LA FEMME
marchand prend la parole , la marchande , assise à son comptoir, lance son mot aigre et insolent, le garçon de boutique lui-môme se môle à la conversation et fait le facétieux; la pauvre femme doit courber la tête et se taire ; si on allait refuser le crédit : Dans la journée, d'autres créanciers se présenteront, il faudra leur répondre, soigner les enfants, faire le ménage, préparer le repas du soir. M. Michelet ne songeait certainement pas à nos petits ménages parisiens, quand il nous présentait la femme comme un être perpétuellement malade. 11 arrive quelquefois à celle dont nous parlons de succomber à la fatigue ; alors, si la maladie la retient dans son lit, c'est l'enfant qui la supplée. A demi chaussée, à demi vôtue, à peine protégée contre le froid par un vieux châle noué autour de la taille^ sa petite fille, les lèvres et les joues bleuies par le froid, traverse la rue, portant sous son bras un pain souvent plus haut qu'elle. Gomme elle marche vite avec ses petits pieds I si elle allait tomber sur ce terrain glissant I non, la voilà sous la porte cochère.... Que Dieu te protège, pauvre petite, et te donne toujours ton pain quotidien.
Malgré tout, cependant, il vaut mieux que la femme soit mariée , et M. Michçlet a bien raison de prêcher le mariage à l'homme :
Quand les bœufs vont deux à deux ,
Le labourage en va mieux ,
comme dit fort bien la vieille chanson. L^homme ne doit pas vivre séparé de la femme; mais M. Michelet
2d8 LES POÉSIES EN PROSE DE M. MICHELET.
est-U bien sûr que la cause d^ cette séparatiou yieime tout h fait de Tbomme? Je n'ea voudrais certainement pas jurer. Soit qu'elles aient pris leur parti du peu de goût des bommes pour rezistence conjugale , soit que certaines idées de liberté , d'émancipation leur aient tourné la tête , les femmes de notre temps aiment beaucoup & viyre en garçons. Cette vie autre* fois était impossible; la grisette voulait un bras; elle se serait crue déshonorée d'entrer seule dans un bal, Maintenant il y a des cafés, des brasseries, des re^ taurants , des lieux de danse et de musique où l'on compte sur les habituées autant que sur les habitués. Les bohèmes sont des deux sexes, l^a femme déjeune le matin chez la crémière, dine h la brasserie, lait sa partie de dominos en fumant des cigarettes. Elle est maîtresse de piano, de chant, ou de langues comme tant de jeunes gens sont hommes de lettres ou ar^ tistes en apparence, et au fond rien du tout. Ne parlez pas k ces dames des bonheurs du mariage , elles n'en voient que les fatigues et les ennuis qu'elles n'é« cbangeraint certainement pas contre les hasards et les plaisirs de la bohème. Le goût du célibat chez les femmes s'étend tous les jours dans les classes intermédiaires de la société; qui sait s'il ne gagnera pas bientôt les classes hautes? Déjà, assur^t-on, les salons du faubourg Saint-Germain sont remplis de chanoinesses; un nœud de rubans bleus sur l'épaule remplace le mari, et tout est dit; on a sa liberté, on peut sortir seule , porter des toilettes d'une certaine façon; et il y a tant de femme» qui ne reoherdieat pas d'autre» ava&tages dans le mariage i
lA FEHIIB. 299
Noas en sefons quittes pour aller à l'étranger chercher des femmes. M. Michelet nous le conseille; il n'est pas ennemi du croisement des races, il en attend d'assez bons résultats, surtout du croisement du blanc avec la noire. À l'en croire nous ne ferions pas mal de pousser jusqu'en Afrique pour nous marier. La femme noire a bien son charme, je ne dis pas le con* traire, nigra sum sed formosa^ mais elle a bien aussi seâ petits Inconvénients. C'est plus qu'un animal, qu'on me pardonne le mot, mais ce n'est pas tout à fait une femme. Elle est aimante , dévouée , timide comme la gazelle et, parfois aussi, féroce comme la panthère ; elle a des tendresses et des emportements qui ne semblent pas toujours d'une créature humaine; elle chante comme le bengali, elle rugit comme la lionne. Gaie, rieuse, folâtre à présent, froide , triste , impassible tout à l'heure , oiseau et sphinx tout à la fois, maîtresse charmante peut-être, femme difficile à coup sûr. Essayez d'enfermer l'Afri* ^ue dans les quelques pieds carrés qu'on nomme un appartement à Paris. La noire est depuis trop longtempis esclave pour qu'on puisse l'élever tout à coup au rang d'épouse ; il y a pour elle encore un long apprentissage à faire; peu de gens auront le courage de s'en charger môme avec la perspective de doter la librairie française d'un second romancier de la fécondité de M. Alexandre Dumas. Le nègre n'est point né pour le mariage ; il ne vît point chez lui , mais à dix ou quinze lieues de sa casé ; l'oncle Tom lui-môme aurait fait, j'en suis sûr, un médiocre mari. On craindra toujours un peu que la noire ne partage en amour
les instincts voyageurs du noir. Quant à la rouge , je ne m'y fie guère non plus, quoi qu'en dise M. Michelet ; elle a ses agréments et ses qualités dans les forêts vierges et dans les prairies pour un chasseur de castors ou de bisons; en Europe, on lui préférera généralement la blanche, et peut-être n'aura-t-on pas tort
A quoi bon d'ailleurs chercher des femmes si loin quand il y en a tant en France qui attendent des maris? Occupons-nous d'abord de faire cesser la séparation de plus en plus marquée qui existe entre la femme et l'homme blancs; nous songerons ensuite aux noires^ aux rouges, aux jaunes, ail n'est per* sonne qui ne voie le fait capital du temps. Par un concours singulier de circonstances sociales , économiques, religieuses, l'homme vit séparé de la
femme
le pis, c'est qu'ils ne semblent pas pressés de se rapprocher. 11 semble qu'ils n'aient rien à se dire. Le
foyer est froid, la table muette, le lit glacé
Tout le monde voit chaque jour comme un salon se sépare en deux salons, un des hommes, et un des femmes. Ce qu'on n'a pas assez vu , ce qu'on peut expérimenter, c'est que, dans une petite réunion amicale d'une douzaine de personnes, si la maîtresse de maison exige par une douce violence que les deux cercles se fondent, que les hommes causent avec les femmes, il n'y a plus de conversation.
(( Il faut dire nettement la chose comme elle est» Ils n'ont plus d'idées communes, ni de langage commun, et même sur ce qui pourrait intéresser les deux