‹ Les matins à FlorenceChapitre 18 sur 30 · Chapitre xvi, versets i à 6 — 11 à i5 — 18 et 19 — 23 à 2.5 [a · texte numérisé non relu

Chapitre xvi, versets i à 6 — 11 à i5 — 18 et 19 — 23 à 2.5 [a

(a) Nous croyons utile de reproduire ici quelques-uns des passages indiqués :

« Vin. 4. Et Judith était restée veuve depuis trois ans et six mois.

« 5. Et elle avait, au plus haut de la maison, une chambre secrète pour elle où elle demeurait enfermée avec ses servantes.

« 6. Et portant sur ses reins un cilice, elle jeûnait tous les jours de sa vie, excepté les sabbats et les nouvelles lunes, et les fêtes de la maison d'Israël.

« 7. Or, elle était très belle à voir et son mari lui avait laissé de grandes richesses, une nombreuse famille, et des terres remplies de troupeaux de bœufs et de troupeaux de brebis.

« 8. Et elle était partout célèbre, parce qu'elle craignait beaucoup le Seigneur ; et nul ne disait de mal d'elle...

« IX. I. Lorsqu'ils se furent retirés [les prêtres et Ozias avec lesquels elle vient d'avoir un entretien], Judith entra dans sa chambre où elle priait ; et, se couvrant d'un cilice, elle répandit de la cendre sur sa tète et, se prosternant devant le Seigneur, elle criait vers le Seigneur, disant :

« 3.... Je vous conjure, Seigeur mon Dieu, de venir au secours d'une veuve...

« 6. Regardez maintenant le camp des Assyriens...

« II. Elevez votre bras..., abattez leur puissance par votre puissance; que leur carnage tombe devant votre colère, eux qui se promettent de violer vos saints lieux, de souiller le tabernacle de votre nom et d'abattre de leur épée l'ange de votre autel.

« 12. Seigneur, faites que l'orgueil de leur chef soit châtié par son propre glaive.

« i3. Qu'il soit réduit par l'attrait de mes yeux, et entraîné par les paroles de mon amour.

Ici, comme souvent lorsque je rencontre un beau récit, apocryphe ou autre, je ne m'inquiète pas le moins du monde de savoir jusqu'à quel point les faits correspondent à la réalité [a). La conception de la féminité Juive et les faits qui l'expriment sont là, sublimes et réels comme une statue de marbre, patrimoine de tous les temps. Et vous sentirez, après avoir lu consciencieusement ces pages d'histoire ou de poésie épique, que Judith peut inspirer d'autres pensées et d'autres tableaux que ceux que les peintres vous ont montrés le plus souvent ; qu'elle n'est pas seulement la Dalila Juive d'un Samson Assyrien, mais le type de femme austère le plus puissant, le plus

« i4. Donnez le courage à mon cœur afin que je le méprise, et la force, afin que je le frappe...

« X. I. Or, il arriva que, quand Judith eut cessé d'implorer le Seigneur, elle se leva du lieu où elle était étendue, prosternée devant le Seigneur.

« a. Et elle appela sa servante, et, descendant dans sa maison, elle ôta son cilice et se dépouilla des vêtements de son veuvage.

« 3. Et elle lava sou corps et se parfuma de myrrhe, et orna sa chevelure, et posa un bandeau sur sa tête, et se para des vêtements de sa joie, et mit à SCS pieds des sandales, et elle prit des bracelets, et des lis, et des pendants d'oreilles, et des anneaux, et se couvrit de tous ces ornements.

« 4- Le Seigneur fit briller sa beauté ; car toute cette parure ne venait pas d'un mauvais désir, mais de sa vertu; c'est pourquoi le Seigneur accrut sa beauté, pour qu'elle parût à tous les yeux d'un éclat incomparable.

« 5. Elle donna à sa servante un vase rempli de vin, un autre plein d'huile, de la farine, des figues sèches, du pain et du lait durci, et elle partit...

« Xin. 6. Et elle se tint devant le lit d'Holopherne, priant avec larmes et remuant les lèvres en silence.

« 7. Disant : Seigneur Dieu d'Israël, fortifiez-moi et regardez en cette heure les œuvres de mes mains, afin que vous éleviez Jérusalem, votre cité, selon votre promesse, et que j'achève ce que j'ai cru pouvoir faire pour vous.

« 8. Et quand elle eut dit ces paroles, elle s'approcha de la colonne qui était au chevet du lit, et y détacha le cimeterre qui y était suspendu.

