‹ Les matinées littérairesChapitre 54 sur 56 · PAR FRÉDÉRIC MISTRAL. 3G · texte numérisé non relu

PAR FRÉDÉRIC MISTRAL. 3G

décrit les mirages de la Grau , les prés salés de la Camargue , les travaux et les plaisirs rustiques : la moisson, la levée des cocons, la course, la lutte, le poôte provençal est plus ému, plus poétique, sans cesser d'être aussi vrai; on sent parfois dans ses vers un souffle de l'antiquité, d'autant plus doux et plus frais qu'il est naturel, La description du vase de buis ciselé que le berger offre à Mireille est un de ces morceaux qui rappellent les poètes antiques; non point Homère, comme on Ta dit, mais Théocrite et Virgile, on pourrait môme ajouter Longus, car Vincent et Mireille sont le Daphnis et la Chloé de la Provence, un Daphnis et une Chloé chastes cependant, quoique M. l'abbé Monier, dans un recueil qui se publie à Avignon, la Revue des bibliothèques paroissiales y reproche fort injustement, selon moi, à la muse de Frédéric Mistral de manquer de chasteté; les points dont il émaille ses citations pourraient faire croire au lecteur que le texte fourmille des plus gros péchés. La pudeur de M. l'abbé Monier s'alarme trop facilement. Rien dans les paroles et dans les actions des deux amants ne justifie cette expression de licencieux rossignols qu'il emprunte à un discours récent de M. Vitet pour l'appliquer à Vincent et à Mireille.

Un autre critique méridional, M. Ernest Roussel, dans un article très-bien fait du Courrier du Gard^ donne une idée beaucoup plus juste et plus vraie du genre de sentiment décrit par l'auteur : o Ce n'est ni la passion fatale de Didon, ni l'amour raisonneur et métaphysique de Julie, ni le sentiment plein d'igno-

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rapce çt d'instinctive pudeur de Vîrgiuie ; c'est un mélange d'entraînement physique et d'exaltation mœ raie, ce sont des élans passionnés contenu^ par 1^ respect de Tobjct aimé et le sentiment religieux, t^ L'habit que porte l'abbé Monier rend sa critique plus sévère, pour le fond môme du poëme, cela se conçoit, sans l'empêcher poi^rtant d'en admirer les détails et les épisodes : (c Presque au hasard, dit-il, nous pouvons désigner la peinture du cheval de Gamargue, l'éloge d'Arles, le combat des géants, 1^ navigation des sainte de Provence, la de3cription d^ Teiphoucbure du Rhône, un des plus beaus^ roorceau^i^ de poésie descriptive que nous connaissions; la^ légende du trou de la cape, que nous metlripnsvc.loar. tiers à côté de la fameuse ballade de Burger. » Sauf cette dernière assimilation, peu justifiée, selon moi, je suis de l'avis de M. l'abbé sur tous ces morceaux ; il en est d'autres qu'en ma qualité de laïque je pu.U admirer ^out autant; il serait trop long de les énumérer; personne n'a eu jusqu'ici le sentiment aussi vif et aussi profond de la nature provençale que Fré-. déric Mistral; réaliste et spiritualiste à la fois, il saisit les objets d'un regard pénétrant et sait les rendre d'un coeur én;iu; il voit et il sent, deyx qualités qui ne se trouvent pas souvent réunies. Que ne puis-je, ppur en cpnvaincre le lecteur, citer la scène du i^id dans le mûrier, celle du rendez-voi\s , et le voyage de Mireille à t^^^vers la Camargue? Mais je serais obligé de citer la trçLductiçm ; il ne resterait plus qu'une fleur desséchée, le texte perdrait tout soa parfum.

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îotil etirendaht justice au talent de cortipbsîtioh déployé par Tauteur de Mirèio^ je m'associe Volontiers à iin léger reproche que lui adresse M. Ernest Roussel feur les dernières scènes de soti poêine. Mireille s'efet traînée à grand'peine jusqu'à l'église-. «Mais là> sur lès marches sacrées, ses yeux se ferment, et une vision céleste vient rafraîchir son âme; Lés saintes patronnés delà contrée lui apparaissent, la détachent de la vie, et lui racontent leur hîètoiré dans uh fchant tout imprégné des Jjarfums bibliques et (Ses merveilleux souvenirs de la première aurore chrétienne. Toutes les légendes de la Provence : la prédication de saint Trophimè, à Arles; fa victoire dé sainte Marthe, à Tâi*ascon ; les fondations ^lus récentes du roi René, tout est fotidu dans ce fchaht,dDtït.la valeùi', si on le considère isolé du tout, est tt-ès-élevée, tnaîs qui dafis Tensemble du poème à petit-être le tôrl d'interrompre l'action trop longtemps et d'introduire un récit épisodit[ue trop détaîlïé dans là piortion de l'oèuvre ot les événements doivent se presser et courir au dénoûment. » Pour moi, j'adresserai encore un autre reproche à Mislral. Les histoires du genre de celle qu'il raconte gagnent beaucoup, même en intérêt, à finir heureusement et simplement; il faut éloigner d'elles jusqu'à la plus pfetîte apparence de mélodrame. Pourquoi avoir fait rtioorir Mireille? J'aurais mieux aimé, et bien des lecteiirs sont de mon avis, que le poëme se terminât par une noce ; t'eût été le dernier et le plus agréable de tous les tableaux dont se compose la galerie provençale de Frédéric Mistral, On aurait dansé dans

la Crau, et mené la farandole au son du tambourin et des chansons patoises.

