CINQUIEME MATIN
LA PORTE ÉTROITE (a)
89. En revenant ce matin à Sainte-Marie, vous pourriez observer — puisqu'aussibien nous allons nous occuper de portes — que la façade ouest de l'église date de deux époques. Votre Murray la rapporte tout entière à l'époque la plus récente — j'ai oublié quand, et peu m'importe — où furent élevés les grandes colonnes flanquantes et la plus grande partie des murs, avec leur bande de mosaïque et leur haut fronton. Les unes et les autres furent construits devant et au-dessus de ce que l'architecte d'une renaissance barbare daigna laisser subsister du style pur de l'ancienne église Dominicaine. Vous pouvez voir le rejointement maladroit de ces deux architectures aux piédestaux des grandes colonnes : il court à travers la belle base bigarrée. Celle-ci, les « Étroites » portes Gothiques, et toute la ligne des tombes qui traverse la façade sont d'un pur Gothique duxiv° siècle, déli-
(a) L'édition G. Allen {1901) est précédée par la note suivante, signée : Ruskin (Lucques, la octobre 1882) : 0 J'ai revu avec soin le texte de cette édition, car je considère que les principes que j'émets dans cette courte lettre, concernant l'éducation, en font la plus importante que j'aie écrite. M. G. CoUingwood a fait, pour moi, cette année, à Florence, quelques importantes observations et corrections ; je les ajoute dans les notes, au bas des pages. Ces notes sont signées G. C. »
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cat, sévère et raffiné (sauf où elles sont restaurées par la progéniture maudite de la Florence moderne). Voyez combien les armoiries des écussons, sur les tombes, sont merveilleusement sculptées.
J'aurais bien voulu peindre, pierre par pierre, la petite ligne de tombes isolée, sur la gauche, qui a conservé ses douces colorations et ses vivants ornements de végétation sauvage. Mais il n'est plus possible de dessiner en face d'une église, en ces temps républicains, car tous les petits garnements du voisinage viennent hurler et jeter des pierres ou des balles sur le parvis. Aux jours de beau temps, alors que j'aurais pu travailler, les balles ou les pierres ne cessèrent de pleuvoir sur ces tombes sculptées, comme si ce mur des morts n'avait été élevé que pour ce seul usage (i).
Si vous entrez par la porte nord — à gauche — , et si vous tournez immédiatement à droite, vous trouverez, à l'intérieur du mur de la façade, une Annonciation, visible quoique dans l'ombre, à cause de son bon état de conservation, et très jolie dans son genre. Elle est de l'école des décorateurs et des ornemanistes qui suivirent Giotto ; je ne puis établir de conjectures au sujet de son auteur — et cela n'est pas très important — , mais il est bon que vous la remarquiez pour mieux comprendre, par contraste, le talent délicat, pénétrant et plus sobre de Memmi. Quand vous entrerez dans la Chapelle Espagnole, vous sentirez combien son coloris s'en tient au blanc et à l'ambre pâle lorsqu'il s'étale en larges taches, tandis que l'école décorative aurait usé d'une mosaïque de rouge, de bleu et d'or.
(i) J'ai acheté depuis, pour le musée Saint-Georges, un dessin de ces trois arcs exécuté avec plus de patience que je n'en ai, par M. Ji. Henry Newman.
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90. La première chose que nous ayons à faire, ce matin, c'est de lire et de comprendre ce qui est écrit sur le livre ouvert tenu par saint Thomas d'Aquin. Cette lecture nous renseignera, en effet, sur la signification de l'œuvre entière.
C'est le texte du Livre de la Sagesse, vu, 6 :
« Optavi, et datus est mihi sensus, « Invocavi, et venit in me Spiritus Sapientiae « Et preposuiillam regnis et sedibus. »
« J'ai voulu, et l'intelligence me fut donnée, « J'ai prié, et l'Esprit de Sagesse vint en moi « Et je l'ai placé au-dessus des (préféré aux) royaumes, et des (aux) trônes. »
Le sens profond de ce passage est perdu, dans la traduction usuelle des Apocryphes de notre Bible Anglicane (a) . Nous ferions bien de nous efforcer de le comprendre, parce qu'il exprime non seulement la conception que se fit Florence de sa propre éducation, mais aussi la marche générale de toute noble éducation.
— D'abord, dit Florence, « j'ai voulu » (dans le sens de désirer énergiquement) « et l'Intelligence me fut donnée ». Vous devez commencer votre éducation avec la résolution nette de connaître ce qui est vrai, et de choisir la route étroite et rude qui mène à cette connaissance. Ce choix est offert à tout jeune homme, à toute jeune fille, à un certain moment de leur vie. Il faut choisir entre la route facile descendante, si large que nous pouvons la suivre en dansant, en nombreuse compagnie, et le
(a) Le Livre de la Sagesse admis pour canonique par le concile de Trente €st resté dans les Apocrypha de la Bible de l'Église anglicane.
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chemin étroit et escarpé dans lequel il taut entrer
seul (i).
Dès ce moment, et durant beaucoup de jours encore, cette forme d'Option, de Volonté persévérante nous est nécessaire ; mais, jour par jour, 1' « Intelligence » s'approfondit en nous de la valeur de ce que nous avons fait, non par suite d'un effort quelconque, mais comme récompense de nos efforts. Et l'Intelligence de la différence existant entre les choses justes et injustes, et entre les choses belles et laides se confirme dans l'âme héroïque et se réalise dans l'âme active.
Telle est la marche de l'éducation dans les sciences terrestres et la moralité qui s'y rattache. C'est la Récompense octroyée à la Volonté fidèle.
91. Lorsque les sens Moraux et Physiques se sont développés, le désir naît de poursuivre son éducation dans un mode plus élevé où ce ne sont plus les sens qui nous guident, mais bien le Créateur de nos sens. Et ce n'est pas par le travail, mais seulement par la prière que nous pouvons recevoir cet enseignement.
a Invocavi et venit in me Spiritus Sapientiae » — « j'ai prié et l'Esprit de Sagesse » (non pas, remarquez bien, me fut donné (2), mais « vint sur moi »). C'est la puissance personnelle de la Sagesse, la « aofflîa » ou Sainte Sophie, à laquelle fut dédiée le premier grand temple Chrétien. Florence nous dit qu'elle n'obtint que par la prière cette sagesse sublime qui régit, par sa présence, toute con-
(i) Le mot « seul » dépasse quelque peu ma pensée. Je veux dire, en effet, que, même si nous sommes aidés ou guidés par nos amis, par nos maîtres, par ceux qui nous précèdent, chacun de nous décide lui-même de sa vie, au moment critique... si c'est dajis le bon sens. Si c'est dans le mauvais, nous pouvons toujours nous abandonner au courant.
(a) J'ai écrit par inattention was given [me fut donnée) dans Fors Clavigera.
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duite terrestre et, par son enseignement, tout art terrestre (a).
92. Ces deux groupes de sciences, Divines et Naturelles, sont représentés, au bas de la fresque, par les symboles de leur puissance ; il y en a sept Célestes et sept Terrestres ; je vous les ai déjà nommées. Mais je dois encore faire une ou deux remarques techniques, avant de tenter d'interpréter ces figures.
Elles sont, à l'origine, toutes de Simon Memmi (i), mais un grand nombre d'entre elles ont été entièrement repeintes, un peu plus d'un siècle après (certainement, comme vous le verrez (i), après la découverte de l'Amérique), par un artiste de grande valeur, ayant un certain sentiment de l'action générale des figures, mais sans raffinement et sans grands scrupules. Il badigeonne de grandes surfaces de l'œuvre primitive, si délicate ; il introduit son clair-obscur là où tout était sans ombres, et son coloris violent là où tout était pâle ; il repeint les visages de manière à les rendre plus agréables et plus humains, selon son goût. Parfois, cette peinture superficielle a disparu pour laisser réapparaître tout au moins les contours de l'original ; ailleurs, dans les visages de la Logique, de la Musique et d'une ou de deux autres encore, l'œuvre pri-
(a) Cette interprétation est confirmée par ce passage de la Somme de saint Thomas : « Il y a deux sortes de sciences. Les unes procèdent d'après les principes que l'on connaît par les lumières naturelles de la raison, comme l'arithmétique, la géométrie et les autres sciences de même nature. Les autres reposent sur des principes que l'on ne connaît qu'au moyen d'une science supérieure. Ainsi, la perspective emprunte ses principes à la géométrie et la musique doit les siens à l'aritlimétique. C'est de cette manière que la doctrine sacrée est une science, car elle prouve d'après des principes qui ne nous sont connus que par les lumières d'une science supérieure, qui est la science de Dieu et des bienheureux » (traduction Drioux).
[h) Voir Le Livre Voûté, note (a), p. 118. (i) Voir plus loin, § iio.
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mitive reste intacte. Comme je m'intéressais surtout aux sciences terrestres, j'avais fait disposer un échafaudage de manière à me trouver à leur niveau, et je les ai examinées pouce par pouce ; l'exposé suivant est donc exact, jusqu'au prochain repeint.
Pour interpréter ces figures, il faut toujours associer à l'image centrale, représentant la Science, le petit médaillon, au-dessus, et la figure placée à ses pieds. C'est ainsi que je procède, en lisant d'abord, de droite à gauche, les sciences terrestres, ensuite, de gauche à droite, les sciences célestes, de façon à aboutir au centre, où les deux puissances les plus élevées sont assises côte à côte.
93. Commençons donc par la première figure de la liste donnée ci-dessus (Livre voûté, § 86) : la Grammaire, dans le coin le plus éloigné de la fenêtre.
Section I
Les Sept Sciences Terrestres, lues de droite à gauche^ du coin opposé à ta fenêtre vers le centre du mur de gauche (a) .