« 9. Et, lorsqu'elle l'eut tiré du foureau, elle saisit Holopherne par les cheveux et dit : Seigneur Dieu, fortifiez-moi en cette heure.

« 10. Et elle frappa son cou par deux fois, coupa sa tête et, détachant le rideau des colonnes, elle jeta son corps à terre. »

(Trad. de Genoude.)

(a) Le Livre de Judith est proscrit des bibles protestantes.

DEVAiST LE SOUDAN 65

pur, et le plus éclatant d'ardente passion qui soit offert à notre mémoire humaine.

L'œuvre de Sandro est modeste, il est vrai, mais elle reste fidèle à ce caractère, et c'est la seule que je connaisse. Après avoir transcrit ces versets, vous comprendrez pourquoi Sandroanime Judith decemouvementà la fois rapide et calme, tandis que son visage n'exprime qu'une douce solennité et une songerie rêveuse : « Mon peuple délivré, et par ma main, et Dieu a été miséricordieux

pour Sa servante !»LavictoiredeMiriamsurunhôte vaincu, l'enthousiasme d'une vie mortelle exultant en une heure immortelle, la pureté et la gravité d'un ange gardien, tout

cela se trouve exprimé ici. La servante lasuit,portantla tète d'Holopherne, mais peu apparente (comme un fardeau quelconque, sans aucune importance) ; elle fixe sur sa maîtresse un regard plein d'amour, d'amour intense, servile et vigilant. Elle n'est pas seulement fidèle dans ces jours de terreur, mais elle le sera encore toute sa vie et après , toujours . 4 1. Après avoir regardé à loisir ce tableau, arrêtez-vous un instant, dans la même salle, devant le Mariage de la Vierge et la Mort de la Vierge de l'Angelico (a) ; vous

(a) Numéros 1178 et 1184. Remarquez, dans le Mariage de la Vierge, le contraste entre le groupe mouvementé des prétendants, à gauche, et celui des femmes, à droite. Voyez aussi comme, à l'occasion de cette fête nuptiale 1 Angehco rompt avec des traditions de couleurs constantes : Le manteau jaune de saint Joseph est remplacé par un manteau rose; la vierge elle-même est en rose, et non en bleu.

Vous retrouverez, à Santa Croce, le prétendant brisant de dépit sa baguette sous son pied (dans la chap. Baroncelli — Taddeo Gaddi — et dans la chap. Rinuccim — G. da Milano). Vous remarquerez en outre, dans le Sposalizio de O. da Milano, l'attitude d'un autre prétendant brisant sa baguette sur son genou ; ce motif avait déjà été utilisé par Giotto, à l'Arena de Padoue Ghirlandajo (S. M. Novella) et Raphaël [Sposalizio de la Brera, à Milan) ont reproduit ce geste. C'est ainsi que l'on attribue généreusement aux peintres du xv« et du xvie siècle des trouvailles de composition qui ont été faites au xiv».

Remarquez également les longues trompettes {tubx) dont Luca délia Rob-

pourrez ensuite rapprocher ces trois œuvres dans votre esprit. Ne restons pas davantage aux Offices et retournons dans la chapelle de Giotto.

Commençons par la Mort de saint François, à notre gauche; cette fresque nous donnera la clef des autres. Ecoutons d'abord ce que M. Growe nous engage à penser d'elle : a Dans la composition de cette scène, Giotto créa un chef-d'œuvre, un modèle dont ses successeurs n'exécutèrent trop souvent que de faibles répliques. L'heureuse disposition des groupes, la variété de caractère et d'expression des têtes, l'unité et l'harmonie de l'ensemble en font une œuvre exceptionnelle en son genre. Cette composition du xiv° siècle a été imitée, dans la suite, par Ghirlandajo etparBenedetto da Majano, sans que ceux-ci soient parvenus à la surpasser en perfection ; aucun peintre n'en créa jamais d'égale, sauf Raphaël, et l'on n'en pourra jamais créer de supérieure, si ce n'est en perfectionnant davantage le rendu de la forme » (a).

A ces observations suggestives de l'enthousiaste

bia décore sa tribune d'orgue de l'Opéra du Dôme (v. Tour du Berger, | ij5). Elles se retrouvent encore dans le Couronnement de la Vierge de l'Angclico (Offices, troisième salle toscane, n° 1290).

