LA FEMME
parties , on ne sait comment parler. Us se sont trop perdus de vue. Bientôt, si l'on n'y prend garde, malgré les rencontres fortuites, ce ne serait plus deux sexes f mais deux peuples. »
Ils se sont trop perdus de vue, dit M. Michelet. Je ne sais pas si c'est là la vraie cause du dangereux divorce entre Thomme et la femme qu'il signale. On l'a tour à tour attribué au cigare, au club, à la garde nationale ; c'est dans la forme même de la société qu'il faut la chercher. La société moderne est organisée pour le travail, l'ancienne pour le plaisir. On causait beaucoup autrefois parce qu'on n'avait pas autre chose à iaire. La noblesse désœuvrée passait son temps dans les salons et dans les boudoirs; les hommes se faisaient femmes , ils apprenaient à broder. Aujourd'hui chacun travaille; les hommes parlent donc de leurs affaires , et les femmes de leurs robes et de leurs plaisirs; hommes et femmes sentent instinctivement qu'ils s'ennuieraient mutuellement, et chaque sexe fait bande à part. Comment l'homme et la femme auraient-ils un fonds d'idées communes, quand la société elle-même n'a pas d'idées, qu'elle ne repose que sur des intérêts? Gela changera sans doute, le temps des idées et des sentiments reviendra, nous reverrons un jour les hommes et les femmes réunis, se pénétrant de leur mutuelle influence comme à la fin du dix-huitième siècle et dans les premières années de la révolution. A quoi bon en attendant se prêter à prendre un rôle dans cette ridicule parodie du monde et de la sociabilité qui se joue dans ce qu'on appelle encore les salons? Le chib
et le cigare sont les deux grandes protestations des hommes intelligents et sincères contré le mensonge de la société actuelle.
Il faut bien d'ailleurs le dire à M. Michelet : ses théories au sujet de la femme, telles qu'il les a développées dans VAmour^ ne sont point faites pour rapprocher les deux sexes. En enchaînant la femme au foyer domestique par la maladie, par la faiblesse, par le culte même que lui voue le mari, il supprime tout d'un coup l'élément le plus puissant de toute sociabilité. Le mari du livre de V Amour ne m'a pas l'air trop disposé à conduire sa femme dans le monde, et par conséquent sa fille. Je me demande donc comment s'y prendront les jeunes gens désireux de se pourvoir. Je crains bien qu'en visant à détruire la polygamie occidentale, on n'ait réussi qu'à la rendre presque nécessaire. Les chaînes forgées dans VAmour^ M. Michelet, au lieu de les alléger, les rive dans soa nouvel ouvrage. Quel moyen plus direct de combattre ce fléau de la misère dont la femme est si souvent victime, que de lui fournir du travail ? Nous parlions tout à l'heure d'admettre les femmes au travail des imprimeries : on l'a essayé. M. Michelet blâme ces tentatives. La femme, selon lui, ne peut travailler longtemps ni debout ni assise , ce qui revient à dire qu'elle ne peut pas travailler du tout. Si elle est toujours assise, le sang lui remonte, la poitrine est irritée, l'estomac embarrassé, la tête injectée. Si on la tient longtemps debout comme la repasseuse, comme celle qui compose en imprimerie, elle a d'autres accidents sanguins. Que l'homme prenhe
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donc le fer & repasser, qu'il garde l'aiguille ; la femme ne peut trayailler qu'eu variant son attitude, comme elle fait dans son ménage, allant et venant. Il faut qu'elle ait un ménage, ajoute M. Micbelet, il faut qu'elle soitmariée* Ainsi, point ou presque point de profession manuelle pour la femme ; point |de profession libérale non plus : a II vaut mieux pour elle mourir de faim, que de courir le cachet sur le pavé de Paris, d C'est l'opinion de M» Micbelet, La position de maîtresse de musique ou de grammaire n'est point brillante en effet ; elle offre même des dangers ; mais enfin on les évite quelquefois. On pourrait citer plus d'une maîtresse de piano, élève du Conservatoire, mariée et mère de famille ; son mari a une place, elle trotte toute la journée sur le pavé de Paris, ils se retrouvent le soir avec plaisir, beureux d'avoir travaillé tous les deux. Avec ce que le mari gagne tout seul, ils vivraient à peine; grUce aux leçons de la femmie ils sont dans l'aisance. Que l'homme repasse son linge lui-même, je n'y vois pas grand mal; mais qui apprendra les premiers éléments du piano ou de la syntaxe h nos filles et à nos nièces ? Le maître pourra venir plus tard; pour ces commencements, au moins, la maîtresse est indispensable. Ainsi donc, pas de professorat ; gouvernante, il n'y faut pas sour ger ; entre le maître et le fils de la maison, la vertu de la femme court trop de dangers ; actrice, c'est bien pire encore. Que faire ? dit la femme. ^^ Mariezvous, répond M* Micbelet. ««• Je ne demande pas mieux ; mais sans argent, sans profession, pu trouver uA mari?