A ce mot de patois j'entends l'auteur de Mirèio qui se récrie et me répond : « Il est, ce nous semble, profondément injuste de traiter de patois, et comme tel de mépriser un idiome parlé par de nombreuses populations, hautement probes, intelligentes et poétiques, sous prétexte qu'il existe au-dessus une langue administrative , commerciale et savante. Traiter banalement de patois la langue provençale, c'est Tinsulte que le mauvais riche jette à Lazare, le vainqueur au vaincu. Mais que prouve une insulte? est-ce un argument?... A ce titre, la belle langue dltalie peut s'attendre incessamment à être décrétée patois par les Autrichiens. »

Poôte Mistral, impétueux comme votre nom, calmez-vous et cessez de voir dans ce mot de patois une injure pour Tintelligence et la probité des Provençaux; si on les attaquait à ce point de vue, que de voix s'élèveraient pour les défendre, et la mienne ne serait pas la dernière assurément. Qu'esirce qu'un patois? C'est une langue qui ne se renouvelle pas, et qui est destinée à périr; il en est du provençal comme du languedocien, comme du bas-breton, comme du picard, comme d'une foule d'autres idiomes que rien ne peut défendre de l'invasion du français, non rien, pas môme un beau poôme comme celui de Mirèio. Songez-vous bien à ce que vous dites, lorsque vous appelez la langue de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset, de Michelet, de Quinet, de George Sand (je ne parle ni de Racine , ni de CoN

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tteille, DÎ de Voltaire, ni de Rousseau), une langue administrative et savante? Y a-l-il encore des vainqueurs et des vaincus parmi nous, et les Français campent-ils à Arles comme les Autrichiens à Milan?

Certes, il n'est personne à qui le parler du pays natal ne soit doux; j'ai été ému plus d'une fois en écoutant Vincent et Mireille. L'année dernière pourtant, à Marseille, j'aperçus, me promenant seul en Rive-Neuve, à l'heure de midi, un petit garçon et une petite fille déguenillés, deux quecouSj comme on les appelle , qui causaient à l'abri du soleil , derrière une barrique. Je m'approchai sans faire de bruit; ô surprise ! ils partaient le français , mes deux enfants, Vincent et Mireille de la bohème marseillaise, un français douteux, si vous voulez, mais qui me fît plus de plaisir à entendre que la langue la plus correcte. C'est que vous avez beau dire, poète Mistral, ce sera un beau jour que celui où les vingt millions d'individus qui parlent les divers patois de notre commime patrie s'exprimeront en français; ce jourlà, il y aura vingt millions d'hommes qui sauront lire en France, et la cause du progrès et de la liberté sera définitivement gagnée. Condamner le peuple au patois, c'est le condamner à l'ignorance. L'histoire, la géographie, la chimie, la physique , toutes les sciences qu'il a besoin d'apprendre , ne s'écrivent pas en patois. Vous dites que la langue française ne suffit pas à la parole vive et imagée des Provençaux : Mirabeau ne serait peut-être pas de cet avis; mais que les Provençaux, s'il en est ainsi, essayent de façonner la

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krvgi^ fraiiçalse k leur image, &eA \m ^rvice 4^415 lt3Î rendront , et qu'elle ne refusera pas. Gela vaudra mietix que de tenter sérieusement une renaissance provençale îhi possible. La Provence > ebmme Sarâh^ a eu un fruit tardif ; elle ne demande pas que le iniracle së renouvelle; Dieu n'aecorde pas deux fois me pareille faveur.

On m'a raconté qûë deitiièrèitient, eii un jarditi toisin d'Avignon^ s'étaient réunis tous lés po^es pirovénçaux. Il y avait le Roumanillè, Àubanel, Gar* èin; Anselme Mathieu^ Louis Rotimiën, Tavan le paysan; Tabbé Lambert et Pabbé Aubert> Adolphe Dumas, Authèman, Benedit, Gelu4 Crousiiliat, et une foule d'antres dont le nom m'écbappe. On voici ce qui s'est passé, dit-on, daxii celte réunion: chacun avait lu des vers, et Frédéric Mistral venait d'achever la derriièré stance de Miréio^ lorsque tout à coup lès arbrisseaux de la charmille à l'ombre de làqndle cbanteient ïes poètes s'entT'ouvrircnt doucement pour donner passage à oie fertrme d'une merveilleuse beauté. Une guirlande de cassies au parfum pénétrant ceignait sa chevelure noire d'^n diadème d'or; eMe avait le teint mat et les traits réguliers des vierges romaines, avec quelque chose de plus vif et de plus gracieux dans le regard et datis le sourire ; ïes plis de sa robe balayaient la poussière derrière èHe; à sa eeintivre pendaient d'un côté deux petites cymbales^ ûë l'atrtre une auAiÔBière de velours. Moitié déesse j moitié châtelaine , la belle inconnue s'avançait vers leâ poètes étonnés, et leur parlait ainsi d'une voiit harmonieuse et douce :

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