I. Grammaire, plus proprement Tpaiji.uiaT'.xïi ; « Art Grammatical », l'art des Lettres, ou « Littérature », ou —
(a) Le choix de ces sept sciences n'était pas arbitraire. Comme les auteurs de la série supérieure des bas-reliefs du Campanile, comme G. Pisano (chaire de Pise), comme Niccolo Pisano, qu'il travaille seul (chaire de Sienne) ou avec son fils (fontaine de Pérouse), les peintres de la Chapelle Espagnole se sont soumis à un enseignement d'école remontant à saint Augustin et formule par Isidore de Séville. La description littéraire du irivium (Grammaire, Dialectique, Rhétorique) et du quadrivium (Géométrie, Arithmétique, Astronomie, Musique), qui exerça la plus grande influence sur les artistes du moyen âge, est renfermée dans le Traité des Sept Arts de Martianus Capella, grammairien africain du v* siècle, traité déguisé sous forme de récit allégorique : Les Noces de Mercure et de la Philologie.
M. Mâle {Art religieux en France au XIII» siècle) montre parfaitement l'influence exercée par ce manuel sur les sculpteurs des cathédrales françaises.
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en employant un mot qui impressionnera profondément plus d'une oreille anglaise... « l'Ecriture et son usage. L'art de lire fidèlement ce qui a été écrit, pour notre enseignement, et d'écrire clairement ce que nous voudrions rendre immortel de nos pensées. Cette science consiste premièrement, à reconnaître les lettres ; deuxièmement, à les former ; troisièmement, à comprendre et à choisir les mots qui rendront exactement notre pensée. Trois sévères disciplines ; bien peu de nos contemporains en comprennent la rigueur. C'est dans l'enfance qu'on doit commencer à les pratiquer et ce n'est qu'à cet âge qu'on peut vraiment réussir à les acquérir. Il est absolument impossible — et j'en parle par une trop triste expérience — de gagner par n'importe quel effort, en y consacrant n'importe quel temps, ces dispositions de la main (ou, bien plus, de la tête et de l'âme), qui, durant la jeunesse, peuvent être modelées en quelque sorte avec le vase de chair que nous sommes, et le combler. La loi de Dieu dit, en effet, que les parents contraindront (i) l'enfant, aux jours de son obéissance, à acquérir , par habitude, des dispositions de main, d'œil et d'âme qui ne pourront lui être enlevées à V époque de sa vieillesse, par aucune violence et par aucune faiblesse.
«Entrez » donc, dit rpajji.|jiaTtx/i « par laPorte Etroite » {a). Elle l'indique de sa baguette, tenant un fruit (?), comme récompense, dans la main gauche. La porte est très étroite, en effet, sa taille ne l'est pas moins (2) ; ses che-
(i) Je mets en italique cette loi primordiale. Le mot « contraindre » peut être entendu dans son sens le plus doux par les parents vraiment bons, dont les enfants suivent les pas par pur amour.
(a) Mathieu, vu, i3.
(2) Je ne vois pas que sa taille soit particulièrement fine ; elle n'a ni corset ni ceinture (G. C).
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veux sont étroitement relevés ; un voile blanc les retenait jadis, il est perdu. Ce n'est pas une littérature violente ; elle n'est pas disposée, mes amis anglais, à souscrire à Mudie [a), ou même à patronner l'édition Tauchnitz du dernier roman que vous avez vu affiché à la vitrine de M. Goodban. Elle abaisse cependant, avec bonté, le regard sur les trois entants qu'elle instruit — deux garçons et une fille. (Cela signifie-t-il qu'une fille sur deux ne doit pas être capable de lire ou d'écrire? Je suis, pour ma part, tout à fait disposé à admettre cette hypothèse — j aurais même peut-être dit : deux sur trois.) Cette petite fille appartient à la plus haute noblesse, elle est couronnée (i) ; ses cheveux d'or lui tombent sur le dos ; la ceinture Florentine lui entoure les hanches — non la taille (afin de laisser toute liberté aux poumons, mais d'empêcher la robe de se relever pendant la course ou la danse). Les garçons sont également bien nés ; le plus rapproché à une abondante chevelure bouclée ; on ne voit que le profil de l'autre. Tous trois sont respectueux et avides d'apprendre.
Le médaillon au-dessus représente une figure regardant une fontaine.
Au-dessous, d'après Lord Lindsay, Priscien {b). Je ne doute pas qu'il ait raison.
94. Remarques techniques. — D'après Crowe, cette figure est entièrement repeinte. Cela est vrai pour toute la robe^ pour les mains, le fruit et la baguette ; mais les
(a) Cabinet de lecture très important de Londres.
(i) La couronne s'est effacée depuis, par suite des progrès de la détérioration (G. C).
(6) Lord Lindsay ajoute que son traité était d'un usage très répandu, au moyen âge.
yeux, la bouche, les cheveux, au-dessus du front, et les contours du reste sont restés vierges, ainsi que le voile effacé et, heureusement, les vestiges des figures d'enfants. La porte étroite, quoique sa couleur soit renforcée dans le bas, est restée parfaitement pure, et toute l'action est bien conservée.
Il se présente cependant une question intéressante, relativement à la baguette et au fruit. Vue de près, cette baguette affecte parfaitement la forme d'un pli de la robe, drapée sur le bras droit levé, et je ne suis pas absolument certain qu'il n'y ait pas là une confusion du restaurateur qui aurait ainsi prolongé, en une baguette, la plume ou le style que la science pouvait avoir en main. J'ai des doutes également au sujet du fruit ; car le fruit n'est pas si rare à Florence qu'il puisse servir de récompense. Il est entièrement et grossièrement repeint ; il a une forme ovale. A Assise, les guides ont toujours pris pour une pomme le coeur que tient la Charité de Giotto (heureusement intacte) {a) ; et, d'après moi, la rpa[A[AaTutTi de Simon Memmi faisait, à l'origine, de la main droite, le signe qui dit : « Entrez par la Porte Etroite », et, de la main gauche, le signe qui dit : « Mon fils, donne-moi ton cœur. » [b)
(a) Ruskin fait probablement erreur. Ce n'est pas à Assise mais à Padoue, dans la chapelle de l'Arena que Giotto a peint la Charité tendant à Dieu son cœur. Une corbeille de fruits se trouve sur ses genoux : c'est là sans doute ce qui a induit en erreur les observateurs superficiels.
(h) Proverbes, VU, a6. La baguette se prête mieux à cette action que la plume. Le férule est d'ailleurs l'attribut traditionnel de cette figure (remplacée par un martinet, dans la série supérieure des bas-reliefs du Campanile). L'enfant — ou, plus souvent, les deux enfants — se retrouvent partout, en France comme en Italie. L'attitude maternelle est très accentuée par les sculpteurs de Pise. (Dans la chaire de Pise, la Grammaire nourrit deux enfants.)
Le maître qui accompagne la Science est Donat, suivant Vasari. Donat et Priscien sont tous deux représentés par Luca délia Robbia, à l'étage inférieur du Campanile (Y. Tour du Berger, § i45).
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gS. II. Rhétorique. — Après avoir appris à lire et à écrire, il faut apprendre à parler, et — remarquez-le bien, jeunes filles et jeunes hommes, ceci est implicite — à parler aussi peu que possible, jusqu'à ce que vous ayez appris.
Vous pourriez entendre fréquemment aujourd'hui, dans les rues de Florence, ce que certaines gens appelleraient de l'éloquence de a rhétorique », des discours très pathétiques et venant vraiment « du cœur »,... du cœur que le peuple peut avoir maintenant (i). C'est dire que vous n'entendez jamais prononcer un mot sans fureur, qu'elle soit prête à éclater, ou que, plus souvent, elle éclate instantanément. Tout le monde, hommes, femmes, enfants, à la moindre occasion, vocifère, les yeux flamboyants, d'une voix rauque, perçante et brisée, ses sottes opinions et ses exigences veules et méprisables dans le vain espoir d'obtenir, par ses cris, des hommes ou de Dieu, ce qu'il voudrait avoir.
Considérez, à présent, la Rhétorique de Simon Memmi, la science de la Parole qui consiste, avant tout, à se faire écouter — ce qui ne s'obtient pas en criant à tue-tôle. Seule de toutes les sciences, elle porte une banderole, et, bien qu'étant orateur, vous donne quelque chose à lire. Elle ne vous la met pas sous le nez, mais elle la tient avec calme de sa belle main droite abaissée ; sa main gauche repose sur sa hanche, d'un geste placide et vigoureux.
Ainsi, vous voyez que, seule de toutes les sciences, elle ne fait pas usage de ses mains. Toutes les autres les
(i) Le peuple a très bon cœur — j'entends les paysans. Mais les rues des grandes villes amènent le mal à la surface, elles multiplient et reflètent constamment sa puissance .
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occupent à quelque action importante, elle, non. Elle peut tout faire à l'aide de ses lèvres, en tenant, de la main droite, une banderole, une bride, ce que vous voulez; la main gauche repose sur la hanche.
Regardez, de nouveau, les bavards des rues de Florence, et A'oyez comment, étant essentiellement mcapables de parler, ils s'efforcent de faire des lèvres de leurs doigts ! Gomme ils frappent, s'agitent, gesticulent, se trémoussent, font des signes du doigt et montrent le poing à leur adversaire... et restent pourtant en réalité muets; quelque peu conscients qu'ils en soient, leur effort est aussi peu persuasif et aussi inefficace que celui du vent secouant les branches d'un arbre.
96. Vous trouverez, tout d'abord, cette figure gauche et raide. Cela est vrai, en partie, parce que sa robe est plus grossièrement repeinte que celle de toute autre de la série. Mais elle veut être à la fois ferme et forte. Ce qu'elle a à vous dire est destiné à vous convaincre, si possible, à vous dominer, certainement. Elle ne porte pas la ceinture Florentine, car il ne lui est pas nécessaire de se mouvoir ; une haute ceinture lui entoure la taille. Il semble pourtant, à première vue, que, de toutes les sciences, c'est elle qui ait le plus besoin de souffle ? — Non, dit, Simon Memmi, il faut du souffle pour courir, pour danser, pour se battre, mais non pas pour parler ! Si vous savez comment atteindre votre but, à l'aide de peu de paroles, il ne vous faudra que bien peu de cet air pur de Florence, si vous l'utilisez bien.
Remarquez aussi cette attitude calme, la main sur la hanche. Vous croyez que la Rhétorique doit être ardente, bouillante, impétueuse ? — Non, dit Simon Memmi, avant tout — pondérée.
