XXII AYANT-PROPOS
connue ; elle se laisse entrevoir dans les Psaumes, elle illumine les Évangiles, les Actes et les Epltres de Paul, mais ce flambeau de concorde ne répandit jamais une lumière plus ardente qu'au cours de cette Pré-Renaissance italienne des xiii° et xiv° siècles. C'est elle qui conduisit saint François vers le Soudan, qui rêva pour les sages de l'antiquité, dans les Limbes, le séjour élyséen décrit par Dante ; c'est encore elle qui glorifia les types des Rois Mages, des Sibylles, de Virgile, de Trajan, de Boëce et de tant d'autres qu'on admirait trop pour ne pas les sanctifier, malgré tout (i).
Mais cette sereine compréhension de « l'éternel humain ». qui rattache les unes aux autres, quant à la forme et quant à l'esprit, toutes les aspirations humaines n'empêche pas Ruskin d'établir une profonde différence entre les deux grandes manifestations religieuses payenne et chrétienne, ou plutôt entre les deux modes de vie qu'elles caractérisent : l'Action et la Contemplation, L'art idéal serait celui dans l'expression duquel ces deux principes s'équilibreraient à la faveur de traditions populaires vivaces et d'une saine discipline morale. Cet art idéal n'est pas à venir ; il a fleuri les murs des églises de Florence, d'Assise et de Padoue,à la fin du xiii° et au cours de tout le xiv" siècle. Il est entièrement édifié sur les traditions d'art grecques et étrusques : « Au centre, se trouvait l'Etrusque Florence, fixée au sol par un lien de fer et de cuivre, humide de la rosée du ciel. » A ces traditions viennent se superposer, d'une part, « l'art actif —
(i) « Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi Chrétienne-catholique est eu ceci qu'elle reconnaît coutinuellement pour ses frères — bien plus, pour ses Pères — les peuples aînés qui n'avaient pas vu le Christ, mais avaient été remplis de l'Esprit de Dieu » [Bible d'Amiens, p. 27).
Ce sentiment se traduit d'une façon charmante dans un épisode de la vie de saint Grégoire, pape (vi" s.) ; « Or, comme un jour Grégoire passait par le forum de Trajan, le souvenir lui revint de la justice et de la bonté de ce vieil empereur, si bien qu'en arrivant à la basilique de Saint-Pierre, il pleura amèrement sur lui et pria pour lui. Et voici qu'une voix d'en haut lui répondit : Grégoire, j'ai accueilli ta demande et libéré Trajan de la peine éternelle, mais, prends bien garde à l'avenir de ne plus prier pour aucun damné, a [Légende Dorée, p. 173.)
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Lombard — » qui « se complaît à la chasse, aux combats », vivant mais brutal ; d'autre part, « l'art contemplatif — Byzantin — qui contemple les mystères de la foi Chrétienne », religieux, mais figé en des formules mortes. La sage et saine Florence « accueillit les bonnes influences, comme le sol fertile reçoit la bonne semence », mais « fut stérile comme le roc de Fiesole aux actions néfastes. Elle orienta l'activité des hommes du Nord vers les arts de la paix, réchauffa les rêves Byzantins au feu de la Charité. Enfant de sa paix et interprète de son ardeur, son Cimabue révéla à l'Humanité le sens de la naissance du Christ ». Giotto fait encore davantage : « II réconcilie, en les intensifiant, les vertus de l'idéal domestique » — actif, payen — « et de l'idéal, monastique » — passif, chrétien. « Il définit, il commente, il exalte chaque incident attendrissant de la vie humaine; et, d'autre part, il nous fait aimer, au cours de notre vie journalière, chaque rêve mystique éclos dans les esprits plus élevés que le nôtre (i) ».
On pourrait, il est vrai, faire à cet exposé certaines critiques de fait ; on pourrait faire observer, par exemple, que Ruskin néglige trop l'influence exercée, sur l'art primitif toscan, par les mosaïstes romains du xui° siècle. Mais c'est l'interprétation seule qui importe ici et la conception géniale de l'art et de la vie qui l'a dictée. Ainsi donc, à la faveur des ressources inépuisables d'un art et d'une sagesse populaire, la religion active peut s'allier à la religion contemplative, l'amour de la vie à l'ascétisme et — dans un sens général — le Paganisme au Christianisme. C'est Giotto qui nous l'affirme, et son sincère témoignage nous en dit plus long, sur l'esprit de son temps, que l'étude la plus approfondie des sources historiques.
Cette foi en la sincérité de l'artiste est, en eff"et, à la base de toutes ces considérations. On ne peut dégager la philosophie d'une œuvre que si l'artiste y a traduit son rêve, en toute simplicité, en toute honnêteté. Cimabue peignit la Madone
(i) La Porte d'Or, % 35-38.