ACTE I, SCÈNE VII
jean, avec violence.
Je veux vivre... vivre dans ma chair, dans mon cerveau, dans l'épanouissement de tous mes organes, de toutes mes facultés... Au lieu de rester la bête de somme que l'on fouaille, et la machine inconsciente que l'on fait tourner, pour les autres... je veux être un homme, enfin... un homme... pour moi-même!... Je ne sais pas, d'ailleurs, pourquoi je vous dis tout cela... C'est mon affaire... et non la vôtre... Adieu! (77 veut s'éloigner.)
robert, le retenant.
Et si je vous apporte le moyen d'être cet hommelà... et de vivre?
JEAN
Allons donc!... L'aumône?... le panier de votre sœur?... la desserle de votre table?... la divine charité d'une pièce de cent sous, n'est-ce pas?... Et l'insulte de votre pitié?...
ROBERT
Non... niaumôme, ni pitié... La foi en vous-même...
jean, menaçant.
Je l'ai...
ROBERT
Et en moi...
JEAN, ironique.
Grand merci du cadeau,... je sais ce qu'il coûte... Ah! vous êtes populaire, ici!... Dans les flammes, dans les fumées, brûlés, dévorés, convulsés, sous les lourdes charges des fontes liquides, des milliers d'êtres humains travaillent ici... espérant de vous, ils ne savent quoi... Aujourd'hui, vous êtes le rêve lointain de leur affranchissement... votre nom berce
leurs chimères, et endort leurs révoltes... Et demain, vous serez... allons, avouez-le... député?...
ROBERT
Ne raillez pas!... Cela n'est digne ni de vous... ni de moi!
jean, très grave.
Je raille!... Est-ce que vraiment, je raille... {Montrant la chambre de la mourante et parlant d'une voix plus sourdement étouffée.) ici... dans cette maison, au seuil de cette porte, derrière laquelle une pauvre femme meurt de vous, comme sont morts de vous, ses deux fils, des hommes de vingt ans!... comme ceux-là... {Montrant les enfants endormis.) mourront, bientôt, de vous !... Ah! vous m'apportez la vie?... vous m'offrez le bonheur?... Allez-donc au cimetière, làbas... au petit cimetière qui souffle sur nous, le soir, une odeur aussi empestée que celle de vos usines.., allez et remuez-en la terre... et faites le compte de tous ceux-là qui sont morts pour vous... oui, pour vous... el pour que vous puissiez vous payer le luxe, aujourd'hui, d'être l'ami de ma souffrance et de ma misère!... Mon ami!... Mais comment donc?... Et combien votre père vous paie-t-il, pour cela?...
robert, découragé.
Pourquoi m'insultez- vous?...
JEAN
Parbleu ! c'est assez clair!... il y a du mécontentement parmi nous; malgré notre résignation, notre lassitude, notre abrutissement, demain, peut-être... c'est la grève 1... Ohl votre père est assez riche pour tenir le coup... el la grève n'est dangereuse, le plus souvent, que pour nous autres, qui finissons par en payer les frais... avec plus de servitude et de misère,