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Lisons à présent ce qui est écrit sur sa banderole : « Mulceo dum loquor, varios induta colores. »
Son rôle principal est de calmer, d'adoucir, de fondre les cœurs des hommes au feu de la bonté, de dominer par la paix, et de donner le repos à l'aide des couleurs de l'arc-en-ciel. La mission principale de tous les mots devrait être de réconforter.
Vous croyez que le rôle des mots est d'exciter? Un lambeau d'étoffe rouge, le son d'une trompette peuvent produire cet effet. Mais, donner du calme et une douce chaleur, être comme le vent du sud et la pluie irisée après une âpre gelée, apporter, à la fois, la force et la guérison, voilà l'œuvre enseignée par Dieu aux lèvres humaines (a) .
97. Une dernière leçon, plus profonde encore, nous est donnée par le médaillon, au-dessus. Aristote et trop de rhéteurs modernes de son école pensent qu'on peut faire un bon discours en défendant une mauvaise cause. Mais au-dessus de la Rhétorique de Simon Memmi se trouve la Vérité^ avec son miroir (i).
Il existe un sentiment bizarre, pour ainsi dire inné dans l'homme : bien que l'on se croie obligé de dire la vérité, lorsqu'on parle à une seule personne, on croit pouvoir mentir autant qu'on veut, du moment qu'on
[a) Il est impossible de ne pas songer ici à l'éloquence familière, apaisante et efficace de saint François. Ses discours sont de « peu de paroles simples ». « Les mêmes idées, les mêmes phrases reviennent sans cesse; mais... le mot n'est rien, il n'est jamais là pour lui;... le mot n'est ici que le porteur d'une idée ou, plutôt, d'une force. » (Sabatier cité par A. Goflin dans La Légende des trois Compagnons — introduction — . Voir également, dans cette même introduction. « Comme il réconcilia l'évêque et le podestat d'Assise,» p. loa).
(i) Même figure que la Rhétorique, plus le miroir. Memmi croit donc que la Rhétorique et la Vérité sont une seule et même chose (G. C.) [a).
(a) Remarquez la position du bras gauche. La Vérité a la même attitude que l'Eloquence ; son vêlement est plus simple encore. Le miroir répond à lu banderole.
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parle à un groupe de deux ou de plusieurs personnes. Le même sentiment existe au sujet du meurtre : beaucoup de gens se refuseraient énergiquement à faire feu sur un homme innocent qui déchargeraient tranquillement une mitrailleuse sur un innocent régiment.
Si vous abaissez le regard de la figure de la Science sur celle de Gicéron, au-dessous, vous croirez, tout d'abord, que je me suis trompé en affirmant que la Rhétorique n'avait pas besoin de ses mains, car il semble que Gicéron en ait trois, au lieu de deux.
Gelle du dessus, sous le menton, est la seule authentique. Gelle qui prêche, un doigt levé, est entièrement fausse. La dernière, sur le livre, est repeinte à ce point qu'on ne peut se livrer à aucune conjecture quant à sa destination première.
Mais remarquez combien le geste de la main authentique confirme, au lieu de le contredire, ce que j'ai avancé plus haut. Gicéron ne parle pas, mais il réfléchit profondément avant de parler. G'est, parmi tous les philosophes, celui dont le visage reflète le plus intensément la pensée abstraite; ce visage est très beau.
Le tout est au-dessous de Salomon, dans la rangée des prophètes [a) .
98. Remarques techniques. — Ces deux figures ont beaucoup plus souffert des restaurations que les autres. Pourtant la main droite de la Rhétorique est restée entièrement intacte, ainsi que la main gauche, sauf l'extrémité
(a) La véritable Eloquence émane de la Sagesse.
Cette figure s'écarte du type traditionnel de la vierge armée pour le combat (qui se retrouve à l'étage supérieur du Campanile), et se rapproche davantage du type conçu par Nie. Pisano à Sienne (une femme montrant de la main un livre ouvert) et à Pérouse (une femme lisant dans un livre).
Cicéron se retrouve, sous la Rhétorique, à Chartres et au Puy (fresques de la Salle capitulaire).
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des doigts. L'oreille et les cheveux, immédiatement audessus, sont parfaitement saufs; la tête est bien placée dans son contour originel, mais la couronne de feuilles a été maladroitement retouchée, puis s'est effacée. Toute la partie inférieure de la figure de Cicéron a été non seulement repeinte, mais modifiée; le visage est authentique — je crois qu'il est retouché, mais avec tant de prudence et d'habileté qu'il est probablement plus beau encore aujourd'hui qu'à l'origine.
99. III. Logique. — C'est la science du Raisonnement ou, plus exactement, la Raison elle-même, ou la pure intelligence.
Cette science doit être acquise après celle de l'Expression, dit Simon Memmi. Ainsi, jeunes gens, il paraît que, quoique vous ne deviez pas parler avant d'avoir appris comment parler, vous pouvez néanmoins parler convenablement avant d'avoir appris comment penser.
Car c'est seulement, en effet, par le tranc-parler que vous pouvez apprendre comment penser. Et peu importe que vos premières idées soient fausses, pourvu que vous les exprimiez clairement et que vous ayez la volonté de les redresser (a).
Heureusement, presque toute cette belle figure est virtuellement sauve; les contours sont restés purs partout, et le visage est sans défaut. C'est, à ma connaissance, le plus charmant que l'on rencontre dans l'art italien de cette époque. Cette tête est délicate jusqu'à l'extrême
(a) La contradiction avec ce qui vient d'être dit plus haut, au sujet de Cicéron, n'est qu'apparente. L'ordre de succession des sciences ne se justifie que pour l'élève ; le maître qui les illustre n'est pas un spécialiste, Cicéron connaissait la logique.
Cet ordre n'est pourtant pas arbitraire. La tradition exigeait que la grammaire figurât avant les autres sciences du trivium. Chez les sculpteurs de Pise, la Dialectique précède la Rhétorique.
limite, dans la gradation des couleurs. Les sourcils, dont l'arc est d'une pureté exquise, ne sont pas dessinés d'un seul coup de pinceau, mais au moyen de touches séparées, transversales, dans le sens de leur croissance. Le nez est droit et lin ; les lèvres, légèrement enjouées, fières, irréprochablement découpées. Les cheveux fluent, en vagues successives, ordonnées comme par un rythme musical. La tête est parfaitement plantée sur les épaules ; la hauteur du front est accentuée par un diadème rouge serti de perles et surmonté par une fleur de lis.
Ses épaules sont d'un dessin exquis; la tunique blanche s'adapte étroitement à ses tendres seins, à peine saillants ; ses bras, particulièrement vigoureux, ont une attitude de repos absolu ; ses mains sont d'une délicatesse infinie. De la droite, elle tient un rameau branchu, portant des feuilles (le syllogisme) ; de la gauche, elle tient un scorpion à double dard (le dilemme) (a), — ce sont, dans un sens plus général, les puissances de construction et de destruction rationnelles (iV
A ses pieds, Aristote. Il y a une intense hardiesse de pénétration dans ses yeux mi-clos [b).
Le médaillon, au-dessus (moins expressif que d'habitude), représente un homme écrivant, la tète penchée (c).
(a) L'attribut le plus fréquent est le serpent — l'astuce — (cathédrales françaises, chaire de Pise). Le scorpion se retrouve pourtant à Chartres, et — sous la forme d'une paire de ciseaux — à l'étage supérieur du Campanile.
(i) Voir plus loin les notes sur la Théologie polémique, § 116.
{b) On sait l'influence considérable exercée par VOrganum d'Aristote sur la scolastique médiévale. Ce maître se retrouve a Chartres.
(c) Ne faudrait-il pas y voir une conséquence, comme dans le médaillon de la Rhétorique nous lisions une cause ? On est éloquent, parce que véridique ; ou sait écrire, lorsqu'on sait penser. Le ton, plus que la forme révèle la sincérité.
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Le tout, SOUS Isaïe, dans la ligne des prophètes {a).
loo. Remarques techniques. — Les seules parties de cette figure qui ont sérieusement souffert des repeints sont les feuilles du rameau et le scorpion. Gomme je le disais plus haut, je ne me représente pas ce que pouvait être jadis le fond. Ce n'est plus maintenant qu'un badigeon gris sale qui recouvre les traces, encore très reconnaissables pour qui les recherche, de la riche ornementation présentée par l'extrémité de la branche : un bouquet de feuilles vertes, sur fond noir. Mais le scorpion est indéchiffrable ; il est presque entièrement confusément repeint et se confond avec le blanc de la robe ; le double dard est encore expressif, mais il ne se trouve pas sur les lignes primitives.
L'Aristote est entièrement authentique, sauf son chapeau ; je crois que ce dernier doit à peu près se trouver sur les lignes primitives, quoique je ne parvienne pas à les retracer. Qu'elles soient nouvelles ou anciennes, ce sont en tous cas de bonnes lignes.
loi. IV. Musique. — Lorsque vous aurez appris à raisonner, jeunes gens, vous deviendrez sans doute très sérieux, maussades même?
— Non, dit Simon Memmi, en aucune manière, rien de semblable. Après avoir appris à raisonner, vous apprendrez à chanter, car vous en aurez le désir. Il y a tant de raisons de chanter, dans ce doux monde, lorsqu'on l'envisage bien. Il n'en existe pas de grogner, pourvu, naturellement, que vous y soî/ez entré par la porte étroite. Vous vous mettrez alors bientôt à chanter tout
(a) Même inversion que pour le médaillon.
C'est Isaïe, le prophète éloquent, qui inspire la Logique, comme c'est le sage Salomon qui inspire la Rhétorique.
le long de la route, et l'on se réjouira de vous entendre [a).