La colombe descendue du ciel est perchée sur l'arbre, près de la tête de saint Joseph; à Padoue, Giotto se rapproche davantage de la donnée légendaire : elle est perchée sur la baguette fleurie (voir la Légende dorée, p. 496).

La Mort de la Vierge est également conforme à la tradition [Lég. dorée, p. 432). Remarquez notamment l'âme de la Vierge dans les bras de Jésus, le chant des Apôtres (les noms sont inscrits dans les limbes), la présence des anges, etc.

(a) Cette citation est empruntée par Ruskin à la traduction anglaise de la Storia délia Piitura Italiana (J. Murray, 1864).

Les œuvres de Ghirlandajo, et de Benedetto da Majano dont on parle ici se trouvent, l'une dans la chapelle Sassetti, à Santa Trinita, et l'autre dans cette même église de Santa Croce (chaire de vérité).

Crowe, Cavalcasella, plus prudent (i), ajoute cette note réfrigérante : « Le saint François dans la gloire est moderne, mais les anges sont en partie préservés. Tout le reste a été plus ou moins retouché et l'on ne peut rien affirmer concernant la couleur de cette fresque — ou de toute autre (!) — de la chapelle. »

Vous voilà donc, lecteur averti, convié à admirer une oeuvi'e d'art, restée sans rivale jusqu'à Raphaël; malheureusement, d'après Crowe, elle est insuffisante au point de vue du « rendu de la forme », et d'après M. Cavalcasella ce on ne peut rien affirmer concernant sa couleur »

42. Maintenant qu'on vous a indiqué les places où la ^lace est dangereuse, et qu'il vous est interdit de regarder ici la forme et la couleur, vous devez admirer « la variété de caractère et d'expression des tètes ». Pour ma part, je ne me représente pas comment on peut les rendre sans forme et sans couleur, mais il me semble, dans mon innocence, qu'il n'y a qu'une tête dans toute la fresque, dessinée dans différentes positions (a).

L' « unité et l'harmonie » de l'ensemble — qui fait de cette peinture une œuvre exceptionnelle en son genre — réside, je suppose, dans ce fait qu'elle semble avoir été

(i) J'imagine que la note plus judicieuse est de M. Cavalcasella, parce que j'ai toute raison d'avoir vraiment confiance en son appréciation, mais il était impossible à un homme, engagé comme il l'était dans une oeuvre critique aussi étendue que celle contenue dans ces trois volumes, d'apporter, dans chaque partie de son travail, une attention toujours féconde.

(a) Cf. note [b], p. 3o. Il y a un type giottesque comme ily a un type grec: C'est le profil byzantin assoupli à traduire l'âge, la condition et, — dans une certaine mesure — le caractère moral des personnages. Le « portrait » dont abusèrent les peintres de la Renaissance, dans les scènes du même genre, n'apparaît que rarement et, dans ce cas, le type général absorbe presqu'entièrement les caractères individuels (v. Dante, dans le Paradis du Bargello ; et La Tour du Berger, note, § 119). Ceux-ci ne peuvent être développés que par un art réaliste, sceptique, et non par un art symbolique, religieux — payen ou chrétien (Cf. La Porte d'Or, note (a), p. 40) .

peinte avec de la boue. Nous sommes ainsi réduits à notre dernier article de foi, selon Crowe :

« Dans la composition de cette scène, Giotto créa un chef-d'œuvre. » — Soit, c'est possible, mais il faut s'entendre sur la signification du terme « composition ». Toute critique moderne mise à l'écart, je prierai le lecteur de réfléchir attentivement à cette question, devant cette ruine de Giotto.

Pensez-vous que, pour Giotto, c'était la « composition d'une scène » qui importait le plus... ou bien l'idée d'un fait? Vous avez probablement vu, comme toute personne « comme il faut », l'apothéose de Marguerite dans Faust. Vous savez quel soin on prend, chaque soir, à la composition de cette scène; vous vous souvenez de la disposition des draperies, du jeu des lumières, de la manière dont on exige des violons leurs sons les plus doux et dont on demande aux bassons leur chant le plus triste et le plus solennel. Cependant vous ne croyez pas qu'aucune âme de Marguerite aitjamais apparu à personne de cette manière?

Ici, il y a aussi une apothéose. Composée? — Oui ; il y a, à droite et à gauche, des figures debout ; au milieu,, des figures à genoux, etc., etc., etc.

