BLLÏ ET LUI, PAU GEORGE SAND
dans les émotions du présent je poursuis celles de l'avenir? J'aime et je n'aime plus ; je serre quelqu'un contre mon sein, mais je ne sais son nom. Appartiens-je à l'amant d'aujourd'hui ou à celui de demain? Je veux combattre, et j'appelle la défaite. Ni artiste ardente, comme vous dites, ni coquette vulgaire, comme beaucoup m'appelleront : je suis la chercheuse d'amour. »
Je serais disposé, pour ma part, à admettre cette défense, môme malgré les lettres si malheureusement retrouvées pour Olympe au fond du vieux tiroir de Falconey. L'accent du cœur, le goût, la mesure (il y a de tout cela dans la passion vraie), y manquent presque toujours. Le fragment suivant de la quatrième lettre peut donner une idée assez exacte de toutes les autres : « L'heure de ma mort est en train de sonner. Chaque jour qui s'écoule frappe un coup, et dans quelques jours le dernier coup ébranlera l'air vital autour de moi. Alors s'ouvrira une tombe où ma jeunesse et mes amours descendront pour jamais ; et que serai-je ensuite? Triste spectre, sur quelles rives iras-tu errer et gémir? Grèves immenses, hivers sans fin. Il faut plus de courage pour franchir le seuil des passions et pour entrer dans le calme du désespoir que pour avaler la ciguô.... » Cela rappelle 1^ style de Thérèse dans la lettre que j'ai citée plus haut et la mauvaise rhétorique de J.-J. Rousseau.
Les romans de Elle et Lui et de Lut et Elle j dangereux dans tous les temps, le sont bien plus encore dans le nôtre, où règne dans toutes les classes de la société, et surtout dans les classes élevées, une
ELLE ET LUli PAR GE0R4ÏE SAND. 353
curiosité dépravée pour tout ce qui touche à la vie privée des gens célèbres et même de ceux qui ne le sont pas. N'excitons point ce goût de scandales litté* raires qui a remplacé le goût de la littérature ; gar« dons-nous de transporter la chronique dans le roman. Je éuis sûr que Thérèse doit regretter maintenant d'avoir chargé George Sand de porter sa cause devant la foule. Lorsque Tàge arrive , à mesure que la jeunesse s'éloigne, les impressions de ce temps-lÀ nous paraissent meilleures ; ses souffrances et ses décep* lions elles-mêmes prennent du charme, ses souvenirs sont le viatique de la dernière étape. Les hommes en général respectent ces souvenirs. Les femmes au*' raient-ellés moins de cœur que nous ? Je ne saurais I9 croire. A l'heure qu'il est, j'en suis sûr, en re*gardant ses cheveux qui commencent à blanchir, Thérèse regrette d'avoir ouvert devant la foule des débats qui n'étaient pas faits pour elle. Qu*a-t-elle gagné au plaidoyer de George Sand? et la morale, qu'y a-t-elle gagné à son tour? Rien. On a dit que l'avocat de Laurent aurait mieux fait de ne pas user de son droit et de renoncer à la réplique. On oublie qu'à côté d'un droit à exercer, il y avait pour M. Paul de Musset un devoir à remplir. Il aurait vo* lontiers abandonné le droit, mais il n'a pas voulu reculer devant le devoir, et je trouve qu'il a eu raison. M. Edmond Texier a eu dernièrement un fort joli mot dans la revue hebdomadaire du Siècle : c'est Orphée mis en pièces par les bacchantes , a-t-il dit en parlant de tous ces livres écrits par des femmes et dont Alfred de Musset est le héros. La première