Cette figure était l'une des plus charmantes de la série et devait allier, dans son expression, un raffinement infini à une tendre sévérité. Elle est couronnée, non de lauriers, mais d'un feuillage léger — je ne puis le déterminer avec certitude, car il est trop abîmé. Le visage est aminci, éthéré, pensif ; les lèvres s'ouvrent à peine pour un chant discret [b) ; les cheveux tombent, en ondes douces, sur les épaules. Elle joue d'un petit orgue enrichi d'ornements Gothiques ; la caisse est ornée de crochets semblables à ceux de Santa Maria del Fiore (c). Simon Memmi veut dire que toute musique doit être « sacrée ». Non pas que vous n'ayez jamais à chanter autre chose que des cantiques, mais en ce sens que la musique, digne de ce nom, œuvre des Muses, est divine par l'aide et le réconfort qu'elle procure {d) .
[a) Comme le génie de Ruskin lui révèle bien la psychologie de cet art du xiv" siècle, directement inspiré du mouvement religieux du xin" et de son héros principal, saint François ! Voir, dans la Légende des trois compagnons : Comment il reprit un frère qui était triste (p. 196). Comment la joie que, quelquefois, il manifestait se tournait en larmes et eh compassion du Christ, et celles-ci en allégresse (p. igS). Le cantique des Créatures se termine parées mots : « Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle » {Introd., p. 104).
Le peintre siennois a eu toutefois une autre raison pour faire figurer, après la Grammaire, l'Eloquence et la Logique — les trois instruments indispensables à toute vie intellectuelle — la Musique, l'Astronomie, la Géométrie et l'Arithmétique (voir note (a), p. i34). Si l'ordre des sciences adopté par Martianus Capella, au sein du trivium et du quadrivium, subit quelques modifications, la succession du deuxième groupe au premier reste une tradition constante. Parfois même, la figure de la Philosophie vient les séparer davantage (chaire de Sienne).
(h) Son visage ne subit pas le rictus de contrariété que les artistes de la Renaissance, soucieux de réalisme pittoresque, donnent à celui de leurs chanteurs, (v. la cantoria de Luca délia Robbia.)
(e) Cf. fresque de droite.
[d) Saint Thomas répondant aux docteurs qui voulaient proscrire la
i46 LES MATINS A FLORENCE
L'action des deux mains est particulièrement suave. La droite est une des plus adorables choses que j'aie jamais vue réalisée en peinture. Elle tient une seule note, à Faide de l'annulaire visible sous le petit doigt levé ; le pouce dépasse au-dessous. La coui'be des doigts est partout exquise, et la pâle lumière et l'ombre de leur chair vive sont relevées par Tivoire blanc et brun des touches [a). On ne voit que le pouce et l'extrémité de l'index de la main gauche, mais c'en est assez pour indiquer la légère pression qu'elle exerce sur les soufflets. Toute cette partie de la fresque est heureusement parfaitement intacte.
I02. Au-dessous, Tubal-Gaïn. Non pas Jubal, comme vous pourriez vous y attendre. Jubal est l'inventeur des instruments de musique. Mais, d'après les anciens Florentins, c'est Tubal-Caïn qui inventa l'harmonie.
Ces forgerons, les meilleurs du monde entier, avaient appris à connaître les différents sons produits par les coups de marteau sur l'enclume. Il est assez curieux que le seul chant d'ensemble beau et joyeux que j'aie entendu cette année (1874) en Italie (et j'ai passé exactement six mois au sud des Alpes, errant de Gênes à Palerme), soit
musique du culte, s'exprime ainsi : « Si l'on chante par dévotion, on est plus attentif à Ce que l'on dit, soit parce qu'on reste plus longtemps sur le même mot, soit parce que, comme observe saint Augustin, il y a entre les affections variées de notre cœur et les modulations d'une voix harmonieuse je ne sais quel rapport intime qui fait que la musique excite et anime en nous tous les sentiments ». A ceux qui objectaient que les fidèles ne comprennent pas le sens des paroles chantées, il répond, plus loin ; « Quoiqu'ils ne comprennent pas ce que l'on chante, ils savent, néanmoins, le motif pour lequel on chante ; ils savent, par exemple, que c'est pour la gloire de Dieu ; il n'en faut pas davantage pour exciter leur dévotion » (Somme théologique). — (Voir Tour du Berger, note § 119.)
(a) C'est sans doute du buis, comme dans les claviers des instruments les plus anciens.
sorti d'une forge, en pleine activité, à Pérouse. Quant à des hurlements de brutes, à de frénétiques éructations d'âmes irrémédiablement damnées, vomies par leurs propres gorges encore charnelles (a), j'en ai entendu, plaise à Dieu, plus que je ne souffrirai jamais d'en entendre encore, au cours d'un de Ses étés {b).
Vous trouvez Tubal-Caïn très laid? — Oui, il ressemble fort à un babouin velu ; ce n'est pas par hasard, mais par suite d'une compréhension très scientifique du type du babouin. — Les hommes doivent avoir eu cet aspect, avant d'avoir inventé l'harmonie ou d'avoir senti qu'une note différait de l'autre, nous dit Simon Memmi.
(a) Of bestial howling and entirely frantic vomiting up of kopelessly damned soûls through iheir still carnal throats...
(b) Cette interprétation se justifie d'autant mieux que Tubal-Caïn ne forge pas, mais fait résonner son enclume en la frappant alternativement de deux marteaux.
11 y a plus. Non seulement plusieurs instruments de musique doivent leur origine à la résonance des métaux (songez à ces instruments, faits d'inégales
lames de fer qu'utilisent les primitifs, à la surface de toute la terre on en
fabrique des réductions discordantes à l'usage des enfants — ), mais le chant jaillit nécessairement du rythme du travail, que ce travail se fasse en groupe (haleurs, etc.), ou que l'ouvrier soit isolé {forgeron, cordonnier — Cf. Hans Sachs — , peintre, etc.). Tubal-Caïn, frappant son enclume et chantant (voyez sa bouche entr'ouverte), réunit ces deux éléments et devient ainsi, mieux que Jubal — l'inventeur des instruments de musique — , le père de la musique naturelle.
D'autre part, Vincent de Beauvais rapporte (Specul. doctr. livre XVI, chap. xxiv) que Tubal, descendant de Caïn, inventa la musique en frappant des « corps sonores avec des marteaux de poids différents» (v. Mâle, op. cit., p. 108). C'est à tort, d'après lui, que les Grecs attribuaient l'invention de la Musique à Pythagore. ^
Le choix de Tubal et de ses attributs par notre peintre (ainsi que par le peintre de la fresque du Puy) s'appuie donc sur une autorité reconnue.
Ce choix n'en est pas moins remarquable. En effet, partout ailleurs en Italie — sauf sur la fontaine de Pérouse où nous retrouvons le carillon des cathédrales françaises — , la Musique tient un instrument à cordes (suivant la tradition littéraire), harpe, psaltérion ou cithare (série supérieure du Campanile). A Chartres, c'est Pythagore qui représente la Musique.
i48 LES MATINS A FLORENCE
Le darwinisme, comme toutes les erreurs très populaires et très pernicieuses, renferme, en son tissu, plus d'une lueur et plus d'une parcelle de vérité (a).
Au-dessous de Moïse [b).
Dans le médaillon, un jeune homme buvant. Sans cela vous auriez pu croire qu'il ne s'agissait que de musique d'église et non, également, de musique de fête.
io3. Remarques techniques. — Rien n'est perdu du Tubal-Caïn. C'est un des plus purs, des plus complets et des plus précieux vestiges de la peinture primitive : seules les extrémités plus rouges de sa barbe sont retouchées.. La robe verte de la Musique est entièrement repeinte sur le corps et sur les membres ; elle était jadis joliment brodée ; les manches sont en partie authentiques ; les mains et le visage sont absolument intacts et les cheveux le sont presque. La couronne de feuillage est effacée et détachée, mais sans retouche.
io4. V. Astronomie. — De son ancien nom. Astrologie ; comme nous disons Théologie, et non Théonomie : la connaissance des étoiles dans la mesure où il est sage pour nous de les connaître, non la tentative de leur dicter des lois. Non pas qu'il soit mauvais que nous découvrions, si nous le pouvons, qu'elles se meuvent suivant des ellipses et ainsi de suite, mai» ce n'est pas notre affaire. L'effet qu'exercent leur lever et leur coucher sur l'homme, la bête et la plante, le temps qu'elles marquent, les phases qu'elles traversent, tout cela, vu et senti en ce monde, voilà ce qu'il nous
[a) Voir la comparaison de cette figure avec le Tubal-Caïn de Giotto, dans uu des bas-reliefs du Campanile [Tour du Berger, note § i33).
(6) Sans doute parce qu'il est le plus ancien psalmiste nomme dans les entêtes du livre des Psaumes [Ps. LXXXI, Vulgaie). Voir aussi £xode XV.
appartient de connaître, lorsque nous passons nos nuits de veille sous leur divin flambeau, — et rien d'autre (a).
Elle porte une robe de pourpre foncée ; elle tient, de la main gauche, le globe creux, avec zodiaque et méridiens d'or, et lève la droite, dans un sentiment de noble crainte.
« Lorsque je considère le ciel, l'œuvre de vos mains, la lune et les étoiles, que vous avez ordonnées... (b) »
Elle est couronnée d'or ; sa chevelure sombre, rattachée par de brillantes chaînes de perles, forme des ondes elliptiques. Ses yeux noirs sont levés au ciel(c).
io5. A ses pieds, Zoroastre, tout à fait noble et beau [d). Son type persan, raffiné, est encore adouci
(a) Cf. le bas relief du Campanile où Dieu et ses anges paraissent au delà de la voûte du ciel (voir Tour du Berger, § laS).
Cette même idée est exprimée par saint Thomas : « Quoique la connaissance de la vérité ne soit pas vicieuse par elle-même, mais par accident, en tant que le péché d'orgueil le suit, cependant le désir de l'acquérir peut être vicieux et déréglé de différentes manières. Le souverain bien de l'homme ne consiste pas dans ta connaissance d'une vérité quelconque, mais dans la parfaite connaissance de la vérité souveraine » {Somme, V., p. 453). Il oppose ainsi la science acquise à la science infuse.
Il dit ailleurs : « Rien n'empêche qu'il y ait une science s'occupant, au point de vue de la révélation, des choses que la philosophie considère, au point de vue de la raison. La diversité des sciences résulte de nos divers moyens de connaître ». Que d'errements et de malentendus épargnés, si l'on avait pénétré le sens profond de cette vérité, et si l'on s'y était tenu, de part et d'autre !