Je crois entrevoir pourtant, dans certains passages de son livre, que M. Michelet permettrait, à la rigueur, à la femme, d'être médecin et herboriste. C'est bien quelque chose, mais ce n'est pas assez. Pour rhomme et pour la femme le travail est la loi commune et le véritable lien. Marions-nous, puisque M. Michelet le veut, mais avec une femme libre; je sais que le mot est mai sonnant; on comprendra ce que je veux dire. Pas d'idole, pas de poupée, une femme véritable qui donne un bon coup de main à son mari dans la besogne delà vie. Épaississez-moi un peu le mariage, ou je ne sais plus ce que c'est. A quoi bon tant de subtilités à propos d'une chose si simple? Nos aïeux chantaient à la noce et prenaient la jarretière de la mariée ; faisons comme eux. Philosophie, physiologie, morale, ne mêlons point tout cela, n'inventons pas le mysticisme nuptial. Je consens bien à servir de femme de chambre à ma femme à condition qu'à soa tour elle me raccommode mes chausses si elles ont besoin d'être raccommodées ; qu'elle soigne le pot-au-feu, moi je descends à la cave. Liberté, égalité fraternité, c'est la vraie devise du mariage. M. Michelet s'inquiète de trop de choses, vraiment I il vise trop à remplacer la mère. C'est k elle seule à entrer dans la chambre nuptiale ; arrêtonsnous sur le seuil, respectons ses mystères, ils sont sacrés. Vouloir donner des conseils, des préceptes dans certaines matières, c'est inutile et dangereux ; les gens délicats s'en formalisent; les autres n'y voient qu'une occasion de grossières plaisanteries. 11 y a bien longtemps que nous n'en sommes plus, eu
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fait de mariage, aux coutumes barbares; il n'est pas nécessaire de protester contre des usages qui n'existent plus.
Sur bien des points', on le voit , je ne suis pas de Tayis de l'auteur de la Femme; je n'en ai pas moins lu ce livre avec un vif sentiment de plaisir ; il a des parties si belles, si touchantes, si élevées, si finement observées; il est écrit d'un style si passionné, si vif, si éloquent ! M. Michelet a une manière ou plutôt un art de dire les choses qui lui est tout personnel; on peut trouver à redire à cet art, mais le fait est qu'il entraîne et qu'il subjugue le lecteur. Ses livres, que les pédants critiquent, ont un grand mérite à mes yeux, celui d'être vivants, et de s'occuper de questions vivantes. Ne vaut-il pas mieux nous parler du sort de nos femmes, de nos filles, de nos sœurs, que des prouesses de madame de Longueville, et des patenôtres de la mère Angélique Arnuuld?
OEUYEES LITTÉRAIEQS
On a tort de ne pas s^arréter plus souvent à l'étalage des bouquinistes. On n'a guère plus la chance, il est ?rai, d'y trouver le moindre Elzévir, mais on y apprend presque toujours quelque chose de curieux. Dernièrement, par exemple, n'ai-je point découvert, gr&ce à un bouquin à quinze sous, que M. Granier de Cassagnac avait publié des Œuvres littéraires encore plus inconnues que ses Œuvres historiques? J'ignorais, pour ma part, entièrement ce fait, et je suis sûr qu'il en est de même de la plupart des lecteurs de cet article, qui aura du moins pour résultat de révéler au public un ouvrage offrant un intérêt divers et soutenu, surtout depuis que l'auteur a pris la croix^ le glaive et la balance pour juger la littérature contemporaine.
La politique occupe une grande place dans les œuvres littéraires de M. Granier de Gassagnac. U y a des gens qui ne sauraient prendre la plume pour se distraire et pour badiner un moment sans qu'on sente aussitôt en eux le publiciste et l'homme d'État. Leur génie particulier se montre dans les plus petites choses, et on comprend qu'ils sont faits pour gou«
ŒUVRES UTTÉRÀlRES DE M. GRANIER DE CASSAGNAC. 307
verner les hommes, même lorsqu'ils ne parient que d*art et de littérature. Tel se montre Tauteur de ce volume, où il traite à la fois des règles du style et de la politique d'Aristote, du saint-siége et du langage de l'amour en poésie, de l'étude des modèles et de rinfluenpe des capitales, de Racine et du journalisme, de Lacordaire et d'Alexandre Dumas. Homme politique et homme littéraire, publiciste et romancier, nous allons étudier le rédacteur en chef de feu le Réveil sous ses deux faces, en commençant par le romancier.
M. Granier de Gassagnac, dans la préface de la Jteine des prairies ^ déclare qu'il veut moraliser le roman ; il était temps qu'on y songeât. La pastorale est un excellent moyen de moralisation : c'est par elle qu'on maintient la vertu au sein des nations. Ne cherchez point la pureté dans une littérature où il n'y a ni bergers ni bergères.
Une vérité de cette importance ne pouvait échapper à un homme de Tintelligence et de la pénétration $jlei M« Granier de Gassagnac. Que de choses neuves et fortes il nous dit sur le roman dans sa préface : (( L'auteur a toujours pensé que le roman, considéré en lui-même, était une composition d'un ordre aussi élevé que la tragédie et la comédie.» Florian pensait aussi cela quand il écrivait Gonzalve de Cordotie^ Es* ' telle et Némorin, Numa Pompilius, Ge dernier principalement. Il comptait sur cet ouvrage pour se poser comme historien, législateur et philosophe; ses contemporains ne l'ont pas compris.
Florian a fondé l*école du roman antique ; Cba-
teaubriand, j'ose le dire, l'a quelque peu imité; mais c'est M. Granier de Gassagnac qui l'a complètement tiré de l'oubli. La Reine des prairies rappelle ses plus beaux succès.