43. Mais il me semble que les questions essentielles sont les suivantes : Y eut-il jamais un saint François ? — Reçut-il jamais les stigmates ? — Son âme fut-elle ravie au ciel ? — Quelque moine la vit-il s'élever? — Et Giotto avait-il l'intention de nous dire qu'il en est ainsi ?

Veuillez être assez bon pour vous fixer, tout d'abord, ces quelques points dans l'esprit. Selon votre réponse, l'idée de « composition » revêtira un aspect tout différent.

Je n'ai aucun doute au sujet de votre réponse, une fois vos recherches terminées.

Certes, il y eut un saint François ; et vous auriez mieux fait d'en étudier la vie et les œuvres que de vous intéresser au Galignani (a) ou à n'importe quoi qui, cette année, pourrait occuper l'opinion publique, comme le fit le procès Tichborne {b).

Sa stigmatisation est peut-être un merveilleux exemple du pouvoir de l'imagination sur les conditions physiques, peut-être un exemple tout aussi merveilleux de la rapidité avec laquelle une métaphore devient une tradition ; mais c'est certainement, et sans conteste, une des traditions de l'Eglise Chrétienne qui, par sa signification et par l'enseignement qui s'en dégage, exerça l'influence la plus considérable.

Il est également évident que, si jamais une âme, quittant un corps mort, fut ravie au ciel, celle de saint François dut y être ravie.

Giotto, lui, croyait que tout ce qu'il était appelé à représenter, concernant saint François, était réellement arrivé, avec autant de certitude que vous, si vous êtes

(a) Le Galignani s Messenger était un quotidien publié à Paris par la maison Galignani, à l'usage des Anglais du continenf. Il est remplacé aujourd'hui par le Daily Messenger .

(b) Célèbre affaire de succession qui passionna l'opinion publique, à cette époque.

Sur saint François, voir : Les Fioretti, la légende des trois Compagnons, les Considérations sur les stigmates (traduction A. Goffin) et l'ouvrage de M. Sabatier {Vie de saint François d'Assise). Concernant spécialement la mort de saint François, voir : La Légende des Trois Compagnons (pp. aSi- 257 et 291-296; introduction, p. loi) et la Quatrième Considération sur les stigmates (32-35). Il est remarquable que la Signora Giacobba et ses fils ne figurent sur aucune fresque représentant cette scène, mais le laïc, en rouge au premier plan, semble bien devoir être messer Jérôme. On le retrouve, à la même place, à l'Académie {n» 126 — Armoires do la sacristie de Santa Croce peintes par un artiste de l'école — ) et dans une des trois fresques représentant ce sujet dans l'église supérieure d'Assise.

On consultera également avec fruit, relativement à l'esprit franciscain, les textes réunis dans l'Église et la Pitié envers les Animaux, publié sous la direction de la marquise de Rambures (Paris, Lecoffre).

Chrétien, vous croyez que le Christ mourut et ressuscita ; il peignit donc ce sujet en tout zèle et en toute fidélité {a).

Mais^ comme je l'ai déjà dit, Giotto était un homme de suprême bon sens ; il avait autant d'humour et une vision aussi nette des. choses que Chaucer, et la même aversion pour l'hypocrisie des gens qui, dans le clergé ou parmi les dévots, font profession d'être pieux. Dans les moments les plus solennels, il verra et dira toujours sincèrement que ce qui est gras est gras, que ce qui est maigre est maigre, et que ce qui est creux est vide.

44. Ce que Giotto a surtout voulu affirmer dans cette fresque, c'est la réalité incontestable des stigmates. Il n'y a pas qu'un saint Thomas à convaincre ; il y en a cinq —

(à) Au sujet de cette sincérité et de cette piété de Giotto, Ruskin s'était déjà montré très explicite dans Giotto and his Work ai Padua :

« i3. Mais, pourrait dire le lecteur, en quoi les œuvres de Giotto nous peuvent-elles être utiles ? Elles peuvent en effet avoir été merveilleuses pour leur époque, avoir eu une valeur infinie pour cette époque ; mais, depuis lors, après Giotto, sont venus Léonard et le Corrège. Quelle utilité y a-t-il de retourner à cet art plus grossier et de le rééditer en i854 ? Pourquoi nous fatiguer à creuser jusqu'à la racine de l'arbre, lorsque nous pouvons jouir de ses fruits et de son feuillage ? — Je répondrai d'abord qu'en toute chose relative à l'intelligence humaine, il est très important d'avoir prise sur la racine ; car il arrive souvent que celle-ci est saine alors que les feuilles, malgré leur beauté, sont vaines et empoisonnées... Et, en second lieu, nous devrions apprécier la valeur d'un art moins d'après sa puissance d'exécution que d'après sa puissance morale. Giotto ne fut pas, j'en conviens, l'un des peintres les plus habiles, mais ce fut un des hommes les plus grands qui vécurent jamais. Ce fut, à son époque, le premier maître peintre et architecte ; ce fut l'ami de Dante et l'interprète incontesté de la vérité religieuse, dans toute l'Italie...

