‹ Les mauvais bergers; pièce en cinq actesChapitre 58 sur 106 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

hargand, d'une voix plus haute.

Ce n'est pas de ma faute !

ROBERT

Est-ce de la leur?

Puis-je donc transgresser cette intrau^sgressible loi de la vie qui veut que rien ne se crée... rien ne se fonde que dans la douleur?

ROBERT

Justification de toutes les violences... excuse de toutes les tyrannies... parole exécrable, mon père!

HARGAND

Elle a dominé toute l'histoire!

Tortures... massacres... bûchers!... voilà l'histoire!... L'histoire est un charnier... N'en remuez pas la pourriture... Ne vous obstinez pas toujours à interroger ce passé de nuit et de sang!... C'est vers l'avenir qu'il faut chercher la lumière... Tuer! toujours tuer! Est-ce que l'humanité n'est point lasse de ces éternelles immolations?... Et l'heure n'a-t-elle point sonné, enfin, pour les hommes, de la pitié?

La pitié!... (Il se promène fiévreusement.) La pitié est un déprimant... un stupéfiant... Elle annihile l'effort et retarde le progrès... elle est inféconde... Celui qui crée... n'importe quoi... le savant qui lutte avec la nature... pour lui arracher son secret... l'industriel qui dompte la matière pour conquérir ses forces, les faire servir aux besoins de l'homme... et les adapter,

en formes tangibles, à son bonheur... ceux-là n'ontpas le droit de s'arrêter à la pitié!... Leur action dépasse la minute où ils vivent... franchit l'espace infime que leur regard embrasse... se répand de l'individu au peuple, sur le monde tout entier... Et pour quelques existences indifférentes qu'ils écrasent autour d'eux... songe à toutes celles qu'ils embellissent et qu'ils libèrent!... J'aurajs pu... j'aurais dû être cet homme-là... Ayant ignoré la pitié, j'aurais atteint à un plus grand rêve, peut-être!...

ROBERT

Vous vous calomniez, mon père!

Non... je me regrette!... [Un temps.) Et, le voilà, aujourd'hui, le résultat de cette pitié imbécile, que je n'ai pas su... que je n'ai pas pu... étouffer en moi!... l'écroulement de toutes mes espérances... et des ruines!... {Violent.) Mais c'est fini!... Ils veulent un maître... ils l'auront!...

ROBERT

Prenez garde!... Ces existences que vous écrasez... par quel étrange orgueil les jugez-vous indifférentes?... Au nom de quelle justice... supérieure à la vie elle-même... les condamnerez-vous à mourir?... Vous n'êtes comptable envers l'humanité que des existences immédiates dont vous avez assumé la protection... non des autres... Et n'avez-vous jamais pensé, sans un frisson... que vous pouviez être le meurtrier de l'inconnu sublime... qui pleure quelque part... chez vous, peut-être?...

hargand hausse les épaules et se promène, très agité. (Un temps.)

Eh bien! qu'ils commencent!.. .

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