M. Granier de Gassagnac a compris tout le parti qu'on pouvait tirer de la manière de Florian pour moraliser le roman. Le moment était venu de ressus- .citer le genre Numa et le genre Némorin, de les fusionner, comme on dit aujourd'hui, par un art savant, et d'en tirer des avantages solides au profit de la vertu.
Les romans de M. Granier de Gassagnac iront droit au cœur des gens vertueux; ils y retrouveront la philosophie de Florian, ses connaissances historiques et cette éloquence poétique qui ne l'a jamais aban* donné même au milieu des scènes les plus ordinaires de la vie. Ils y retrouveront aussi ses héros, et surtout ses bergers et ses bergères ; Estelle et Némorin revivent sous les traits de Néobulé et d'Antonio. Gomme Florian, M/ Granier de Gassagnac aime le zéphyr qui murmure dans le bocage, le ruisseau qui gazouille, l'agneau qui bêle dans la prairie; comme lui, il soupire la tendre romance.
Néobalé, la reine des prairies, Â pris mon cœur.
Ge n'est pas que je prétende comparer Estelle à Néobulé ; je sais trop ce qui lui manque pour soute* nir la comparaison. La bergère de Florian est loin d'avoir les hautes connaissances historiques que celle de M. Granier de Gassagnac possède. G'est une sim«
pie villageoise, rien de plus. Némorin, pour la largeur des vues et retendue du génie philosophique, ne saurait être mis en parallèle avec Antonio ; mais cela tient au progrès qu'ont dû faire les bergers et les bergères depuis que Florian n'est plus de ce monde. Pour le style pourtant, il faut convenir qu'ils diffèrent peu.
On reprochera peut-être à M. Granier de Cassagnac, comme on l'a reproché plus d'une fois à son illustre maître, défaire parlera ses bergers le langage d'un professeur de rhétorique. Reproche frivole, si l'on veut bien considérer que, porté à la vie pastorale par un instinct qui lient à la poésie, et qui est peut-être la poésie elle-même, il est naturel qu'un berger parle poétiquement; comme d'ailleurs les bergers n'ont que des sentiments nobles, ils emploient naturellement aussi des termes nobles pour les exprimer. Je trouve donc fort simple pour ma part que Néobulé réponde à Antonio, qui vient de lui' révéler son amour : o II me venait quelquefois des tristesses profondes d'être seule, et de n'être point nommée dans les rêves de quelqu'un d'aimé. Va, ma pauvre âme s'épanouit à tes douces paroles. » Je reconnais là l'accent de la bergère émue; Estelle ne se serait point exprimée autrement. Je reconnais encore le langage des vrais bergers dans ce dialogue entre les deux amants.
(( NEOBULE. -— Votre nom, Antonio, se répète à l'heure présente) dans les quatre langues du monde. Vous êtes grand par la renommée, et ceux que vous aimerez grandiront aussi dans le respect des hommes.
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L'affection de ceux qui çont célèbres, Antonio, est comme la lumière du soleil : elle éclaire tout ce qu'elle regarde.
« ANTONIO. — Eh I qu'avez-vous besoin que Téçlat d'un autre vous illvimine, ô Néobulél La solitude et l'ombre de votre vie n'oôt-elles pas une couronne de gloire comme la nuit une couronne d'étoiles? Là où vous êtes est votre empire ; là où vous n'êtes pas est votre nom. »
Voilà comment de véritables bergers doivent parler. De prétendus savants diront qu'on n'était point aussi littéraire que cela au troisième siècle de l'ère vulgaire dans la campagne romaine. Xaissez-les dire: ils n'ont aucune notion de3 conditions éternelles dç la pastorale ; ce sont dçs réalistes capables de vous taire choir dans quelque mare au diable si vous n'y prenez garde. Si les bergers parlent comme les autres hommes, à quoi bon faire des bergers?
La Reine des prairies m'a procuré dçs jouissances infinies; je me suis senti renaître en écoutant ces phrases sortir de la bouche du premier berger : « La pauvre fleur des champs peut se dresser vers le§ étoiles, les admirer et les chérir; mais il faut, pour être heureuse, qu'elle se cherche un hymen auprès d'elle parmi les abeilles et les oiseaux. Je vous regarderai donc de loin, ô madame I les bras étendus vers votre sphère lumineuse, où ils ne sauraient vous atteindre; mais mon &me, qui a des ailes^ vous y portera toute ma vie ma gratitude et mon respect. » Némorin ne s'est jamais élevé sans doute à une tellç hauteur, mais d^ns ses bons momeats il s'en approche.
BS M. GRANIEH DE CASSAGNAC. 3)1
Otie M. Graniêr de Cassagnac ne se laisse pas intimider par les gens qui le blâmeront de n'avoir pas mis de loup dans ses bergeries. C'est un blâme que jetait également à Florian la critique de son temps. Que deviendrait la vertu avec les loups? Florian a donc toujours éloigné avec le plus grand soin de son troupeau toute bote de proie. Pasteur vigilant, imitez-le, chassez les loups; si vous avez une houlette, c*est pout vous en servir.
