la société, sont au moins posées cette fois , et dans leur ordre légitime. D'autres pourront approfondir. Avec vous, madame, je laisse de côté la partie philosophique et la partie scientifique de V Amour ; c'est tout simplement pour nous un livre de sentiment, écrit pour les femmes, et que les femmes doivent Ure«
Le croiriezHvous ? il y a pourtant des femmes qui De sont pas contentes, et qui slnsurgent contre M. Mîchelet. Voua connaissez madame S... et sa pétulance. Elle a lu V Amour, a Ne me parlez pas de ce livre, me disait*elle hier, il m'apporte des chaînes cachées sous les fleurs ; je les vois et je les repousse. Ce mari, ce précepteur, ce père, cette femme de chambre, cette garde-malade, c'est un maître , je le devine au soin qu'il prend de m'enfermer, de me séquestrer, de me séparer de la société et du monde.
â88 LES POÉSIES EN PROSE DE H. HICHELET.
Je le connais ce charmant petit appartement dans lequel il veut me voir sans cesse confinée ; il s'appelait le gynécée. <( Restez à la maison, madame Lu- « crèce , et filez de la laine. » Ainsi parle mon Col* latin, le plus doux et le plus tendre des Collatins, mais enfin un Gollatin, un mari à la romaine, qui ne me quitte jamais, ou qui me laisse entre ma quezuniille et une esclave rustique. »
De plus en plus échauffée par son sujet, madame S... ajoutait : « M. Michelet ne le dit pas, mais au fond il se méfie de la femme, il redoute pour elle la papillonne, et, pour la préserver de ses dangers, il en fait une captive perpétuelle, captive de la maladie, captive du mari, captive du ménage. Je proteste contre cette tyrannie; la meilleure manière de me respecter, c'est de me laisser ma responsabilité et de permettre que je me protège moi-môme contre la papillonne. Maintenant, dites-moi un peu, je vous prie, où M. Michelet a pris que la femme est perpétuellement malade et blessée? Dans la physiologie... Je me moque de la physiologie, et je déclare que je me porte bien et que je n'entends pas être soignée du matin au soir. Je veux rire, courir, m'amuser, voir mes amies, aller au spectacle. Le mariage, c'est la liberté; selon ce livre, c'est à la fois le couvent et l'hôpital, avec le mari pour "supérieur, pour confesseur, pour directeur et pour sœiu* de charité. »
J'ai essayé de faire comprendre à madame S... que nous étions dans une période de transition; que M. Michelet n'entendait pas présenter des solutions définitives, mais les préparer seulement; qu'il réser*
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vait même les questions les plus importantes ; qu'il s'agissait tout simplement pour la femme d'une phase d'initiation pendant laquelle il fallait bien l'isoler un peu, la soustraire aux dangers du milieu social, religieux et de famille dans lequel elle se trouve. Madame S... n'a rien voulu entendre. Mais vous, madame, vous moins vive et plus sage, vous serez de l'avis de l'auteur.
Votre bonne et charmante Geneviève va sur ses dix-huit ans, et vous me demandez si ce livre peut passer sous ses yeux. Eh bien ! oui. Elle a lu l'Otseau y elle a lu V Insecte ^ pourquoi ne lirait-elle pas r Amour î Ne faut-il pas qu'elle se connaisse, qu'elle prenne possession d'elle-même? Le plus gtand danger, c'est que l'avenir lui réserve un mari bien éloigné de l'idéal entrevu entre deux pages du poète. Ce danger n'existe-t-il pas toujours? L'instinct seul fait naître chez la jeune fille l'image de ce mari idéal qu'elle ne voit, hélas I que dans ses rêves. L'homme doit créer la femme, mais si la femme ne prend pas les devants et n'essaye pas un peu à son tour de créer l'homme, je crois que nous ne sommes pas près de voir se réaliser l'utopie de M. Michelet. L'Amour inspirera à la jeune fille le désir et le courage de commencer, si bien que la jeune fille et le jeune homme se piquant d'émulation, la statue aimera Pyçmalion, et Pygmalion la statue.