14. .. Pour autant que je sache, il ne peignit jamais de sujetprofano. Toutes ses œuvres importantes sont exclusivement consacrées à illustrer le Christianisme. Cela ne résulte ni d'une volonté, ni d'un sentiment personnels ; c'était une nécessité de l'époque... Au temps de la gloire de Giotto, l'art n'était jamais employé, d'une manière importante, que pour servir la religion, et il n'a jamais été employé dans un autre but, sauf durant les périodes de décadence. Je ne voudrais tirer de ce fait aucune conclusion sévère ; mais ce n'en est pas moins un fait qui devrait être mis en lumière et considéré avec attention. Jusqu'à présent, tout art progressif a été religieux, et le début des périodes de décadence est marqué lumineusement par l'usage de romans, au lieu de psaumes, et, en peinture, par celui de la mythologie ou de l'histoire profane, au lieu de l'histoire sacrée. »

un à chaque plaie. Quatre d'entre eux ne s'inquiètent que de satisfaire leur curiosité, examinant ou sondant les blessures, un seul embrasse la main qu'il a soulevée. Le reste de l'œuvre n'a jamais été beaucoup plus qu'une grisaille représentant un beau service funèbre ; de tous les moines qui y figurent, un seul est digne de voir l'âme ravie au ciel, et c'est précisément celui auquel personne ne fait attention dans le couvent (son visage est tout à fait repeint, mais on peut pourtant y deviner tout au moins ceci) (a).

Quant à la composition ou à « l'unité et l'harmonie de l'ensemble », comme service funèbre, nous pourrons mieux en juger après avoir regardé la fresque, de couleur plus vive, représentant la Naissance de saint François — naissance spirituelle, s'entend, — à son ciel originel ; c'est la plus élevée des trois fresques peintes sur ce mur. Elle

(a) L'étude des sources autorise parfaitement celte interprétation. On y relève de nombreux indices de scepticisme, après la mort du saint, et même une sourde opposition à son influence, à la fin de sa vie. Les plus humbles, les plus purs — dont le type est immortalisé par Junipère et Egide — suivirent seuls les traces du Maître et crurent en lui, comme le voyant de la fresque. La même signification se dégage du petit panneau de l'Académie (n» 126). Le moine visionnaire est, cette fois, au premier plan, aux pieds de son maître.

A Assise (église supérieure), Giotto a illustré ce sujet dans trois fresques. Dans la vingtième, nous trouvons ce même mélange d'éléments mystiques et réalistes que Ruskin observe ici — certains moines, pleurant sur le corps, semblent également observer les plaies de la main droite et des pieds (pas de la main gauche et du côté) — mais tout est plus imposant et plus solennel ; la vision du moine (à gauche, près de la tête du saint) est entourée d'un vol d'anges brillants et occupe une place plus importante. Dans la 22», le caractère réaliste et sceptique est accentué ; elle représente d'ailleurs la visite de messer Jérôme ; un fossoyeur se tient bien en vue, au premier plan, à gauche; toute vision céleste a disparu. Dans la 23", au contraire, c'est le caractère idéal et religieux qui se trouve renforcé. Elle représente l'épisode au cours duquel le corps fut déposé devant l'église de Sainte- Claire ; la compagne spirituelle de saint François et ses sœurs disent au mort un dernier adieu ; toutes les attitudes traduisent ici la douleur et la piété ; la vision n'est pas au ciel, car elle est au cœur de tous.

caractérise parfaitement l'art de Giotto, la plus grande partie est oe sa main et le tout est très beau. Cette œuvre pourra vous apprendre tout ce qu'il importe de connaître, au sujet de Giotto.

— « Mais nous ne pouvons la voir, même avec nos jumelles, que défigurée par le raccourci. A quoi bon nous en parler ? »

— C'est précisément parce qu'elle s'écarte tant du chemin qu Ciieest avant tout essentiellement Giottesque! C'est ce trait qui en fait un parfait spécimen de l'œuvre du maître. Je vais bientôt vous parler d'une de ses œuvres que vous pouvez voir parfaitement — elle se trouve derrière vous, sur le mur opposé, — mais, que vous ayez à vous tordre à moitié le cou pour regarder celle-ci, c'est la première chose que je vous demande de sentir.