Une chose qui me contrarie et que je crois absolu-» ment opposée aux lois de la pastorale, c^est que le roman de M. Granier de Cassagnac finit mal. Les lec-^ teurs de Florian ne lui auraient certainement point pardonné de faire mourir Estelle ou Némorin ; leur bonheur était nécessaire au bonheur du public. Les cœurs français seraient-ils devenus moins sensibles? M. Granier de Cassagnac tue le berger Antonio : c'est une grande témérité, je doute qu'elle réussisse. Une autre chose que je ne saurais non plus approuver, c'est que Néobulé, après avoir retrouvé sa mère, qui la pleure depuis vingt ans , se hâte de la quitter en lui disant pour toute excuse : « J'ai pour château la clairière des bois et pour foyer la berge des fleurs. Je retourne à la vie des pâtres, par laquelle toutes les grandes races ont commencé. » Ce trait d'érudition en un pareil moment, je ne crains pas de le dire, me paraît hasardé ; j'ajouterai môme qu'il m'eflFraye. Est-ce que, par hasard, Néobulé aurait l'intention de survivre à Antonio et de fonder une nouvelle race î Voilà ce que je ne saurais tolérer à aucun prix. Une bergère bien apprise doit mourir huit jours après son
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berger ou un mois au plus tard. Gomment Néobulé sait-elle que les grandes races ont commencé par la vie pastorale? en est-elle bien sûre, d'ailleurs? on pourrait, je crois, la chicaner là-dessus. C'est par la vie des brigands, à ce qu'il me semble, plutôt que par celle des pâtres que les grandes races commencent en général ; il serait facile de lui en citer plus d'un exemple.
Ce qui me charme souvent dans ce livre, c'est l'indignation avec laquelle M. Granier de Cassagnac flétrit l'esclavage. Je me suis laissé dire qu'il l'avait défendu autrefois; c'est une assertion de ses ennemis. Les bergers sont trop sensibles pour aimer ces choses-là. On aura évidemment calomnié M. Granier de Cassagnac. Sur ce point, comme sur bien d'autres, je jie doute point que la Reine des prairies n'aide énormément à la moralisation du roman moderne. Pour la rendre plus complète, M. Granier de Cassagnac ne croit-il pas qu'il serait bon de publier une édition des œuvres complètes de Florian avec une préface signée de l'auteur de la Reine des prairies? Rien, je crois, ne contribuerait davantage à développer la vertu dans la littérature.
Si dans ses romans M. Granier de Cassagnac s'inspire un peu trop de Florian et môme de Marmontel, s'il a dans la Reine des prairies des façons de dire les choses qui rappellent assez agréablement Bélisaire et les Incas, en revanche ses articles de critique littéraire ont un caractère de nouveauté que personne ne peut nier.
L'originalité de M. Granier de Cassagnac ne se
montre bien que dans la critique. Là il est vraiment lui-môme et ne relève de personne. Il suffit pour s'en convaincre de lire le chapitre intitulé : De la nature et des lois du style. Le sujet est vaste , il embrassa comme fond et comme forme Tensemble du problème littéraire. Comment se forme le style, à quelles conditions devient-on un grand écrivain : tout est là. La proportion dans les diverses parties d'une phrase, nous apprend M. Granier de Cassagnac, et l'harmonie des sons finaux, voilà deux lois du style que personne n'a le droit d'enfreindre. Il n'y a pas de peinture si l'on fait une jambe plus grosse que la cuisse, il n'y a pas non plus de style si la proportion n'existe pas entre les divers membres de la période. Un livre contient autant de phrases qu'un pré contient de fleurs. Ces fleurs ne se ressemblent pas entre elles; il doit en être ainsi des phrases. De même que le dessin procède par deux lignes primordiales, la ligne droite et la ligne courbe, ajoute l'auteur, que nous allons citer textuellement, on compte trois formes primordiales de style qui sont :
io LÀ PHRASE Â PYRAMIDE.
«Elle débute par une proposition courte, générale, élevée, exprimée par une phrase nette, brève, serrée, brusquement coupée aux deux extrémités, sans laisser dépasser aucune bavure, ou sans laisser pendre aucun filament; puis on reprend cette proposition générale, on la détaille, on la spécialise, et, à la suite de cette première phrase roide et trapue, on jette
3U OlUTRES LlTTlêR AIRES
des phrases secondaires de plus en plus âiDples, nombreuses et touffues, de manière à ce que l'ensemble résultant de tous ces détails, la figure sortie de la réunion de tous ces traits représente k l'œil quelque chose comme une pyramide, dont le sommet est le commencement de la phrase totale, et dont ta base est son épanouissement, n
^ LÀ PHRASE À PTRAMIÎ)E RBNVSRSéi;.
« Au contraire de la précédente, cette phrasé tottl* mence par une grande profusion de phrases un peu molles, exprimant des propositions un peu vagues; (viennent ensuite des phrases successivement moins nombreuses et plus nettes, exprimant des propositions plus convergentes et plus fermes. Enfin, il y a un moment où toutes les phrases, insensiblement faccourcies, sont réduites à une seule, et où toutes les propositions insensiblement rapprochées aboutissent à une idée ; alors toute la phrase se condense, et toute ridée se résume en un dernier trait, court, précis et vigoureux, de manière à donner à l'aspect général de la phrase la ^figure d'une pyramide renversée.
