XX AVANT-PROPOS
ment que moi » (i). Il considère Virgile avec la même piété que Dante et parle, à diverses reprises, de la foi d'Horace : « Horace consacre son pin favori, chante son hymne automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la petite fille du fermier que les. Dieux l'aimeront, quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de farine, tout aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi Chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (2). »
Cette pensée se trouve condensée dans un passage de la Bible d'Amiens : « Les expressions fragmentaires de sentiment ou les expositions de doctrines que, de temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront maintenant à un lecteur attentif comme se reliant à un système général d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays (3). »
Nous passons même ici les limites des mondes antique et chrétien. Ruskin étend le cercle de sa sympathie au Paganisme moderne (4) ; il s'adresse au fond même de l'homme, à cette ressemblance, si lointaine soit-elle, que portent en eux les fils d'un même père : « Toutes les créatures humaines dit-il, dans tous les temps, dans tous les lieux du monde, qui ont des affectiops ardentes, le sens commun et l'empire sur elles-mêmes, ontétéet sont naturellement morales. La nature humaine, dans sa plénitude, est nécessairement morale — sans amour elle est inhumaine — sans raison (vou^), inhumaine — sans discipline, inhumaine. Dans la proportion exacte où les hommes sont nés capables de ces choses, où on leur a appris à aimer, à penser, à supporter la souffrance, ils sont nobles, vivent heureux, meurent calmes et leur sou-
(i) Prxterita, cilé par M. Proust {Bible d'Amiens).
(2) Queen of the Air, cité par M. Proust [Bible d'Amiens).
(4) Voir, dans Devant le Soudan, les pages dans lesquelles il exalte le « bon payen », § 69.
AVANT-PROPOS xxi
venir est, pour leur race, un bonheur et un bienfait perpétuel. Tous les hommes sages savent et ont su ces choses depuis que la forme de l'homme a été séparée de la poussière ; la connaissance et le commandement de ces lois n'a rien à faire avec la religion : un homme bon et sage diffère d'un homme méchant et idiot simplement comme un bon chien d'un chien hargneux et toute espèce de chien d'un loup ou d'une belette (i). »
Partant de simples ressemblances techniques entre l'art payen et l'art chrétien, Ruskin nous révèle ainsi progressivementcertaines affinités dans leurs conceptions légendaires et symboliques dont il découvre la source dans une même aspiration religieuse et morale. Mais il serait profondément injuste de confondre cette générosité et cette sympathie qu'il meta retrouver, dans une pensée sœur de la sienne, les germes d'un même esprit, les sources d'un même espoir, avec la tolérance sceptique dont font si aisément preuve ceux qu'aucun idéal exclusif ne possède et dont l'âme n'a pas reçu le baptême de la foi. Pour être éclairée, sa religion n'en est pas moins inébranlablement établie ; il aime à croire que l'inspiration de l'Esprit s'est répandue sur tous, en tous lieux et en tout temps, mais, s'il prête aux autres ses propres sentiments, c'est par trop de richesse, non par curiosité avide : « Je ne suis pas contempteur, dit-il, de la littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion Grecque ait été jamais aussi affectueuse, aucune de la religion Romaine aussi révérente que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui circule à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que f appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace (2). »
Loin d'affaiblir en rien la foi, cette idée de tolérante compréhension révèle, au contraire, l'exaltation mystique la plus vive. Toutes les périodes d'intense activité religieuse l'ont
(i) Bihle d'Amiens, p. SSg.
(a) Bible d'Amiens, p. a4i.