‹ Les matins à FlorenceChapitre 10 sur 30 · XVIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVIII AVANT-PROPOS

aulongunenote dans laquelle son disciple, M. Caird, signale l'analogie existant entre certaine forge aperçue dans un village voisin et la forge dans laquelle travaille le Tubalcaïn de Giotto. Il insiste, à plusieurs reprises, sur l'habileté innée des Toscans à travailler le fer, habileté provenant du voisinage do mines de cuivre et de fer exploitées de toute antiquité.

Cette idée se fonde sur une conviction historique. Aucune conquête, aucune religion ne prévaut contre l'indestructible permanence du caractère national : « Au fond, la population laborieuse reste forcément la même et le chevrier des Pyrénées, le vigneron de la Garonne et la laitière de Picardie, quelque maître que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance de la nation, sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et impuissants là, de ^&v des privilèges que la tyrannie d'aucun envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun ermite ne peut corriger [Bible d'Amiens, p. 120).

Il ne peut subsister aucun doute à cet égard ; Ruskin pose l'art populaire, anonyme, à la base de l'art aristocratique, individualisé, et il considère l'élément de race comme le fond même, sous-jacentà toute expression esthétique, payenne ou chrétienne. Pour lui, le dessin de Giotto se rapproche davantage du dessin de n'importe quel artiste payen de sa race et de son pays que de celui de n'importe quel artiste chrétien qui n'aurait pas été soumis aux mêmes influences. Il y a même plus qu'une parenté dans la forme des lignes, il y a certaines relations dans la forme des légendes et des symboles, et jusque dans le sentiment religieux.

Nous l'avons déjà vu comparant le Christ à Jupiter, la Vierge à Athéné ; il rapproche, dans un chapitre de la Bible d'Amiens, les deux « dompteurs de lion », saint Jérôme eU Hercule, le courage qu'on puise dans la foi et celui qu'on puise dans la force. Dans Saint-Mark' s Rest, il va plus loin : Analysant les mosaïques de la coupole du baptistère de

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Saint-Marc, datant du xiii' siècle, il les trouve « absolument Grecques dans tous les modes de la pensée, dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la jeune fille dansant (Salomé dansant devant Hérode), quoique princesse du xiii° siècle à manches d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une fontaine d'Arcadie ». « Laissons aujourd'hui le mot de Byzantin, dit-il d'ailleurs, il n'y a qu'un art Grec, de Vépoque d'Homère à celle du doge Selvo, et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans la puissance même de Dédale, avec l'instinct constructif grec dans la puissance même d' Athéné , avec le sentiment religieux grec (i). »

Il n'y a donc pas là, uniquement, une question de style. Ruskin, comme tout artiste digne de ce nom, ne peut séparer l'aspect extérieur d'une œuvre de la source d'inspiration dont elle émane. D'après lui le trait trahit la pensée avec plus de fidélité même que la parole et, s'il est permis de rapprocher les formes de l'art chrétien de celles de l'art antique, c'est qu'une même aspiration unit l'âme des précurseurs à celle des disciples, l'amour suscité par le rêve prophétique à l'amour entretenu par le culte du souvenir. 11 a toujours considéré les anciens du même œil que ses contemporains et n'a jamais cru que leurs conseils, pour dater de loin, en fussent moins bons à suivre, ni que leur sagesse dût être reléguée dans le panthéon glorieux, mais bien clos, d'une admiration toute platonique. Déjà à onze ans, étudiant les odes d'Anacréon, j'appris, dit-il, « avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles et les roses tout aussi tendre-

(i) Cité par M. Proust, dans la Bible d'Amiens.

Parlant du constructeur de la cathédrale d'Amiens — « le Parlhénon de l'architecture Gothique » — Ruskin s'écrie : i< Qui la bâtit ?... Dieu et l'homme est la première et la plus fidèle réponse... h^Athéné des Grecs a travaillé ici et le Père des dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et le Franc, le chevalier Normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète amaigri d'Idumée. »

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