« Dans ces deux phrases, le gros bout de l'idée correspond au petit bout de la phrase, et réciproquement. Dans la première, l'idée commence par se donner dans une généralité, c'est-à-dire en masse, et finît par se donner en plusieurs spécialités, c'est-àdire en détail. La phrase débute par des membres courts, continue par des membres successivement
plus longs» et finit par un épanouissement de dra^ peries et de couleurs qui la font ressembler à un bouquet dont la queue serait en haut et les fleurs en bas, de telle sorte qu'on pourrait également lui ' donner le nom de phrase à queue en Vair.
c( La seconde phrase procède d'une façon diamétralement opposée : elle s'annonce par du nombre, par de l'ampleur, par une grande prodigalité dans le son et dans le terme; et continue en se dégradant, en s'aSaiblissant, en s'éteignant; tandis que l'idée, au contraire, commence par montrer timidement une de ses faces, puis l'autre, puis toutes; c'est-à* dire qu'elle est timide et toute honteuse, lorsque la phrase prend des airs et se pavane ; qu'elle éclate et qu'elle rayonne, lorsque la phrase s'alanguit et se meurt. »
3® 1k PHRASE A DELT PYRAMIDES.
<( Elle n'est qu'un composé des deux formes précédentes ; elle les réunit, soit dans l'ordre où nous les avons placées, soit dans l'ordre opposé. Dans le premier cas, qui est le plus commun, la forme résuir tante commence par une phrase serrée contenant une idée générale, et finit de môme, en plaçant dans le milieu le développement dont la phrase initiale est le germe, et dont la phrase finale est le résumé. Dans le second cas, la forme résultante est comme étranglée, au milieu, par cette phrase courte et serrée qui e9t à la fois résumé et germe, et elle offre à peu près à l'œil l'image de deux pyramides qu'op aurait JQÎntes p^r le sommet. )>
Voilà, selon l'auteur, les trois types auxquels peuvent être ramenées toutes les phrases possibles. Peutêtre le lecteur aura-t-il quelque peine à se retrouver au milieu de ces pyramides, de ces gros bouts et de ces petits bouts, de ces queues droites^ de ces résumés qui sont des germes, de ces germes qui deviennent des résumés, de ces idées qui se donnent d'abord en masse et qui finissent par se donner en détail ; mais il faut bien reconnaître que le sujet est ardu, complexe, et qu'on ne saurait se rendre compte de la nature et des lois du style sans consacrer à ce travail beaucoup de temps et de réflexion. Il est certainement moins aisé de traiter de l'emploi des formes en littérature que de l'emploi des sentiments ; aussi, dans son chapitre Du langage de l'amour en poésie^ M. Granier de Gassagnac est-il d'une clarté merveilleuse. Le langage de l'amour se rattache, d'après lui, à quatre grands systèmes médicaux : le système d'Homère sur la moelle épinière ; le système de Pytbagore sur les veines et les artères ; le système d*Hippocrate sur la chaleur de la poitrine alimentée parla respiration; le système d'Épicure sur le diaphragme. Les poètes de l'antiquité parlaient le langage de l'amour selon l'endroit où, suivant l'un de ces systèmes, ils plaçaient le siège de la vie. Virgile et Ovide, qui tiennent pour la moelle épinière, tiraient de la moelle la plupart des métaphores qu'ils placent dans la bouche de leurs amoureux. Quelquefois cependant Virgile, qui incline au pythagoricisme, puise ses comparaisons dans la veine ; il en est de même de Gatulle. Il arrive aussi que Virgile, fort
sceptique à ce qu'il parait, passe de Técole médicale de Pyihagore dans celle d'Hippocrate. Juvénal, TibuUe, sont les partisans exclusifs du diaphragme* Les poètes du dix-septième siècle, Racine et Corneille, procèdent à la fois d'Hippocrate et d'Empédocle, qui plaçaient la vie dans le cœur, et donnent à ce dernier organe une signification morale qu'il n'a point en anatomie. Racine et Corneille n'étaient point savants; c'est un grand reproche que leur adresse M. Granierde Cassagnac. Un vrai poète ne doit pas commettre d'erreurs en médecine ; Homère, ajoutet-il, était cité par Galien, et M. Ândral devrait pouvoir s'appuyer sur Victor Hugo et sur Lamartine ; pour bien parler le langage de l'amour, il faut suivre un cours d'anatomie. Le foyer des sentiments, des passions, des idées n'est plus maintenant ni dans le diaphragme, ni dans la moelle épinière, ni dans les veines et les artères, ni dans la chaleur de la poitrine alimentée par la respiration ; on l'a installé dans le cerveau jusqu'à nouvel ordre ; donc les vrais poètes destitueront désormais le cœur et le remplaceront par le cerveau.
Ce cerveau que l'amour rangea sons votre empire. Ce cerveau qui pour vous à tout moment soupire.