(i) «... je m'écrie : Qu'est-ce que l'homme pour mériter que vous vous souveniez de lui, et le fils de l'homme, pour que vous le visitiez » {Psaumes, VIII, 4 et 5).
(c) L'attitude est bien conforme à la tradition littéraire (suivant VAnticlaudianus d'Alain de Lille, xii'^ siècle). L'astrolabe se rencontre plus fréquemment que la sphère. Dans la série supérieure du Campanile, on trouve les deux attributs (voir également Tour du Berger, § i34.
{d) Zoroastre, d'après Lord Lindsay. Dans la première édition, on trouve la note suivante :
« Atlas ! d'après ce pauvre Vasari et divers guides modernes.
« Les erreurs de Vasari ont souvent ce caractère brillamment étourdi.
i5o LES MATINS A FLORENCE
par sa chevelure soyeuse, laborieusement tordue, qui se mêle à sa barbe en pointe et retombe en tresses effilées sur ses épaules. La tête rejetée en arrière, il fixe le ciel, sans qu'aucun effort se trahisse dans ses sourcils délicatement arqués ; il écrit, pendant qu'il observe.
Au sujet du rapprochement que les Florentins de cette époque établissaient entre la religion des Mages et la leur propre, voir « Devant le Soudan ».
La robe doit toujours avoir été blanche, car elle contraste merveilleusement avec le rouge d'au-dessus et de Tubal-Gaïn, à côté. Mais elle a été trop repeinte pour qu'on puisse s'y fier ; il ne subsiste qu'un ou deux plis, dans les manches. La draperie, depuis les genoux jusqu'à terre, est tout à fait belle et, je suppose, sur les anciennes lignes ; mais le restaurateur a pu aussi tracer quelques plis heureux. C'est lui qui a éclairé Atlas de cette chaude lumière qui met si bien sa tête en relief. Je ne sais vraiment si je l'aurais préférée aplatie contre la pourpre sombre du fond, comme elle devait l'être à l'origine ; elle me semble admirable ainsi. Le rouge qui
Dans les matières nécessitant des recherches, je trouve presque toujours, au bout d'un certain temps, qu'il a raison. »
Dans les éditions postérieures, cette note est suivie d'une autre, datée de Florence, octobre 1882 :
« Et je trouvai qu'il avait raison, après plus amples « recherches ».
« L'Atlas en question est le fondateur et le premier roi de Fiésole ! Mais dans quelle mesure Mage ou Perse, je l'ignore.
« Je suppose que le peintre le représente observant les étoiles, pour connaître l'heure propice à la pose de la première pierre de sa ville. »
Nous avons tenu à reproduire ces notes pour montrer avec quelle naïve bonne humeur Ruskin sait reconnaître une erreur. L'association d'idées qu'il a dû faire, au premier abord, entre le géant Atlas et l'Astronomie, se conçoit aisément.
Mais qu'il soit étrusque ou persan, c'est toujours d'un « roi mage », d'un astrologue qu'il s agit ici. h^astrononie est représenté, par un sculpteur florentin, sur un des bas-reliefs du Campanile (voir Tour du Berger, § i34).
A Chartres, le maître est Ptolémée.
LA PORTE ETROITE i5i
monte au visage de l'Astronomie est également l'œuvre du restaurateur. Elle était beaucoup plus pâle, sinon tout à fait pâle.
Au-dessous de saint Luc.
Dans le médaillon, un homme de mine sévère tenant une faucille et une bêche. Pour les fleurs et pour nous, lorsque les étoiles se sont levées et se sont couchées tant et tant de fois... souvenez-vous.
io6. Remarques techniques. — La main gauche, le globe la plupart des plis importants, les yeux, la bouche, les cheveux (en grande partie) et la couronne sont authentiques. Les ornements d'or qui garnissaient le bord de la robe sont perdus. Les plis tombant de la manche gauche sont modifiés et confondus à leur extrémité, mais on a bien tiré parti de cette confusion même. La main droite, une grande partie du visage et la robe sont repeints.
La tête de Zoroastre [a) est parfaitement pure. La robe est repeinte, mais avec soin, sans toucher aux cheveux. La main droite, qui tient actuellement une vulgaire plume d'oie, est entièrement repeinte, mais avec habileté et avec sentiment ; elle avait jadis une position légèrement différente, et tenait, très probablement, un style.
1 07 . VI. Géométrie. — Vous avez appris maintenant, jeunes filles et jeunes hommes, à lire, à parler, à penser à chanter et à regarder. Vous avancez en âge, et vous devrez bientôt songer à vous marier ; il faut donc que vous appreniez à construire votre maison.
Voici une équerre de charpentier. Vous pouvez, en toute sécurité et en toute sagesse, porter votre attention sur le sol et sur les mesures et les lois qui s'y
(a) Atlas.
i5a LES MATINS A FLORENCE
rapportent, puisque vous êtes destinés à y demeurer. Et vous avez bien fait de contempler tout d'abord les étoiles, car, si vous ne l'aviez fait déjà, et si vous aviez étudié en premier lieu la terre, vous n'en auriez peutêtre jamais détaché les regards pour relever la tête {a).
La géométrie est considérée ici comme l'arbitre des lois de tout labeur pratique s'épanouissant en beauté.
Elle regarde à terre, un peu perplexe, avec grand intérêt, tenant, de la main gauche, son équerre de charpentier qu'elle n'emploie que pour des œuvres utiles ; elle suit d'un doigt de la main droite les lignes d'un diagramme {b).
Son type est doux et tout en lignes courbes ; je vous prie de le remarquer ; c'est exactement la beauté opposée à celle qu'un artiste vulgaire aurait imaginée pour elle. Voyez cette torsade de cheveux, derrière la tête : quoiqu'elle soit retenue par un filet en spirale, elle s'échappe, malgré tout, et s'envole, pour se délier en courbe légère. La Théologie Contemplative (c) est la seule des autres sciences dont la coiffure soit aussi libre.
A ses pied, Euclide, un turban blanc sur la tète. C'est une belle œuvre, bien conservée, mais elle ne présente pas un intérêt particulier {d).
(a) Dans tous les Quadriviums de l'art italien primitif, l'Astronomie vient en dernier lieu, précédant, presque toujours la Philosophie.
{b) C'est bien le sens de son attitude, mais on ne distingue plus le diagramme.
La règle et le compas (2" série du Campanile) sont les attributs traditionnels.
(c) Quatrième figure, à partir de la gauche.
[d) Euclide porte un turban, sans doute parce qu'il était connu sous le nom d'Euclide d'Aleiandrie (pour le distinguer d'Euclide de Mégare).
Remarquez le geste gracieux dont il tient son livre. Sauf ïubalcaïn, tous les maitres tiennent un livre ; ce sont treize attitudes différentes. A peine pourrait-on rapprocher la position du livre dans les figures d'Atlas et de saint Denys l'Aréopagite ; mais Atlas est posé de profil, dans le groupe
LA PORTE ÉTROITE i53
Au-dessous de saint lAlatthieu.
Dans le médaillon, un soldat portant une épée droite (meilleure pour la défense que pour l'attaque), un bouclier octogone et un heaume semblable au bonnet en forme de ruche porté dans le canton de Vaud. Ce médaillon montre que, de même que le rôle secondaire de la musique est d'animer une fête, l'usage secondaire de la géométrie concerne la guerre ; mais son art le plus noble s'exerce dans la paix la plus douce.
Remarques techniques. — Il est très heureux que, dans presque toutes les figures, les contours de la chevelure soient saufs. Celle de la Géométrie a été à peine retouchée, sauf aux extrémités, liées, jadis, par de simples nœuds, aujourd'hui, par de doubles nœuds confus. Les mains, la ceinture, la plus grande partie de la robe et l'équerre noire sont authentiques. Le visage et la poitrine sont repeints.
io8. Vil. Arithmétique. — Après avoir construit votre maison, jeunes gens, et après avoir compris la lumière du ciel et les mesures de la terre, vous pouvez vous marier... vous ne pourriez même rien faire de mieux. Voici, maintenant, la dernière science que vous aurez à appliquer, chaque jour, à toutes vos affaires.
La Science des Nombres. D'un usage infini et solennel en Italie, à cette époque ; elle comprenait, en effet, tout ce que l'on savait de plus abstrait et de plus élevé en mathématiques, et relativement aux mystères des nombres ; mais elle était surtout respectée parce que son usage était d'une nécessité vitale pour établir la prospérité des familles et des royaumes. Elle fut pleinement comprise ainsi, tout d'abord ici, dans la commerciale Florence.
de droite, comme Justinien, dans le groupe de gauche (tous les autres sont de face).
i54 LES MATINS A FLORENCE
Elle tient la main levée, deux doigts baissés et deux doigts levés, forçant gravement votre attention à s'appliquer à sa première loi : Deux et deux font... quatre; remarquez-le — non pas cinq, comme le pensent ces malheureux usuriers [a).
A ses pieds, Pythagore.
Le médaillon, au-dessus, représente un roi, tenant sceptre et globe, et comptant de l'argent (b). Avez-vous jamais lu avec attention les pages dans lesquelles Garlyle parle de la fondation économique de l'empire prussien actuel ?
Vous pouvez, en tout cas, considérer un instant, en vous-même, l'empire que cette Reine des sciences terrestres doit exercer sur les autres sciences, si l'on veut en faire un bon usage, et la portée profonde et universelle des courtes paraboles de la dépense calculée du Pouvoir et du dénombrement des Armées.
Pour choisir un exemple de moindre importance, mais bien caractéristique, j'ai toujours pensé que, dans mon amour intense pour les Alpes, j'aurais dû être capable de faire un dessin de Chamonix ou du Val-de-Gluse, qui réjouît l'œil plus qu'une photographie. Mais je tenais à dessiner le paysage comme je le voyais, pin par pin, et roc par roc, à la manière d'Albert Durer. J'ai, plusieurs
(a) Elle tient l'abaque de la main gauche. Le mouvement des doigts est un trait traditionnel qui se retrouve partout, depuis Martianus Capella jusqu'au bas-relief de l'école des Robbie (sdrie inférieure du Campanile. — v. Tour du Berger, § i45).
