XII AVANT-PROPOS
la Revue des Deux Mondes (1860) le signalaient seules à l'attention de la France. Pendant bien longtemps, et jusqu'aux dernières années de la vie de son chef, il a semblé que le mouvement ruskinien ne passerait pas la mer et ne présenterait jamais, pour l'Europe, qu'un intérêt de curiosité, tout extérieur. L'obstacle offert par la différence des langues, à notre époque cosmopolite, est encore si considérable que ce ne fut qu'un demi-siècle après les retentissantes victoires remportées par Ruskin en faveur de Turner et des Préraphaélites, quand son grand âge l'obligeait à se retirer de la lutte et lui interdisait toute production nouvelle, que ce voile commença seulement à se lever pour nous et que sa pensée nous apparut dans toute son ampleur, dans toute son émouvante actualité.
On considère trop souvent Ruskin comme un théoricien ayant perdu contact avec la réalité, ou comme un héros ressuscité du passé pour nous rappeler — vainement — la pureté et la gloire de nos antiques traditions, loin desquelles nous entraînent des forces fatales auxquelles nous tenterions en vain de résister. On songe trop à la campagne qu'il mena, dans la vie, contre la misère, contre la laideur, contre l'utilitarisme envahissants ; on songe trop à la défaite qu'il essuya, et qu'il devait nécessairement, utilement, essuyer. Mais on ignore, parce qu'on ne la voit pas, parce qu'elle ne se révèle par aucun signe objectif et concret, la campagne qu'il mena, dans les cœurs, pour l'Art et pour le Christianisme, et l'éclatante victoire qu'il remporta, qu'il lui fut donné de remporter.
C'est peut-être sa seule faiblesse d'avoir assez douté de sa mission pour avoir voulu la fixer dans des faits, et d'avoir ainsi violenté son époque pour lui arracher un gage de succès qu'elle ne pouvait encore lui apporter spontanément. Que n'a-t-il laissé à d'autres la fondation de Saint-George' s Guild, la restauration des rouets de Langdale et de Keswick
AVANT-PROPOS xni
et la construction du moulin de Laxey ? La moindre phrase du plus modeste de ses guides, la boutade la plus fantaisiste lancée dans une de ses lettres, de Fors Clavigera, la plaisanterie la plus innocente qui put exciter un jour le rire sur les lèvres de ses jeunes élèves d'Oxford ou d'ailleurs, ont plus fait pour son œuvre intime et profonde que toutes ces entreprises audacieuses et absorbantes. Peu importe qu'il ait fait travailler, dans quelque coin d'Ecosse, quelques vieilles fileuses, maniant fuseaux et rouets, et qu'il ait permis à quelques snobs d'exhiber une laide redingote de laxey homespan et une chemise ridicule taillée dans du Ruskin linen. Les rouets peuvent se perdre, retourner dans les coins poussiéreux d'où on les a tirés, la mousse peut recouvrir la roue du moulin, car sous ces vêtements trompeurs, sous cet habit d'emprunt, le maître a su faire vibrer des cœurs sincères, et l'enthousiasme qu'il a suscité ne se ralentira pas tant que la tendresse et la pitié seront de ce monde, tant qu'il y aura des yeux pour voir la Beauté et des âmes pour en dégager le sens religieux.
Tel est, en effet, l'apostolat de Ruskin. Au fond de toutes ses œuvres critiques, de tous ses pamphlets, de tous ses exposés théoriques, c'est le caractère essentiel qui apparaît, dominant, effaçant tous les autres. Mieux que personne, il nous a montré les rapports étroits qui rattachaient l'art à la religion, il nous a fait sentir que tout grand art devait être religieux, que toute noble religion devait être esthétique ; il a unifié le domaine sentimental de l'humanité, il a réuni, en un même ciel, l'étoile de la foi et celle de la beauté, celle qui guide et celle qui réjouit, et il a opposé la nuit sereine du mystère, illuminée de leur double feu, à l'agitation inquiète de notre orgueil intellectuel, à l'éclat brutal du soleil de midi.
Jusques à quand ce choix se posera-t-il pour nous? Quelles expériences nous faudra-t-il encore faire pour comprendre que le mal dont nous mourons peut être guéri, sans que la vérité en souffre, et que toutes les conquêtes de la science ne nous ont pas plus éloignés de Dieu que la voile ou l'hélice