M. Granier de Cassagnac, qui a poursuivi dans plusieurs articles la réforme de l'enseignement universitaire, sollicitera probablement la création d'une chaire d'anatomie dans chaque collège, et demandera que les élèves de rhétorique soient astreints à suivre une clinique ; sans cela on ne parviendra pas
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à corriger le langage de ramour de ses locution» vicieuses. Nous souhaiterions vivement que M< Gra<v pier de Cassagnac fût chargé du cours de littérature française à TÉcole normale ; seul il peut tirer Ten* seignement de la routine à laquelle il obéit. Nous trouvons dans ses Œuvres littéraires les éléments 4'une leçon des plus intéressantes sur Racine. Le lecteur nous saura gré de l'extraire à peu près texp tuellement de cet ouvrage remarquable* l^e profes- ^ur prend la parole :
a Messieurs^
a Nous parlerons aujourd'hui d'Athalie^ œuvre trop vantée jusqu'ici, et que je range hardiment parmi les plus médiocres de Racine. L'auteur a cru devoir placer l'action entre quatre et huit heures du matin. C'est une faute énorme. A cette heure-là, tous lea hpnnôtes gens dorment encore. Une autre faute noa moins considérable, c'est d'avoir introduit le peuplo dans le temple. Théologiquement et matériellement c'est une impossibilité. La loi interdisait au peuple l'entrée du temple, long de soixante pieds tout au plus et large de trente, je l'ai mesuré. Voilà des erreurs qui indiquent bien que Racine n'était point né pour le théâtre. Le sentiment de la couleur locale lui manque absolument; il ne fait nulle différence entre le grand prêtre de Jérusalem et le curé de sa paroisse ; Mathan n'est pour lui qu'un simple marguiilier de Saint'Séverin. Parlerons-nous du style d* Athalie? Tout le monde sait bien que la phrase de Racine est trop arrondie, et qu'elle ne tourne pas assez court» Des
DE Mt 6iUN16A OS GASSA6NAC. 319
vèrB ptats, guiudés, pâteux, lâcher, mous, donnent au style A'Athalie un air malade, boufS et malsain. Quant aux fameux chœurs, Je déclare qu'on ne vit jamais plus déplorable exemple de l'oubli dans lequel Racine tombait à Tégard de la poé^ÎQ di([ne, noblei élevée, harmonieuse. Prônés par des ignare^, ces chœurs sont un ramassis inimaginable dç phrases communes et creuses rhnées avec des adjectifs et des infinitifs, et telles que ne les écrirait pas aujourd'hui un po6te d'anniversaire. L'Opéra*- Comique y regarderait à deux fois avant de chanter des couplets de cette facture, et M. OfFenbach ne consentirait certainement pas à les mettre en musique. Racine a du reste toujours mis fort peu de soin à ses ouvrages ; ils sont maculés de taches que... ;)
Ne voulant pas abuser des citations, je m'arrête et je me demande comment l'idée n'est pas encore venue à quelqu'un de composer ur^ galerie de» gror tésques au XIX^ nècle; les éléments abondent, et le moment est excellent pour entamer la besogne; M. Granier de Gassagnac y figurerait à la fois comme homme de lettres et comme homme d'État, car il ne vise pas seulement à poUr les esprits, mais encore à les gouverner.
On a donné le nom de socialiste à celui qui éprouve le besoin de renverser de fond en comble la société actuelle et de lui substituer une société nouvelle, construite sur un plan dont il est l'inventeur ou le propagateur. Ces plans sont fort nombreux; M. Granier de Gassagnac a le sien, qu'il défend avec une franchise qui peut le faire placer parmi les socialistes
les plus radicaux de Tépoque. La cause des troubles qui agitent sourdement l'Europe est essentiellemeot dogmatique, selon M. Granier de Gassagnac, elle vient de la lutte du pouvoir spirituel et du pouvoir civil. Expression parfaitement inexacte» du reste» l'auteur a soin de nous en prévenir, par la raison qu'il ne peut pas exister deux pouvoirs dans le monde, et que le pouvoir civil ferait double emploi. Que le pouvoir spirituel s'empare à la fois de la morale, de la famille et des lois, rien de plus naturel» car il assigne à l'bomme sa fin et son origine, et cette fin et cette origine contiennent nécessairement tout. II y a donc, continue notre publiciste, un pouvoir spirituel, tout le monde le conçoit et se fait une idée précise de sa nature. Quant au pouvoir prétendu civil , c'est un rêve, une pure abstraction : M. Granier de Gassagnac défie qui que ce soit de lui dire ce que c'est que le pouvoir civiL
Il est certain, malbeureusement, que la moderne société française repose sur le mythe du pouvoir civil. Il s'agit donc de la réédifîer sur ses bases véritables en substituant le pouvoir spirituel au pouvoir civil, et on conviendra que cette substitution ne peut s'accomplir sans un bouleversement complet, absolu, de la société actuelle. L'établissement de la théocratie en France amèneraitdes changements aussi considérables dans les positions et dans les intérêts que l'établissement du communisme de Gabet , de l'attraction passionnelle de Fourier ou du circulas de Pierre Leroux. En mettant M. Granier de Gassagnac au rang des socialistes du dix-neuvième siècle, nous
ne sortons point assurément de la vérité : il fait du socialisme en arrière au lieu de le faire en avant , mais le résultat est le même, et la société au sein de laquelle nous vivons ne sort pas de ses mains plus saine et plus sauve que des mains des autres sectaires.
U est étonnant qu'avec de pareilles idées M. Granier de Gassagnac consente à faire partie du pouvoir civil , et ne donne pas sa démission de membre du Corps législatif pour le département du Gers. Ne demandons pas trop de logique aux hommes; le pouvoir civil a ses petits avantages auxquels on ne renonce pas facilement, à ce qu'il paraît. Laissons donc Tauteur des Œuvres littéraires s'associer aux empiétements du pouvoir civil sur le pouvoir spirituel , source féconde cependant des agitations qui bouleversent le monde, et passons à un autre sujet.