45. Ce qui caractérise, sans exception (pour autant que je sache), les grands génies, c'est qu'ils ne s'attendent jamais à ce que vous regardiez leurs œuvres, et qu'ils semblent toujours plutôt surpris et médiocrement satisfaits quand vous témoignez le désir de les voir. Dites-leur que vous allez accrocher leur tableau au haut bout de la table, au prochain banquet Municipal, et que M. Tel ou Tel en parlera dans son discours, vous ne pourrez produire sur eux qu'une impression défavorable. H y a neuf chances sur dix pour qu'ils vous donnent, pour en faire usage à cette occasion, la plus ignoble croûte qu'ils pourront trouver dans leur grenier. Mais envoyez en toute hâte dire à l'un d'eux que les rats ont fait un grand trou derrière la porte de votre antichambre, et qu'il faut le replâtrer et le repeindre, il vous fera un chef-d'œuvre si remarquable que le monde ne cessera d'assiéger votre porte pour le voir.

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coloré, renversé au-dessus de votre tête, comme une cloche à plongeur (i).

Par conséquent, l'ornementation quadrifoliée du fond de la cloche une fois terminée, vous rencontrez deux surfaces sur les côtés, sous les arcs, dans lesquelles il est très difficile de faire rentrer une peinture (si vous ne pouvez les remplir que par une peinture), mais très propres à exciter l'ancien instinct Étrusque d'ornementation de Giotto. Aiguillonné par la difficulté et charmé par le caractère national qu'elle présentait, il peignit ses plus belles œuvres dans ces arcs, sans s'inquiéter le moins du monde du public, en bas. Si jamais il est descendu de son échafaudage, il a dû se dire que le public verrait, en tous cas, les surfaces blanches, rouges et bleues, et que c'était tout ce qu'il avait besoin de voir.

47. Voyez le compartiment supérieur à gauche, en regardant vers la fenêtre. 11 est tout à fait impossible de remplir l'arc de figures, à moins que de les mettre les

(i) J'apprends que la critique moderne s'occupe de prouver que tous les vases Etrusques sont de fabrication plus moderne et constituent des imitations de l'art Grec archaïque. C'est pourquoi je suis obligé d'affirmer., au préalable, une opinion sur laquelle je m' étendrai davantage dans de prochaines lettres. L'art Etrusque s'est maintenu dans ses vallées italiennes de l'Arno et du Tibre supérieur, se manifestant par une série ininterrompue d'œuvres, depuis le Vil" siècle avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours, où les mouleurs du pays coulent encore leur plâtre dans des moules Etrusques.

Toutes les plus belles œuvres Florentines {celles de /-.uca délia Rohia, de Ghiberti, de Donatello, de Filippo Lippi, de BotticelU,de Fra Angel'ico) sont absolument du pur Etrusque ; les sujets seuls changent et l'on représente la Vierge, au lieu d'Athéné, et le Christ au lieu de Jupiter. Chaque ligne tracée par le ciseau Florentin, auXV" siècle, repose sur des principes d'art national reconnus dès le VU" siècle avant Jésus-Christ, et l'Angelico, dans son couvent de Saint-Dominique, au pied de la colline de Fiesole, est aussi profondément Etrusque que le constructeur qui posa les pierres brutes du mur qui en longeait la crête. [La civilisation moderne a converti la dernière arche qui en restait en pierres à bâtir vendues à vil prix. Heureusement, je l'ai dessinée en 1845, mais, hélas, trop négligemment, n ayant pu m' imaginer que la brutalité de l'Italie moderne pût aller si loin) (Voir notre Avant-propos, p.xvii).

unes sur la tête des autres. Giotto y ajoute donc une délicate architecture ; Raphaël fait la même chose, par fantaisie, dans le Sposalizio.

Il place ensuite deux mignonnes petites ligures blanches, de chaque côté, pour arrêter ses coins ; mais il met la plus grande des deux à l'intérieur, à droite, et à l'extérieur, à gauche; puis il distribue son choeur Grec d'assistants moralisants, de part et d'autre de l'action principale. Il fait lîgurer, de chaque côté, un coryphée ou conducteur du chœur, appuyant l'action principale ; et enfin, au milieu, il représente le drame : une querelle au sujet de cette innocente pomme de discorde (a), placée au centre. Le coryphée de droite, qui voit que l'évêque va avoir le dessus, le soutient avec calme; le coryphée de gauche, qui voit que son fougueux ami va avoir le dessous, le tire en arrière et s'efforce de le calmer [b).