Votre fils a quitté cette année le collège. Les temps d'épreuves et de dangers vont commencer pour lui. Il est libre, il a vingt ans; si jeune, il est homme, et déjà polygame peut-être ! V Amour peut le retenir
2ÔÔ LES POÉSIES EN PROSt Dt M. MICflELBT.
sur lé penchant de Tablme ou bien l'en retire? . Dônnez-lui bien vite ce livre; mais, vous surtout, madame^ lisez-le, seule, longtemps, et pensez-y après Tavoir lu. Votre grossesse touche à sa fin, la Providence accordera bientôt un nouveau fruit à votre union. C'est rheure mystérieuse où, par un fluide inconnu, les idées et les sentiments du cerveau et du cœur de la mère passent au cerveau et au cœur de l'enfant. Votis êtes destinée peut-^tre à mettre au monde le premier mari de l'avenir dans la personne de ce der* nier né éclos au souffle des idées nouvelles, bercé au chant de ce grand poète qui, dans sa douce trilo^ ^e, a chanté l'oiseau, l'abeille et la femme. Agréez, madame, eto»
Paru, 28 novembre 1868.
LA FEMMEii
La Femme est la suite de V Amour. Dans ce dernier livre, l'auteur avait voulu nous apprendre le moyen d'être heureux en ménage par l'amour. Aimer n'est pas un art, quoi qu'en aient pu dire Ovide et Gentil Bernard, surtout l'art d'aimer sa femme. D y a làdessus autant de systèmes que de caractères différents. Telle femme serait charmée de vivre dans la solitude avec son mari, se laisserait choyer, soigner, dorloter par lui, telle autre le prendrait en grippe à cause de ces soins mêmes. Dans notre époque paei*
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fique, nous avons un grand nombre de femmes qui ne sont pas fâchées que Thomme garde encore les mœurs et les habitudes de la vie guerrière d'aur trefois ; les maris perdraient beaucoup aux yeux de ces dames s'ils voulaient remplir auprès d'elles les fonctions de femme de chambre; elles y verraient une espèce d'abaissement. II est donc bien difficiles, sinon impossible, en matière aussi délicate, d'établir une règle générale. On Ta bien vu par les critiques qui ont fondu de tous côtés sur le nouvel Art (faimef* de M. Michelet.
li ne s'agit plus ici seulement de savoir comment on doit aimer la femme, mais comment on doit i'éi» lever. Grande question , moins grande pourtant que celle-ci : Comment la fera-t-on vivre ?
Le salaire des femmes est insuffisant. Je ne parle pas de celles qui se livrent à des travaux de luxe, qui reprisent les cachemires et les dentelles, qui brodent, qui.font des modes, des artistes de l'aiguille, en un mot; elles peuvent vivre, à la rigueur; les simpleë ouvrières meurent de faim. La machine à coudre fait pour onze sous ce que la femme donne pour dix. Lorsque cette différence de cinq centimes aura cessé d'exister, ce qui ne saurait tarder, l'être vivant ne pourra plus lutter contre la mécanique. L'industrie aura dans la machine une couseuse infatigable, jamais malade, ne s'arrétant jamais. Les ouvrières, que deviendront-elles?
Depuis l'enfance jusqu'à la vieilI^$set la vie de U fumixie n'Oit que travail et douleur. N'avez-vou9 pas rencontré dans votre maison ou ailleurs, n^^ pauvre
S92 LES POKSIES EN PROSE DE M. UICUELET.