Il y a environ cinquante années , d'après M. Granier de Gassagnac, que Paris s'est nommé, installé parle droit de la force, ville capitale du royaume ; Paris, une ville secondaire dont l'importance politique sous l'ancien régime, s'il faut en croire l'auteur, était bien au-dessous de celle de Rennes , de Toulouse, d'Aix, voire môme de Pau; Paris s'est imposé par la force des armes aux départements, qui protestent contre son usurpation. Un autre auxiliaire l'a puissamment servi dans l'accomplissement de son œuvre : cet auxiliaire, c'est le Code civil. Ce code émiette les familles, dit M. Granier de Gassagnac, et attaque bien autrement l'aristocratie terrienne que l'institution des majora ts ne la soutenait. £a cher-
' chant à répondre à ceux qui demandent comment .Napoléon I'% créateur d'une aristocratie, a pu promulguer une telle législation, Tauteur a fait une découverte, c'est que l'empereur n'est point l'auteur rdu Code civil. Il a été rédigé principalement par des jurisconsultes du Châtelet et du parlement de Paris ; .encore ces jurisconsultes n'étaient-ils que des plagiaires qui copiaient les œuvres de Pothier, lequel Pothier s'était borné à compiler les coutumes de Paris et d'Orléans. Voilà tout le secret de nos lois actuelles et l'origine du Code civil.
Qu'on ne vienne donc plus nous parler de ces lamineuses discussions du conseil d'État que l'empereur présidait, et auxquelles il aimait à prendre part. ,Tout cela n'a jamais existé que dans l'imagination des historiens et des journalistes. Le Code civil ne date point de 1810, ainsi qu'on l'avait cru avant M. Granier de Cassagnac, mais du 1«' avril 1510 ; la plus notable partie en fut discutée et publiée sous Loujs XIII, dans l'hôtel de l'évéque de Paris, en préseacQ des seigneurs d'Église et d'épée, et de messires François Ghoart , Jehan Croquet et Regnaud Antouillet, délégués de la commune et échevins de Paris. Ce que c'est que d'être érudit et de savoir les choses, on peut rendre justice à qui de droit; voilà donc Cambftcérès, Merlin, Berlier, Portails, Truguet, Treilhard et une foule d'autres obligés de restituer àFrançcûs Choart, Jehan Croquet et Regnaud Antouiilet la gloire légitime qui leur revient, et que messieurs les conseillers 4'État de l'empire s'étaient iuù»semeniattribuée.f \Jm bome part de çeUe gloire
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appaiiient également aux délégués de l'Église, dé la noblesse et du tiers état, convoqués, sous Henri. III, par maître Florent Serrebounne, greffier au bailliage* Ces délégués, réunis an cbâtelet d'Orléans^ et prési^ dés par Achille de Harlay, acbevèrent le Gode civil* « Ce sont là, ajoute Mi Granier de Gassagnac, les vé^ ritables législateurs qui régissent aujourd'hui la France ; le conseil d'État de Napoléoti n'a guère éti qu'à émonder et à classer des matériaux vient de trois siècles. » Si le Corps législatif était investi, comme autrefois, du droit d'initiative parlementaire, M. Granier de Cassagnac n'hésiterait pas à déposer sur le bureau du président une proposition tendante b remplacer le titre de code Napoléon , que rien désormais ne justifie, par celui de code Croquet.
Le Code civil fut le premier essai de domination de Paris. Sa seconde tentative pour a devenir maître absolu de la France, c'a été de s'ériger de vive force en siège de gouvernement. » Il nous semble que Paris, pour devenir la capitale de la France, n'avait pas attendu le Gode civil; si, pour obtenir ce résultat, il eut besoin de recourir à la force , ce dont personne ne s'était douté jusqu'à ce jour, il faut convenir qu'il fut aidé assez fortement dans son entreprise par les fois, et que Louis XIV entre autres lui donna un bon coup d'épaule. C'est la monarchie qui a fait triompher la suprématie de Paris ; c'est à la monarchie qu'il faut s'en prendre « si cette ville aux instincts* turbulents, cette ville aux penchants athées, cette ville envasée de voleurs et de prostituées, cette ville en-' gorgée d'une population unique au monde, car elle
a plus d'un bâtard sur trois habitants , car un cinquième de ses membres naît à Thôpital, et la moitié y meurt, cette ville mène un grand pays sans résistance, et, pour le mieux mener, elle le corrompt. » Le tableau n'est point flatté. On voit que M. Granier de Cassagnac n'aime pas Paris. Il pourrait bien y avoir une boule noire dans Je scrutin de la loi sur les embellissements de la capitale.