Après vous être assuré que la fresque a une valeur décorative, pas avant, il vous est permis de comprendre le sujet qu'elle représente.

L'une des trois grandes vertus de saint François étant l'Obéissance, il fait ses débuts dans la vie spirituelle en se disputant avec son père. Pour m'exprimer en termes modernes, je dirais qu'il a « converti » une partie des biens de son père en charités. Son père trouve à redire à cette conversion. Sur ce, saint François se sauve, emportant avec lui ce qui lui tombe sous la main.

(a) That tvhite hone of contention.

(b) Dans le petit tableau de l'Académie, évidemment inspiré par le même esprit, la composition est semblable, mais, le panneau étant carré, l'architecture, au lieu de se trouver au centre, est répartie à droite (du côté de l'évêque — une église — ) et à gauche (du côté du père — un château — ). lien est de même dans la fresque de Gozzoli à Montefalco et dans le cinquième sujet d'Assise (église supérieure) illustrant le même épisode.

Son père le poursuit pour réclamer son bien, mais il s'aperçoit que tout est déjà dépensé et que saint François s'est lié d'amitié avec l'Evèque d'Assise ; il se laisse emporter par une colère inconvenante et déclare qu'il déshéritera son fils. Là-dessus, saint François se déshabille complètement, ramasse ses habits, les jette violemment à la tête de son père et affirme qu'il n'a plus rien à faire ni avec ses habits, ni avec lui. Le bon Evèque, pleurant d'admiration, embrasse saint François et le couvre de son manteau.

48. Je vous ai commenté cette fresque comme le ferait M. Spurgeon [a), s'il s'occupait tant soit peu d'art, c'est-à-dire avec un simple sens commun, côté Protestant. Si cette manière de voir vous satisfait, vous pouvez quitter la chapelle et, pour autant qu'il s'agisse d'études historiques, Florence aussi; car vous ne pourrez jamais rien connaître ni d'elle, ni de Giotto.

Ne craignez pas toutefois que je vous reparle de cette œuvre au point de vue mystique, insensé, côté Papiste. Je vais vous la présenter — si j'en suis capable, après de nombreuses années de réflexion — comme Giotto la conçut, Giotto étant à cette époque, autant que nous sachions, l'homme possédant la main et le cerveau les plus puissants de Florence, le meilleur ami du meilleur poète religieux du monde, et ayant, comme lui, une conception de la vie bien différente de celle de M. Spurgeon ou de celle de Pie IX.

Le premier devoir d'un enfant est d'obéir à ses père et mère, comme le premier devoir d'un citoyen est

d'obéir aux lois de la cité ; et ces devoirs sont si rigou-

(a) Fameux prédicateur de la religion ultra-protestante des Baptistes.

reux que, d'après moi, leurs seules limites sont celles que fixèrent Isaac et Iphigénie. D'autre part, les père et mère ont également à remplir un devoir bien déterminé envers l'enfant, en ne l'excitant pas à la colère. Il est curieux que je n'aie jamais entendu expliquer ce texte aux pères et aux mères, du haut de la chaire (a). Pourtant, il me semble que Dieu réclame plus instamment des parents qu'ils comprennent leur devoir envers leurs enfants, que des enfants qu'ils connaissent le leur envers leurs parents. 49. Il y a plus. Le devoir d'un enfant est d'obéir à ses parents. Il n'est dit nulle part dans la Bible, et il n'a jamais été dit nulle part dans aucun livre bon et sensé, que ce soit là le devoir de l'homme ou de la femme. On ne peut pas plus préciser le moment où un enfant devient homme ou femme que celui auquel il se tient pour la première fois debout ; il est pourtant évident que ce moment arrive un jour. Chez les peuples illustres, les enfants s'efforcent toujours de rester enfants, et les parents tendent constamment à en faire des hommes et des femmes. Chez les peuples avilis, les enfants désirent sans cesse devenir des hommes et des femmes, et les parents veulent les garder enfants. Il peut arriver — et heureuses les maisons où cela se passe ainsi ! — que l'intelligence au moins égale du père et sa plus longue expérience guident ses enfants jusqu'à la fin de sa vie, non par contrainte, mais par obéissance parfaite et par parfait amour. Mais ce cas est rare, souvent impossible. Il est aussi naturel pour les vieux d'avoir des préjugés que pour les jeunes d'être présomptueux, et, dans le cours des siècles, chaque génération a à se prononcer sur un sujet qui la concerne.