vieille montant Tescalier le matin et s'arrôiant à chaque étage pour respirer? Où va-t-elle? chez le vieux garçon du cinquième, dont elle fait le ménage ; officier retraité , employé , homme de lettres , ancien avocat ; il y a tant de gens à Paris qui finissent ainsi leurs jours dans une chambre mansardée, célibataires, tristes, ennuyés, méchants quelquefois; c'est sur la vieille qu'ils déchargent leur mauvaise humeur ; jamais ils n'ont un mol d'affection pour cette pauvre femme, le seul être vivant pourtant qui s'intéresse encore à eux, qui leur demande des nouvelles de leurs maladies et qui les soulage quelquefois. Ce ménage terminé, il faut courir à un autre; la plus robuste, à soixante ans, ne peut faire que deux ménages par jour. C'est donc chaque mois une trentaine de francs qu'elle gagne, et avec cela elle vit, et quelquefois elle fait vivre un mari ivrogne, fainéant, pour lequel toute sa vie elle a travaillé. Et quels services ne reod-elle pas dans le quartier ! Si quelque papvre locataire de la maison qu'elle habite est malade, elle accourt pour la soigner ; c'eçt elle qui veillera la dernière veille au pied du grabat de l'ouvrière à l'agonie; c'est elle encore qui se chargera de la mettre au linceul. On se moque d'elle en récompense, on la tourne en ridicule dans les journaux , dans les livres , dans les vaudevilles, c'est la femme de ménage^ un type dont vous avez dû rire bien souvent. Vous verrez qu'il n'y a pourtant pas de quoi quand vous connaîtrez son histoire.
Elle a quitté son village à dix ans, en môme temps que sa sœur; elles ont fait route ensemble jusqu'à la
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ville voisine; là, elles se sont séparées, Tune pour entrer dans une filature, l'autre dans une communauté religieuse. Voilà donc notre paysanne transformée en ouvrière ; elle est jolie ; on tente de la séduire, elle résiste. Vient le chômage : la filature ferme. Gomment gagner sa vie ? Notre ouvrière est habile à coudre, elle se couche tard, elle se lève de bonne heure, ne perd pas une minute à s'amuser; mais elle ne peut gagner plus de quinze à dix-huit Sous par jour, encore lui faut-il prélever là-dessus l'argent nécessaire pour acheter le fil , les aiguilles , la chandelle. Souvent l'ouvrage manque , et quand elle en demande , on lui répond que le couvent et la prison travaillent à meilleur marché qu'elle. La domesticité s'offre alors comme une ressource ; on vient à Paris, on se met en service. D'autres épreuves commencent, que M. Michelet raconte admirablement : les poursuites de monsieur, la jalousie de madame, la tyrannie des enfants, que sais-je? Bref, il faut chercher une autre condition. Je ne parle pas des suggestions de l'intérêt personnel et de la vanité ; on lui a dit si souvent : Si jolie , pourquoi travailler, pourquoi servir les autres quand on pourrait être servie soi-même, avoir tout le luxe des maîtres? Elle reste sage pourtant, elle a trouvé une bonne maison, des gens honnêtes qui la traitent bien et qui lui témoignent de l'affection; mais, hélas ! ils ont éprouvé subitement de grands revers de fortune, les gages de la femme de chambre sont arriérés, ils ne peuvent les payer; d'autres maîtres dissipateurs, fripons, font un beau matin faillite à leurs gens et à leurs fournisseurs.