Suprématie absolue du pouvoir spirituel, suppression du Code civil , translation du siège du gouvernement à Rennes, à Toulouse, à Aix ou à Pau ; à ces conditions, M. Granier de Cassagnac se chargerait de mettre fin aux troubles de la société , pourvu cependant qu'on lui permit en outre de prendre certaines mesures propres à empêcher la substitution des classes bourgeoises aux classes nobles, qui, après la lutte entre le pouvoir spirituel et le pouvoir civil, est le plus grand danger qui menace l'Europe, Les bourgeoisies ont pris la place de la noblesse dans la conduite des nations ; elles ont envahi toutes les fonctions sociales, la juridiction, la guerre, le sacerdoce, la science. Comment empêcher les bourgeois d'être magistrats, généraux, évêques? En introduisant du sang nouveau dans les veines de la noblesse sans doute. Mauvais expédient aux yeux de M. Granier de Cassagnac : c Les anoblis, qui sont des gens intrus, ne peuvent avoir, quoi qu'ils fassent, la tradition du corps dans lequel ils entrent... Rien de moins semblable à un noble qu'un anobli. » Telle est l'opinion de l'auteur sur les tentatives pour restaurer la noblesse. Ses vues sont hardies sans doute, mais on ne
peut pas dire pourtant qu'elles soient originales. Si , comme romancier, M. Granier de Cassagnac descend de Florian, comme publiciste il relève directement de la grande école dont MM. Yeuillot, Coquille sont devenus les chefs après de Bonald et de Maistre.
lis REMORDS D'UN HOMME HEUREUX
VARIÉTËS UTTÉRAIRES , MORALES ET HISTORIQUES
PAR M. S. DE SAGY.
c C'est l'honneur des journaux, et c'est aussi leur écueil, que tout aboutit à eux, quand ils sont libres ; qu'il faut être prêt sur tout, parler de tout, et que le pays ne ressent pas une émotion qui ne vienne retentir dans le cœur de celui qui s'est imposé la lourde et périlleuse tâche de servir d'organe au public. Vie laborieuse et dévorante, qui use les plus forts, pour peu qu'ils aient de délicatesse dans la conscience et de sensibilité dans l'âme ! improvisation perpétuelle qui consume le talent et l'épuisé sans lui offrir d'autre récompense que le succès d'un jour et l'estime d'un moment I Noble vie cependant, quoi que l'on en pense et que l'on en dise aujourd'hui ! usage du talent qui en vaut bien un autre, si c'est à la patrie qu'on se dévoue , si c'est à l'amour de la justice et du droit que l'on a consacré ses veilles I »
On ne peut parler du journalisme avec cette éloquence et cette justesse que lorsqu'on l'a pratiqué soi même comme on le définit. Cet éloge, personne ne le refusera t l'auteur de l'ouvrage qui forme le sujet de cet article. C'est un recueil d'articles publiés
PAR M. 8. DB SACT. 327
dans un intervalle de près de trente ans dans le Joui^ nal des Débats,
Quelques personnes se montrent encore sévères pour les livres tirés des journaux. Pourquoi cette sévérité? Tout ce qui parait dans un journal est-il donc indigne d'être relu et consulté? 811 en est au* trement , comme il est permis de le croire, faudra* t-il donc feuilleter vingt volumes in-folio pour retrou^ ver une page restée dans le souvenir? Le livre s'essaye pour ainsi dire dans le journal ; il se sert de lui comme d'une édition préparatoire. L'édition destinée au public plus attentif parait ensuite , et le public en général ne l'accueille pas moins favorablement, quoiqu'il la reçoive de seconde main. Qu'importe au lecteur, satisfait d'un livre , que ce livre ait déjà paru par fragments dans une feuille imprimée? L'expérience , et le succès, plus fort que l'expérience, ont prononcé en faveur des réimpressions. Cependant un reste de préjugé subsiste contre elles, et M. de Sacy l'a longtemps partagé.
C'est au point qu'il proposait d'édicter une pénalité contre ceux qui publieraient leurs mélanges politiques, historiques, moraux, littéraires, philosophi»* ques. Tout écrivain atteint et convaincu d'avoir donné au public un volume composé d'anciens articles^ devait être déclaré inhabile à rien faire imprimer désormais* Nous avions déjà la mort civile , M. de Sacy créait la mort littéraire.
La punition pouvait paraître exagérée ; heureusement le Dracon de 1853 s'est amendé, il publie à son tour non pas des mélanges, mais des variétés;
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il estr devenu, nous dit-il, plus indulgent pour lui et pour les autres. Nous en sommes charmés, puisque ce changement nous fournit l'occasion de relire d'excellents articles. Après avoir fermé ses deux volumes, nous nous applaudissons fort que M. de Sacy ait retiré sa loi. C'eût été vraiment dommage de fermer à un écrivain aussi distingué l'accès de toutes les imprimeries.
Ce qui nous intéresse dans ces variétés, c'est moins Fauteur que l'homme. M. de Sacy est non-seulement un talent, mais encore une physionomie qui se détache non point par l'éclat, mais par un agréable clair-obscur sur le fond de la presse quotidieniie. On dirait une de ces étoiles lointaines et voilées qui ont de la peine à laisser glisser jusqu'aux mortels la pal* sible douceur de leurs reflets. Si petites qu'elles soient cependant , on les distingue et on ne les confond pas avec les autres. M. de Sacy ne ressemble pas à tout le monde , il garde au milieu de tous les écrivains une espèce d'originalité , mérite rare dans les temps ob nous vivons, et surtout dans le journalisme.
il semblerait au contraire que la polémique fût plus propre que les autres genres de littérature à former des individualités. Il n'en est rien pourtant. Prenez les journalistes des opinions les plus opposées, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, républicains; ils se ressemblent tous par un certain côté ; ils ont tous ou presque tons ce qu'on pourrait appeler la marque de la profession. L'opinion les distingue » non pas le caractère. C'est le môme homme , pour ainsi dire, qui écrit les^ articles des divers journaux»