XVI AVANT-PROPOS
de traduire abstraitement ses idées religieuses, peut-être ne lui auraient-elles pas survécu ; mais il a fait mieux et plus que cela. Au hasard de ses observations et de ses études, alors que la technique seule de l'œuvre semblait le préoccuper, il est parvenu, presque inconsciemment, à jeter les bases d'une nouvelle conception de l'art et de la vie. Portant en lui son idéal, le vivant en quelque sorte, il a su découvrir le reflet de sa pensée en certaines œuvres, et il les a laissé parler pour lui, sans s'exposer aux dangers d'une profession de foi. Ses croyances sont bien plus que le fruit de ses réflexions personnelles ; elles lui semblent pourtant uniquement inspirées par les artistes qu'il étudie. Ce ne sont pas des observations qu'il fait, ce sont des exemples qu'il prend. Il est peut-être permis de penser qu'il aurait pu mieux les choisir, mais il serait vain de combattre son opinion par la critique des exemples sur lesquels elle s'appuie ; ce serait bien souvent chercher une cause là où il n'y a qu'un prétexte.
En vrai artisan, en vrai dessinateur, Ruskin tend à rapprocher, tout d'abord, la technique payenne de la technique chrétienne. D'après lui, l'avènement du Christianisme n'a pas bouleversé les formes de l'art ; celles-ci dépendent d'un principe plus fondamental, plus invétéré et plus tenace que toute religion, que toute philosophie : l'esprit national ou populaire, le caractère de race façonné, au cours des siècles, par la vie en commun sur un même sol, sous un même climat, à l'aide des mêmes ressources.
Vous vous souviendrez de cette remarque en lisant, dans Devant le Soudan, la description de la chapelle Bardi. Après avoir comparé la décoration de cette chapelle gothique à celle d'un vase grec, et après avoir montré que, dans l'un et l'autre cas, le décorateur doit obéir aux mêmes nécessités esthétiques, Ruskin affirme que « Giotto était un pur Etrusque-Grec du xiii* siècle, adorant, il est vrai, saint François au lieu d'Hercule, mais, pour tout ce qui concerne la décoration des vases, étant resté l'Étrusque d'autrefois... Cette chapelle ne doit vous représenter qu'un grand et splen-
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dide vase Etrusque coloré, renversé au-dessus de votre tête comme une cloche à plongeur ». S'insurgeant ensuite contre les affirmations de la critique moderne qui conteste l'authenticité des vases étrusques, il insiste encore davantage sur cette idée et l'étend même aux artistes florentins du xv* siècle : « Toutes les plus belles œuvres Florentines, celles de Luca délia Robbia, de Ghiberti, de Donatello, de Filippo Lippi, de Botticelli, de Fra Angelico, sont absolument du pur Etrusque ; les sujets seuls changent et l'on représente la Vierge, au lieu d'Athéné, et le Christ, au lieu de Jupiter. Chaque ligne tracée par le ciseau florentin, au xv' siècle, repose sur des principes d'art national reconnus dès le vii° siècle avant J.-C, et l'Angelico, dans son couvent de Saint-Dominique, au pied de la colline de Fiesole, est aussi profondément Etrusque que le constructeur qui posa les pierres brutes du mur qui en longeait la crête. »
Dans ce cas comme dans bien d'autres, il n'existe aucune incompatibilité entre les découvertes de la critique et l'opinion émise par Ruskin. Il semble établi que les vases dits « étrusques » ont été importés d'Athènes, mais il ne s'ensuit pas que l'on ne puisse faire aucun rapprochement entre l'art étrusque et l'art toscan ; même la chose serait-elle impossible, faute de documents, que l'on n'en pourrait pas moins établir, par voie d'analogie, de fortes présomptions en faveur de cette idée d'un art national populaire, appliquant les mêmes procédés techniques à l'expression des sentimentsies plus variés, et unifiant, en quelque sorte, par les instincts profonds qu'il traduit, les idéaux divers qui viennent s'y superposer.
Car c'est bien d'un art traditionnel et populaire qu'il s'agit, Ruskin nous le dit clairement : « Il y avait à Florence le fond Étrusque... C'était une race agricole, aimable, réfléchie et d'un raffinement exquis dans les ouvrages manuels. Le chapeau de paille de Toscane — le chapeau de paille d'Italie — est du pur art Etrusque, mesdemoiselles (i). » Ailleurs — dans la Tour du Bercer — il rapporte tout
(i) La Porte d'Or, % 35.