{b) Il tient le sceptre de la main droite, le globe de la main gauche ; je ne parviens pas à distinguer l'argent dont il est question ici.
La présence, aux pieds de la science, du créateur de la théorie philosophique des nombres semble donner à l'œuvre une portée moins pratique. Le nombre 4 était l'emblème de la Justice.
Euclide et Pythagore se retrouvent à Chartres et sur le bas-relief correspondant du Campanile. (Voir P. d'Ancona : Le Rappresentazioni allegor. délie Arte Libérait — Arte, 190a.)
LA PORTE ÉTROITE i55
années de suite, brisé mon énergie sur ce travail. Je me trouvais constamment excédé, ou bien je constatais qu'avant d'avoir pu me mettre bien au travail, les feuilles étaient tombées ou que la neige avait recouvert le sol. Si j'avais compté d'abord mes sapins, et calculé le nombre d'heures qui m'était nécessaire pour les dessiner à la manière de Diirer, j'aurais épargné le temps propice au travail de cinq années, et je ne l'aurais pas dépensé en vains efforts.
Mais Turner compta ses sapins, fît tout ce qu'on pouvait faire pour eux, et s'en contenta.
109. Combien fréquemment, dans les aff'aires importantes de la vie, le côté arithmétique ne doit-il pas devenir le côté dominant! Combien avons-nous? De combien avons-nous besoin ? Comme constamment la noble Arithmétique du fini se perd dans la basse Avarice de l'infini et dans l'aveugle imagination qui l'égaré I Lorsque nous comptons nos minutes, notre arithmétique est-elle toujours assez économe ? Lorsque nous comptons nos jours, est-elle assez sévère ? Comme nous reculons à l'idée d'exprimer en décades leur nombre diminué ! Et si jamais nous faisions cette solennelle prière, qu'il nous soit donné de les dénombrer, essaierions-nous de le faire, après avoir prié ? [a) .
Remarques techniques. — Le Pythagore est presque entièrement authentique. Mon échafaudage ne s'étendant pas au delà de la Géométrie, je n'ai pas été à même d'examiner de près les figures supérieures, à partir de celleci, inclusivement, jusqu'au mur extérieur.
Nous trouvons donc ici l'ensemble des sciences — au
(a) Psaumes, XC. — Vidgate : Ps. LXXXIX.
i56 LES MATINS A FLORENCE
nombre de sept, suivant l'idée de Florence — nécessaires à l'éducation séculière de l'homme et de la femme. La moyenne des dames et des messieurs respectables ne possèdent généralement de nos jours, en Angleterre, que quelques notions de la dernière de ces sciences ; encore sa prudente application leur est-elle cordialement antipathique. Ils ne sont nullement familiarisés avec la grammaire, la rhétorique, la musique (i), l'astronomie ou la géométrie, sauf s'ils ont pu pécher par hasard, par-ci par-là, quelque renseignement incomplet ; et non seulement ils ignorent eux-mêmes la logique, ou l'usage de la raison, mais ils sont encore instinctivement hostiles à ses manifestations, chez les autres.
iio. Nous allons lire maintenant la série des sciences Divines, en commençant du côté opposé, près de la fenêtre.
Section II
Les sept Sciences Célestes lues de gauche à droite^ du coin près de la fenêtre jusqu'au centre du mur.
I. Loi civile. — Civile ou « des citoyens », distincte non seulement de la loi Ecclésiastique, mais aussi de la loi Locale. Elle est la Justice éternelle présidant aux relations pacifiques des hommes, par toute la terre ; c'est pourquoi elle tient, de la main gauche, le globe, avec trois quartiers blancs, comme étant bien gouvernés.
Elle est aussi la loi de l'éternelle équité., non pas celle des règlements faillibles ; c'est pourquoi elle tient son épée horizontalement [a) devant sa poitrine.
(i) Dans tous ses modes classiques simples et éternels (éd. de igoi). Une édition de igoS (New-York) ajoute : On n^est pas musicien parce qu'on joue du piano ou qu'on admire Mendelssohn. \
(a) Level signifie à la fois (( horizontalement » et « également ».
LA PORTE ÉTROITE iS?
Elle est à la base de toute autre science divine. Pour connaître quoi que ce soit de Dieu, il faut commencer par être Juste.
Elle est vêtue de rouge, ce qui, dans ces fresques, exprime toujours la puissance ou le zèle, mais son visage est très calme, très aimable, gracieux et très beau. Sa chevelure est étroitement nouée et couronnée par le bandeau d'or royal, garni d'ornements en feuilles de fraisier du pur xiii" siècle.
A ses pieds, l'empereur Justinien, en bleu, avec une mitre conique [a] blanc et or ; le visage, de profd, est très beau. Il tient le sceptre impérial de la main droite, les Institutes de la main gauche.
Dans le médaillon, une figure apparemment en détresse, qui réclame justice. (La veuve suppliante de Trajan? [b)).
Remarques techniques. — Les trois divisions du globe que la Loi civile tient en main portaient, à l'origine, les inscriptions : Asia, Africv, Europe. Le restaurateur a ingénieusement changé Af en Ame-rica. Les visages de la science et de l'empereur sont légèrement retouchés, mais tout le reste est intact.
III. II. Loi chrétienne. — Après la justice qui règne sur les hommes vient la justice qui règne sur l'Eglise du Christ. Ce n'est pas la loi séculière qui est opposée à l'autorité ecclésiastique, mais bien la rude équité de l'humanité à la clairvoyante compassion de la discipline Chrétienne.
Elle est vêtue d'une robe d'or, tombant droit, et d'un manteau blanc, jeté sur les épaules. Elle tient une église de la main gauche, et lève la droite, l'index dressé (pour
(a) C'est plutôt une couronne pyramidale. (6) Voir Divine Comédie (Purg. chant X).
i58 LES MATINS A FLORENCE
indiquer la source céleste de toute loi Chrétienne ? ou en
signe d'avertissement?) (a).
Un voile blanc, dont les plis flottent au vent, lui couvre la tête. Vous ne trouverez rien, dans ces fresques, qui n'ait un sens. Si les cheveux qui s'échappent de la coiffure de la Géométrie révèlent le caractère d'infini qui s'attache aux lignes d'ordre supérieur, ce voile flottant symbolise ici le caractère indéfinissable des fonctions les plus hautes delà justice Chrétienne. De la même manière, son manteau d'or témoigne de la renommée et de Texcellence de cette justice, supérieure à celle que conçoivent les non-chrétiens, tandis que la chute sévère des plis — qui font une sorte de niche triangulaire à la tète du Pape, au-dessous (b) — , correspond à l'austérité de la vraie discipline de l'Eglise et de ses commandements, d'autant plus rigides qu'ils sont plus lumineux.
Au-dessous, le Pape Clément V, en rouge, levant la main, non dans l'attitude de la bénédiction mais, je suppose, dans celle de l'injonction — l'index est seul levé, le médium est légèrement courbé, les deux autres doigts le sont entièrement. Remarquez la position bien horizontale du livre et la position verticale de la clef (c).
(a) Cette attitude de la main n'est qu'apparente. En y regardant de près, on s'aperçoit qu'elle tenait délicatement une baguette, dont la ligne se prolonge obliquement, à travers la robe, vers la tiare du Pape.
(b) Voir le même trait, plus accusé, dans la fresque de droite (7V)ur du Berger, § 119).
(c) Clément V (ia64-i3i4) (?), d'après Vasari. On s'attendrait à trouver ici plutôt le premier codificateur du Corpus Juris Canonici, Grégoire IX (1217-1241), que l'auteur des constitutions dites « clémentines » qui ne forment que la quatrième partie de ce recueil.
Le Christ, au haut du mur opposé, tient de la même manière la double clef — voir également saint Pierre, à la porte du paradis.
Le pape (en bas, à gauche), lève les deux doigts pour bénir; il tient la crosse. Sa tiare porte également une triple couronne, plus riche, et sa
LA PORTE ÉTROITE iSg
Le médaillon m'embarrasse. Il me semble qu'il représente une figure comptant de l'argent (i).
Remarques techniques. — L'ensemble est bien préservé, mais le visage de la Science est retouché. La fausse et bizarre perspective de la tiare du Pape constitue un des exemples les plus curieusement naïfs de l'ignorance de toute vérité purement scientifique, dans la forme, qui caractérisait encore l'art italien.
Le style de l'église est intéressant par son extrême simplicité ; il n'y est question ni de transept, ni de campanile, ni de dôme.
112. III. Théologie pratique [a). — Pour acquérir la connaissance de Dieu, il faut commencer par acquérir celle de la Justice Humaine et de la définition des ses éléments par la Loi Chrétienne. La loi, ainsi définie, s'applique d'abord aux rapports qui nous lient aux hommes, ensuite à ceux qui nous lient à Dieu.
« Il faut rendre à César ce qui appartient à César — et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » [b]
C'est pourquoi nous avons à examiner maintenant deux sciences : l'une traite de nos devoirs envers les hommes, l'autre de nos devoirs envers le Créateur.
Voici la première : nos devoirs envers les hommes. Elle tient un médaillon circulaire, représentant le Christ prêchant sur la montagne, et, de la main droite, elle montre la terre.
chasuble est merveilleuse. C'est qu'ici il domine les puissances de la terre, et joue un rôle plus brillant que celui du maître en droit chrétien.
(i) Cest probablement un docteur expliquant la loi : Il touche successivement les extrémités de ses doigts. [G. C.)
[a) Théologie spéculative, d'après Crowe et Cavalcaselle. Le médaillon, le disque et le geste désignant la terre donnent raison à Ruskin.
[b] Matthieu, XXII, 21.
i6o LES MATINS A FLORENCE
Le sermon sur la Montagne est parfaitement représenté par la pointe rocheuse, devant le Christ, et par le haut et sombre horizon. Il est curieux de remarquer, au cour de l'examen de toutes ces fresques, combien Simon Memmi a clairement compris, en les lisant, la signification la plus intime des Evangiles.
