XIV AVANT-PROPOS
d'un navire ne l'éloignent du ciel? La philosophie critique ne nous délivrera-t-elle pas plus promptement du rationalisme utilitaire que les prêches les mieux inspirés, et ne faut-il pas que cette crise d'intellectualisme sévisse jusqu'à ce que la même force qui la suscita neutralise à jamais son influence morale ?
Quoi qu'il en soit, du jour où l'on comprendra qu'il y a pour l'homme une autre mission à accomplir en ce monde que de développer, à l'infini, son attirail technique etde s'efforcer— vainement — de concilier ses intérêts de classe ou de race, ce jour-là l'Europe se tournera tout entière vers les sources religieuses et esthétiques de sa civilisation — auxquelles les meilleures n'avaient cessé cependant de s'abreuver.
C'està l'avènement de cette renaissance religieuse que tous les grands artistes, que tous les grands philosophes de la fin du XIX* siècle ont consacré leur génie, qu'ils le veuillent ou non. Wagner et César Franck, Bôcklin et Burne Jones, Nietzsche et Carlyle, tous ceux qui, dans l'art et dans la philosophie, ont pris contact avec ce fond d'humanité qui confère à leurs œuvres une valeur éternelle, se sont évadés de l'utilitarisme rationaliste pour ressusciter, à nos yeux, à nos cœurs, les rêveries et les morales de ces deux sources-sœurs de notre civilisation : le Paganisme germano-grec et le Christianisme.
Et, si l'on y songe bien, il n'est rien autour de nous de vivant qui ne vive par l'un ou l'autre de ces deux principes : l'amour du Monde ou l'amour de Dieu, l'action héroïque ou le renoncement ascétique, le Paganisme ou le Christianisme. Depuis la Renaissance, tous ceux qui ont eu quelque chose à nous enseigner nous l'ont enseigné dans l'une de ces langues, et nous sentons confusément que toutes nos souffrances, tous nos doutes, tout notre fatalisme naissent de leur opposition, que toute notre joie, toute notre foi, tout notre espoir naîtraient de l'harmonieux équilibre de leurs vertus réconciliées.
On pourrait presque dire que, si elles ne s'étaient pas mé-
AVANT-PROPOS xv
connues et méprisées, ces deux Sœurs ennemies ne se seraient pas perdues pour nous et n'auraient pas permis au scepticisme utilitaire de prendre tant de place dans notre existence. Pour n'avoir pas assez goûté la joie de vivi'e et d'aimer au sein d'une nature amie, le Christianisme a laissé s'éteindre le feu ardent du sacrifice sous la cendre de l'ascétisme et de l'indifférence. Pour s'être livré à cette joie dans l'affirmation orgueilleuse de sa foi-ce, le Paganisme a vu tarir les sources de sa sagesse et de son généreux héroïsme au soleil brûlant d'une insatiable sensualité.
Chaque fois qu'au cours de l'histoire les deux Ennemies se sont réconciliées et que la vie instinctive a bien voulu se laisser guider par les sentiers abrupts et étroits d'une aspiration exclusive, l'âme européenne s'est trouvée exaltée audessus d'elle-même; et, si l'on peut songer, pour l'avenir, à une renaissance religieuse, c'est à la faveur de l'alliance définitive de ces deux tendances que l'on peut seulement espérer l'entrevoir.
Des deux écoles constructives qui ont dominé la pensée européenne, à la fin du xix° siècle, l'école allemande de Wagner et de Nietzsche et l'école anglaise de Ruskin et de Carlyle, cette dernière s'est trouvée mieux placée pour unifier la pensée chrétienne, dont elle était encore pénétrée, avec l'aspiration payenne, vers laquelle l'attiraient son culte pour l'héroïsme et son adoration presque mystique pour la nature. C'est à ce point de vue surtout que nous désirerions considérer l'œuvre de Ruskin, et plus particulièrement ces Matins à Florence.
Le grande force du penseur est d'être en même temps artisan, d'exercer un métier manuel ou intellectuel, dans la pratique duquel il puisse éprouver la valeur des généralisations auxquelles il se livre, aux heures de loisir. La grande force de Ruskin est d'avoir été, en même temps, dessinateur et critique d'art, copiste et philosophe. S'il s'était contenté