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La domesticité a ses chances comme le commercef Enfin, à force de patience, la pauvre servante a amassé quelques économies; elle se marie avec un ouvrier qui, de son côté, a aussi un livret h h caisse d'épargne* A eux deux, ils entreprennent un petit commerce; viennent les enfiants, les maladie»; on ne réussit pas« Le mari se dégoûte de l'ouvrage # U boit; Tâge est venu ; que faire ? des ménages*
La voilà donc courant les rues le matin , un cabas à la main, maigre, mal vêtue, presque grotesque: elle fait les commissions expoi&ée au givre, à la pluie, à la neige. Pendant ce temps-là, sa sœur, entrée au eouvent, où on a pris soin de l'instruire, oix elle n'a point eu à lutter contre les épreuves du monde , cù elle n'a pas connu la misère, passe sa vie à soigner les malades dans un bel hôpital, ou à apprendre à lire aux petits enfants, douce occupation I Quand elle passe, chacun la salue. Comme la destinée de ces deux filles est différente, et la récompense inégale i quoique avec des services égaux I A la sœur de cba«rité le respect et la considération ; à la femme de ménage le ridicule et presque le mépriip. Pendant que Tune aura son nom inscrit sur une pierre au cimetière, où raccompagnera une foule nombreuse, la voiture des pauvres conduira l'autre à la fosse commune*
Que faire pour arracher à la misère la femme, cette proie qu'elle guette sans cesse? D'abord ne point envahir, les professions qui semblent naturellement faites pour sa faiblesse. Que de fois, en voyant un homme robuste assis les jambes croisées sui* un éta-
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blî, n'ai-jfi pas été tenté de lui dire ; Ne rougissezvous pai de tirer aiosi le fil d'uae maUi qui tiendrait si bien le soc d'une charrue? Laissez Taiguille à la femme ; jeune et vigoureux^ c'est à vous de prendre les métiers pénibles. Chose effrayante I il y a cent mille hommes à Paris qui yivept de Taiguille , cent mille ouvriers trayaillant à la confection I Une statistirque récente vient de nous apprendre ce fait, Quelle concurrence pour la femme I La typographie a com^ mencé par être un secret et un art; les premiers typographes ont été des savants; aujourd'hui la typo> graphie n'est pins qu'une question d'adresse et d'habitude ; pourquoi ne pas laisser aux femmes ce métier, qui ne demande que des doigts agiles et de la patience ? Le moyen ftge fermait la corporation aux femmes, mais aujourd'hui il n'y a plus de corporation. On me demandera ce que je ferai des typographes et des cent mille ouvriers tailleurs de la capitale. Gela m'inquiète assez peu. Ce n'est pas l'ouvrage qui fait défaut aux bras. Qu'ils quittent Paris, l'ouvrier manque à la campagne , la journée s'y paye aussi cher qu'à la ville, La femme n'a pas cette ressource, quoique souvent employée aux plus rudes travaux des ebamps ^ il faut pour les supporter qu'elle soit née k la campagne « entre le veau et le porc ; elle y devient un animal d'un genre particulier, béte de somme supplémentaire, que j'ai vue, ainsi que M, Michelet, tirer la charrue où elle était attelée côte à côte avec un âne.
Si chaque homme se disait : Ma tâche est doubla ici-bas I je me dois k moi-môme et à la femme; j'ea
veux prendre une, l'associer à ma destinée; je mettrai ma force dans cette association, elle son dévouement; la misère serait moins à redouter pour nos filles du peuple. Malheureusement on se marie de moins en moins. J'en crois là-dessus M. Michelet sur parole. Mariée, la femme n*en supporte pas moins les charges les plus dures du ménage; je ne parle point seulement des souffrances de l'enfantement, des labeurs de la maternité. Approchez-vous un moment de votre fenêtre, le malin, par un de ces jours de décembre humides et froids, où le brouillard retombe en pluie fine et glacée; une boue liquide couvre le pavé, l'atmosphère est sombre, les marchands ont été obligés d'allumer le gaz ; sept heures vont sonner, la rue s'éveille. Voyez la ménagère de la mansarde passer sur le trottoir avec ses brodequins éculés, sa robe d'étoffe légère, un tartan fané, ou un je ne sais quoi de soie sur les épaules. Pourquoi est-elle debout de si bonne heure? Le mari, petit employé, marchand en plein vent , ouvrier, se met à la besogne de bon matin ; il faut qu'il mange avant de partir. Plus tard, d'ailleurs, oserait-elle sortir en pareil équipage ? La misère est terrible , non-seulement parce qu'elle est la misère, mais encore parce qu'il faut la cacher. Ce n'est pas tout pour la femme que d'affronter les rigueurs de la saison, celles des marchands sont souvent plus dures à supporter. Si le compte de l'épicier est en retard, ce qui n'arrive, hélas ! que trop souvent dans les petits ménages, on ne dit rien au mari, la femme reçoit tout à sa place, et Dieu sait souvent quelles grossièretés elle est obligée d'entendre I Le