J'ai appelé cette science Théologie pratique, c'est-àdire la connaissance de ce que Dieu voudrait que nous fissions, personnellement, dans chaque situation de notre vie sociale : la mise en pratique de Son Evangile. « Que votre lumière luise donc devant les hommes » [a).
Elle porte une robe verte, comme celle de la Musique. Sa chevelure est disposée en arc mauresque et ornée d'un diadème de pierres précieuses.
Au-dessous de David (b) .
Médaillon : Une femme faisant l'aumône.
A ses pieds : Pierre Lombard (c).
Remarques techniques . — Il est une remarque curieuse à faire : alors que l'instinct de la perspective n'était pas encore assez développé pour permettre à aucun peintre de l'époque de dessiner un pied en raccourci, il leur suggérait pourtant de donner l'impression d'altitude, en élevant l'horizon.
Je n'ai pas examiné les repeints. Les cheveux et le diadème, tout au moins, sont authentiques ; le visage a une
{a) Matthieu, V. i6.
(6) Le roi vivant dans l'amour de Dieu.
(c) Elu évèque de Paris, en iiSg, malgré sa modeste naissance et son origine italienne. Plusieurs anecdotes font allusion aux goûts simples et aux sentiments d'humilité qu'il conserva dans cette haute situation. Il tient, sans doute, en main son Livre des Sentences, dans lequel il réunit en un corps de citations l'opinion émise par les Pères de l'Eglise sur les principaux sujets qui, à son époque, faisaient l'objet de discussions.
LA PORTE ÉTROITE i6i
expression digne et compatissante et se trouve, en grande partie, sur les anciennes lignes.
ii3. IV. Théologie dévote {a). — Elle rend grâce à Dieu ou, plus exactement, elle lui témoigne les sentiments qu'il désire que nous ayons envers lui, amour ou crainte.
C'est la science ou la méthode de dévotion de tous les Chrétiens, comme la Théologie Pratique est leur science ou leur méthode d'action.
Elle est vêtue de bleu et de rouge. On peut encore discerner une fine branche noire qu'elle tient de la main gauche ; je ne suis pas certain de sa signification (oc Votre houlette me fortifie, votre verge me console»?) (é). L'autre main est ouverte en signe d'admiration, comme celle de l'Astronomie, mais la Dévotion la tient contre sa poitrine. Sa tète a bien le type caractéristique de Memmi ; les yeux sont levés au ciel et elle a les cheveux disposés en arc mauresque.
A ses pieds, Boëce (c).
[a] Ou contemplative i^oir Livre voûté, p. laS) ; Théologie, purement et simplement, d'après Crowe et Cavalcaselle. Ruskin s'écarte ici de Lord Lindsay, qu'il a suivi, jusqu'à présent, dans ses identifications. Il substitue à sa désignation vague de Théologie spéculative (que saint Thomas d'Aquin oppose à la Théologie pratique et qui englobe toute science sacrée ayant pour but la contemplation de la Divinité), l'appellation mieux définie de Théologie dévote. Il intervertit également — d'accord en cela avec Crowe et Cavalcaselle — l'ordre des docteurs proposé par le critique anglais : Boëce précède saint Denys, au lieu de le suivre.
[h] Psaumes, XXII, 5. Ne pourrait-on donner aux baguettes que tiennent la Théologie contemplative et la Loi chrétienne le sens que saint Denys l'Aréopagite attribue aux baguettes portées par les anges : « Les baguettes qu'ils portent sont une figure de leur royale autorité et de la rectitude avec laquelle ils exécutent toute chose » (Hiérarchie céleste, tra^d. d'Arboy).
(c) Et non saint Denys l'Aréopagite (voir plus haut). L'expression douloureuse du visage, éclairé pourtant par une sérénité intime, convient bien au philosophe martyr, conseiller du roi Théodoric (475P-526?).
Par un sentiment de noble piété, les artistes du xiv^ siècle se sont toujours efforcés de rendre justice aux génies de l'antiquité payenne dont les
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Le médaillon représente une mère élevant les mains. Enseigne-t-elle à son enfant les premiers éléments de la religion ?
Au-dessous de saint Paul.
Remarques techniques. — Les deux figures sont entièrement authentiques. Le livre noir de Boëce ainsi que le livre rouge de la fresque voisine, sont dignes d'attention. Combien l'objet le plus vulgaire peut devenir intéressant, quand il est bien traité !
114. V. Théologie dogmatique [a). — L'homme, après s'être livré à l'action et à l'adoration, éprouve le besoin de préciser, par le dogme, sa pensée restée jusque-là trop vague, trop confuse. J'entends par dogme, l'affirmation, dans des limites bien précises, des choses que l'on doit croire.
Tant d'orgueil et d'extravagance ont souillé la scolastique Chrétienne, naturellement portée vers le dogme, que
œuvres sont parvenues jusqu'à eux — directement ou indirectement (voir les Maîtres des Sciences humaines ; cf. la description du séjour des Sages, dans les Limbes. {/)jV. Comédie). Mais ils l'ont fait avec une ferveur toute particulière lorsqu'ils ont pu deviner chez eux un pressentiment ou une aspiration qui orientât leurpensée vers le christianisme (cf. les types de l'Empereur ïrajan, de Virgile, des Sybilles, etc.). Cette tolérance fut même étendue aux pays d'Orient (v. Devant le Soudan) et aux philosophes des premiers siècles. C'est ainsi que Boëce, dont la qualité de chrétien peut être contestée, acquit une telle célébrité, par la noblesse de sa conduite et par la pureté de sa pensée, exprimée dans son traité De Consolatione philosophise (qu'il tient en main), que l'Eglise, sans qu'il soit canonisé, a célébré et célèbre encore son culte (l'auréole imparfaite qui surmonte son chapeau indique sans doute cette demi-sainteté).
Les liens qui rattachent le philosophe à la Science qu'il représente n'échapperont à personne : « Quand des armées camperaient autour de moi, mon cœur n'aurait pas de crainte... J'ai demandé une grâce au Seigneur,... d'habiter dans Sa maison tous les jours de ma vie. » (Psaumes, XXYl).
(a) La Foi tenant un instrument de musique, d'après Crowe et Cavalcaselle. 11 est inadmissible que les vertus théologales, déjà représentées dans le haut de la fresque, reparaissent ici. — Théologie démonstrative, d'après Lord Lindsay.
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cette science doit être tombée, pour ainsi dire, en disgrâce auprès des hommes sensés. Il serait néanmoins difficile d'évaluer trop haut la paix et la sécurité qui ont été données aux humbles par les formules de la foi. Et il est évident que si l'on veut nier toute raison d'être à une chose telleque la théologie, il faut admettre qu'une certaine partie de cette connaissance doit être, sinon exprimée formellement, du moins réduite dans certaines limites d'expression, afin de la préserver des interprétations erronées.
Elle est vêtue de rouge — de nouveau le signe de la puissance — , couronnée d'une triple (i) couronne noire (jadis dorée ?), emblème de la Trinité. Elle tient, de la main gauche, un crible pour vanner le grain, de l'autre elle montre le ciel : « Eprouvez tout — soyez certain que tout ce qui est bon vient de Dieu. » (a)
A ses pieds, Denys l'Aréopagite taillant sa plume ! Mais je doute de l'interprétation que Lord Lindsay donne de cette figure dont l'action est singulièrement vulgaire et insignifiante (è). Gela pourrait vouloir dire qu'un théo-
(i) Trilobée mieux que triple, qui indiquerait la tiare papale. Je pense que le contour était noir. — G. C.
(a) I Thess.. V, ai : Eprouvez tout, et approuvez tout ce qui est bon (de Soie). Les mots : or of God qu'ajoute VAuthorised version ont disparu dans la Revised version.
(il) Il y a ici une confusion : Lord Lindsay prête cette action, non à saint Denys l'Aréopagite (qu'il place aux pieds de la Théologie Contemplative), mais à saint Jean Damascène que — d'accord avec Ruskin — il place sous la Théologie mystique.
L'ordre croissant de sainteté, de l'empereur Justinien jusqu'à saint Augustin, exige que saint Denys et saint Jean Damascène soient placés après les docteurs et après Boëce ; cet ordre exigerait aussi que le disciple moins ancien — saint Jean de Oamas (vni^ siècle) — , suivît le maître et le martyr. (Il ne faut pas oublier qu'on confondait le glorieux disciple de saint Paul avec l'évêque de Paris.) D'autre part, la présence de l'auteur de la Hiérarchie céleste serait mieux justifiée sous la Théologie mystique que sous la Théo-
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logien méditatif est essentiellement un écrivain, non un
prédicateur.
Dans le médaillon, une figure de femme, les mains sur la poitrine (i).
Le tout, au-dessous de saint Marc.
Remarques techniques. — Je n'ai pas examiné la figure supérieure. Le saint Denys est presque entièrement intact et le livre rouge est un excellent exemple de peinture à fresque.
ii5. VI. Théologie mystique (2). — C'est la science monastique parvenant, au delà du dogme, à une nouvelle révélation, en s'élevant à un état d'âme supérieur.
Elle porte une robe blanche, la main gauche gantée (je ne sais pas pourquoi (3)) tenant le calice. Son voile de nonne est serré sous son menton ; sa chevelure est étroitement retenue, comme celle de la Grammaire, en
logie dogmatique, qui semble inspirer davantage le dernier des Pères grecs, l'auteur des Quatre Livres de la Foi Orthodoxe.
Quoiqu'il en soit, le choix de saint Denys l'Aréopagite — ou, si l'on préfère, du « pseudo-Denys l'Aréopagite » — comme représentant de la Théologie dogmatique tempère singulièrement le caractère de cette science. On retrouve en effet, chez le converti de saint Paul — comme chez Bocce — , la pureté du mystique chrétien alliée au charme du philosophe paycn, l'aspiration ardente et exclusive portée vers Dieu par un vol d'anges lumineux, et — dans le domaine moral — l'adoration du bien sans le mépris du mal : « Celui qui se précipite dans les dérèglements, aspirant à une vit- qui le charme, n'est pas totalement déchu du bien, puisqu'il a un désir, le désir de la vie, d'une vie qui lui sourit » (Des Noms divins, IV, 207, trad. d'Arboy).
