‹ Les matinées littérairesChapitre 45 sur 56 · LUI ET ELLE^ PAR PAUL DC MUSSET · texte numérisé non relu

LUI ET ELLE^ PAR PAUL DC MUSSET

puisqu'elle avait besoin de lui pour Tôtre, j'étais content qu'il le fût aussi. » Dans le roman de George Sand, c'est Claude Anet, c'est-à-dire Palmer, qui apprend qu'un autre est l'anaant de madame de Warens, ou de Thérèse, si vous aimez mieux, et qui, au lieu de prendre son rival en aversion, se trouve heu* reux de savoir qu'il la rend heureuse, en attendant tranquillement , entre elle et lui , que son moment vienne, ce qui ne tarde pas, et alors nous voyons Jean-Jacques- Laurent Rousseau enchanté, lui aussi, d'apprendre que Claude Anet, à son tour, est nécessaire au bonheur de sa maîtresse, s'empresser de lui céder la place , sans que cependant aucun changement extérieur ait lieu entre eux.

< Je n'osais rien faire, dit Jean-Jacques, en parlant d'Anet, qu'il parût désapprouver, et il ne désapprouvait que ce qui était mal. Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu détruire. Une des preuves de l'excellence du caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux. » A ce point de vue, le caractère de Thérèse ne laisse pas grand chose à désirer. Malheureusement les choses ne se passent plus aussi simplement aujourd'hui : les hommes cherchent des dénoûments plus dramatiques à leurs actions. Palmer devient jaloux et se juge indigne d'épouser Thérèse par cela seul qu'il l'a soupçonnée, et Thérèse ne trouve pas ce châtiment audessous d'un tel crime. Ce qui prouve qu'elle n'aime guère plus Palmer qu'elle n'a aimé Laurent ; et si on veut une preuve encore plus évidente de sa froideur

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réelle pour ce deroieri il suffit de lire la lettre qu'elle lui écrit après une seconde et irrévocable rupture. Cette lettre se termine ainsi : « Sois tranquille, va» Dieu te pardonnera de n'avoir pu aipaer* B t'avait condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fCit pas absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir ^ celles qui contempleront toa œuvre de siècle eu siècle, voilit tes sœur» et tes amantes. » Tout cela est fort beau, sans dpute^ mai$ une simple larme eût mieux -valu.

Quelque temps après Elle et Lui ^ par George Sand, a paru Lui et Elle^ par Paul de Musset. Maintenant que je viens d'eu achever la lecture, je ne suis pa$ éloignée de croire, comme le bruit en a couru» que ce roman est une réplique au plaidoyer en faveur de Thérèse contre Laurent, La fin du livre surtout m§ confirme dans cette opinion, Edouard Falconey, Je béros de M. Paul de Musset, malade, alité, voit passer devant ses yeux, par une triste soirée de oovembre, toutes sortes d'images fantastiques créées par l'insomnie el la fièvre, Pierre, l'ami de Falconey, pour chasser ces importunes visions, lui lit un journal. Il rencontre le nom de William Gaze. C'est le pseudonyme sous lequel une femme qu'il a aimée autrefois publie des mélodies fort goûtées du public, «Voilà celle qui m'a empoisonné, dit Edouard ; je suis commo ces gens qui avaient dîné une fois chez les Borgia ou les Médicis, et ne s'en remettaient jamais.» La conversation roule sur cette femme, et la crainte qu'elle parle d'Edouard un jour comme elle a parlé de ses autres amants se présente à l'esprit d)Q Pierre. Edouard, xix^

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peu effrayé à cette idée, se demande ce que Olympe pourra dire de lui. a Je ne sais ; mais si elle rompt le silence, sans aucun doute ce sera pour te déchirer comme les autres. Elle ne manquera pas de te donner h vingt ans les idées et le (iaractère d'un homme de quarante ; elle puisera dans ton âge viril de quoi com*' poser un portrait fort peu aimable d'amoureux adolescent. Parce qu'elle t'a rendu ombrageux, elle dira que tu Tétais avant de la connaître. C'est elle qui t'a ravi la confiance et la foi du cœur, et elle dira que ton cœur était défloré. Parce que dans tes moments d'horreur et de souffrance tu as parfois appliqué des narcotiques sur ta plaie, elle dira que tu étais déjà blessé et que tu aimais les narcotiques. Ces mensonges par anachronisme sont les plus perfides, les plus difficiles à démasquer. »

A cette réponse de Pierre, Falconey, dont l'imagination n'était que trop disposée à se créer des monstres, s'écrie qu'il est perdu; que, sûr de mourir avant Olympe, il sera calomnié par elle. Pierre le rassure : «La justice et la vérité ne demandent qu'à se produire au grand jour; il suffit de les y aider un peu; préparons la défense. » On apporte sur le lit de Falconey plusieurs vieux tiroirs où il n'avait pas fouillé depuis bien des années. Dans l'un de ces tiroirs, les deux amis trouvent heureusement plusieurs lettres dans lesquelles Olympe confessait toutes ses fautes. A ces lettres précieuses Falconey ajoute deux pages écrites à Naples, et dicte ensuite à Pierre la relation qui forme k roman de M. Paul de Musset. Muni de ces documents, Pierre va se retirer. Falconey l'arrête.

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< Un mot encore, dit Falconey* Je ne ressemble pas à cette femme. Je ne veux pas renier ce que j'ai aimé sans en avoir un grave sujet; n'oublie pas qu'il s'agit seulement de me défendre. Peut- être aura-t-elle les mêmes scrupules, la môme religion que moi.

— Espérons-le, répondit Pierre.

-*- Ne te sers donc de tout cela qu'à la dernière extrémité.

— » A la dernière extrémité, répéta Pierre.

— Mais si elle avait l'audace de mentir & Dieu et auï hommes jusqu'à dire que j'ai été un ingrat, un fou et un méchant, quand c'est elle qui m'a trahi, enlevé la raison et empoisonné le cœur, arrive alors, comme la statue du commandeur, au souper de don Juan.

— J'arriverai.

— Marche sur le mensonge et écrase-le.

— Je marcherai dessus et je l'écraserai.

— Le mandat que je te donne est facile ; pour le remplir, il suffit de m'aimer et d'être honnête homme.

Pierre étendit son bras sur le lit du malade et répondit :

— Je le remplirai, je te le jure.

J'ai entendu dire que Pierre avait tenu parole. » On comprend, en effet, que Pierre n'ait pas cru pouvoir se soustraire à l'accomplissement de la mission que lui avait léguée son ami, quelque pénible qu'elle fût d'ailleurs. Les derniers mots de l'auteur indiquent suffisamment le vrai caractère de son roman. Lui et Elle est la contre-partie de Elle et Lui.

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