(a) V. Ëpitre aux Ephésiens, VI, 4.

Mais cette scène, sur laquelle Giotto insiste avec tant d'énergie, représente non l'affirmation de l'indépendance de l'enfant, mais le choix qu'il fait d'un autre Père.

5o. Il ne faut pas confondre le désir de cet enfant d'Assise d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, avec le désir de notre jeune cockney Plein-d'Espoir [a) de disposer de la clef de la maison et de jouir d'une rente. Il n'y a aucune question de morale que les faux prêtres de toutes les églises aient fait dévier et pervertie davantage que celle du choix d'un maître. Mais cette question ne s'en pose pas moins et, si le Christianisme recèle quelque vérité, il viendra un temps où tous les vrais disciples devront prendre à cœur cette parole : « Celui qui aime mieux son père ou sa mère que moi, n'est pas digne de moi. » (b)

Aime, notez-le bien ; il n'est pas question de désobéir à un père ou à une mère que vous /î'aimez pas, ou de vous enfuir d'une maison où vous préférez ne pas rester, mais de quitter le foyer qui est votre paix et d'être en inimitié avec ceux qui vous sont le plus chers. C'est cela qui sera demandé, un jour ou l'autre, à tous les vrais disciples du Christ, si Ses paroles ont un sens.

Et il y a un sens dans les paroles du Christ, quelque mauvais usage que l'on en ait pu faire, quel que soit le nombre des faux prophètes — et le Ciel sait qu'il y en a eu beaucoup — qui ont appelé à eux les jeunes enfants, non pour que ceux-ci soient bénis, mais pour qu'ils soient

(a) Our young cockney Hopeful.

{b) Mathieu, X, S;.

DEVANT LE SOUDAN yg

maudits. Un fait reste certain, c'est que, si vous voulez obéir à Dieu, il viendra un moment où la voix des hommes s'élèvera contre vous avec toute son autorité naturelle et sacrée. L'ami et le sage conseiller, le frère et la sœur, le père et le maître, la voix de tout notre entourage prudent et avisé, et, de tout son poids, le mépris stupide du vulgaire {a), un jour, seront contre vous, tous ensemble. Vous devez obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. La race humaine, avec toute sa sagesse et son amour, toute son indignation et sa folie, d'un côté,... Dieu seul, de l'autre : vous avez à choisir.

Tel est le sens de la renonciation de saint François à son héritage ; c'est le début de l'évangile des Œuvres de Giotto. Si, tout d'abord, cet héritage de Mammon et du monde n'est rejeté, si, tout d'abord, cet acte, le plus pénible de tous, n'est accompli, tous les autres sont inutiles. Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon, vous ne pouvez pas obéir à Dieu et à Mammon (b). Aucune œuvre de charité, aucune obéissance, aucun renoncement ne sont de quelque utilité si vous êtes encore en conformité de cœur avec le monde. Vous allez à l'église parce que le monde y va. Vous observez le Dimanche parce que vos voisins l'observent; mais vous vous habillez ridiculement parce que votre voisin le demande, et vous n'osez pas faire une œuvre rude parce que vos voisins la mépriseraient. Vous devez renier votre voisin dans sa richesse et dans son orgueil, et vous souvenir de lui

(o) Symbolisé par les deux petites figures, en blanc, dans les coins de la fresque. Elles jettent des pierres et elles crient. On les retrouve dans le Mariage de saint François avec la Pauvreté (église inférieure d'Assise) et à l'Académie (n" 117).

(b) Mathieu, VI, 34.

8o LES MATINS A FLORENCE

dans sa détresse. Voilà la « désobéissance » de saint François (a).

5i. Vous êtes à même de comprendre, maintenant, comment se relient les sujets qui se succèdent le long des murs de la chapelle, et pourquoi Giotto les a choisis.

Sur la voîite : les symboles des trois vertus de la vie active : Pauvreté, Chasteté, Obéissance.

A. En haut, à gauche (en regardant vers la fenêtre), la vie de saint François commence par sa renonciation au monde.

B. En haut, à droite, sa nouvelle vie est approuvée et ordonnée par l'autorité de l'Eglise.

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