‹ Les matins à FlorenceChapitre 13 sur 30 · XXIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XXIV AVANT-PROPOS

parce qu' « il vit des yeux de son âme la face de celle qui fut bénie entre toutes les femmes » et que « sa main, fidèle à son guide spirituel, rendit visible le Magnificat de son cœur » (i). Giolto, en peignant la mort de saint François, n'a pas songé à la « composition » de son sujet, mais « il a surtout voulu affimer la réalité incontestable des stigmates » (2).

En s'afTranchissant des traditions byzantines, il résolut « de regarder les choses telles qu'elles étaient » et « déclara qu'il voyait le ciel bleu, la nappe blanche et les anges rosés, quand il en rêvait » (3).

Cette simplicité de cœur s'éloigne autant de la pompe théâtrale de la Renaissance (4) que du réalisme grandiloquent forgé, de toutes pièces, par le rationalisme moderne. Elle est l'indice certain d'une spontanéité d'inspiration, d'une hardiesse ingénue de conception qu'on réclame toujours lorsqu'on l'a, une seule fois, profondément sentie. Sans jamais soumettre l'artiste à l'influence d'une morale dogmatique et rationnelle, elle confère à l'œuvre d'art une puissance éducatrice, une valeur religieuse et prophétique. C'est la « Lampe de Vérité » qui brille d'un éclat souverain parmi les « Sept Lampes de l'Architecture », les sept vertus de l'architecte. C'est à la lumière qu'elle répand que la Beauté s'est épurée, que la Bonté s'est ennoblie, et l'on ne pourrait vraiment dire laquelle des deux a dû faire, pour rencontrer l'autre, le plus de chemin, tant leur union semble naturelle et nécessaire. Peut-être bien notre folie seule les a-t-elle séparées et n'ont-elles jamais quitté le giron de la Foi où nos yeux dessillés les retrouvent enfin, jouantet riant ensemble sous les yeux de leur mère. Elles sont si semblables que nous n'avons pas à regarder l'une pour mieux

(i) La Porte dOr,% 35.

(î) Devant le Soudan, § 43.

(3) /.a Porte d'Or, | 27.

(4) Voyez aussi le passage où Ruskin compare la pierre tombale de Santa- Croce à celle de la chartreuse d'Ema (Santa-Croce, § 16) et le» deux fresques où Ghirlandajo et Giotto ont rcprrseuté la Naissance de la Vierge [La Porte d'Or. § i8à 11).

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apprécier l'autre ensuite, et que nous reconnaîtrions la seconde entre mille, si nous avions, une seule fois, entrevu la première.

On a accusé Ruskin d'être un moraliste puritain parce que, dans les Sept lampes, son esprit s'est fixé, tout d'abord, sur la Bonté. On lui a reproché ensuite d'être un esthète, un dilettante, parce que, dans les Lois de Fiesole, il a suivi la méthode opposée ; et comme, à notre époque, il est aussi monstrueux, pour un artiste, d'être vertueux que, pour un moraliste, d'être artiste, les fous se sont alliés aux sages pour le railler et l'anathématiser. Il semble aussi sacrilège à un puritain de glorifier le xiv" siècle catholique, parce que son âme « a éclaté en floraison d'Arnolfo, de Giotto, de Dante, d'Orcagna et de leurs pareils (i) », qu'il peut paraître étroit à un esthète de préférer aux « sonneries de fanfare » et aux efi"ets de draperie de Ghirlandajo l'air que Giotto siffle «sur les quatre notes de son pipeau de berger (2) ».

Mais, de même que Ruskin est homme avant d'être chrétien, et parvient ainsi à comprendre ce qu'il y a d'élevé et de noble dans l'idéal payen, il est homme également avant d'être religieux ou artiste, et ne parvient pas à séparer deux idées, deux images que Dieu a si harmonieusement unies dans sa nature.

Ces deux ordres d'idées se confondent d'ailleurs : L'idéal payen n'est-il pas surtout esthétique, l'idéal chrétien, surtout moral.' Le Paganisme ne tend-il pas à s'aff'ranchir des limites de la réalité par le rêve d'un monde plus brillant, et ses Dieux ne sont-ils pas de grands hommes, des héros? Le Christianisme ne trouve-t-il pas son salut dans sa foi en un monde meilleur et son Dieu n'est-il pas la Toute Bonté ?Qui parvient à comprendre la noblesse de ces deux formes de libération ne doit-il pas aussi unir, dans un même culte, la Beauté et la Bonté, l'Art et la Religion, et Ruskin n'exprime-t-il pas l'aspii'ation la plus haute que notre âme européenne, que

(i) Santa-Croce, % 6.

(a) La Porte d'Or, § ao.

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