(i) La main droite sur la poitrine, la gauche tenant la ceinture. — G. C.
(a) « La Foi » d'après la critique superficielle des guides (a).
(3) Je crois que ion peut retrouver la trace d'une aile de faucon, au-dessus de la main. — G. C.
Sien, mais alors pourquoi ? Les moines ne chassent pas à l'oiseau. Cela se rapporte-t-il à la vue perçante du faucon ou à son essor — ou bien est-ce le faucon égyptien, emblème d'immortalité .** [N. de Ruskin] (6).
(a) L'Espérance, d'après Crowe et Cavalcaselle (voir note (a), p. i*)2).
(b) Quel que soit l'objet qu'elle tient, la science ne protège-t-elle pas sa main bénie ? Et ce gant n'a-t-il pas la môme signification que celui que portent les évèques ?
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signe de la vie monastique qu'elle doit nécessairement mener. Tous les états de la vie mystique impliquent, en effet, le renoncement à la plupart des choses permises dans le monde matériel de l'action.
Il n'est pas possible de nier ce fait, aussi général que les maux qui sont sortis de sa mauvaise compréhension. Ceux-ci ont été surtout provoqués par des personnes qui prétendaient à tort mener la vie monastique, alors qu'elles n'avaient aucune disposition pour le faire. Mais l'orgueil de personnes vraiment nobles, qui ont pensé être plus agréables à Dieu en se faisant sibylles ou sorcières qu'en devenant d'utiles femmes de ménage, a produit encore plus de lamentables erreurs.
L'effort le plus sincère est toujours mélangé de quelque orgueil. L'ornement écarlate, en forme de corne, que cette figure et la Théologie Contemplative portent sur le front, pourrait peut-être indiquer cela.
Au-dessous de saint Jean {a).
Le médaillon est inintelligible pour moi : Une femme posant les mains sur les épaules de deux petites figures (i).
Remarques techniques. — Les plis étroits sont mieux conservés dans sa robe blanche que dans n'importe quelle autre draperie repeinte. Il est curieux de constater que la grande division de la draperie a toujours été plus ou moins comprise comme exprimant la vie spirituelle, depuis les plis délicats du péplum d'Athéné jusqu'aux
(a) Quoique la correspondance entre les figures du dessus et celles du dessous, déjà malaisée à établir sous les Prophètes, cesse d'exister sous les quatre Evangélistes, pourtant la Mystique ne semble pas pouvoir être mieux placée que sous les pieds du vojant de l'Apocalypse.
(i) Non, tendant les bras vers elles. — G. G. (a.)
(a) C'est une vision : la voyante aperçoit deux tètes.
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plissés des robes blanches des prêtres modernes. La largeur des plis des draperies du Titien indique plutôt, au contraire, la puissance physique. La relation existant entre ces deux modes de composition fut perdue par Michel-Ange, qui crut représenter la puissance spirituelle en donnant à la chair des proportions colossales.
Le reste de la figure ne présente aucun intérêt, l'esprit de Memmi étant plutôt intellectuel que mystique [a).
ii6. VII. Théologie polémique (i).
Qui s'avance « en vainqueur pour remporter la victoire? » {b)
a Car nous combattons, non pas contre la chair et le sang, etc.. » (c)
Elle est vêtue de rouge, en signe de puissance, mais sans armure, car elleestpar elle-même invulnérable. Elle porte, en guise de casque, un petit bonnet rouge, avec une croix comme cimier. Elle tient un arc de la main gauche, et, de la main droite, une longue flèche.
(a) Cette affirmation a lieu de nous surprendre, surtout après l'analyse de la fresque de droite.
A ses pieds, suivant Ruskin, saint Jean de Damas.
L'artiste siennois donne à cette figure — ainsi qu'à saint Denys — une action d'apparence vulgaire. L'usage de la plume semble seul préoccuper ces saints docteurs ! Pourtant — si nous négligeons l'anachronisme, sans importance — et si nous regardons avec plus d'attention l'expression volontaire et réfléchie de ces deux têtes, elles nous laisseront une impression profonde. Voyez le mouvement de la bouche de saint Denys, tandis qu'il fixe l'extrémité de sa plume : elle murmure déjà les paroles que cette main passionnée va tracer, qu'elle sera contrainte de tracer, en dépit des obstacles et des indécisions qui tendent à faire dévier les phrases et à fausser le sens des mots. Suivez le regard de saint Jean : il ne s'arrête pas sur son couteau, il erre ailleurs... sur ses pensées.
(i) Fautivement appelée « Charité » dans les guides.
[Toujours d'après Crowe et Gavalcaselle.]
(6) Apocal., VI, a.
(c) « ... mais contre les princes des ténèbres de ce siècle, contre le» esprits malins qui sont dans l'air » (Ephés., VI, 12).
Elle symbolise, en partie, la Logique Agressive. Comparez la position des épaules et des bras dans les deux figures [a).
Elle est placée en dernier lieu parmi les sciences Divines non parce qu'elle représente leur plus grande puissance, mais parce que c'est en dernier lieu seulement qu'on doit l'acquérir. Il faut connaître toutes les autres sciences avant de partir pour la bataille.
Aujourd'hui, la Chrétienté moderne suit le principe inverse : elle part en guerre, avant de rien connaître. L'une des causes de ce vice, le prince des vices, provient de ce qu'on croit vulgairement que là vérité peut jaillir de la discussion ! La vérité s'acquiert, dans tout département de ractivité..humaine,non par la discussion, mais bien par le travail et par l'observation. Et, lorsque vous tenez bien une vérité pour certaine, deux autres en germeront, à la gracieuse manière de cotylédons (c'est, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la signification exprimée par la branche que la Logique tient dans la main droite). C'est seulement après vous être avancé assez sûrement et assez loin dans la voie de la vérité que vous serez digne de combattre pour elle et qu'il sera de votre devoir de combattre (i) — ou de mourir — pour elle. Mais ne la discutez plus jamais.
Il y a toutefois une autre raison de mettre la Théologie Polémique à côté de la Mystique. Ce n'est qu'après avoir
(a) C'est-à-dire dans la dernière science sacrée et dans la troisième science profane.
(1) Je ne veux pas surcharger cette lettre par une apologie des Guerres Saintes, soit défensives, comme celle qui fut livrée pour le Covenant écossais, soit offensives, comme celle qu'entreprirent les Arabes sous les quatre grands Califes. Cette phrase est, je crois, la seule dans laquelle je donne mon opinion sur ce sujet.
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cultivé la mystique que Ton devient à même de reconnaître ce que saint Paul appelle « la méchanceté spirituelle occupant un rang céleste (i) » et que l'on peut distinguer vraiment les ennemis de Dieu et des hommes.
117. A ses pieds, saint Augustin vous montre, par son attitude, que la meilleure méthode de controverse est d'être parfaitement ferme, parfaitement affable (è).
Il faut distinguer, en effet, la controverse de la réprimande. L'affirmation de la A^érité doit toujours être aimable ; le blâme de l'erreur volontaire peut être... tout à fait le contraire. Le sermon du Christ sur la Montagne est plein de théologie polémique, pourtant le ton en est tout à fait bienveillant : « Vous avez entendu dire qu'il a été dit — mais je vous dis » — « Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous de plus que les autres ?» et autres phrases semblables (c). Mais Son : « Vous, fous et aveugles, car qui est plus grand... [d) » n'est plus simplement l'exposé de l'erreur, mais le blâme de l'avarice qui la favorise.
Les deux figures sont au-dessous du trône de saint Thomas et à côté de l'Arithmétique, la dernière des sciences terrestres.
(i) Traduit intentionnellement, avec une lâcheté voulue par « élevé » dans la Bible Anglicane (a).
(a) V. plus haut, § 90. La Bible française (Osterwald) dit : « qui sont dans l'air. » La Revised Version de i885, en usage dans les Universités d'Oxford et de Gambi'idge. donne la traduction exacte : the spiritual host of wickedness in high places (Eph. VI, 12). Le même sens se retrouve dans la Vulgate.
(6) Manichéen converti, le premier docteur de l'Église latine (354-43o) combattit avec ardeur les doctrines qu'il avait pratiquées (voir : Contre Fauste). Il lutta également contre les ariens (voir : Sur la Trinité). Cf. cette figure avec le saint Augustin de Ghirlandajo, à l'église d'Ognisanti.
(c) Matthieu, V, 21 et 22, 47.
(d) « ... ou l'or, ou le temple qui rend cet or sacré » [Mat., XXIII, 17).
Dans le médaillon, un soldat ne présentant guère d'intérêt.
Remarques techniques. — Cette figure est très bien conservée et très belle. Remarquez les bandelettes rouges de saint Augustin, qui le rattachent au rouge vif de la figure supérieure, et comparez ce procédé à celui qui consiste à disposer en niche la robe de la Loi canonique, au-dessus du pape. Ce sont deux moyens artistiques différents pour atteindre le même but : l'unité de composition (a).
Mais il est temps de déjeuner, mes amis ; n'oubliez pas que vous avez encore des emplettes à faire.
(a) Dans la série des Sciences sacrées, ce procédé réapparaît encore. Le bleu du bas de la robe de la Loi Civile s'allie à celui du manteau de Justinien, et le galon d'or, qui termine les broderies, se prolonge par la bandelette entourant le cou de l'empereur. Les bandes d'or qui se croisent sur la poitrine du Pape répondent à la robe dorée de la Loi Canonique.
Dans la série des Sciences profanes, on peut remarquer que la couleur de la toge de Cicéron se retrouve à la ceinture de la Rhétorique et que le blanc de la barbe d'Aristote répond à la robe de la Logique. Le brun de l'enclume et de l'orgue unit également Tubal-Caïn à la Musique ; enfin, Euelide porte au cou un galon d'or qui prolonge le bord de la robe de la Géométrie (elle aussi, en blanc et or — ceinture — ).